les morsures du fouet, dévore rapidement la route, de même la nef
était enlevée, et l'eau noire et immense de la mer sonnante se
ruait par derrière. Et la nef courait ferme et rapide, et
l'épervier, le plus rapide des oiseaux, n'aurait pu la suivre.
Ainsi, courant avec vitesse, elle fendait les eaux de la mer,
portant un homme ayant des pensées égales à celles des dieux, et
qui, en son âme, avait subi des maux innombrables, dans les
combats des hommes et sur les mers dangereuses. Et maintenant il
dormait en sûreté, oublieux de tout ce qu'il avait souffert.
Et quand la plus brillante des étoiles se leva, celle qui annonce
la lumière d'Éôs née au matin, alors la nef qui fendait la mer
aborda l'île.
Le port de Phorkys, vieillard de la mer, est sur la côte d'Ithakè.
Deux promontoires abrupts l'enserrent et le défendent des vents
violents et des grandes eaux; et les nefs à bancs de rameurs,
quand elles y sont entrées, y restent sans câbles. À la pointe du
port, un olivier aux rameaux épais croit devant l'antre obscur,
frais et sacré, des nymphes qu'on nomme naiades. Dans cet antre il
y a des kratères et des amphores de pierre où les abeilles font
leur miel, et de longs métiers à tisser où les nymphes travaillent
des toiles pourprées admirables à voir. Et là sont aussi des
sources inépuisables. Et il y a deux entrées, l'une, pour les
hommes, vers le Boréas, et l'autre, vers le Notos, pour les dieux.
Et jamais les hommes n'entrent par celle-ci, mais seulement les
dieux.
Et dès que les Phaiakiens eurent reconnu ce lieu, ils y
abordèrent. Et une moitié de la nef s'élança sur la plage, tant
elle était vigoureusement poussée par les bras des rameurs. Et
ceux-ci, étant sortis de la nef à bancs de rameurs, transportèrent
d'abord Odysseus hors de la nef creuse, et, avec lui, le lit
brillant et la toile de lin; et ils le déposèrent endormi sur le
sable. Et ils transportèrent aussi les choses que lui avaient
données les illustres Phaiakiens à son départ, ayant été inspirés
par la magnanime Athènè. Et ils les déposèrent donc auprès des
racines de l'olivier, hors du chemin, de peur qu'un passant y
touchât avant le réveil d'Odysseus. Puis, ils retournèrent vers
leurs demeures.
Mais celui qui ébranle la terre n'avait point oublié les menaces
qu'il avait faites au divin Odysseus, et il interrogea la pensée
de Zeus:
-- Père Zeus, je ne serai plus honoré par les dieux immortels,
puisque les Phaiakiens ne m'honorent point, eux qui sont cependant
de ma race. En effet, je voulais qu'Odysseus souffert encore
beaucoup de maux avant de rentrer dans sa demeure, mais je ne lui
refusais point entièrement le retour, puisque tu l'as promis et
juré. Et voici qu'ils l'ont conduit sur la mer, dormant dans leur
nef rapide, et qu'ils l'ont déposé dans Ithakè. Et ils l'ont
comblé de riches présents, d'airain, d'or et de vêtements tissés,
si nombreux, qu'Odysseus n'en eût jamais rapporté autant de Troiè,
s'il en était revenu sain et sauf, avec sa part du butin.
Et Zeus qui amasse les nuées, lui répondant, parla ainsi:
-- Ô dieu! toi qui entoures la terre, qu'as-tu dit? Les immortels
ne te mépriseront point, car il serait difficile de mépriser le
plus ancien et le plus illustre des dieux; mais si quelque mortel,
inférieur en force et en puissance, ne te respecte point, ta
vengeance ne sera pas tardive. Fais comme tu le veux et comme il
te plaira.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:
-- Je le ferai aussitôt, ainsi que tu le dis, toi qui amasses les
nuées, car j'attends ta volonté et je la respecte. Maintenant, je
veux perdre la belle nef des Phaiakiens, qui revient de son voyage
sur la mer sombre, afin qu'ils s'abstiennent désormais de
reconduire les étrangers; et je placerai une grande montagne
devant leur ville.
Et Zeus qui amasse les nuées lui répondit:
-- Ô Poseidaôn, il me semble que ceci sera pour le mieux. Quand la
multitude sortira de la ville pour voir la nef, transforme, près
de terre, la nef rapide en un rocher, afin que tous les hommes
l'admirent, et place une grande montagne devant leur ville.
Et Poseidaôn qui ébranle la terre, ayant entendu cela, s'élança
vers Skhériè, où habitaient les Phaiàkiens. Et comme la nef,
vigoureusement poussée, arrivait, celui qui ébranle la terre, la
frappant de sa main, la transforma en rocher aux profondes
racines, et s'éloigna. Et les Phaiakiens illustres par les longs
avirons se dirent les uns aux autres:
-- O dieux! qui donc a fixé notre nef rapide dans la mer, comme
elle revenait vers nos demeures?
Chacun parlait ainsi, et ils ne comprenaient pas comment cela
s'était fait. Mais Alkinoos leur dit:
-- O dieux! Certes, voici que les anciens oracles de mon père se
sont accomplis, car il me disait que Poseidaôn s'irriterait contre
nous, parce que nous reconduisions tous les étrangers sains et
saufs. Et il me dit qu'une belle nef des Phaiakiens se perdrait à
son retour d'un voyage sur la sombre mer, et qu'une grande
montagne serait placée devant notre ville. Ainsi parla le
vieillard, et les choses se sont accomplies. Allons! faites ce que
je vais dire. Ne reconduisons plus les étrangers, quel que soit
celui d'entre eux qui vienne vers notre ville. Faisons un
sacrifice de douze taureaux choisis à Poseidaôn, afin qu'il nous
prenne en pitié et qu'il ne place point cette grande montagne
devant notre ville.
Il parla ainsi, et les Phaiakiens craignirent, et ils préparèrent
les taureaux. Et les peuples, les chefs et les princes des
Phaiakiens suppliaient le roi Poseidaôn, debout autour de l'autel.
Mais le divin Odysseus se réveilla couché sur la terre de la
patrie, et il ne la reconnut point, ayant été longtemps éloigné.
Et la déesse Pallas Athènè l'enveloppa d'une nuée, afin qu'il
restât inconnu et qu'elle l'instruisît de toute chose, et que sa
femme, ses concitoyens et ses amis ne le reconnussent point avant
qu'il eût réprimé l'insolence des prétendants. Donc, tout lui
semblait changé, les chemins, le port, les hautes roches et les
arbres verdoyants. Et, se levant, et debout, il regarda la terre
de la patrie. Et il pleura, et, se frappant les cuisses de ses
deux mains, il dit en gémissant:
-- Ô malheureux! Dans quelle terre des hommes suis-je venu? Ceux-
ci sont-ils injurieux, cruels et iniques? sont-ils hospitaliers,
et leur esprit est-il pieux? où porter toutes ces richesses? où
aller moi-même? Plût aux dieux que je fusse resté avec les
Phaiakiens! J'aurais trouvé quelque autre roi magnanime qui m'eût
aimé et donné des compagnons pour mon retour. Maintenant, je ne
sais où porter ces richesses, ni où les laisser, de peur qu'elles
soient la proie d'étrangers. O dieux! ils ne sont point, en effet,
véridiques ni justes, les princes et les chefs des Phaiakiens qui
m'ont conduit dans une terre étrangère, et qui me disaient qu'ils
me conduiraient sûrement dans Ithakè! Mais ils ne l'ont point
fait. Que Zeus qu'on supplie me venge d'eux, lui qui veille sur
les hommes et qui punit ceux qui agissent mal! Mais je compterai
mes richesses, et je verrai s'ils ne m'en ont rien enlevé en les
transportant hors de la nef creuse.
Ayant parlé ainsi, il compta les beaux trépieds et les bassins, et
l'or et les beaux vêtements tissés; mais rien n'en manquait. Et il
pleurait la terre de sa patrie, et il se jeta en gémissant sur le
rivage de la mer aux bruits sans nombre. Et Athènè s'approcha de
lui sous la figure d'un jeune homme pasteur de brebis, tel que
sont les fils des rois, ayant un beau vêtement sur ses épaules,
des sandales sous ses pieds délicats, et une lance à la main. Et
Odysseus, joyeux de la voir, vint à elle, et il lui dit ces
paroles ailées:
-- Ô ami! puisque je te rencontre le premier en ce lieu, salut! Ne
viens pas à moi dans un esprit ennemi. Sauve ces richesses et moi.
Je te supplie comme un dieu et je me mets à tes chers genoux. Dis-
moi la vérité, afin que je la sache. Quelle est cette terre? Quels
hommes l'habitent? Quel est ton peuple? Est-ce une belle île, ou
est-ce la côte avancée dans la mer d'une terre fertile?
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Tu es insensé, ô étranger, ou tu viens de loin, puisque tu me
demandes quelle est cette terre, car elle n'est point aussi
méprisable, et beaucoup la connaissent, soit les peuples qui
habitent du côté d'Eôs et de Hèlios, ou du côté de la nuit
obscure. Certes, elle est âpre et non faite pour les chevaux; mais
elle n'est point stérile, bien que petite. Elle possède beaucoup
de froment et beaucoup de vignes, car la pluie et la rosée y
abondent. Elle a de bons pâturages pour les chèvres et les vaches,
et des forêts de toute sorte d'arbres, et elle est arrosée de
sources qui ne tarissent point. C'est ainsi, étranger, que le nom
d'Ithakè est parvenu jusqu'à Troiè qu'on dit si éloignée de la
terre Akhaienne.
Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut rempli de
joie, se réjouissant de sa patrie que nommait Pallas Athènè, la
fille de Zeus tempétueux. Et il lui dit en paroles ailées, mais en
lui cachant la vérité, car il n'oubliait point son esprit rusé:
-- J'avais entendu parler d'Ithakè dans la grande Krètè située au
loin sur la mer. Maintenant je suis venu ici avec mes richesses,
et j'en ai laissé autant à mes enfants. Je fuis, car j'ai tué le
fils bien-aimé d'Idoméneus, Orsilokhos aux pieds rapides, qui,
dans la grande Krètè, l'emportait sur tous les hommes par la
rapidité de ses pieds. Et je le tuai parce qu'il voulait m'enlever
ma part du butin, que j'avais rapportée de Troiè, et pour laquelle
j'avais subi mille maux dans les combats des hommes ou en
parcourant les mers. Car je ne servais point, pour plaire à son
père, dans la plaine Troienne, et je commandais à d'autres
guerriers que les siens. Et, dans les champs, m'étant mis en
embuscade avec un de mes compagnons, je perçai de ma lance
d'airain Orsilokhos qui venait à moi. Et comme la nuit noire
couvrait tout l'Ouranos, aucun homme ne nous vit, et je lui
arrachai l'âme sans témoin. Et quand je l'eus tué de l'airain
aigu, je me rendis aussitôt dans une nef des illustres Phaiakiens,
et je les priai de me recevoir, et je leur donnai une part de mes
richesses. Je leur demandai de me porter à Pylos ou dans la divine
Élis, où commandent les Épéiens; mais la force du vent les en
éloigna malgré eux, car ils ne voulaient point me tromper. Et nous
sommes venus ici à l'aventure, cette nuit; et nous sommes entrés
dans le port; et, sans songer au repas, bien que manquant de
forces, nous nous sommes tous couchés en sortant de la nef. Et le
doux sommeil m'a saisi, tandis que j'étais fatigué. Et les
Phaiakiens, ayant retiré mes richesses de leur nef creuse, les ont
déposées sur le sable où j'étais moi-même couché. Puis ils sont
partis pour la belle Sidôn et m'ont laissé plein de tristesse.
Il parla ainsi, et la déesse Athènè aux yeux clairs se mit à rire,
et, le caressant de la main, elle prit la figure d'une femme belle
et grande et habile aux travaux, et elle lui dit ces paroles
ailées:
-- Ô fourbe, menteur, subtil et insatiable de ruses qui te
surpasserait en adresse, si ce n'est peut-être un dieu! Tu ne veux
donc pas, même sur la terre de ta patrie, renoncer aux ruses et
aux paroles trompeuses qui t'ont été chères dès ta naissance? Mais
ne parlons pas ainsi. Nous connaissons tous deux ces ruses; et de
même que tu l'emportes sur tous les hommes par la sagesse et
l'éloquence, ainsi je me glorifie de l'emporter par là sur tous
les dieux. N'as-tu donc point reconnu Pallas Athènè, fille de
Zeus, moi qui t'assiste toujours dans tous tes travaux et qui te
protège? moi qui t'ai rendu cher à tous les Phaiakiens? Viens
donc, afin que je te conseille et que je t'aide à cacher les
richesses que j'ai inspiré aux illustres Phaiakiens de te donner à
ton retour dans tes demeures. Je te dirai les douleurs que tu es
destiné à subir dans tes demeures bien construites. Subis-les par
nécessité; ne confie à aucun homme ni à aucune femme tes courses
et ton arrivée; mais supporte en silence tes maux nombreux et les
outrages que te feront les hommes.
Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
-- Il est difficile à un homme qui te rencontre de te reconnaître,
ô déesse! même au plus sage; car tu prends toutes les figures.
Certes, je sais que tu m'étais bienveillante, quand nous, les fils
des Akhaiens, nous combattions devant Troiè; mais quand nous eûmes
renversé la haute citadelle de Priamos, nous montâmes sur nos
nefs, et un dieu dispersa les Akhaiens. Et, depuis, je ne t'ai
point revue, fille de Zeus; et je n'ai point senti ta présence sur
ma nef pour éloigner de moi le malheur; mais toujours, le coeur
accablé dans ma poitrine, j'ai erré, jusqu'à ce que les dieux
m'aient délivré de mes maux. Et tu m'as encouragé par tes paroles
chez le riche peuple des Phaiakiens, et tu m'as conduit toi-même à
leur ville. Maintenant je te supplie par ton père! Je ne pense
point, en effet, être arrivé dans Ithakè, car je vois une terre
étrangère, et je pense que tu me parles ainsi pour te jouer de moi
et tromper mon esprit. Dis-moi donc sincèrement si je suis arrivé
dans ma chère patrie.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Tu as donc toujours cette pensée dans ta poitrine? Mais je ne
puis permettre que tu sois malheureux, car tu es éloquent,
intelligent et sage. Un autre homme, de retour après avoir tant
erré, désirerait ardemment revoir sa femme et ses enfants dans ses
demeures; mais toi, tu ne veux parler et apprendre qu'après avoir
éprouvé ta femme qui est assise dans tes demeures, passant les
jours et les nuits dans les gémissements et les larmes. Certes, je
n'ai jamais craint ce qu'elle redoute, et je savais dans mon
esprit que tu reviendrais, ayant perdu tous tes compagnons. Mais
je ne pouvais m'opposer au frère de mon père, à Poseidaôn qui
était irrité dans son coeur contre toi, parce que tu avais aveuglé
son cher fils. Et, maintenant, je te montrerai la terre d'Ithakè,
afin que tu croies. Ce port est celui de Phorkys, le Vieillard de
la mer, et, à la pointe du port, voici l'olivier épais devant
l'antre haut et obscur des nymphes sacrées qu'on nomme naïades.
C'est cette caverne où tu sacrifiais aux nymphes de complètes
hécatombes. Et voici le mont Nèritos couvert de forêts.
Ayant ainsi parlé, la déesse dissipa la nuée, et la terre apparut.
Et le patient et divin Odysseus fut plein de joie, se réjouissant
de sa patrie. Et il baisa la terre féconde, et, aussitôt, levant
les mains, il supplia les Nymphes:
-- Nymphes, naïades, filles de Zeus, je disais que je ne vous
reverrais plus! Et, maintenant, je vous salue d'une voix joyeuse.
Je vous offrirai des présents, comme autrefois, si la
dévastatrice, fille de Zeus, me laisse vivre et fait grandir mon
cher fils.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Prends courage, et que ceci ne t'inquiète point; mais déposons
aussitôt tes richesses au fond de l'antre divin, où elles seront
en sûreté, et délibérons tous deux sur ce qu'il y a de mieux à
faire.
Ayant ainsi parlé, la déesse entra dans la grotte obscure,
cherchant un lieu secret; et Odysseus y porta aussitôt l'or et le
dur airain, et les beaux vêtements que les Phaiakiens lui avaient
donnés. Il les y déposa, et Pallas Athènè, fille de Zeus
tempétueux, ferma l'entrée avec une pierre. Puis, tous deux,
s'étant assis au pied de l'olivier sacré, méditèrent la perte des
prétendants insolents. Et la déesse Athènè aux yeux clairs parla
la première:
-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, songe comment tu mettras la
main sur les prétendants insolents qui commandent depuis trois ans
dans ta maison, recherchant ta femme divine et lui faisant des
présents. Elle attend toujours ton retour, gémissant dans son
coeur, et elle donne de l'espoir et elle fait des promesses à
chacun d'eux, et elle leur envoie des messagers; mais son esprit a
d'autres pensées.
Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
-- O dieux! je devais donc, comme l'Atréide Agamemnôn, périr d'une
mauvaise mort dans mes demeures, si tu ne m'eusses averti à temps,
ô déesse! Mais dis-moi comment nous punirons ces hommes. Debout
auprès de moi, souffle dans mon coeur une grande audace, comme au
jour où nous avons renversé les grandes murailles de Troiè. Si tu
restes, pleine d'ardeur, auprès de moi, ô Athènè aux yeux clairs,
et si tu m'aides, ô vénérable déesse, je combattrai seul trois
cents guerriers.
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Certes, je serai auprès de toi et je ne te perdrai pas de vue,
quand nous accomplirons ces choses. Et j'espère que le large pavé
sera souillé du sang et de la cervelle de plus d'un de ces
prétendants qui mangent tes richesses. Je vais te rendre inconnu à
tous les hommes. Je riderai ta belle peau sur tes membres courbés;
je ferai tomber tes cheveux blonds de ta tête; je te couvrirai de
haillons qui font qu'on se détourne de celui qui les porte; je
ternirai tes yeux maintenant si beaux, et tu apparaîtras à tous
les prétendants comme un misérable, ainsi qu'à ta femme et au fils
que tu as laissés dans tes demeures. Va d'abord trouver le porcher
qui garde tes porcs, car il te veut du bien, et il aime ton fils
et la sage Pènélopéia. Tu le trouveras surveillant les porcs; et
ceux-ci se nourrissent auprès de la roche du Corbeau et de la
fontaine Aréthousè, mangeant le gland qui leur plait et buvant
l'eau noire. Reste là, et interroge-le avec soin sur toute chose,
jusqu'à ce que je revienne de Spartè aux belles femmes, où
j'appellerai, ô Odysseus, ton cher fils Tèlémakhos qui est allé
dans la grande Lakédaimôn, vers Ménélaos, pour s'informer de toi
et apprendre si tu vis encore.
Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
-- Pourquoi ne lui avoir rien dit, toi qui sais tout? Est-ce pour
qu'il soit errant et subisse mille maux sur la mer indomptée,
tandis que ceux-ci mangent ses richesses?
Et la déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit:
-- Qu'il ne soit point une inquiétude pour toi. Je l'ai conduit là
moi-même, afin qu'il se fasse une bonne renommée; mais il ne
souffre aucune douleur, et il est assis, tranquille, dans les
demeures de l'Atréide, où tout lui est abondamment offert. À la
vérité, les jeunes prétendants lui tendent une embûche sur leur
nef noire, désirant le tuer avant qu'il rentre dans la terre de sa
patrie; mais je ne pense pas que cela soit, et je pense plutôt que
la terre recevra auparavant plus d'un de ces prétendants qui
mangent tes richesses.
En parlant ainsi, Athènè le toucha d'une baguette et elle dessécha
sa belle peau sur ses membres courbés, et elle fit tomber ses
blonds cheveux de sa tête. Elle chargea tout son corps de
vieillesse; elle ternit ses yeux, si beaux auparavant; elle lui
donna un vêtement en haillons, déchiré, sale et souillé de fumée;
elle le couvrit ensuite de la grande peau nue d'un cerf rapide, et
elle lui donna enfin un bâton et une besace misérable attachée par
une courroie tordue.
Ils se séparèrent après s'être ainsi entendus, et Athènè se rendit
dans la divine Lakédaimôn, auprès du fils d'Odysseus.
14.
Et Odysseus s'éloigna du port, par un âpre sentier, à travers les
bois et les hauteurs, vers le lieu où Athènè lui avait dit qu'il
trouverait son divin porcher, qui prenait soin de ses biens plus
que tous les serviteurs qu'il avait achetés, lui, le divin
Odysseus.
Et il le trouva assis sous le portique, en un lieu découvert où il
avait construit de belles et grandes étables autour desquelles on
pouvait marcher. Et il les avait construites, pour ses porcs, de
pierres superposées et entourées d'une haie épineuse, en l'absence
du roi, sans l'aide de sa maîtresse et du vieux Laertès. Et il
avait planté au dehors des pieux épais et nombreux, en coeur noir
de chêne; et, dans l'intérieur, il avait fait douze parcs à porcs.
Dans chacun étaient couchées cinquante femelles pleines; et les
mâles couchaient dehors; et ceux-ci étaient beaucoup moins
nombreux, car les divins prétendants les diminuaient en les
mangeant, et le porcher leur envoyait toujours le plus gras et le
meilleur de tous; et il n'y en avait plus que trois cent soixante.
Quatre chiens, semblables à des bêtes fauves, et que le prince des
porchers nourrissait, veillaient toujours sur les porcs.
Et celui-ci adaptait à ses pieds des sandales qu'il taillait dans
la peau d'une vache coloriée. Et trois des autres porchers étaient
dispersés, faisant paître leurs porcs; et le quatrième avait été
envoyé par nécessité à la ville, avec un porc pour les prétendants
orgueilleux, afin que ceux-ci, l'ayant tué, dévorassent sa chair.
Et aussitôt les chiens aboyeurs virent Odysseus, et ils
accoururent en hurlant; mais Odysseus s'assit plein de ruse, et le
bâton tomba de sa main. Alors il eût subi un indigne traitement
auprès de l'étable qui était à lui; mais le porcher accourut
promptement de ses pieds rapides; et le cuir lui tomba des mains,
et, en criant, il chassa les chiens à coups de pierres, et il dit
au roi:
-- Ô vieillard, certes, ces chiens allaient te déchirer et me
couvrir d'opprobre. Les dieux m'ont fait assez d'autres maux. Je
reste ici, gémissant, et pleurant un roi divin, et je nourris ses
porcs gras, pour que d'autres que lui les mangent; et peut-être
souffre-t-il de la faim, errant parmi les peuples étrangers, s'il
vit encore et s'il voit la lumière de Hèlios. Mais suis-moi, et
entrons dans l'étable, ô vieillard, afin que, rassasié dans ton
âme de nourriture et de vin, tu me dises d'où tu es et quels maux
tu as subis.
Ayant ainsi parlé, le divin porcher le précéda dans l'étable, et,
l'introduisant, il le fit asseoir sur des branches épaisses qu'il
recouvrit de la peau d'une chèvre sauvage et velue. Et, s'étant
couché sur cette peau grande et épaisse, Odysseus se réjouit
d'être reçu ainsi, et il dit:
-- Que Zeus, ô mon hôte, et les autres dieux immortels t'accordent
ce que tu désires le plus, car tu me reçois avec bonté.
Et le porcher Eumaios lui répondit:
-- Etranger, il ne m'est point permis de mépriser même un hôte
plus misérable encore, car les étrangers et les pauvres viennent
de Zeus, et le présent modique que nous leur faisons lui plaît;
car cela seul est au pouvoir d'esclaves toujours tremblants que
commandent de jeunes rois. Certes, les dieux s'opposent au retour
de celui qui m'aimait et qui m'eût donné un domaine aussi grand
qu'un bon roi a coutume d'en donner à son serviteur qui a beaucoup
travaillé pour lui et dont un dieu a fait fructifier le labeur;
et, aussi, une demeure, une part de ses biens et une femme
désirable. Ainsi mon travail a prospéré, et le roi m'eût
grandement récompensé, s'il était devenu vieux ici; mais il a
péri. Plût aux dieux que la race des Hélénè eût péri entièrement,
puisqu'elle a rompu les genoux de tant de guerriers! car mon
maître aussi, pour la cause d'Agamemnôn, est allé vers Ilios
nourrice de chevaux, afin de combattre les Troiens.
Ayant ainsi parlé, il ceignit sa tunique, qu'il releva, et, allant
vers les étables où était enfermé le troupeau de porcs, il prit
deux jeunes pourceaux, les égorgea, alluma le feu, les coupa et
les traversa de broches, et, les ayant fait rôtir, les offrit à
Odysseus, tout chauds autour des broches. Puis, il les couvrit de
farine blanche, mêla du vin doux dans une coupe grossière, et,
s'asseyant devant Odysseus, il l'exhorta à manger et lui dit: