Tels sont ces deux écueils. L'un, de son faîte aigu, atteint le

haut Ouranos, et une nuée bleue l'environne sans cesse, et jamais

la sérénité ne baigne son sommet, ni en été, ni en automne; et

jamais aucun homme mortel ne pourrait y monter ou en descendre,

quand il aurait vingt bras et vingt pieds, tant la roche est haute

et semblable à une pierre polie. Au milieu de l'écueil il y a une

caverne noire dont l'entrée est tournée vers l'Érébos et c'est de

cette caverne, illustre Odysseus, qu'il faut approcher ta nef

creuse. Un homme dans la force de la jeunesse ne pourrait, de sa

nef, lancer une flèche jusque dans cette caverne profonde. Et

c'est là qu'habite Skyllè qui pousse des rugissements et dont la

voix est aussi forte que celle d'un jeune lion. C'est un monstre

prodigieux, et nul n'est joyeux de l'avoir vu, pas même un Dieu.

Elle a douze pieds difformes, et six cous sortent longuement de

son corps, et à chaque cou est attachée une tête horrible, et dans

chaque gueule pleine de la noire mort il y a une triple rangée de

dents épaisses et nombreuses. Et elle est plongée dans la caverne

creuse jusqu'aux reins; mais elle étend au dehors ses têtes, et,

regardant autour de l'écueil, elle saisit les dauphins, les chiens

de mer et les autres monstres innombrables qu'elle veut prendre et

que nourrit la gémissante Amphitritè. Jamais les marins ne

pourront se glorifier d'avoir passé auprès d'elle sains et saufs

sur leur nef, car chaque tête enlève un homme hors de la nef à

proue bleue. L'autre écueil voisin que tu verras, Odysseus, est

moins élevé, et tu en atteindrais le sommet d'un trait. Il y croit

un grand figuier sauvage chargé de feuilles, et, sous ce figuier,

la divine Kharybdis engloutit l'eau noire. Et elle la revomit

trois fois par jour et elle l'engloutit trois fois horriblement.

Et si tu arrivais quand elle l'engloutit, celui qui ébranle la

terre, lui-même, voudrait te sauver, qu'il ne le pourrait pas.

Pousse donc rapidement ta nef le long de Skyllè, car il vaut mieux

perdre six hommes de tes compagnons, que de les perdre tous.

Elle parla ainsi, et je lui répondis:

-- Parle, déesse, et dis-moi la vérité. Si je puis échapper à la

désastreuse Kharybdis, ne pourrai-je attaquer Skyllè, quand elle

saisira mes compagnons?

Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit:

-- Malheureux, tu songes donc encore aux travaux de la guerre? Et

tu ne veux pas céder, même aux dieux immortels! Mais Skyllè n'est

point mortelle, et c'est un monstre cruel, terrible et sauvage, et

qui ne peut être combattu. Aucun courage ne peut en triompher. Si

tu ne te hâtes point, ayant saisi tes armes près de la roche, je

crains que, se ruant de nouveau, elle emporte autant de têtes

qu'elle a déjà enlevé d'hommes. Vogue donc rapidement, et invoque

Krataïs, mère de Skyllè, qui l'a enfantée pour la perte des

hommes, afin qu'elle l'apaise, et que celle-ci ne se précipite

point de nouveau.

Tu arriveras ensuite à l'île Thrinakiè. Là, paissent les boeufs et

les gras troupeaux de Hèlios. Et il a sept troupeaux de boeufs et

autant de brebis, cinquante par troupeau. Et ils ne font point de

petits, et ils ne meurent point, et leurs pasteurs sont deux

nymphes divines, Phaéthousa et Lampétiè, que la divine Néaira a

conçues du Hypérionide Hèlios. Et leur mère vénérable les enfanta

et les nourrit, et elle les laissa dans l'île Thrinakiè, afin

qu'elles habitassent au loin, gardant les brebis paternelles et

les boeufs aux cornes recourbées. Si, songeant à ton retour, tu ne

touches point à ces troupeaux, vous rentrerez tous dans Ithakè,

après avoir beaucoup souffert; mais si tu les blesses, alors je te

prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Et tu échapperas

seul, mais tu rentreras tard et misérablement dans ta demeure,

ayant perdu tous tes compagnons.

Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or, et

la noble déesse Kirkè disparut dans l'île. Et, retournant vers ma

nef, j'excitai mes compagnons à y monter et à détacher les câbles.

Et ils montèrent aussitôt, et ils s'assirent en ordre sur les

bancs, et ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Kirkè

aux beaux cheveux, terrible et vénérable déesse, envoya derrière

la nef à proue bleue un vent favorable qui emplit la voile; et,

toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes,

et le vent et le pilote nous conduisirent. Alors, triste dans le

coeur, je dis à mes compagnons:

-- Ô amis, il ne faut pas qu'un seul, et même deux seulement

d'entre nous, sachent ce que m'a prédit la noble déesse Kirkè;

mais il faut que nous le sachions tous, et je vous le dirai. Nous

mourrons après, ou, évitant le danger, nous échapperons à la mort

et à la kèr. Avant tout, elle nous ordonne de fuir le chant et la

prairie des divines Seirènes, et à moi seul elle permet de les

écouter; mais liez-moi fortement avec des cordes, debout contre

le, mât, afin que j'y reste immobile, et, si je vous supplie et

vous ordonne de me délier, alors, au contraire, chargez-moi de

plus de liens.

Et je disais cela à mes compagnons, et, pendant ce temps, la nef

bien construite approcha rapidement de l'île des Seirènes, tant le

vent favorable nous poussait; mais il s'apaisa aussitôt, et il fit

silence, et un daimôn assoupit les flots. Alors, mes compagnons,

se levant, plièrent les voiles et les déposèrent dans la nef

creuse; et, s'étant assis, ils blanchirent l'eau avec leurs

avirons polis. Et je coupai, à l'aide de l'airain tranchant, une

grande masse ronde de cire, dont je pressai les morceaux dans mes

fortes mains; et la cire s'amollit, car la chaleur du roi Hèlios

était brûlante, et j'employais une grande force. Et je fermai les

oreilles de tous mes compagnons. Et, dans la nef, ils me lièrent

avec des cordes, par les pieds et les mains, debout contre le mât.

Puis, s'asseyant, ils frappèrent de leurs avirons la mer écumeuse.

Et nous approchâmes à la portée de la voix, et la nef rapide,

étant proche, fut promptement aperçue par les Seirènes, et elles

chantèrent leur chant harmonieux:

-- Viens, ô illustre Odysseus, grande gloire des Akhaiens. Arrête

ta nef, afin d'écouter notre voix. Aucun homme n'a dépassé notre

île sur sa nef noire sans écouter notre douce voix; puis, il

s'éloigne, plein de joie, et sachant de nombreuses choses. Nous

savons, en effet, tout ce que les Akhaiens et les Troiens ont subi

devant la grande Troiè par la volonté des dieux, et nous savons

aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière.

Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon

coeur voulait les entendre; et, en remuant les sourcils, je fis

signe à mes compagnons de me détacher; mais ils agitaient plus

ardemment les avirons; et, aussitôt, Périmèdès et Eurylokhos, se

levant, me chargèrent de plus de liens.

Après que nous les eûmes dépassées et que nous n'entendîmes plus

leur voix et leur chant, mes chers compagnons retirèrent la cire

de leurs oreilles et me détachèrent; mais, à peine avions-nous

laissé l'île, que je vis de la fumée et de grands flots et que

j'entendis un bruit immense. Et mes compagnons, frappés de

crainte, laissèrent les avirons tomber de leurs mains. Et le

courant emportait la nef, parce qu'ils n'agitaient plus les

avirons. Et moi, courant çà et là, j'exhortai chacun d'eux par de

douces paroles:

-- Ô amis, nous n'ignorons pas les maux. N'avons nous pas enduré

un mal pire quand le kyklôps nous tenait renfermés dans sa caverne

creuse avec une violence horrible? Mais, alors, par ma vertu, par

mon intelligence et ma sagesse, nous lui avons échappé. Je ne

pense pas que vous l'ayez oublié. Donc, maintenant, faites ce que

je dirai; obéissez tous. Vous, assis sur les bancs, frappez de vos

avirons les flots profonds de la mer; et toi, pilote, je t'ordonne

ceci, retiens-le dans ton esprit, puisque tu tiens le gouvernail

de la nef creuse. Dirige-la en dehors de cette fumée et de ce

courant, et gagne cet autre écueil. Ne cesse pas d'y tendre avec

vigueur, et tu détourneras notre perte.

Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais

je ne leur dis rien de Skyllè, cette irrémédiable tristesse, de

peur qu'épouvantés, ils cessassent de remuer les avirons, pour se

cacher tous ensemble dans le fond de la nef. Et alors j'oubliai

les ordres cruels de Kirkè qui m'avait recommandé de ne point

m'armer. Et, m'étant revêtu de mes armes splendides, et, ayant

pris deux, longues lances, je montai sur la proue de la nef d'où

je croyais apercevoir d'abord la rocheuse Skyllè apportant la mort

à mes compagnons. Mais je ne pus la voir, mes yeux se fatiguaient

à regarder de tous les côtés de la roche noire.

Et nous traversions ce détroit en gémissant. D'un côté était

Skyllè; et, de l'autre, la divine Kharybdis engloutissait

l'horrible eau salée de la mer; et, quand elle la revomissait,

celle-ci bouillonnait comme dans un bassin sur un grand feu, et

elle la lançait en l'air, et l'eau pleuvait sur les deux écueils.

Et, quand elle engloutissait de nouveau l'eau salée de la mer,

elle semblait bouleversée jusqu'au fond, et elle rugissait

affreusement autour de la roche; et le sable bleu du fond

apparaissait, et la pâle terreur saisit mes compagnons. Et nous

regardions Kharybdis, car c'était d'elle que nous attendions notre

perte; mais, pendant ce temps, Skyllè enleva de la nef creuse six

de mes plus braves compagnons. Et, comme je regardais sur la nef,

je vis leurs pieds et leurs mains qui passaient dans l'air; et ils

m'appelaient dans leur désespoir.

De même qu'un pêcheur, du haut d'un rocher, avec une longue

baguette, envoie dans la mer, aux petits poissons, un appât

enfermé dans la corne d'un boeuf sauvage, et jette chaque poisson

qu'il a pris, palpitant, sur le rocher; de même Skyllè emportait

mes compagnons palpitants et les dévorait sur le seuil, tandis

qu'ils poussaient des cris et qu'ils tendaient vers moi leurs

mains. Et c'était la chose la plus lamentable de toutes celles que

j'aie vues dans mes courses sur la mer.

Après avoir fui l'horrible Kharybdis et Skyllè, nous arrivâmes à

l'île irréprochable du dieu. Et là étaient les boeufs

irréprochables aux larges fronts et les gras troupeaux du

Hypérionide Hèlios. Et comme j'étais encore en mer, sur la nef

noire, j'entendis les mugissements des boeufs dans les étables et

le bêlement des brebis; et la parole du divinateur aveugle, du

Thébain Teirésias, me revint à l'esprit, et Kirkè aussi qui

m'avait recommandé d'éviter l'île de Hèlios qui charme les hommes.

Alors, triste dans mon coeur, je parlai ainsi à mes compagnons:

-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien qu'accablés de maux, afin

que je vous dise les oracles de Teirésias et de Kirkè qui m'a

recommandé de fuir promptement l'île de Hèlios qui donne la

lumière aux hommes. Elle m'a dit qu'un grand malheur nous menaçait

ici. Donc, poussez la nef noire au delà de cette île.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé. Et, aussitôt,

Eurylokhos me répondit par ces paroles funestes:

-- Tu es dur pour nous, ô Odysseus! Ta force est grande, et tes

membres ne sont jamais fatigués, et tout te semble de fer. Tu ne

veux pas que tes compagnons, chargés de fatigue et de sommeil,

descendent à terre, dans cette île entourée des flots où nous

aurions préparé un repas abondant; et tu ordonnes que nous errions

à l'aventure, pendant la nuit rapide, loin de cette île, sur la

sombre mer! Les vents de la nuit sont dangereux et perdent les

nefs. Qui de nous éviterait la kèr fatale, si, soudainement,

survenait une tempête du Notos ou du violent Zéphyros qui perdent

le plus sûrement les nefs, même malgré les dieux? Maintenant donc,

obéissons à la nuit noire, et préparons notre repas auprès de la

nef rapide. Nous y remonterons demain, au matin, et nous fendrons

la vaste mer.

Eurylokhos parla ainsi, et mes compagnons l'approuvèrent. Et je

vis sûrement qu'un daimôn méditait leur perte. Et je lui dis ces

paroles ailées:

-- Eurylokhos, vous me faites violence, car je suis seul; mais

jure-moi, par un grand serment, que, si nous trouvons quelque

troupeau de boeufs ou de nombreuses brebis, aucun de vous, de peur

de commettre un crime, ne tuera ni un boeuf, ni une brebis. Mangez

tranquillement les vivres que nous a donnés l'immortelle Kirkè.

Je parlai ainsi, et, aussitôt, ils me le jurèrent comme je l'avais

ordonné. Et, après qu'ils eurent prononcé toutes les paroles du

serment, nous arrêtâmes la nef bien construite, dans un port

profond, auprès d'une eau douce; et mes compagnons sortirent de la

nef et préparèrent à la hâte leur repas. Puis, après s'être

rassasiés de boire et de manger, ils pleurèrent leurs chers

compagnons que Skyllè avait enlevés de la nef creuse et dévorés.

Et, tandis qu'ils pleuraient, le doux sommeil les saisit. Mais,

vers la troisième partie de la nuit, à l'heure où les astres

s'inclinent, Zeus qui amasse les nuées excita un vent violent,

avec de grands tourbillons; et il enveloppa la terre et la mer de

brouillards, et l'obscurité tomba de l'Ouranos.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, nous

traînâmes la nef à l'abri dans une caverne profonde. Là étaient

les belles demeures des nymphes et leurs sièges. Et alors, ayant

réuni l'agora, je parlai ainsi:

-- Ô amis, il y a dans la nef rapide à boire et à manger.

Abstenons-nous donc de ces boeufs, de peur d'un grand malheur. En

effet, ce sont les boeufs terribles et les illustres troupeaux

d'un dieu, de Hèlios, qui voit et entend tout.

Je parlai ainsi, et leur esprit généreux fut persuadé. Et, tout un

mois, le Notos souffla perpétuellement; et aucun des autres vents

ne soufflait, que le Notos et l'Euros. Et aussi longtemps que mes

compagnons eurent du pain et du vin rouge, ils s'abstinrent des

boeufs qu'ils désiraient vivement; mais quand tous les vivres

furent épuisés, la nécessité nous contraignant, nous fîmes, à

l'aide d'hameçons recourbés, notre proie des poissons et des

oiseaux qui nous tombaient entre les mains. Et la faim tourmentait

notre ventre.

Alors, je m'enfonçai dans l'île, afin de supplier les dieux, et de

voir si un d'entre eux me montrerait le chemin du retour. Et

j'allai dans l'île, et, laissant mes compagnons, je lavai mes

mains à l'abri du vent, et je suppliai tous les dieux qui habitent

le large Olympos. Et ils répandirent le doux sommeil sur mes

paupières. Alors, Eurylokhos inspira à mes compagnons un dessein

fatal:

-- Écoutez mes paroles, compagnons, bien que souffrant beaucoup de

maux. Toutes les morts sont odieuses aux misérables hommes, mais

mourir par la faim est tout ce qu'il y a de plus lamentable.

Allons! saisissons les meilleurs boeufs de Hèlios, et sacrifions-

les aux immortels qui habitent le large Ouranos. Si nous rentrons

dans Ithakè, dans la terre de la patrie, nous élèverons aussitôt à

Hèlios un beau temple où nous placerons toute sorte de choses

précieuses; mais, s'il est irrité à cause de ses boeufs aux cornes

dressées, et s'il veut perdre la nef, et si les autres dieux y

consentent, j'aime mieux mourir en une fois, étouffé par les

flots, que de souffrir plus longtemps dans cette île déserte.

Eurylokhos parla ainsi, et tous l'applaudirent. Et, aussitôt, ils

entraînèrent les meilleurs boeufs de Hèlios, car les boeufs noirs

au large front paissaient non loin de la nef à proue bleue. Et,

les entourant, ils les vouèrent aux immortels; et ils prirent les

feuilles d'un jeune chêne, car ils n'avaient point d'orge blanche

dans la nef. Et, après avoir prié, ils égorgèrent les boeufs et

les écorchèrent; puis, ils rôtirent les cuisses recouvertes d'une

double graisse, et ils posèrent par-dessus les entrailles crues.

Et, n'ayant point de vin pour faire les libations sur le feu du

sacrifice, ils en firent avec de l'eau, tandis qu'ils rôtissaient

les entrailles. Quand les cuisses furent consumées, ils goûtèrent

les entrailles. Puis, ayant coupé le reste en morceaux, ils les

traversèrent de broches.

Alors, le doux sommeil quitta mes paupières, et je me hâtai de

retourner vers la mer et vers la nef rapide. Mais quand je fus

près du lieu où celle-ci avait été poussée, la douce odeur vint

au-devant de moi. Et, gémissant, je criai vers les dieux

immortels:

-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, certes, c'est

pour mon plus grand malheur que vous m'avez envoyé ce sommeil

fatal. Voici que mes compagnons, restés seuls ici, ont commis un

grand crime.

Aussitôt, Lampétiè au large péplos alla annoncer à Hèlios

Hypérionide que mes compagnons avaient tué ses boeufs, et le

Hypérionide, irrité dans son coeur, dit aussitôt aux autres dieux:

-- Père Zeus, et vous, dieux heureux et immortels, vengez-moi des

compagnons du Laertiade Odysseus. Ils ont tué audacieusement les

boeufs dont je me réjouissais quand je montais à travers l'Ouranos

étoilé, et quand je descendais de l'Ouranos sur la terre. Si vous

ne me donnez pas une juste compensation pour mes boeufs, je

descendrai dans la demeure d'Aidès, et j'éclairerai les morts.

Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:

-- Hèlios, éclaire toujours les immortels et les hommes mortels

sur la terre féconde. Je brûlerai bientôt de la blanche foudre

leur nef fracassée au milieu de la sombre mer.

Et j'appris cela de Kalypsô aux beaux cheveux, qui le savait du

messager Herméias.

Étant arrivé à la mer et à ma nef, je fis des reproches violents à

chacun de mes compagnons; mais nous ne pouvions trouver aucun

remède au mal, car les boeufs étaient déjà tués. Et déjà les

prodiges des dieux s'y manifestaient: les peaux rampaient comme

des serpents, et les chairs mugissaient autour des broches, cuites

ou crues, et on eût dit les voix des boeufs eux-mêmes. Et, pendant

six jours, mes chers compagnons mangèrent les meilleurs boeufs de

Hèlios, les ayant tués. Quand Zeus amena le septième jour, le vent

cessa de souffler par tourbillons. Alors, étant montés sur la nef,

nous la poussâmes au large; et, le mât étant dressé, nous

déployâmes les blanches voiles. Et nous abandonnâmes l'île, et

aucune autre terre n'était en vue, et rien ne se voyait que

l'Ouranos et la mer.

Alors le Kroniôn suspendit une nuée épaisse sur la nef creuse qui

ne marchait plus aussi vite, et, sous elle, la mer devint toute

noire. Et aussitôt le strident Zéphyros souffla avec un grand

tourbillon, et la tempête rompit les deux câbles du mât, qui tomba

dans le fond de la nef avec tous les agrès. Et il s'abattit sur la

poupe, brisant tous les os de la tête du pilote, qui tomba de son

banc, semblable à un plongeur. Et son âme généreuse abandonna ses

ossements. En même temps, Zeus tonna et lança la foudre sur la

nef, et celle-ci, frappée de la foudre de Zeus, tourbillonna et

s'emplit de soufre, et mes compagnons furent précipités.

Semblables à des corneilles marines, ils étaient emportés par les

flots, et un dieu leur refusa le retour. Moi, je marchai sur la

nef jusqu'à ce que la force de la tempête eût arraché ses flancs.

Et les flots l'emportaient, inerte, çà et là. Le mât avait été

rompu à la base, mais une courroie de peau de boeuf y était restée

attachée. Avec celle-ci je le liai à la carène, et, m'asseyant

dessus, je fus emporté par la violence des vents.

Alors, il est vrai, le Zéphyros apaisa ses tourbillons, mais le

Notos survint, m'apportant d'autres douleurs, car, de nouveau,

j'étais entraîné vers la funeste Kharybdis. Je fus emporté toute

la nuit, et, au lever de Hèlios, j'arrivai auprès de Skyllè et de

l'horrible Kharybdis, comme celle-ci engloutissait l'eau salée de

la mer. Et je saisis les branches du haut figuier, et j'étais

suspendu en l'air comme un oiseau de nuit, ne pouvant appuyer les

pieds, ni monter, car les racines étaient loin, et les rameaux

immenses et longs ombrageaient Kharybdis; mais je m'y attachai

fermement, jusqu'à ce qu'elle eût revomi le mât et la carène. Et

ils tardèrent longtemps pour mes désirs.

À l'heure où le juge, afin de prendre son repas, sort de l'agora

où il juge les nombreuses contestations des hommes, le mât et la

carène rejaillirent de Kharybdis; et je me laissai tomber avec

bruit parmi les longues pièces de bois et, m'asseyant dessus, je

nageai avec mes mains pour avirons. Et le père des dieux et des

hommes ne permit pas à Skyllè de me voir, car je n'aurais pu

échapper à la mort. Et je fus emporté pendant neuf jours, et, la

dixième nuit, les dieux me poussèrent à l'île Ogygiè, qu'habitait

Kalypsô, éloquente et vénérable déesse aux beaux cheveux, qui me

recueillit et qui m'aima. Mais pourquoi te dirais-je ceci? Déjà je

te l'ai raconté dans ta demeure, à toi et à ta chaste femme; et il

m'est odieux de raconter de nouveau les mêmes choses.

13.

Il parla ainsi, et tous, dans les demeures obscures, restaient

muets et charmés. Et Alkinoos lui répondit:

-- Ô Odysseus, puisque tu es venu dans ma haute demeure d'airain,

je ne pense pas que tu erres de nouveau et que tu subisses

d'autres maux pour ton retour, car tu en as beaucoup souffert. Et

je dis ceci à chacun de vous qui, dans mes demeures, buvez

l'honorable vin rouge et qui écoutez l'aoide. Déjà sont enfermés

dans le beau coffre les vêtements, et l'or bien travaillé, et tous

les présents que les chefs des Phaiakiens ont offerts à notre

hôte; mais, allons! que chacun de nous lui donne encore un grand

trépied et un bassin. Réunis de nouveau, nous nous ferons aider

par tout le peuple, car il serait difficile à chacun de nous de

donner autant.

Alkinoos parla ainsi, et ses paroles plurent à tous, et chacun

retourna dans sa demeure pour y dormir.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ils se hâtèrent

vers la nef, portant l'airain solide. Et la force sacrée

d'Alkinoos déposa les présents dans la nef; et il les rangea lui-

même sous les bancs des rameurs, afin que ceux-ci, en se courbant

sur les avirons, ne les heurtassent point. Puis, ils retournèrent

vers les demeures d'Alkinoos et préparèrent le repas.

Au milieu d'eux, la force sacrée d'Alkinoos égorgea un boeuf pour

Zeus Kronide qui amasse les nuées et qui commande à tous. Et ils

brûlèrent les cuisses, et ils prirent, charmés, l'illustre repas;

et au milieu d'eux chantait le divin aoide Dèmodokos, honoré des

peuples. Mais Odysseus tournait souvent la tête vers Hèlios qui

éclaire toutes choses, pressé de se rendre à la nef, et désirant

son départ. De même que le laboureur désire son repas, quand tout

le jour ses boeufs noirs ont traîné la charrue dans le sillon, et

qu'il voit enfin la lumière de Hèlios tomber, et qu'il se rend à

son repas, les genoux rompus de fatigue; de même Odysseus vit

tomber avec joie la lumière de Hèlios, et, aussitôt, il dit aux

Phaiakiens habiles aux avirons, et surtout à Alkinoos:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, renvoyez-moi

sain et sauf, et faites des libations. Je vous salue tous. Déjà ce

que désirait mon cher coeur est accompli; mon retour est décidé,

et je possède vos chers présents dont les dieux Ouraniens m'ont

fait une richesse. Plaise aux dieux que je retrouve dans ma

demeure ma femme irréprochable et mes amis sains et saufs! Pour

vous, qui vous réjouissez ici de vos femmes et de vos chers

enfants, que les dieux vous donnent la vertu et vous préservent de

tout malheur public!

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent et décidèrent de renvoyer

leur hôte qui parlait toujours si convenablement. Et, alors, la

force d'Alkinoos dit au héraut:

-- Pontonoos, distribue, du kratère plein, du vin à tous, dans la

demeure, afin qu'ayant prié le Père peus, nous renvoyions notre

hôte dans sa patrie.

Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le vin mielleux et le distribua

à tous. Et ils firent des libations aux dieux heureux qui habitent

le large Ouranos, mais sans quitter leurs sièges.

Et le divin Odysseus se leva. Et, mettant aux mains d'Arètè une

coupe ronde, il dit ces paroles ailées:

-- Salut, ô reine! et sois heureuse jusqu'à ce que t'arrivent la

vieillesse et la mort qui sont inévitables pour les hommes. Moi,

je pars. Toi, réjouis-toi, dans ta demeure, de tes enfants, de tes

peuples et du roi Alkinoos.

Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit, et la force

d'Alkinoos envoya le héraut pour le précéder vers la nef rapide et

le rivage de la mer. Et Arètè envoya aussi ses servantes, et l'une

portait une blanche khlamide et une tunique, et l'autre un coffre

peint, et une troisième du pain et du vin rouge.

Etant arrivés à la nef et à la mer, aussitôt les marins joyeux

montèrent sur la nef creuse et y déposèrent le vin et les vivres.

Puis ils étendirent sur la poupe de la nef creuse un lit et une

toile de lin, afin qu'Odysseus fût mollement couché. Et il entra

dans la nef, et il se coucha en silence. Et, s'étant assis en

ordre sur les bancs, ils détachèrent le câble de la pierre trouée;

puis, se courbant, ils frappèrent la mer de leurs avirons. Et un

doux sommeil se répandit sur les paupières d'Odysseus, invincible,

très agréable et semblable à la mort.

L'Odyssée(#14286) · 第 13 / 26 段