-- Certes, malgré mes peines, le doux sommeil m'a enveloppée.

Puisse la chaste Artémis m'envoyer une mort aussi douce! Je ne

consumerais plus ma vie à gémir dans mon coeur, regrettant mon

cher mari qui avait toutes les vertus et qui était le plus

illustre des Akhaiens.

Ayant ainsi parlé, elle descendit des chambres splendides. Et elle

n'était point seule, car deux servantes la suivaient. Et quand la

divine femme arriva auprès des prétendants, elle s'arrêta sur le

seuil de la salle richement ornée, ayant un beau voile sur les

joues. Et les servantes prudentes se tenaient à ses côtés. Et les

genoux des prétendants furent rompus, et leur coeur fut transporté

par l'amour, et ils désiraient ardemment dormir avec elle dans

leurs lits. Mais elle dit à son fils Tèlémakhos:

-- Tèlémakhos, ton esprit n'est pas ferme, ni ta pensée. Quand tu

étais encore enfant, tu avais des pensées plus sérieuses; mais,

aujourd'hui que tu es grand et parvenu au terme de la puberté, et

que chacun dit que tu es le fils d'un homme heureux, et que

l'étranger admire ta grandeur et ta beauté, ton esprit n'est plus

équitable, ni ta pensée. Comment as-tu permis qu'une telle action

mauvaise ait été commise dans tes demeures et qu'un hôte ait été

ainsi outragé? Qu'arrivera-t-il donc, si un étranger assis dans

nos demeures souffre un tel outrage? La honte et l'opprobre seront

pour toi parmi les hommes.

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Ma mère, je ne te blâme point de t'irriter; mais je comprends

et je sais dans mon âme ce qui est juste ou injuste. Il y a peu de

temps j'étais encore enfant, et je ne puis avoir une égale

prudence en toute chose. Ces hommes, assis les uns auprès des

autres, méditent ma perte et je n'ai point de soutiens. Mais le

combat de l'étranger et d'Iros ne s'est point terminé selon le

désir des prétendants, et notre hôte l'a emporté par sa force.

Plaise au père Zeus, à Athènè, à Apollôn, que les prétendants,

domptés dans nos demeures, courbent bientôt la tête, les uns sous

le portique, les autres dans la demeure, et que leurs forces

soient rompues; de même qu'Iros est assis devant les portes

extérieures, baissant la tête comme un homme ivre et ne pouvant ni

se tenir debout, ni revenir à sa place accoutumée, parce que ses

forces sont rompues.

Et ils se parlaient ainsi. Eurymakhos dit à Pènélopéia:

-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, si tous les Akhaiens de

l'Argos d'Iasos te voyaient, demain, d'autres nombreux prétendants

viendraient s'asseoir à nos repas dans ces demeures, car tu

l'emportes sur toutes les femmes par la beauté, la majesté et

l'intelligence.

Et la sage Pènélopéia lui répondit:

-- Eurymakhos, certes, les immortels m'ont enlevé ma vertu et ma

beauté depuis que les Argiens sont partis pour Ilios, et

qu'Odysseus est parti avec eux; mais s'il revenait et gouvernait

ma vie, ma renommée serait meilleure et je serais plus belle.

Maintenant je suis affligée, tant un daimôn ennemi m'a envoyé de

maux. Quand Odysseus quitta la terre de la patrie, il me prit la

main droite et il me dit:

-- Ô femme, je ne pense pas que les Akhaiens aux belles knèmides

reviennent tous sains et saufs de Troiè. On dit, en effet, que les

Troiens sont de braves guerriers, lanceurs de piques et de

flèches, et bons conducteurs de chevaux rapides qui décident

promptement de la victoire dans la mêlée du combat furieux. Donc,

je ne sais si un dieu me sauvera, ou si je mourrai là, devant

Troiè. Mais toi, prends soin de toute chose, et souviens-toi, dans

mes demeures, de mon père et de ma mère, comme maintenant, et plus

encore quand je serai absent. Puis, quand tu verras ton fils

arrivé à la puberté, épouse celui que tu choisiras et abandonne ta

demeure. Il parla ainsi, et toutes ces choses sont accomplies, et

la nuit viendra où je subirai d'odieuses noces, car Zeus m'a ravi

le bonheur. Cependant, une douleur amère a saisi mon coeur et mon

âme, et vous ne suivez pas la coutume ancienne des prétendants.

Ceux qui voulaient épouser une noble femme, fille d'un homme

riche, et qui se la disputaient, amenaient dans sa demeure des

boeufs et de grasses brebis, et ils offraient à la jeune fille des

repas et des présents splendides, et ils ne dévoraient pas

impunément les biens d'autrui.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus se réjouit parce

qu'elle attirait leurs présents et charmait leur âme par de douces

paroles, tandis qu'elle avait d'autres pensées.

Et Antinoos, fils d'Eupeithès, lui répondit:

-- Fille d'Ikarios, sage Pènélopéia, accepte les présents que

chacun des Akhaiens voudra apporter ici. Il n'est pas convenable

de refuser des présents, et nous ne retournerons point à nos

travaux et nous ne ferons aucune autre chose avant que tu aies

épousé celui des Akhaiens que tu préféreras.

Antinoos parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et

chacun envoya un héraut pour apporter les présents. Et celui

d'Antinoos apporta un très beau péplos aux couleurs variées et

orné de douze anneaux d'or où s'attachaient autant d'agrafes

recourbées. Et celui d'Eurymakhos apporta un riche collier d'or et

d'ambre étincelant, et semblable à Hèlios. Et les deux serviteurs

d'Eurydamas des boucles d'oreilles merveilleuses et bien

travaillées et resplendissantes de grâce. Et le serviteur de

Peisandros Polyktoride apporta un collier, très riche ornement. Et

les hérauts apportèrent aux autres Akhaiens d'aussi beaux

présents. Et la noble femme remonta dans les chambres hautes,

tandis que les servantes portaient ces présents magnifiques.

Mais les prétendants restèrent jusqu'à ce que le soir fût venu, se

charmant par la danse et le chant. Et le soir sombre survint

tandis qu'ils se charmaient ainsi. Aussitôt, ils dressèrent trois

lampes dans les demeures, afin d'en être éclairés, et ils

disposèrent, autour, du bois depuis fort longtemps desséché et

récemment fendu à l'aide de l'airain. Puis ils enduisirent les

torches. Et les servantes du subtil Odysseus les allumaient tour à

tour; mais le patient et divin Odysseus leur dit:

-- Servantes du roi Odysseus depuis longtemps absent, rentrez dans

la demeure où est la reine vénérable. Réjouissez-la, assises dans

la demeure; tournez les fuseaux et préparez les laines. Seul

j'allumerai ces torches pour les éclairer tous. Et, même s'ils

voulaient attendre la brillante Éôs, ils ne me lasseraient point,

car je suis plein de patience.

Il parla ainsi, et les servantes se mirent à rire, se regardant

les unes les autres. Et Mélanthô aux belles joues lui répondit

injurieusement. Dolios l'avait engendrée, et Pènélopéia l'avait

nourrie et élevée comme sa fille et entourée de délices; mais elle

ne prenait point part à la douleur de Pènélopéia, et elle s'était

unie d'amour à Eurymakhos, et elle l'aimait; et elle adressa ces

paroles injurieuses à Odysseus:

-- Misérable étranger, tu es privé d'intelligence, puisque tu ne

veux pas aller dormir dans la demeure de quelque ouvrier, ou dans

quelque bouge, et puisque tu dis ici de vaines paroles au milieu

de nombreux héros et sans rien craindre. Certes, le vin te trouble

l'esprit, ou il est toujours tel, et tu ne prononces que de vaines

paroles. Peut-être es-tu fier d'avoir vaincu le vagabond Iros?

Mais crains qu'un plus fort qu'Iros se lève bientôt, qui

t'accablera de ses mains robustes et qui te chassera d'ici souillé

de sang.

Et le subtil Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui

répondit:

-- Chienne! je vais répéter à Tèlémakhos ce que tu oses dire, afin

qu'ici même il te coupe en morceaux!

Il parla ainsi, et il épouvanta les servantes; et elles

s'enfuirent à travers la demeure, tremblantes de terreur et

croyant qu'il disait vrai. Et il alluma les torches, se tenant

debout et les surveillant toutes; mais il méditait dans son esprit

d'autres desseins qui devaient s'accomplir. Et Athènè ne permit

pas que les prétendants insolents cessassent de l'outrager, afin

que la colère entrât plus avant dans le coeur du Laertiade

Odysseus. Alors, Eurymakhos, fils de Polybos, commença de railler

Odysseus, excitant le rire de ses compagnons:

-- Ecoutez-moi, prétendants de l'illustre reine, afin que je dise

ce que mon coeur m'ordonne dans ma poitrine. Cet homme n'est pas

venu dans la demeure d'Odysseus sans qu'un dieu l'ait voulu. La

splendeur des torches me semble sortir de son corps et de sa tête,

où il n'y a plus absolument de cheveux.

Il parla ainsi, et il dit au destructeur de citadelles Odysseus:

-- Étranger, si tu veux servir pour un salaire, je t'emmènerai à

l'extrémité de mes champs. Ton salaire sera suffisant. Tu

répareras les haies et tu planteras les arbres. Je te donnerai une

nourriture abondante, des vêtements et des sandales. Mais tu ne

sais faire que le mal; tu ne veux point travailler, et tu aimes

mieux mendier parmi le peuple afin de satisfaire ton ventre

insatiable.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Eurymakhos, plût aux dieux que nous pussions lutter en

travaillant, au printemps, quand les jours sont longs, promenant,

tous deux à jeun, la faux recourbée dans un pré, et jusqu'au soir,

tant qu'il y aura de l'herbe à couper! Plût aux dieux que j'eusse

à conduire deux grands boeufs gras, rassasiés de fourrage, et de

force égale, dans un vaste champ de quatre arpents! Tu verrais

alors si je saurais tracer un profond sillon et faire obéir la

glèbe à la charrue. Si le Kroniôn excitait une guerre, aujourd'hui

même, et si j'avais un bouclier, deux lances, et un casque

d'airain autour des tempes, tu me verrais alors mêlé aux premiers

combattants et tu ne m'outragerais plus en me raillant parce que

j'ai faim. Mais tu m'outrages dans ton insolence, et ton esprit

est cruel, et tu te crois grand et brave parce que tu es mêlé à un

petit nombre de lâches. Mais si Odysseus revenait et abordait la

terre de la patrie, aussitôt ces larges portes seraient trop

étroites pour ta fuite, tandis que tu te sauverais hors du

portique.

Il parla ainsi, et Eurymakhos fut très irrité dans son coeur, et,

le regardant d'un oeil sombre, il dit ces paroles ailées:

-- Ah! misérable, certes je vais t'accabler de maux, puisque tu

prononces de telles paroles au milieu de nombreux héros, et sans

rien craindre. Certes, le vin te trouble l'esprit, ou il est

toujours tel, et c'est pour cela que tu prononces de vaines

paroles. Peut-être es-tu fier parce que tu as vaincu le mendiant

Iros?

Comme il parlait ainsi, il saisit un escabeau; mais Odysseus

s'assit aux genoux d'Amphinomos de Doulikhios pour échapper à

Eurymakhos, qui atteignit à la main droite l'enfant qui portait à

boire, et l'urne tomba en résonnant, et lui-même, gémissant, se

renversa dans la poussière. Et les prétendants, en tumulte dans

les demeures sombres, se disaient les uns aux autres:

-- Plût aux dieux que cet étranger errant eût péri ailleurs et ne

fût point venu nous apporter tant de trouble! Voici que nous nous

querellons pour un mendiant, et que la joie de nos repas est

détruite parce que le mal l'emporte!

Et la force sacrée de Tèlémakhos leur dit:

-- Malheureux, vous devenez insensés. Ne mangez ni ne buvez

davantage, car quelque dieu vous excite. Allez dormir, rassasiés,

dans vos demeures, quand votre coeur vous l'ordonnera, car je ne

contrains personne.

Il parla ainsi, et tous se mordirent les lèvres, admirant

Tèlémakhos parce qu'il avait parlé avec audace.

Alors, Amphinomos, l'illustre fils du roi Nisos Arètiade, leur

dit:

-- Ô amis, qu'aucun ne réponde par des paroles irritées à cette

juste réprimande. Ne frappez ni cet étranger, ni aucun des

serviteurs qui sont dans la maison du divin Odysseus. Allons! que

le verseur de vin distribue les coupes, afin que nous fassions des

libations et que nous allions dormir dans nos demeures. Laissons

cet étranger ici, aux soins de Tèlémakhos qui l'a reçu dans sa

chère demeure.

Il parla ainsi, et ses paroles furent approuvées de tous. Et le

héros Moulios, héraut de Doulikhios et serviteur d'Amphinomos,

mêla le vin dans le kratère et le distribua comme il convenait. Et

tous firent des libations aux dieux heureux et burent le vin doux.

Et, après avoir fait des libations et bu autant que leur âme le

désirait, ils se hâtèrent d'aller dormir, chacun dans sa demeure.

19.

Mais le divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè

la mort des prétendants. Et, aussitôt, il dit à Tèlémakhos ces

paroles ailées:

-- Tèlémakhos, il faut transporter toutes les armes guerrières

hors de la salle, et, quand les prétendants te les demanderont,

les tromper par ces douces paroles: -- ‘Je les ai mises à l'abri

de la fumée, car elles ne sont pas telles qu'elles étaient

autrefois, quand Odysseus les laissa à son départ pour Troiè; mais

elles sont souillées par la grande vapeur du feu. Puis, le Kroniôn

m'a inspiré une autre pensée meilleure, et je crains qu'excités

par le vin, et une querelle s'élevant parmi vous, vous vous

blessiez les uns les autres et vous souilliez le repas et vos

noces futures, car le fer attire l'homme.

Il parla ainsi, et Tèlémakhos obéit à son cher père et, ayant

appelé la nourrice Eurykléia, il lui dit:

-- Nourrice, enferme les femmes dans les demeures, jusqu'à ce que

j'aie transporté dans la chambre nuptiale les belles armes de mon

père, qui ont été négligées et que la fumée a souillées pendant

l'absence de mon père, car j'étais encore enfant. Maintenant, je

veux les transporter là où la vapeur du feu n'ira pas.

Et la chère nourrice Eurykléia lui répondit:

-- Plaise aux dieux, mon enfant, que tu aies toujours la prudence

de prendre soin de la maison et de conserver toutes tes richesses!

Mais qui t'accompagnera en portant une lumière, puisque tu ne veux

pas que les servantes t'éclairent?

Et le prudent Tèlémakhos lui répondit:

-- Ce sera cet étranger. Je ne le laisserai pas sans rien faire,

puisqu'il a mangé à ma table, bien qu'il vienne de loin.

Il parla ainsi, et sa parole ne fut point vaine. Et Eurykléia

ferma les portes des grandes demeures. Puis, Odysseus et son

illustre fils se hâtèrent de transporter les casques, les

boucliers bombés et les lances aiguës. Et Pallas Athènè portant

devant eux une lanterne d'or, les éclairait vivement; et, alors,

Tèlémakhos dit aussitôt à son père:

-- Ô père, certes, je vois de mes yeux un grand prodige! Voici que

les murs de la demeure, et ses belles poutres, et ses solives de

sapin, et ses hautes colonnes, brillent comme un feu ardent.

Certes, un des dieux qui habitent le large Ouranos est entré ici.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Tais-toi, et retiens ton esprit, et ne m'interroge pas. Telle

est la coutume des dieux qui habitent l'Olympos. Toi, va dormir.

Je resterai ici, afin d'éprouver les servantes et ta mère. Dans sa

douleur elle va m'interroger sur beaucoup de choses.

Il parla ainsi, et Tèlémakhos sortit de la salle, et il monta,

éclairé par les torches flambantes, dans la chambre où il avait

coutume de dormir. Là, il s'endormit, en attendant le matin; et le

divin Odysseus resta dans la demeure, méditant avec Athènè la mort

des prétendants.

Et la prudente Pènélopéia, semblable à Artémis ou à Aphroditè

d'or, sortit de sa chambre nuptiale. Et les servantes placèrent

pour elle, devant le feu, le thrône où elle s'asseyait. Il était

d'ivoire et d'argent, et travaillé au tour. Et c'était l'ouvrier

Ikmalios qui l'avait fait autrefois, ainsi qu'un escabeau pour

appuyer les pieds de la reine, et qui était recouvert d'une grande

peau. Ce fut là que s'assit la prudente Pènélopéia.

Alors, les femmes aux bras blancs vinrent de la demeure, et elles

emportèrent les pains nombreux, et les tables, et les coupes dans

lesquelles les prétendants insolents avaient bu. Et elles jetèrent

à terre le feu des torches, et elles amassèrent, par-dessus, du

bois qui devait les éclairer et les chauffer. Et, alors, Mélanthô

injuria de nouveau Odysseus:

-- Étranger, te voilà encore qui erres dans la demeure, épiant les

femmes! Sors d'ici, misérable, après t'être rassasié, ou je te

frapperai de ce tison!

Et le sage Odysseus, la regardant d'un oeil sombre, lui dit:

-- Malheureuse! pourquoi m'outrager avec fureur? Est-ce parce que

je suis vêtu de haillons et que je mendie parmi le peuple, comme

la nécessité m'y contraint? Tels sont les mendiants et les

vagabonds. Et moi aussi, autrefois, j'étais heureux, et j'habitais

une riche demeure, et je donnais aux vagabonds, quels qu'ils

fussent et quels que fussent leurs besoins. Et j'avais de nombreux

serviteurs et tout ce qui rend heureux et fait appeler un homme

riche; mais le Kroniôn Zeus m'a tout enlevé, le voulant ainsi.

C'est pourquoi, femme, crains de perdre un jour la beauté dont tu

es ornée parmi les servantes; crains que ta maîtresse irritée te

punisse, ou qu'Odysseus revienne, car tout espoir n'est pas perdu.

Mais s'il a péri, et s'il ne doit plus revenir, son fils

Tèlémakhos le remplace par la volonté d'Apollôn, et rien de ce que

font les femmes dans les demeures ne lui échappera, car rien n'est

plus au-dessus de son âge.

Il parla ainsi, et la prudente Pènélopéia, l'ayant entendu,

réprimanda sa servante et lui dit:

-- Chienne audacieuse, tu ne peux me cacher ton insolence

effrontée que tu payeras de ta tête, car tu sais bien, m'ayant

entendue toi-même, que je veux, étant très affligée, interroger

cet étranger sur mon mari.

Elle parla ainsi, et elle dit à l'intendante Eurynomè:

-- Eurynomè, approche un siège et recouvre-le d'une peau afin que

cet étranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je veux

l'interroger.

Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli

qu'elle recouvrit d'une peau, et le patient et divin Odysseus s'y

assit, et la prudente Pènélopéia lui dit:

-- Étranger, je t'interrogerai d'abord sur toi-même. Qui es-tu?

D'où viens-tu? Où sont ta ville et tes parents?

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Ô femme, aucune des mortelles qui sont sur la terre immense ne

te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue jusqu'au large

Ouranos, telle que la gloire d'un roi irréprochable qui, vénérant

les dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la

justice. Et par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et

les arbres sont lourds de fruits, et les troupeaux multiplient, et

la mer donne des poissons, et, sous ses lois équitables, les

peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant, dans

ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race

et ma patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en

me faisant souvenir, car je suis très affligé, et je ne veux pas

pleurer et gémir dans une maison étrangère, car il est honteux de

pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes servantes m'outragerait,

ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure ainsi ayant

l'esprit troublé par le vin.

Et la prudente Pènélopéia lui répondit:

-- Étranger, certes, les dieux m'ont ravi ma vertu et ma beauté du

jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux, mon mari

Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait

plus grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un

daimôn funeste m'a accablée de maux. Voici que ceux qui dominent

dans les îles, à Doulikhios, à Samè, à Zakynthos couverte de bois,

et ceux qui habitent l'âpre Ithakè elle-même, tous me recherchent

malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends plus soin des

étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en

public; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher coeur.

Et les prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et,

d'abord, un dieu m'inspira de tisser dans mes demeures une grande

toile, large et fine, et je leur dis aussitôt: -- Jeunes hommes,

mes prétendants, puisque le divin Odysseus est mort, cessez de

hâter mes noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes fils ne

restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la moire

mauvaise, de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des

femmes akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple

qu'un homme qui a possédé tant de biens ait été enseveli sans

linceul.' -- Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé;

et alors, pendant le jour, je tissais la grande toile, et pendant

la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi, pendant

trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens; mais quand

vint la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent,

après le cours des mois et des jours nombreux, alors avertis par

mes chiennes de servantes, ils me surprirent et me menacèrent, et,

contre ma volonté, je fus contrainte d'achever ma toile. Et,

maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus

aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils

supporte avec peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il

tient; car c'est aujourd'hui un homme, et il peut prendre soin de

sa maison, et Zeus lui a donné la gloire. Mais toi, étranger, dis-

moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et du rocher

des histoires antiques.

Et le sage Odysseus lui répondit:

-- Ô femme vénérable du Laertiade Odysseus, ne cesseras-tu point

de m'interroger sur mes parents? Je te répondrai donc, bien que tu

renouvelles ainsi mes maux innombrables; mais c'est là la destinée

d'un homme depuis longtemps absent de la patrie, tel que moi qui

ai erré parmi les villes des hommes, étant accablé de maux. Je te

dirai cependant ce que tu me demandes.

La Krètè est une terre qui s'élève au milieu de la sombre mer,

belle et fertile, où habitent d'innombrables hommes et où il y a

quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents, et on

y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des

Kydônes, trois tribus de Dôriens et les divins Pélasges. Sur eux

tous domine la grande ville de Knôssos, où régna Minôs qui

s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus, et qui fut le

père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra,

moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues

recourbées, à Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est

Aithôn, et j'étais le plus jeune. Idoméneus était l'aîné et le

plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris les dons

hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du

vent l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans

Amnisos où est la caverne des Ilithyies; et, dans ce port

difficile, à peine évita-t-il la tempête. Arrivé à la ville, il

demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher et vénérable. Mais

Éôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que, sur

ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios.

Alors, je conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus

avec amitié, et je le comblai de soins à l'aide des richesses que

je possédais et je lui donnai, ainsi qu'à ses compagnons, de la

farine, du vin rouge, et des boeufs à tuer, jusqu'à ce que leur

âme fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là douze

jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les

arrêtait, excité par quelque daimôn. Mais le vent tomba le

treizième jour, et ils partirent.

Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la

vérité; et Pènélopéia, en l'écoutant, pleurait, et ses larmes

ruisselaient sur son visage, comme la neige ruisselle sur les

hautes montagnes, après que Zéphyros l'a amoncelée et que l'Euros

la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi les belles

joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait

son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer

sa femme; mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient

immobiles sous ses paupières, et il arrêtait ses larmes par

prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de larmes et de deuil,

Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau:

-- Maintenant, étranger, je pense que je vais t'éprouver, et je

verrai si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari

et ses divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui

le couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les

compagnons qui le suivaient.

Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

L'Odyssée(#14286) · 第 20 / 26 段