dormi dans les bras de Zeus. Elle en eut deux fils, Amphiôn et
Zèthos, qui, les premiers, bâtirent Thèbè aux sept portes et
l'environnèrent de tours. Car ils n'auraient pu, sans ces tours,
habiter la grande Thèbè, malgré leur courage.
Puis, je vis Alkmènè, la femme d'Amphitryôn, qui conçut Hèraklès
au coeur de lion dans l'embrassement du magnanime Zeus; puis,
Mègarè, fille de l'orgueilleux Krèiôn, et qu'eut pour femme
l'Amphitryonade indomptable dans sa force.
Puis, je vis la mère d'Oidipous, la belle Épikastè, qui commit un
grand crime dans sa démence, s'étant mariée à son fils. Et celui-
ci, ayant tué son père, épousa sa mère. Et les dieux révélèrent
ces actions aux hommes. Et Oidipous, subissant de grandes douleurs
dans la désirable Thèbè, commanda aux Kadméiones par la volonté
cruelle des dieux. Et Épikastè descendit dans les demeures aux
portes solides d'Aidès, ayant attaché, saisie de douleur, une
corde à une haute poutre, et laissant à son fils les innombrables
maux que font souffrir les Érinnyes d'une mère.
Puis, je vis la belle Khlôris qu'autrefois Nèleus épousa pour sa
beauté, après lui avoir offert les présents nuptiaux. Et c'était
la plus jeune fille d'Amphiôn laside qui commanda autrefois
puissamment sur Orkhomènos Minyèénne et sur Pylos. Et elle conçut
de lui de beaux enfants, Nestôr, Khromios et l'orgueilleux
Périklyménos. Puis, elle enfanta l'illustre Pèrô, l'admiration des
hommes qui la suppliaient tous, voulant l'épouser; mais Nèleus ne
voulait la donner qu'à celui qui enlèverait de Phylakè les boeufs
au large front de la Force Iphikléenne. Seul, un divinateur
irréprochable le promit; mais la moire contraire d'un dieu, les
rudes liens et les bergers l'en empêchèrent. Cependant, quand les
jours et les mois se furent écoulés, et que, l'année achevée, les
saisons recommencèrent, alors la force Iphikléenne délivra
l'irréprochable divinateur, et le dessein de Zeus s'accomplit.
Puis, je vis Lèdè, femme de Tyndaros. Et elle conçut de Tyndaros
des fils excellents, Kastor dompteur de chevaux et Polydeukès
formidable par ses poings. La terre nourricière les enferme,
encore vivants, et, sous la terre, ils sont honorés par Zeus. Ils
vivent l'un après l'autre et meurent de même, et sont également
honorés par les dieux.
Puis, je vis Iphimédéia, femme d'Aôleus, et qui disait s'être unie
à Poseidaôn. Et elle enfanta deux fils dont la vie fut brève, le
héros Otos et l'illustre Éphialtès, et ils étaient les plus grands
et les plus beaux qu'eût nourris la terre féconde, après
l'illustre Oriôn. Ayant neuf ans, ils étaient larges de neuf
coudées, et ils avaient neuf brasses de haut. Et ils menacèrent
les immortels de porter dans l'Olympos le combat de la guerre
tumultueuse. Et ils tentèrent de poser l'Ossa sur l'Olympos et le
Pèlios boisé sur l'Ossa, afin d'atteindre l'Ouranos. Et peut-être
eussent-ils accompli leurs menaces, s'ils avaient eu leur puberté;
mais le fils de Zeus, qu'enfanta Lètô aux beaux cheveux, les tua
tous deux, avant que le duvet fleurit sur leurs joues et qu'une
barbe épaisse couvrît leurs mentons.
Puis, je vis Phaidrè, et Prokris, et la belle Ariadnè, fille du
sage Minôs, que Thèseus conduisit autrefois de la Krètè dans la
terre sacrée des Athénaiens; mais il ne le put pas, car Artémis,
sur l'avertissement de Dionysos, retint Ariadnè dans Diè entourée
des flots.
Puis, je vis Mairè, et Klyménè, et la funeste Ériphylè qui trahit
son mari pour de l'or.
Mais je ne pourrais ni vous dire combien je vis de femmes et de
filles de héros, ni vous les nommer avant la fin de la nuit
divine. Voici l'heure de dormir, soit dans la nef rapide avec mes
compagnons, soit ici; car c'est aux dieux et à vous de prendre
soin de mon départ.
Il parla ainsi, et tous restèrent immobiles et pleins de plaisir
dans la demeure obscure. Alors, Arètè aux bras blancs parla la
première:
-- Phaiakiens, que penserons-nous de ce héros, de sa beauté, de sa
majesté et de son esprit immuable? Il est, certes, mon hôte, et
c'est un honneur que vous partagez tous. Mais ne vous hâtez point
de le renvoyer sans lui faire des présents, car il ne possède
rien. Par la bonté des Dieux nous avons beaucoup de richesses dans
nos demeures.
Alors, le vieux héros Ekhéneus parla ainsi, et c'était le plus
vieux des Phaiakiens:
-- Ô amis, la reine prudente nous parle selon le sens droit.
Obéissez donc. C'est à Alkinoos de parler et d'agir, et nous
l'imiterons.
Et Alkinoos dit:
-- Je ne puis parler autrement, tant que je vivrai et que je
commanderai aux Phaiakiens habiles dans la navigation. Mais que
notre hôte reste, malgré son désir de partir, et qu'il attende le
matin, afin que je réunisse tous les présents. Le soin de son
retour me regarde plus encore que tous les autres, car je commande
pour le peuple.
Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:
-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, si vous
m'ordonniez de rester ici toute l'année, tandis que vous
prépareriez mon départ et que vous réuniriez de splendides
présents, j'y consentirais volontiers; car il vaudrait mieux pour
moi rentrer les mains pleines dans ma chère patrie. J'en serais
plus aimé et plus honoré de tous ceux qui me verraient de retour
dans Ithakè.
Et Alkinoos lui dit:
-- Ô Odysseus, certes, nous ne pouvons te soupçonner d'être un
menteur et un voleur, comme tant d'autres vagabonds, que nourrit
la noire terre, qui ne disent que des mensonges dont nul ne peut
rien comprendre. Mais ta beauté, ton éloquence, ce que tu as
raconté, d'accord avec l'Aoide, des maux cruels des Akhaiens et
des tiens, tout a pénétré en nous. Dis-moi donc et parle avec
vérité, si tu as vu quelques-uns de tes illustres compagnons qui
t'ont suivi à Ilios et que la destinée a frappés là. La nuit sera
encore longue, et le temps n'est point venu de dormir dans nos
demeures. Dis-moi donc tes travaux admirables. Certes, je
t'écouterai jusqu'au retour de la divine Éôs, si tu veux nous dire
tes douleurs.
Et le subtil Odysseus parla ainsi:
-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il y a un
temps de parler et un temps de dormir; mais, si tu désires
m'entendre, certes, je ne refuserai pas de raconter les misères et
les douleurs de mes compagnons, de ceux qui ont péri auparavant,
ou qui, ayant échappé à la guerre lamentable des Troiens, ont péri
au retour par la ruse d'une femme perfide.
Après que la vénérable Perséphonéia eut dispersé çà et là les âmes
des femmes, survint l'âme pleine de tristesse de l'Atréide
Agamemnôn; et elle était entourée de toutes les âmes de ceux qui
avaient subi la destinée et qui avaient péri avec lui dans la
demeure d'Aigisthos.
Ayant bu le sang noir, il me reconnut aussitôt, et il pleura, en
versant des larmes amères, et il étendit les bras pour me saisir;
mais la force qui était en lui autrefois n'était plus, ni la
vigueur qui animait ses membres souples. Et je pleurai en le
voyant, plein de pitié dans mon coeur, et je lui dis ces paroles
ailées:
-- Atréide Agamemnôn, roi des hommes, comment la kèr de la dure
mort t'a-t-elle dompté? Poseidaôn t'a-t-il dompté dans tes nefs en
excitant les immenses souffles des vents terribles, ou des hommes
ennemis t'ont-ils frappé sur la terre ferme, tandis que tu
enlevais leurs boeufs et leurs beaux troupeaux de brebis, ou bien
que tu combattais pour ta ville et pour tes femmes?
Je parlai ainsi, et, aussitôt, il me répondit:
-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, Poseidaôn ne m'a point dompté
sur mes nefs, en excitant les immenses souffles des vents
terribles, et des hommes ennemis ne m'ont point frappé sur la
terre ferme; mais Aigisthos m'a infligé la kèr et la mort à l'aide
de ma femme perfide. M'ayant convié à un repas dans la demeure, il
m'a tué comme un boeuf à l'étable. J'ai subi ainsi une très
lamentable mort. Et, autour de moi, mes compagnons ont été égorgés
comme des porcs aux dents blanches, qui sont tués dans les
demeures d'un homme riche et puissant, pour des noces, des festins
sacrés ou des repas de fête. Certes, tu t'es trouvé au milieu du
carnage de nombreux guerriers, entouré de morts, dans la terrible
mêlée; mais tu aurais gémi dans ton coeur de voir cela. Et nous
gisions dans les demeures, parmi les kratères et les tables
chargées, et toute la salle était souillée de sang. Et j'entendais
la voix lamentable de la fille de Priamos, Kassandrè, que la
perfide Klytaimnestrè égorgeait auprès de moi. Et comme j'étais
étendu mourant, je soulevai mes mains vers mon épée; mais la femme
aux yeux de chien s'éloigna et elle ne voulut point fermer mes
yeux et ma bouche au moment où je descendais dans la demeure
d'Aidès. Rien n'est plus cruel, ni plus impie qu'une femme qui a
pu méditer de tels crimes. Ainsi, certes, Klytaimnestrè prépara le
meurtre misérable du premier mari qui la posséda, et je péris
ainsi, quand je croyais rentrer dans ma demeure, bien accueilli de
mes enfants, de mes servantes et de mes esclaves! Mais cette
femme, pleine d'affreuses pensées, couvrira de sa honte toutes les
autres femmes futures, et même celles qui auront la sagesse en
partage.
Il parla ainsi, et je lui répondis:
-- Ô dieux! combien, certes, Zeus qui tonne hautement n'a-t-il
point haï la race d'Atreus à cause des actions des femmes! Déjà, à
cause de Hélénè beaucoup d'entre nous sont morts, et Klytaimnestrè
préparait sa trahison pendant que tu étais absent.
Je parlai ainsi, et il me répondit aussitôt:
-- C'est pourquoi, maintenant, ne sois jamais trop bon envers ta
femme, et ne lui confie point toutes tes pensées, mais n'en dis
que quelques-unes et cache-lui en une partie. Mais pour toi,
Odysseus, ta perte ne te viendra point de ta femme, car la sage
fille d'Ikarios, Pènélopéia, est pleine de prudence et de bonnes
pensées dans son esprit. Nous l'avons laissée nouvellement mariée
quand nous sommes partis pour la guerre, et son fils enfant était
suspendu à sa mamelle; et maintenant celui-ci s'assied parmi les
hommes; et il est heureux, car son cher père le verra en arrivant,
et il embrassera son père. Pour moi, ma femme n'a point permis à
mes yeux de se rassasier de mon fils, et m'a tué auparavant. Mais
je te dirai une autre chose; garde mon conseil dans ton esprit:
Fais aborder ta nef dans la chère terre de la patrie, non
ouvertement, mais en secret; car il ne faut point se confier dans
les femmes. Maintenant, parle et dis-moi la vérité. As-tu entendu
dire que mon fils fût encore vivant, soit à Orkhoménos, soit dans
la sablonneuse Pylos, soit auprès de Ménélaos dans la grande
Sparta? En effet, le divin Orestès n'est point encore mort sur la
terre.
Il parla ainsi, et je lui répondis:
-- Atréide, pourquoi me demandes-tu ces choses? Je ne sais s'il
est mort ou vivant. Il ne faut point parler inutilement.
Et nous échangions ainsi de tristes paroles, affligés et répandant
des larmes. Et l'âme du Pèlèiade Akhilleus survint, celle de
Patroklos, et celle de l'irréprochable Antilokhos, et celle d'Aias
qui était le plus grand et le plus beau de tous les Akhaiens,
après l'irréprochable Pèléiôn. Et l'âme du rapide Aiakide me
reconnut, et, en gémissant, il me dit ces paroles ailées:
-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, malheureux, comment as-tu pu
méditer quelque chose de plus grand que tes autres actions?
Comment as-tu osé venir chez Aidés où habitent les images vaines
des hommes morts?
Il parla ainsi, et je lui répondis:
-- Ô Akhilleus, fils de Pèleus, le plus brave des Akhaiens, je
suis venu pour l'oracle de Teirésias, afin qu'il m'apprenne
comment je parviendrai dans l'âpre Ithakè, car je n'ai abordé ni
l'Akhaiè, ni la terre de ma patrie, et j'ai toujours souffert.
Mais toi, Akhilleus, aucun des anciens hommes n'a été, ni aucun
des hommes futurs ne sera plus heureux que toi. Vivant, nous,
Akhaiens, nous t'honorions comme un dieu, et, maintenant, tu
commandes à tous les morts. Tel que te voilà, et bien que mort, ne
te plains pas, Akhilleus.
Je parlai ainsi, et il me répondit:
-- Ne me parle point de la mort, illustre Odysseus. J'aimerais
mieux être un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme
pauvre et pouvant à peine se nourrir, que de commander à tous les
morts qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon illustre fils.
Combat-il au premier rang, ou non? Dis-moi ce que tu as appris de
l'irréprochable Pèleus. Possède-t-il encore les mêmes honneurs
parmi les nombreux Myrmidones, ou le méprisent-ils dans Hellas et
dans la Phthiè, parce que ses mains et ses pieds sont liés par la
vieillesse? En effet, je ne suis plus là pour le défendre, sous la
splendeur de Hèlios, tel que j'étais autrefois devant la grande
Troiè, quand je domptais les plus braves, en combattant pour les
Akhaiens. Si j'apparaissais ainsi, un instant, dans la demeure de
mon père, certes, je dompterais de ma force et de mes mains
inévitables ceux qui l'outragent ou qui lui enlèvent ses honneurs.
Il parla ainsi, et je lui répondis:
-- Certes, je n'ai rien appris de l'irréprochable Pèleus; mais je
te dirai toute la vérité, comme tu le désires, sur ton cher fils
Néoptolémos. Je l'ai conduit moi-même, sur une nef creuse, de
l'île Skyros vers les Akhaiens aux belles knèmides. Quand nous
convoquions l'agora devant la ville Troiè, il parlait le premier
sans se tromper jamais, et l'illustre Nestôr et moi nous luttions
seuls contre lui. Toutes les fois que nous, Akhaiens, nous
combattions autour de la ville des Troiens, jamais il ne restait
dans la foule des guerriers, ni dans la mêlée; mais il courait en
avant, ne le cédant à personne en courage. Et il tua beaucoup de
guerriers dans le combat terrible, et je ne pourrais ni les
rappeler, ni les nommer tous, tant il en a tué en défendant les
Akhaiens. C'est ainsi qu'il tua avec l'airain le héros Tèléphide
Eurypylos; et autour de celui-ci de nombreux Kètéiens furent tués
à cause des présents des femmes. Et Eurypylos était le plus beau
des hommes que j'aie vus, après le divin Memnôn. Et quand nous
montâmes, nous, les princes des Akhaiens, dans le cheval qu'avait
fait Épéios, c'est à moi qu'ils remirent le soin d'ouvrir ou de
fermer cette énorme embûche. Et les autres chefs des Akhaiens
versaient des larmes, et les membres de chacun tremblaient; mais
lui, je ne le vis jamais ni pâlir, ni trembler, ni pleurer. Et il
me suppliait de le laisser sortir du cheval, et il secouait son
épée et sa lance lourde d'airain, en méditant la perte des
Troiens. Et quand nous eûmes renversé la haute ville de Priamos,
il monta, avec une illustre part du butin, sur sa nef, sain et
sauf, n'ayant jamais été blessé de l'airain aigu, ni de près ni de
loin, comme il arrive toujours dans la guerre, quand Arès mêle
furieusement les guerriers.
Je parlai ainsi, et l'âme de l'Aiakide aux pieds rapides
s'éloigna, marchant fièrement sur la prairie d'asphodèle, et
joyeuse, parce que je lui avais dit que son fils était illustre
par son courage.
Et les autres âmes de ceux qui ne sont plus s'avançaient
tristement, et chacune me disait ses douleurs; mais, seule, l'âme
du Télamoniade Aias restait à l'écart, irritée à cause de la
victoire que j'avais remportée sur lui, auprès des nefs, pour les
armes d'Akhilleus. La mère vénérable de l'Aiakide les déposa
devant tous, et nos juges furent les fils des Troiens et Pallas
Athènè. Plût aux dieux que je ne l'eusse point emporté dans cette
lutte qui envoya sous la terre une telle tête, Aias, le plus beau
et le plus brave des Akhaiens après l'irréprochable Pèléiôn! Et je
lui adressai ces douces paroles:
-- Aias, fils irréprochable de Télamôn, ne devrais-tu pas, étant
mort, déposer ta colère à cause des armes fatales que les dieux
nous donnèrent pour la ruine des Argiens? Ainsi, tu as péri, toi
qui étais pour eux comme une tour! Et les Akhaiens ne t'ont pas
moins pleuré que le Pèlèiade Akhilleus. Et la faute n'en est à
personne. Zeus, seul, dans sa haine pour l'armée des Danaens, t'a
livré à la moire. Viens, ô roi, écoute ma prière, et dompte ta
colère et ton coeur magnanime.
Je parlai ainsi, mais il ne me répondit rien, et il se mêla, dans
l'Érébos, aux autres âmes des morts qui ne sont plus. Cependant,
il m'eût parlé comme je lui parlais, bien qu'il fût irrité; mais
j'aimai mieux, dans mon cher coeur, voir les autres âmes des
morts.
Et je vis Minôs, l'illustre fils de Zeus, et il tenait un sceptre
d'or, et, assis, il jugeait les morts. Et ils s'asseyaient et se
levaient autour de lui, pour défendre leur cause, dans la vaste
demeure d'Aidès.
Puis, je vis le grand Oriôn chassant, dans la prairie d'asphodèle,
les bêtes fauves qu'il avait tuées autrefois sur les montagnes
sauvages, en portant dans ses mains la massue d'airain qui ne se
brisait jamais.
Puis, je vis Tityos, le fils de l'illustre Gaia, étendu sur le sol
et long de neuf plèthres. Et deux vautours, des deux côtés,
fouillaient son foie avec leurs becs; et, de ses mains, il ne
pouvait les chasser; car, en effet, il avait outragé par violence
Lètô, l'illustre concubine de Zeus, comme elle allait à Pythô, le
long du riant Panopeus.
Et je vis Tantalos, subissant de cruelles douleurs, debout dans un
lac qui lui baignait le menton. Et il était là, souffrant la soif
et ne pouvant boire. Toutes les fois, en effet, que le vieillard
se penchait, dans son désir de boire, l'eau décroissait absorbée,
et la terre noire apparaissait autour de ses pieds, et un daimôn
la desséchait. Et des arbres élevés laissaient pendre leurs fruits
sur sa tête, des poires, des grenades, des oranges, des figues
douces et des olives vertes. Et toutes les fois que le vieillard
voulait les saisir de ses mains, le vent les soulevait jusqu'aux
nuées sombres.
Et je vis Sisyphos subissant de grandes douleurs et poussant un
immense rocher avec ses deux mains. Et il s'efforçait, poussant ce
rocher des mains et des pieds jusqu'au faîte d'une montagne. Et
quand il était près d'atteindre ce faîte, alors la force lui
manquait, et l'immense rocher roulait jusqu'au bas. Et il
recommençait de nouveau, et la sueur coulait de ses membres, et la
poussière s'élevait au-dessus de sa tête.
Et je vis la force Hèrakléenne, ou son image, car lui-même est
auprès des dieux immortels, jouissant de leurs repas et possédant
Hèbè aux beaux talons, fille du magnanime Zeus et de Hèrè aux
sandales d'or. Et, autour de la force Hèrakléenne, la rumeur des
morts était comme celle des oiseaux, et ils fuyaient de toutes
parts.
Et Hèraklès s'avançait, semblable à la nuit sombre, l'arc en main,
la flèche sur le nerf, avec un regard sombre, comme un homme qui
va lancer un trait. Un effrayant baudrier d'or entourait sa
poitrine, et des images admirables y étaient sculptées, des ours,
des sangliers sauvages et des lions terribles, des batailles, des
mêlées et des combats tueurs d'hommes, car un très habile ouvrier
avait fait ce baudrier. Et, m'ayant vu, il me reconnut aussitôt,
et il me dit en gémissant ces paroles ailées:
-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, sans doute tu es misérable et
une mauvaise destinée te conduit, ainsi que moi, quand j'étais
sous la clarté de Hèlios. J'étais le fils du Kroniôn Zeus, mais je
subissais d'innombrables misères, opprimé par un homme qui m'était
inférieur et qui me commandait de lourds travaux. Il m'envoya
autrefois ici pour enlever le chien Kerbéros, et il pensait que ce
serait mon plus cruel travail; mais j'enlevai Kerbéros et je le
traînai hors des demeures d'Aidès, car Herméias et Athènè aux yeux
clairs m'avaient aidé.
Il parla ainsi, et il rentra dans la demeure d'Aidès. Et moi, je
restai là, immobile, afin de voir quelques-uns des hommes
héroïques qui étaient morts dans les temps antiques; et peut-être
eussé-je vu les anciens héros que je désirais, Thèseus,
Peirithoos, illustres enfants des dieux; mais l'innombrable
multitude des morts s'agita avec un si grand tumulte que la pâle
terreur me saisit, et je craignis que l'illustre Perséphonéia
m'envoyât, du Hadès, la tête de l'horrible monstre Gorgônien. Et
aussitôt je retournai vers ma nef, et j'ordonnai à mes compagnons
d'y monter et de détacher le câble. Et aussitôt ils s'assirent sur
les bancs de la nef, et le courant emporta celle-ci sur le fleuve
Okéanos, à l'aide de la force des avirons et du vent favorable.
12.
La nef, ayant quitté le fleuve Okéanos, courut sur les flots de la
mer, là où Hèlios se lève, où Éôs, née au matin, a ses demeures et
ses choeurs, vers l'île Aiaiè. Étant arrivés là, nous tirâmes la
nef sur le sable; puis, descendant sur le rivage de la mer, nous
nous endormîmes en attendant la divine Éôs.
Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, j'envoyai
mes compagnons vers la demeure de Kirkè, afin d'en rapporter le
cadavre d'Elpènôr qui n'était plus. Puis, ayant coupé des arbres
sur la hauteur du rivage, nous fîmes ses funérailles, tristes et
versant d'abondantes larmes. Et quand le cadavre et les armes du
mort eurent été brûlés, ayant construit le tombeau surmonté d'une
colonne, nous plantâmes l'aviron au sommet. Et ces choses furent
faites; mais, en revenant du Hadès, nous ne retournâmes point chez
Kirkè. Elle vint elle-même à la hâte, et, avec elle, vinrent ses
servantes qui portaient du pain, des chairs abondantes et du vin
rouge. Et la noble déesse au milieu de nous, parla ainsi:
-- Malheureux, qui, vivants, êtes descendus dans la demeure
d'Aidès, vous mourrez deux fois, et les autres hommes ne meurent
qu'une fois. Allons! mangez et buvez pendant tout le jour, jusqu'à
la chute de Hèlios; et, à la lumière naissante, vous naviguerez,
et je vous dirai la route, et je vous avertirai de toute chose, de
peur que vous subissiez encore des maux cruels sur la mer ou sur
la terre.
Elle parla ainsi, et elle persuada notre âme généreuse. Et,
pendant tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes,
mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et, quand
Hèlios tomba, le soir survint, et mes compagnons s'endormirent
auprès des câbles de la nef. Mais Kirkè, me prenant par la main,
me conduisit loin de mes compagnons, et, s'étant couchée avec moi,
m'interrogea sur les choses qui m'étaient arrivées. Et je lui
racontai tout, et, alors, la vénérable Kirkè me dit:
-- Ainsi, tu as accompli tous ces travaux. Maintenant, écoute ce
que je vais te dire. Un dieu lui-même fera que tu t'en souviennes.
Tu rencontreras d'abord les Seirènes qui charment tous les hommes
qui les approchent; mais il est perdu celui qui, par imprudence,
écoute leur chant, et jamais sa femme et ses enfants ne le
reverront dans sa demeure, et ne se réjouiront. Les Seirènes le
charment par leur chant harmonieux, assises dans une prairie,
autour d'un grand amas d'ossements d'hommes et de peaux en
putréfaction. Navigue rapidement au delà, et bouche les oreilles
de tes compagnons avec de la cire molle, de peur qu'aucun d'eux
entende. Pour toi, écoute-les, si tu veux; mais que tes compagnons
te lient, à l'aide de cordes, dans la nef rapide, debout contre le
mât, par les pieds et les mains, avant que tu écoutes avec une
grande volupté la voix des Seirènes. Et, si tu pries tes
compagnons, si tu leur ordonnes de te délier, qu'ils te chargent
de plus de liens encore.
Après que vous aurez navigué au delà, je ne puis te dire, des deux
voies que tu trouveras, laquelle choisir; mais tu te décideras
dans ton esprit. Je te les décrirai cependant. Là, se dressent
deux hautes roches, et contre elles retentissent les grands flots
d'Amphitrite aux yeux bleus. Les dieux heureux les nomment les
Errantes. Et jamais les oiseaux ne volent au delà, pas même les
timides colombes qui portent l'ambroisie au père Zeus. Souvent une
d'elles tombe sur la roche, mais le père en crée une autre, afin
que le nombre en soit complet. Jamais aucune nef, ayant approché
ces roches, n'en a échappé; et les flots de la mer et la tempête
pleine d'éclairs emportent les bancs de rameurs et les corps des
hommes. Et une seule nef, sillonnant la mer, a navigué au delà:
Argô, chère à tous les dieux, et qui revenait de la terre
d'Aiètès. Et même, elle allait être jetée contre les grandes
roches, mais Hèrè la fit passer outre, car Jèsôn lui était cher.