-- Pourquoi, Odysseus, restes-tu ainsi muet et te rongeant le

coeur, sans boire et sans manger? Crains-tu quelque autre embûche?

Tu ne dois rien craindre, car j'ai juré un grand serment.

Elle parla ainsi, et, lui répondant, je dis:

-- Ô Kirkè, quel homme équitable et juste oserait boire et manger,

avant que ses compagnons aient été délivrés, et qu'il les ait vus

de ses yeux? Si, dans ta bienveillance, tu veux que je boive et

que je mange, délivre mes compagnons et que je les voie.

Je parlai ainsi, et Kirkè sortit de ses demeures, tenant une

baguette à la main, et elle ouvrit les portes de l'étable à porcs.

Elle en chassa mes compagnons semblables à des porcs de neuf ans.

Ils se tenaient devant nous, et, se penchant, elle frotta chacun

d'eux d'un autre baume, et de leurs membres tombèrent aussitôt les

poils qu'avait fait pousser le poison funeste que leur avait donné

la vénérable Kirkè; et ils redevinrent des hommes plus jeunes

qu'ils n'étaient auparavant, plus beaux et plus grands. Et ils me

reconnurent, et tous, me serrant la main, pleuraient de joie, et

la demeure retentissait de leurs sanglots. Et la déesse elle-même

fut prise de pitié. Puis, la noble déesse, s'approchant de moi, me

dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, va maintenant vers ta nef

rapide et le rivage de la mer. Fais tirer, avant tout, ta nef sur

le sable. Cachez ensuite vos richesses et vos armes dans une

caverne, et revenez aussitôt, toi-même et tes chers compagnons.

Elle parla ainsi, et mon esprit généreux fut persuadé, et je me

hâtai de retourner à ma nef rapide et au rivage de la mer, et je

trouvai auprès de ma nef rapide mes chers compagnons gémissant

misérablement et versant des larmes abondantes. De même que les

génisses, retenues loin de la prairie, s'empressent autour des

vaches qui, du pâturage, reviennent à l'étable après s'être

rassasiées d'herbes, et vont toutes ensemble au-devant d'elles,

sans que les enclos puissent les retenir, et mugissent sans

relâche autour de leurs mères; de même, quand mes compagnons me

virent de leurs yeux, ils m'entourèrent en pleurant, et leur coeur

fut aussi ému que s'ils avaient revu leur patrie et la ville de

l'âpre Ithakè, où ils étaient nés et avaient été nourris. Et, en

pleurant, ils me dirent ces paroles ailées:

-- À ton retour, ô divin! nous sommes aussi joyeux que si nous

voyions Ithakè et la terre de la patrie. Mais dis-nous comment

sont morts nos compagnons.

Ils parlaient ainsi, et je leur répondis par ces douces paroles:

-- Avant tout, tirons la nef sur le rivage, et cachons dans une

caverne nos richesses et toutes nos armes. Puis, suivez-moi tous à

la hâte, afin de revoir, dans les demeures sacrées de Kirkè, vos

compagnons mangeant et buvant et jouissant d'une abondante

nourriture.

Je parlai ainsi, et ils obéirent promptement à mes paroles; mais

le seul Eurylokhos tentait de les retenir, et il leur dit ces

paroles ailées:

-- Ah! malheureux, où allez-vous? Vous voulez donc subir les maux

qui vous attendent dans les demeures de Kirkè, elle qui nous

changera en porcs, en loups et en lions, et dont nous garderons de

force la demeure? Elle fera comme le kyklops, quand nos compagnons

vinrent dans sa caverne, conduits par l'audacieux Odysseus. Et ils

y ont péri par sa démence.

Il parla ainsi, et je délibérai dans mon esprit si, ayant tiré ma

grande épée de sa gaine, le long de la cuisse, je lui couperais la

tête et la jetterais sur le sable, malgré notre parenté; mais tous

mes autres compagnons me retinrent par de flatteuses paroles:

-- Ô divin! laissons-le, si tu y consens, rester auprès de la nef

et la garder. Nous, nous te suivrons à la demeure sacrée de Kirkè.

Ayant ainsi parlé, ils s'éloignèrent de la nef et de la mer, mais

Eurylokhos ne resta point auprès de la nef creuse, et il nous

suivit, craignant mes rudes menaces. Pendant cela, Kirkè, dans ses

demeures, baigna et parfuma d'huile mes autres compagnons, et elle

les revêtit de tuniques et de beaux manteaux, et nous les

trouvâmes tous faisant leur repas dans les demeures. Et quand ils

se furent réunis, ils se racontèrent tous leurs maux, les uns aux

autres, et ils pleuraient, et la maison retentissait de leurs

sanglots. Et la noble déesse, s'approchant, me dit:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, ne vous livrez pas plus

longtemps à la douleur. Je sais moi-même combien vous avez subi de

maux sur la mer poissonneuse et combien d'hommes injustes vous ont

fait souffrir sur la terre. Mais, mangez et buvez, et ranimez

votre coeur dans votre poitrine, et qu'il soit tel qu'il était

quand vous avez quitté la terre de l'âpre Ithakè, votre patrie.

Cependant, jamais vous n'oublierez vos misères, et votre esprit ne

sera jamais plus dans la joie, car vous avez subi des maux

innombrables.

Elle parla ainsi, et notre coeur généreux lui obéit. Et nous

restâmes là toute une année, mangeant les chairs abondantes et

buvant le doux vin. Mais, à la fin de l'année, quand les heures

eurent accompli leur tour, quand les mois furent passés et quand

les longs jours se furent écoulés, alors, mes chers compagnons

m'appelèrent et me dirent:

-- Malheureux, souviens-toi de ta patrie, si toutefois il est dans

ta destinée de survivre et de rentrer dans ta haute demeure et

dans la terre de la patrie.

Ils parlèrent ainsi, et mon coeur généreux fut persuadé. Alors,

tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis,

mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et quand

Hèlios tomba, et quand la nuit vint, mes compagnons s'endormirent

dans la demeure obscure. Et moi, étant monté dans le lit splendide

de Kirkè, je saisis ses genoux en la suppliant, et la déesse

entendit ma voix. Et je lui dis ces paroles ailées:

-- Ô Kirkè, tiens la promesse que tu m'as faite de me renvoyer

dans ma demeure, car mon âme me pousse, et mes compagnons

affligent mon cher coeur et gémissent autour de moi, quand tu n'es

pas là.

Je parlai ainsi, et la noble Déesse me répondit aussitôt:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, vous ne resterez pas plus

longtemps malgré vous dans ma demeure; mais il faut accomplir un

autre voyage et entrer dans la demeure d'Aidès et de l'implacable

Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias, du

divinateur aveugle, dont l'esprit est toujours vivant.

Perséphonéia n'a accordé qu'à ce seul mort l'intelligence et la

pensée. Les autres ne seront que des ombres autour de toi.

Elle parla ainsi, et mon cher coeur fut dissous, et je pleurais,

assis sur le lit, et mon âme ne voulait plus vivre, ni voir la

lumière de Hèlios. Mais, après avoir pleuré et m'être rassasié de

douleur, alors, lui répondant, je lui dis:

-- Ô Kirkè, qui me montrera le chemin? Personne n'est jamais

arrivé chez Aidés sur une nef noire.

Je parlai ainsi, et la noble déesse me répondit aussitôt:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, n'aie aucun souci pour ta

nef. Assieds-toi, après avoir dressé le mât et déployé les

blanches voiles; et le souffle de Boréas conduira ta nef. Mais

quand tu auras traversé l'Okéanos, jusqu'au rivage étroit et aux

bois sacrés de Perséphonéia, où croissent de hauts peupliers et

des saules stériles, alors arrête ta nef dans l'Okéanos aux

profonds tourbillons, et descends dans la noire demeure d'Aidès,

là où coulent ensemble, dans l'Akhérôn, le Pyriphlégéthôn et le

Kokytos qui est un courant de l'eau de Styx. Il y a une roche au

confluent des deux fleuves retentissants. Tu t'en approcheras,

héros, comme je te l'ordonne, et tu creuseras là une fosse d'une

coudée dans tous les sens, et, sur elle, tu feras des libations à

tous les morts, de lait mielleux d'abord, puis de vin doux, puis

enfin d'eau, et tu répandras par-dessus de la farine blanche. Prie

alors les têtes vaines des morts et promets, dès que tu seras

rentré dans Ithakè, de sacrifier dans tes demeures la meilleure

vache stérile que tu posséderas, d'allumer un bûcher formé de

choses précieuses, et de sacrifier, à part, au seul Teirésias un

bélier entièrement noir, le plus beau de tes troupeaux. Puis,

ayant prié les illustres âmes des morts, sacrifie un mâle et une

brebis noire, tourne-toi vers l'Érébos, et, te penchant, regarde

dans le cours du fleuve, et les innombrables âmes des morts qui ne

sont plus accourront. Alors, ordonne et commande à tes compagnons

d'écorcher les animaux égorgés par l'airain aigu, de les brûler et

de les vouer aux dieux, à l'illustre Aidés et à l'implacable

Perséphonéia. Tire ton épée aiguë de sa gaine, le long de ta

cuisse, et ne permets pas aux ombres vaines des morts de boire le

sang, avant que tu aies entendu Teirésias. Aussitôt le divinateur

arrivera, ô chef des peuples, et il te montrera ta route et

comment tu la feras pour ton retour, et comment tu traverseras la

mer poissonneuse.

Elle parla ainsi, et aussitôt Éôs s'assit sur son thrône d'or. Et

Kirkè me revêtit d'une tunique et d'un manteau. Elle-même se

couvrit d'une longue robe blanche, légère et gracieuse, ceignit

ses reins d'une belle ceinture et mit sur sa tête un voile couleur

de feu. Et j'allai par la demeure, excitant mes compagnons, et je

dis à chacun d'eux ces douces paroles:

-- Ne dormez pas plus longtemps, et chassez le doux sommeil, afin

que nous partions, car la vénérable Kirkè me l'a permis.

Je parlai ainsi, et leur coeur généreux fut persuadé. Mais je

n'emmenai point tous mes compagnons sains et saufs. Elpènôr, un

d'eux, jeune, mais ni très brave, ni intelligent, à l'écart de ses

compagnons, s'était endormi au faîte des demeures sacrées de

Kirkè, ayant beaucoup bu et recherchant la fraîcheur. Entendant le

bruit que faisaient ses compagnons, il se leva brusquement,

oubliant de descendre par la longue échelle. Et il tomba du haut

du toit, et son cou fut rompu, et son âme descendit chez Aidés.

Mais je dis à mes compagnons rassemblés:

-- Vous pensiez peut-être que nous partions pour notre demeure et

pour la chère terre de la patrie? Mais Kirkè nous ordonne de

suivre une autre route, vers la demeure d'Aidès et de l'implacable

Perséphonéia, afin de consulter l'âme du Thébain Teirésias.

Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, et ils s'assirent,

pleurant et s'arrachant les cheveux. Mais il n'y a nul remède à

gémir. Et nous parvînmes à notre nef rapide et au rivage de la

mer, en versant des larmes abondantes. Et, pendant ce temps, Kirkè

était venue, apportant dans la nef un bélier et une brebis noire;

et elle s'était aisément cachée à nos yeux car qui pourrait voir

un dieu et le suivre de ses yeux, s'il ne le voulait pas?

11.

Étant arrivés à la mer, nous traînâmes d'abord notre nef à la mer

divine. Puis, ayant dressé le mât, avec les voiles blanches de la

nef noire, nous y portâmes les victimes offertes. Et, nous-mêmes

nous y prîmes place, pleins de tristesse et versant des larmes

abondantes. Et Kirkè à la belle chevelure, déesse terrible et

éloquente, fit souffler pour nous un vent propice derrière la nef

à proue bleue, et ce vent, bon compagnon, gonfla la voile.

Toutes choses étant mises en place sur la nef, nous nous assîmes,

et le vent et le pilote nous dirigeaient. Et, tout le jour, les

voiles de la nef qui courait sur la mer furent déployées, et

Hèlios tomba, et tous les chemins s'emplirent d'ombre. Et la nef

arriva aux bornes du profond Okéanos.

Là, étaient le peuple et la ville des Kimmériens, toujours

enveloppés de brouillards et de nuées; et jamais le brillant

Hèlios ne les regardait de ses rayons, ni quand il montait dans

l'Ouranos étoilé, ni quand il descendait de l'Ouranos sur la

terre; mais une affreuse nuit était toujours suspendue sur les

misérables hommes. Arrivés là, nous arrêtâmes la nef, et, après en

avoir retiré les victimes, nous marchâmes le long du cours

d'Okéanos, jusqu'à ce que nous fussions parvenus dans la contrée

que nous avait indiquée Kirkè. Et Périmèdès et Eurylokhos

portaient les victimes.

Alors je tirai mon épée aiguë de sa gaine, le long de ma cuisse,

et je creusai une fosse d'une coudée dans tous les sens, et j'y

fis des libations pour tous les morts, de lait mielleux d'abord,

puis de vin doux, puis enfin d'eau, et, par-dessus, je répandis la

farine blanche. Et je priai les têtes vaines des morts,

promettant, dès que je serais rentré dans Ithakè, de sacrifier

dans mes demeures la meilleure vache stérile que je posséderais,

d'allumer un bûcher formé de choses précieuses, et de sacrifier à

part, au seul Teirésias, un bélier entièrement noir, le plus beau

de mes troupeaux. Puis, ayant prié les générations des morts,

j'égorgeai les victimes sur la fosse, et le sang noir y coulait.

Et les âmes des morts qui ne sont plus sortaient en foule de

l'Érébos. Les nouvelles épouses, les jeunes hommes, les vieillards

qui ont subi beaucoup de maux, les tendres vierges ayant un deuil

dans l'âme, et les guerriers aux armes sanglantes, blessés par les

lances d'airain, tous s'amassaient de toutes parts sur les bords

de la fosse, avec un frémissement immense. Et la terreur pâle me

saisit.

Alors j'ordonnai à mes compagnons d'écorcher les victimes qui

gisaient égorgées par l'airain cruel, de les brûler et de les

vouer aux dieux, à l'illustre Aidès et à l'implacable

Perséphonéia. Et je m'assis, tenant l'épée aiguë tirée de sa

gaine, le long de ma cuisse; et je ne permettais pas aux têtes

vaines des morts de boire le sang, avant que j'eusse entendu

Teirésias.

La première, vint l'âme de mon compagnon Elpènôr. Et il n'avait

point été enseveli dans la vaste terre, et nous avions laissé son

cadavre dans les demeures de Kirkè, non pleuré et non enseveli,

car un autre souci nous pressait. Et je pleurai en le voyant, et

je fus plein de pitié dans le coeur. Et je lui dis ces paroles

ailées:

-- Elpènôr, comment es-tu venu dans les épaisses ténèbres? Comment

as-tu marché plus vite que moi sur ma nef noire?

Je parlai ainsi, et il me répondit en pleurant:

-- Divin Laertiade, subtil Odysseus, la mauvaise volonté d'un

daimôn et l'abondance du vin m'ont perdu. Dormant sur la demeure

de Kirkè, je ne songeai pas à descendre par la longue échelle, et

je tombai du haut du toit, et mon cou fut rompu, et je descendis

chez Aidès. Maintenant, je te supplie par ceux qui sont loin de

toi, par ta femme, par ton père qui t'a nourri tout petit, par

Tèlémakhos, l'enfant unique que tu as laissé dans tes demeures! Je

sais qu'en sortant de la demeure d'Aidès tu retourneras sur ta nef

bien construite à l'île Aiaiè. Là, ô roi, je te demande de te

souvenir de moi, et de ne point partir, me laissant non pleuré et

non enseveli, de peur que je ne te cause la colère des dieux; mais

de me brûler avec toutes mes armes. Élève sur le bord de la mer

écumeuse le tombeau de ton compagnon malheureux. Accomplis ces

choses, afin qu'on se souvienne de moi dans l'avenir, et plante

sur mon tombeau l'aviron dont je me servais quand j'étais avec mes

compagnons.

Il parla ainsi, et, lui répondant, je dis:

-- Malheureux, j'accomplirai toutes ces choses.

Nous nous parlions ainsi tristement, et je tenais mon épée au-

dessus du sang, tandis que, de l'autre côté de la fosse, mon

compagnon parlait longuement. Puis, arriva l'âme de ma mère morte,

d'Antikléia, fille du magnanime Autolykos, que j'avais laissée

vivante en partant pour la sainte Ilios. Et je pleurai en la

voyant, le coeur plein de pitié; mais, malgré ma tristesse, je ne

lui permis pas de boire le sang avant que j'eusse entendu

Teirésias. Et l'âme du Thébain Teirésias arriva, tenant un sceptre

d'or, et elle me reconnut et me dit:

-- Pourquoi, ô malheureux, ayant quitté la lumière de Hèlios, es-

tu venu pour voir les morts et leur pays lamentable? Mais recule

de la fosse, écarte ton épée, afin que je boive le sang, et je te

dirai la vérité.

Il parla ainsi, et, me reculant, je remis dans la gaine mon épée

aux clous d'argent. Et il but le sang noir, et, alors,

l'irréprochable divinateur me dit:

-- Tu désires un retour très facile, illustre Odysseus, mais un

dieu te le rendra difficile; car je ne pense pas que celui qui

entoure la terre apaise sa colère dans son coeur, et il est irrité

parce que tu as aveuglé son fils. Vous arriverez cependant, après

avoir beaucoup souffert, si tu veux contenir ton esprit et celui

de tes compagnons. En ce temps, quand ta nef solide aura abordé

l'île Thrinakiè, où vous échapperez à la sombre mer, vous

trouverez là, paissant, les boeufs et les gras troupeaux de Hèlios

qui voit et entend tout. Si vous les laissez sains et saufs, si tu

te souviens de ton retour, vous parviendrez tous dans Ithakè,

après avoir beaucoup souffert; mais, si tu les blesses, je te

prédis la perte de ta nef et de tes compagnons. Tu échapperas

seul, et tu reviendras misérablement, ayant perdu ta nef et tes

compagnons, sur une nef étrangère. Et tu trouveras le malheur dans

ta demeure et des hommes orgueilleux qui consumeront tes

richesses, recherchant ta femme et lui offrant des présents. Mais,

certes, tu te vengeras de leurs outrages en arrivant. Et, après

que tu auras tué les prétendants dans ta demeure, soit par ruse,

soit ouvertement avec l'airain aigu, tu partiras de nouveau, et tu

iras, portant un aviron léger, jusqu'à ce que tu rencontres des

hommes qui ne connaissent point la mer et qui ne salent point ce

qu'ils mangent, et qui ignorent les nefs aux proues rouges et les

avirons qui sont les ailes des nefs. Et je te dirai un signe

manifeste qui ne t'échappera pas. Quand tu rencontreras un autre

voyageur qui croira voir un fléau sur ta brillante épaule, alors,

plante l'aviron en terre et fais de saintes offrandes au roi

Poseidaôn, un bélier, un taureau et un verrat. Et tu retourneras

dans ta demeure, et tu feras, selon leur rang, de saintes

hécatombes à tous les dieux immortels qui habitent le large

Ouranos. Et la douce mort te viendra de la mer et te tuera consumé

d'une heureuse vieillesse, tandis qu'autour de toi les peuples

seront heureux. Et je t'ai dit, certes, des choses vraies.

Il parla ainsi, et je lui répondis:

-- Teirésias, les dieux eux-mêmes, sans doute, ont résolu ces

choses. Mais dis-moi la vérité. Je vois l'âme de ma mère qui est

morte. Elle se tait et reste loin du sang, et elle n'ose ni

regarder son fils, ni lui parler. Dis-moi, ô roi, comment elle me

reconnaîtra.

Je parlai ainsi, et il me répondit:

-- Je t'expliquerai ceci aisément. Garde mes paroles dans ton

esprit. Tous ceux des morts qui ne sont plus, à qui tu laisseras

boire le sang, te diront des choses vraies; celui à qui tu

refuseras cela s'éloignera de toi.

Ayant ainsi parlé, l'âme du roi Teirésias, après avoir rendu ses

oracles, rentra dans la demeure d'Aidès; mais je restai sans

bouger jusqu'à ce que ma mère fût venue et eût bu le sang noir. Et

aussitôt elle me reconnut, et elle me dit, en gémissant, ces

paroles ailées:

-- Mon fils, comment es-tu venu sous le noir brouillard, vivant

que tu es? Il est difficile aux vivants de voir ces choses. Il y a

entre celles-ci et eux de grands fleuves et des courants violents,

Okéanos d'abord qu'on ne peut traverser, à moins d'avoir une nef

bien construite. Si, maintenant, longtemps errant en revenant de

Troiè, tu es venu ici sur ta nef et avec tes compagnons, tu n'as

donc point revu Ithakè, ni ta demeure, ni ta femme?

Elle parla ainsi, et je lui répondis:

-- Ma mère, la nécessité m'a poussé vers les demeures d'Aidès,

afin de demander un oracle à l'âme du Thébain Teirésias. Je n'ai

point en effet abordé ni l'Akhaiè, ni notre terre; mais j'ai

toujours erré, plein de misères, depuis le jour où j'ai suivi le

divin Agamemnôn à Ilios qui nourrit d'excellents chevaux, afin d'y

combattre les Troiens. Mais dis-moi la vérité. Comment la kèr de

la cruelle mort t'a-t-elle domptée? Est-ce par une maladie? Ou

bien Artémis qui se réjouit de ses flèches t'a-t-elle atteinte de

ses doux traits? Parle-moi de mon père et de mon fils. Mes biens

sont-ils encore entre leurs mains, ou quelque autre parmi les

hommes les possède-t-il? Tous, certes, pensent que je ne

reviendrai plus. Dis-moi aussi les desseins et les pensées de ma

femme que j'ai épousée. Reste-t-elle avec son enfant? Garde-t-elle

toutes mes richesses intactes? ou déjà, l'un des premiers Akhaiens

l'a-t-il emmenée?

Je parlai ainsi, et, aussitôt, ma mère vénérable me répondit:

-- Elle reste toujours dans tes demeures, le coeur affligé,

pleurant, et consumant ses jours et ses nuits dans le chagrin. Et

nul autre ne possède ton beau domaine; et Tèlémakhos jouit,

tranquille, de tes biens, et prend part à de beaux repas, comme il

convient à un homme qui rend la justice, car tous le convient. Et

ton père reste dans son champ; et il ne vient plus à la ville, et

il n'a plus ni lits moelleux, ni manteaux, ni couvertures

luisantes. Mais, l'hiver, il dort avec ses esclaves dans les

cendres près du foyer, et il couvre son corps de haillons; et

quand vient l'été, puis l'automne verdoyant, partout, dans sa

vigne fertile, on lui fait un lit de feuilles tombées, et il se

couche là, triste; et une grande douleur s'accroît dans son coeur,

et il pleure ta destinée, et la dure vieillesse l'accable. Pour

moi, je suis morte, et j'ai subi la destinée; mais Artémis habile

à lancer des flèches ne m'a point tuée de ses doux traits dans ma

demeure, et la maladie ne m'a point saisie, elle qui enlève l'âme

du corps affreusement flétri; mais le regret, le chagrin de ton

absence, illustre Odysseus, et le souvenir de ta bonté, m'ont

privée de la douce vie.

Elle parla ainsi, et je voulus, agité dans mon esprit, embrasser

l'âme de ma mère morte. Et je m'élançai trois fois, et mon coeur

me poussait à l'embrasser, et trois fois elle se dissipa comme une

ombre, semblable à un songe. Et une vive douleur s'accrut dans mon

coeur, et je lui dis ces paroles ailées:

-- Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas quand je désire

t'embrasser? Même chez Aidès, nous entourant de nos chers bras,

nous nous serions rassasiés de deuil! N'es-tu qu'une image que

l'illustre Perséphonéia suscite afin que je gémisse davantage?

Je parlai ainsi, et ma mère vénérable me répondit:

-- Hélas! mon enfant, le plus malheureux de tous les hommes,

Perséphonéia, fille de Zeus, ne se joue point de toi; mais telle

est la loi des mortels quand ils sont morts. En effet, les nerfs

ne soutiennent plus les chairs et les os, et la force du feu

ardent les consume aussitôt que la vie abandonne les os blancs, et

l'âme vole comme un songe. Mais retourne promptement à la lumière

des vivants, et souviens-toi de toutes ces choses, afin de les

redire à Pènélopéia.

Nous parlions ainsi, et les femmes et les filles des héros

accoururent, excitées par l'illustre Perséphonéia. Et elles

s'assemblaient, innombrables, autour du sang noir. Et je songeais

comment je les interrogerais tour à tour; et il me sembla

meilleur, dans mon esprit, de tirer mon épée aiguë de la gaine, le

long de ma cuisse, et de ne point leur permettre de boire, toutes

à la fois, le sang noir. Et elles approchèrent tour à tour, et

chacune disait son origine, et je les interrogeais l'une après

l'autre.

Et je vis d'abord Tyrô, née d'un noble père, car elle me dit

qu'elle était la fille de l'irréprochable Salmoneus et la femme de

Krètheus Aioliade. Et elle aimait le divin fleuve Énipeus, qui est

le plus beau des fleuves qui coulent sur la terre; et elle se

promenait le long des belles eaux de l'Énipeus. Sous la figure de

ce dernier, celui qui entoure la terre et qui la secoue sortit des

bouches du fleuve tourbillonnant; et une lame bleue, égale en

hauteur à une montagne, enveloppa, en se recourbant, le dieu et la

femme mortelle. Et il dénoua sa ceinture de vierge, et il répandit

sur elle le sommeil. Puis, ayant accompli le travail amoureux, il

prit la main de Tyrô et lui dit:

-- Réjouis-toi, femme, de mon amour. Dans une année tu enfanteras

de beaux enfants, car la couche des immortels n'est point

inféconde. Nourris et élève-les. Maintenant, va vers ta demeure,

mais prends garde et ne me nomme pas. Je suis pour toi seule

Poseidaôn qui ébranle la terre.

Ayant ainsi parlé, il plongea dans la mer agitée. Et Tyrô, devenue

enceinte, enfanta Péliès et Nèleus, illustres serviteurs du grand

Zeus. Et Péliès riche en troupeaux habita la grande Iaolkôs, et

Nèleus la sablonneuse Pylos. Puis, la reine des femmes conçut de

son mari, Aisôn, Phérès et le dompteur de chevaux Hamythaôr.

L'Odyssée(#14286) · 第 11 / 26 段