magnanime, et je lui parlai de nouveau injurieusement:
-- Kyklôps, si quelqu'un parmi les hommes mortels t'interroge sur
la perte honteuse de ton oeil, dis-lui qu'il a été arraché par le
dévastateur de citadelles Odysseus, fils de Laertès, et qui habite
dans Ithakè.
Je parlai ainsi, et il me répondit en gémissant:
-- Ô dieux! voici que les anciennes prédictions qu'on m'a faites
se sont accomplies. Il y avait ici un excellent et grand
divinateur, Tèlémos Eurymide, qui l'emportait sur tous dans la
divination, et qui vieillit en prophétisant au milieu des
kyklopes. Et il me dit que toutes ces choses s'accompliraient qui
me sont arrivées, et que je serais privé de la vue par Odysseus.
Et je pensais que ce serait un homme grand et beau qui viendrait
ici, revêtu d'une immense force. Et c'est un homme de rien, petit
et sans courage, qui m'a privé de mon oeil après m'avoir dompté
avec du vin! Viens ici, Odysseus, afin que je te fasse les
présents de l'hospitalité. Je demanderai à l'illustre qui ébranle
la terre de te reconduire. Je suis son fils, et il se glorifie
d'être mon père, et il me guérira, s'il le veut, et non quelque
autre des dieux immortels ou des hommes mortels.
Il parla ainsi et je lui répondis:
-- Plût aux dieux que je t'eusse arraché l'âme et la vie, et
envoyé dans la demeure d'Aidès aussi sûrement que celui qui
ébranle la terre ne guérira point ton oeil.
Je parlais ainsi, et, aussitôt, il supplia le roi Poseidaôn, en
étendant les mains vers l'Ouranos étoilé:
-- Entends-moi, Poseidaôn aux cheveux bleus, qui contiens la
terre! Si je suis ton fils, et si tu te glorifies d'être mon père,
fais que le dévastateur de citadelles, Odysseus, fils de Laertès,
et qui habite dans Ithakè, ne retourne jamais dans sa patrie. Mais
si sa destinée est de revoir ses amis et de rentrer dans sa
demeure bien construite et dans la terre de sa patrie, qu'il n'y
parvienne que tardivement, après avoir perdu tous ses compagnons,
et sur une nef étrangère, et qu'il souffre encore en arrivant dans
sa demeure!
Il pria ainsi, et l'illustre aux cheveux bleus l'entendit.
Puis, il souleva un plus lourd rocher, et, le faisant tourner, il
le jeta avec une immense force. Et il tomba à l'arrière de la nef
à proue bleue, manquant d'atteindre l'extrémité du gouvernail, et
la mer se souleva sous le coup; mais le flot, cette fois, emporta
la nef et la poussa vers l'île; et nous parvînmes bientôt là où
étaient les autres nefs à bancs de rameurs. Et nos compagnons y
étaient assis, pleurant et nous attendant toujours. Ayant abordé,
nous tirâmes la nef sur le sable et nous descendîmes sur le rivage
de la mer.
Et nous partageâmes les troupeaux du kyklôps, après les avoir
retirés de la nef creuse, et nul ne fut privé d'une part égale. Et
mes compagnons me donnèrent le bélier, outre ma part, et après le
partage. Et, l'ayant sacrifié sur le rivage à Zeus Kronide qui
amasse les noires nuées et qui commande à tous, je brûlai ses
cuisses. Mais Zeus ne reçut point mon sacrifice; mais, plutôt, il
songeait à perdre toutes mes nefs à bancs de rameurs et tous mes
chers compagnons.
Et nous nous reposâmes là, tout le jour, jusqu'à la chute de
Hèlios, mangeant les chairs abondantes et buvant le doux vin. Et
quand Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous dormîmes sur
le rivage de la mer.
Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, je commandai
à mes compagnons de s'embarquer et de détacher les câbles. Et,
aussitôt, ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les
bancs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Et, de là,
nous naviguâmes, tristes dans le coeur, bien que joyeux d'avoir
échappé à la mort, car nous avions perdu nos chers compagnons.
10.
Et nous arrivâmes à l'île Aioliè, où habitait Aiolos Hippotade
cher aux dieux immortels. Et un mur d'airain qu'on ne peut rompre
entourait l'île entière, et une roche escarpée la bordait de toute
part. Douze enfants étaient nés dans la maison royale d'Aiolos:
six filles et six fils pleins de jeunesse. Et il unit ses filles à
ses fils afin qu'elles fussent les femmes de ceux-ci, et tous
prenaient leur repas auprès de leur père bien-aimé et de leur mère
vénérable, et de nombreux mets étaient placés devant eux. Pendant
le jour, la maison et la cour retentissaient, parfumées; et,
pendant la nuit tous dormaient auprès de leurs femmes chastes, sur
des tapis et sur des lits sculptés.
Et nous entrâmes dans la ville et dans les belles demeures. Et
tout un mois Aiolos m'accueillit, et il m'interrogeait sur Ilios,
sur les nefs des Argiens et sur le retour des Akhaiens. Et je lui
racontai toutes ces choses comme il convenait. Et quand je lui
demandai de me laisser partir et de me renvoyer, il ne me refusa
point et il prépara mon retour. Et il me donna une outre, faite de
la peau d'un boeuf de neuf ans, dans laquelle il enferma le
souffle des vents tempétueux; car le Kroniôn l'avait fait le
maître des vents, et lui avait donné de les soulever ou de les
apaiser, selon sa volonté. Et, avec un splendide câble d'argent,
il l'attacha dans ma nef creuse, afin qu'il n'en sortît aucun
souffle. Puis il envoya le seul Zéphyros pour nous emporter, les
nefs et nous. Mais ceci ne devait point s'accomplir, car nous
devions périr par notre démence.
Et, sans relâche, nous naviguâmes pendant neuf jours et neuf
nuits, et au dixième jour la terre de la patrie apparaissait déjà,
et nous apercevions les feux des habitants. Et, dans ma fatigue,
le doux sommeil me saisit. Et j'avais toujours tenu le gouvernail
de la nef, ne l'ayant cédé à aucun de mes compagnons, afin
d'arriver promptement dans la terre de la patrie. Et mes
compagnons parlèrent entre eux, me soupçonnant d'emporter dans ma
demeure de l'or et de l'argent, présents du magnanime Aiolos
Hippotade. Et ils se disaient entre eux:
-- Dieux! combien Odysseus est aimé de tous les hommes et très
honoré de tous ceux dont il aborde la ville et la terre! Il a
emporté de Troiè, pour sa part du butin, beaucoup de choses belles
et précieuses, et nous rentrons dans nos demeures, les mains
vides, après avoir fait tout ce qu'il a fait. Et voici que, par
amitié, Aiolos l'a comblé de présents! Mais voyons à la hâte ce
qu'il y a dans cette outre, et combien d'or et d'argent on y a
renfermé.
Ils parlaient ainsi, et leur mauvais dessein l'emporta. Ils
ouvrirent l'outre, et tous les vents en jaillirent. Et aussitôt la
tempête furieuse nous emporta sur la mer, pleurants, loin de la
terre de la patrie. Et, m'étant réveillé, je délibérai dans mon
coeur irréprochable si je devais périr en me jetant de ma nef dans
la mer, ou si, restant parmi les vivants, je souffrirais en
silence. Je restai et supportai mes maux. Et je gisais caché dans
le fond de ma nef, tandis que tous étaient de nouveau emportés par
les tourbillons du vent vers l'île Aioliè. Et mes compagnons
gémissaient.
Étant descendus sur le rivage, nous puisâmes de l'eau, et mes
compagnons prirent aussitôt leur repas auprès des nefs rapides.
Après avoir mangé et bu, je choisis un héraut et un autre
compagnon, et je me rendis aux illustres demeures d'Aiolos. Et je
le trouvai faisant son repas avec sa femme et ses enfants. Et, en
arrivant, nous nous assîmes sur le seuil de la porte. Et tous
étaient stupéfaits et ils m'interrogèrent:
-- Pourquoi es-tu revenu, Odysseus? Quel daimôn t'a porté malheur?
N'avions-nous pas assuré ton retour, afin que tu parvinsses dans
la terre de ta patrie, dans tes demeures, là où il te plaisait
d'arriver?
Ils parlaient ainsi, et je répondis, triste dans le coeur:
-- Mes mauvais compagnons m'ont perdu, et, avant eux, le sommeil
funeste. Mais venez à mon aide, amis, car vous en avez le pouvoir.
Je parlai ainsi, tâchant de les apaiser par des paroles
flatteuses; mais ils restèrent muets, et leur père me répondit:
-- Sors promptement de cette île, ô le pire des vivants! Il ne
m'est point permis de recueillir ni de reconduire un homme qui est
odieux aux dieux heureux. Va! car, certes, si tu es revenu, c'est
que tu es odieux aux dieux heureux.
Il parla ainsi, et il me chassa de ses demeures tandis que je
soupirais profondément. Et nous naviguions de là, tristes dans le
coeur; et l'âme de mes compagnons était accablée par la fatigue
cruelle des avirons, car le retour ne nous semblait plus possible,
à cause de notre démence. Et nous naviguâmes ainsi six jours et
six nuits. Et, le septième jour, nous arrivâmes à la haute ville
de Lamos, dans la Laistrygoniè Télépyle. Là, le pasteur qui rentre
appelle le pasteur qui sort en l'entendant. Là, le pasteur qui ne
dort pas gagne un salaire double, en menant paître les boeufs
d'abord, et, ensuite, les troupeaux aux blanches laines, tant les
chemins du jour sont proches des chemins de la nuit.
Et nous abordâmes le port illustre entouré d'un haut rocher. Et,
des deux côtés, les rivages escarpés se rencontraient, ne laissant
qu'une entrée étroite. Et mes compagnons conduisirent là toutes
les nefs égales, et ils les amarrèrent, les unes auprès des
autres, au fond du port, où jamais le flot ne se soulevait, ni
peu, ni beaucoup, et où il y avait une constante tranquillité. Et,
moi seul, je retins ma nef noire en dehors, et je l'amarrai aux
pointes du rocher. Puis, je montai sur le faîte des écueils, et je
ne vis ni les travaux des boeufs, ni ceux des hommes, et je ne vis
que de la fumée qui s'élevait de terre. Alors, je choisis deux de
mes compagnons et un héraut, et je les envoyai pour savoir quels
hommes nourris de pain habitaient cette terre.
Et ils partirent, prenant un large chemin par où les chars
portaient à la ville le bois des hautes montagnes. Et ils
rencontrèrent devant la ville, allant chercher de l'eau, une jeune
vierge, fille du robuste Laistrygôn Antiphatès. Et elle descendait
à la fontaine limpide d'Artakiè. Et c'est là qu'on puisait de
l'eau pour la ville. S'approchant d'elle, ils lui demandèrent quel
était le roi qui commandait à ces peuples; et elle leur montra
aussitôt la haute demeure de son père. Étant entrés dans
l'illustre demeure, ils y trouvèrent une femme haute comme une
montagne, et ils en furent épouvantés. Mais elle appela aussitôt
de l'agora l'illustre Antiphatès son mari, qui leur prépara une
lugubre destinée, car il saisit un de mes compagnons pour le
dévorer. Et les deux autres, précipitant leur fuite, revinrent aux
nefs.
Alors, Antiphatès poussa des clameurs par la ville, et les
robustes Laistrygones, l'ayant entendu, se ruaient de toutes
parts, innombrables, et pareils, non à des hommes, mais à des
géants. Et ils lançaient de lourdes pierres arrachées au rocher,
et un horrible retentissement s'éleva d'hommes mourants et de nefs
écrasées. Et les Laistrygones transperçaient les hommes comme des
poissons, et ils emportaient ces tristes mets. Pendant qu'ils les
tuaient ainsi dans l'intérieur du port, je tirai de la gaine mon
épée aiguë et je coupai les câbles de ma nef noire, et, aussitôt,
j'ordonnai à mes compagnons de se courber sur les avirons, afin de
fuir notre perte. Et tous ensemble se courbèrent sur les avirons,
craignant la mort. Ainsi ma nef gagna la pleine mer, évitant les
lourdes pierres mais toutes les autres périrent en ce lieu.
Et nous naviguions loin de là, tristes dans le coeur d'avoir perdu
tous nos chers compagnons, bien que joyeux d'avoir évité la mort.
Et nous arrivâmes à l'île Aiaiè, et c'est là qu'habitait Kirkè aux
beaux cheveux, vénérable et éloquente déesse, soeur du prudent
Aiètès. Et tous deux étaient nés de Hèlios qui éclaire les hommes,
et leur mère était Persè, qu'engendra Okéanos. Et là, sur le
rivage, nous conduisîmes notre nef dans une large rade, et un dieu
nous y mena. Puis, étant descendus, nous restâmes là deux jours,
l'âme accablée de fatigue et de douleur. Mais quand Éôs aux beaux
cheveux amena le troisième jour, prenant ma lance et mon épée
aiguë, je quittai la nef et je montai sur une hauteur d'où je
pusse voir des hommes et entendre leurs voix. Et, du sommet
escarpé où j'étais monté, je vis s'élever de la terre large, à
travers une forêt de chênes épais, la fumée des demeures de Kirkè.
Puis, je délibérai, dans mon esprit et dans mon coeur, si je
partirais pour reconnaître la fumée que je voyais. Et il me parut
plus sage de regagner ma nef rapide et le rivage de la mer, de
faire prendre le repas à mes compagnons et d'envoyer reconnaître
le pays.
Mais, comme, déjà, j'étais près de ma nef, un dieu qui, sans
doute, eut compassion de me voir seul, envoya sur ma route un
grand cerf au bois élevé qui descendait des pâturages de la forêt
pour boire au fleuve, car la force de Hèlios le poussait. Et,
comme il s'avançait, je le frappai au milieu de l'épine du dos, et
la lame d'airain le traversa, et, en bramant, il tomba dans la
poussière et son esprit s'envola. Je m'élançai, et je retirai la
lance d'airain de la blessure. Je la laissai à terre, et,
arrachant toute sorte de branches pliantes, j'en fis une corde
tordue de la longueur d'une brasse, et j'en liai les pieds de
l'énorme bête. Et, la portant à mon cou, je descendis vers ma nef,
appuyé sur ma lance, car je n'aurais pu retenir un animal aussi
grand, d'une seule main, sur mon épaule. Et je le jetai devant la
nef, et je ranimai mes compagnons en adressant des paroles
flatteuses à chacun d'eux:
-- Ô amis, bien que malheureux, nous ne descendrons point dans les
demeures d'Aidès avant notre jour fatal. Allons, hors de la nef
rapide, songeons à boire et à manger, et ne souffrons point de la
faim.
Je parlai ainsi, et ils obéirent à mes paroles, et ils
descendirent sur le rivage de la mer, admirant le cerf, et combien
il était grand. Et après qu'ils se furent réjouis de le regarder,
s'étant lavé les mains, ils préparèrent un excellent repas. Ainsi,
tout le jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous restâmes assis,
mangeant les chairs abondantes et buvant le vin doux. Et quand
Hèlios tomba et que les ombres survinrent, nous nous endormîmes
sur le rivage de la mer. Et quand Éôs aux doigts rosés, née au
matin, apparut, alors, ayant convoqué l'agora, je parlai ainsi:
-- Écoutez mes paroles et supportez patiemment vos maux,
compagnons. Ô amis! nous ne savons, en effet, où est le couchant,
où le levant, de quel côté Hèlios se lève sur la terre pour
éclairer les hommes, ni de quel côté il se couche. Délibérons donc
promptement, s'il est nécessaire; mais je ne le pense pas. Du
faîte de la hauteur où j'ai monté, j'ai vu que cette terre est une
île que la mer sans bornes environne. Elle est petite, et j'ai vu
de la fumée s'élever à travers une forêt de chênes épais.
Je parlai ainsi, et leur cher coeur fut brisé, se souvenant des
crimes du Laistrygôn Antiphatès et de la violence du magnanime
kyklôps mangeur d'hommes. Et ils pleuraient, répandant des larmes
abondantes. Mais il ne servait à rien de gémir. Je divisai mes
braves compagnons, et je donnai un chef à chaque troupe. Je
commandai l'une, et Eurylokhos semblable à un dieu commanda
l'autre. Et les sorts ayant été promptement jetés dans un casque
d'airain, ce fut celui du magnanime Eurylokhos qui sortit. Et il
partit à la hâte, et en pleurant, avec vingt-deux compagnons, et
ils nous laissèrent gémissants.
Et ils trouvèrent, dans une vallée, en un lieu découvert, les
demeures de Kirkè, construites en pierres polies. Et tout autour
erraient des loups montagnards et des lions. Et Kirkè les avait
domptés avec des breuvages perfides; et ils ne se jetaient point
sur les hommes, mais ils les approchaient en remuant leurs longues
queues, comme des chiens caressant leur maître qui se lève du
repas, car il leur donne toujours quelques bons morceaux. Ainsi
les loups aux ongles robustes et les lions entouraient,
caressants, mes compagnons; et ceux-ci furent effrayés de voir ces
bêtes féroces, et ils s'arrêtèrent devant les portes de la déesse
aux beaux cheveux. Et ils entendirent Kirkè chantant d'une belle
voix dans sa demeure et tissant une grande toile ambroisienne,
telle que sont les ouvrages légers, gracieux et brillants des
déesses. Alors Polytès, chef des hommes, le plus cher de mes
compagnons, et que j'honorais le plus, parla le premier:
-- Ô amis, quelque femme, tissant une grande toile, chante d'une
belle voix dans cette demeure, et tout le mur en résonne. Est-ce
une déesse ou une mortelle? Poussons promptement un cri.
Il les persuada ainsi, et ils appelèrent en criant. Et Kirkè
sortit aussitôt, et, ouvrant les belles portes, elle les invita,
et tous la suivirent imprudemment. Eurylokhos resta seul dehors,
ayant soupçonné une embûche. Et Kirkè, ayant fait entrer mes
compagnons, les fit asseoir sur des sièges et sur des thrônes. Et
elle mêla, avec du vin de Pramnios, du fromage, de la farine et du
miel doux; mais elle mit dans le pain des poisons, afin de leur
faire oublier la terre de la patrie. Et elle leur offrit cela, et
ils burent, et, aussitôt, les frappant d'une baguette, elle les
renferma dans les étables à porcs. Et ils avaient la tête, la
voix, le corps et les soies du porc, mais leur esprit était le
même qu'auparavant. Et ils pleuraient, ainsi renfermés; et Kirkè
leur donna du gland de chêne et du fruit de cornouiller à manger,
ce que mangent toujours les porcs qui couchent sur la terre.
Mais Eurylokhos revint à la hâte vers la nef noire et rapide nous
annoncer la dure destinée de nos compagnons. Et il ne pouvait
parler, malgré son désir, et son coeur était frappé d'une grande
douleur, et ses yeux étaient pleins de larmes, et son âme
respirait le deuil. Mais, comme nous l'interrogions tous avec
empressement, il nous raconta la perte de ses compagnons:
-- Nous avons marché à travers la forêt, comme tu l'avais ordonné,
illustre Odysseus, et nous avons rencontré, dans une vallée, en un
lieu découvert, de belles demeures construites en pierres polies.
Là, une déesse, ou une mortelle, chantait harmonieusement en
tissant une grande toile. Et mes compagnons l'appelèrent en
criant. Aussitôt, elle sortit, et, ouvrant la belle porte, elle
les invita, et tous la suivirent imprudemment, et, moi seul, je
restai, ayant soupçonné une embûche. Et tous les autres
disparurent à la fois, et aucun n'a reparu, bien que je les aie
longtemps épiés et attendus.
Il parla ainsi, et je jetai sur mes épaules une grande épée
d'airain aux clous d'argent et un arc, et j'ordonnai à Eurylokhos
de me montrer le chemin. Mais, ayant saisi mes genoux de ses
mains, en pleurant, il me dit ces paroles ailées:
-- Ne me ramène point là contre mon gré, ô divin, mais laisse-moi
ici. Je sais que tu ne reviendras pas et que tu ne ramèneras aucun
de nos compagnons. Fuyons promptement avec ceux-ci, car, sans
doute, nous pouvons encore éviter la dure destinée.
Il parla ainsi, et je lui répondis:
-- Eurylokhos, reste donc ici, mangeant et buvant auprès de la nef
noire et creuse. Moi, j'irai, car une nécessité inexorable me
contraint.
Ayant ainsi parlé, je m'éloignai de la mer et de la nef, et
traversant les vallées sacrées, j'arrivai à la grande demeure de
l'empoisonneuse Kirkè. Et Herméias à la baguette d'or vint à ma
rencontre, comme j'approchais de la demeure, et il était semblable
à un jeune homme dans toute la grâce de l'adolescence. Et, me
prenant la main, il me dit:
-- Ô malheureux où vas-tu seul, entre ces collines, ignorant ces
lieux. Tes compagnons sont enfermés dans les demeures de Kirkè, et
ils habitent comme des porcs des étables bien closes. Viens-tu
pour les délivrer? Certes, je ne pense pas que tu reviennes toi-
même, et tu resteras là où ils sont déjà. Mais je te délivrerai de
ce mal et je te sauverai. Prends ce remède excellent, et le
portant avec toi, rends-toi aux demeures de Kirkè, car il
éloignera de ta tête le jour fatal. Je te dirai tous les mauvais
desseins de Kirkè. Elle te préparera un breuvage et elle mettra
les poisons dans le pain, mais elle ne pourra te charmer, car
l'excellent remède que je te donnerai ne le permettra pas. Je vais
te dire le reste. Quand Kirkè t'aura frappé de sa longue baguette,
jette-toi sur elle, comme si tu voulais la tuer. Alors, pleine de
crainte, elle t'invitera à coucher avec elle. Ne refuse point le
lit d'une déesse, afin qu’elle délivre tes compagnons et qu'elle
te traite toi-même avec bienveillance. Mais ordonne-lui de jurer
par le grand serment des dieux heureux, afin qu'elle ne te tende
aucune autre embûche, et que, t'ayant mis nu, elle ne t'enlève
point ta virilité.
Ayant ainsi parlé, le tueur d'Argos me donna le remède qu'il
arracha de terre, et il m'en expliqua la nature. Et sa racine est
noire et sa fleur semblable à du lait. Les dieux la nomment môly.
Il est difficile aux hommes mortels de l'arracher, mais les dieux
peuvent tout. Puis Herméias s'envola vers le grand Olympos, sur
l'île boisée, et je marchai vers la demeure de Kirkè, et mon coeur
roulait mille pensées tandis que je marchais.
Et, m'arrêtant devant la porte de la déesse aux beaux cheveux, je
l'appelai, et elle entendit ma voix, et, sortant aussitôt, elle
ouvrit les portes brillantes et elle m'invita. Et, l'ayant suivie,
triste dans le coeur, elle me fit entrer, puis asseoir sur un
thrône à clous d'argent, et bien travaillé. Et j'avais un escabeau
sous les pieds. Aussitôt elle prépara dans une coupe d'or le
breuvage que je devais boire, et, méditant le mal dans son esprit,
elle y mêla le poison. Après me l'avoir donné, et comme je buvais,
elle me frappa de sa baguette et elle me dit:
-- Va maintenant dans l'étable à porcs, et couche avec tes
compagnons.
Elle parla ainsi, mais je tirai de la gaine mon épée aiguë et je
me jetai sur elle comme si je voulais la tuer. Alors, poussant un
grand cri, elle se prosterna, saisit mes genoux et me dit ces
paroles ailées, en pleurant:
-- Qui es-tu parmi les hommes? Où est ta ville? Où sont tes
parents? Je suis stupéfaite qu'ayant bu ces poisons tu ne sois pas
transformé. Jamais aucun homme, pour les avoir seulement fait
passer entre ses dents, n'y a résisté. Tu as un esprit indomptable
dans ta poitrine, ou tu es le subtil Odysseus qui devait arriver
ici, à son retour de Troiè, sur sa nef noire et rapide, ainsi que
Herméias à la baguette d'or me l'avait toujours prédit. Mais,
remets ton épée dans sa gaine, et couchons-nous tous deux sur mon
lit, afin que nous nous unissions, et que nous nous confiions l'un
à l'autre.
Elle parla ainsi, et, lui répondant, je lui dis:
-- Ô Kirkè! comment me demandes-tu d'être doux pour toi qui as
changé, dans tes demeures, mes compagnons en porcs, et qui me
retiens ici moi-même, m'invitant à monter sur ton lit, dans la
chambre nuptiale, afin qu'étant nu, tu m'enlèves ma virilité?
Certes, je ne veux point monter sur ton lit, à moins que tu ne
jures par un grand serment, ô déesse, que tu ne me tendras aucune
autre embûche.
Je parlais ainsi, et aussitôt elle jura comme je le lui demandais;
et après qu'elle eut juré et prononcé toutes les paroles du
serment, alors je montai sur son beau lit. Et les servantes
s'agitaient dans la demeure; et elles étaient quatre, et elles
prenaient soin de toute chose. Et elles étaient nées des sources
des forêts et des fleuves sacrés qui coulent à la mer. L'une
d'elles jeta sur les thrônes de belles couvertures pourprées, et,
pardessus, de légères toiles de lin. Une autre dressa devant les
thrônes des tables d'argent sur lesquelles elle posa des
corbeilles d'or. Une troisième mêla le vin doux et mielleux dans
un kratère d'argent et distribua des coupes d'or. La quatrième
apporta de l'eau et alluma un grand feu sous un grand trépied, et
l'eau chauffa. Et quand l'eau eut chauffé dans l'airain brillant,
elle me mit au bain, et elle me lava la tête et les épaules avec
l'eau doucement versée du grand trépied. Et quand elle m'eut lavé
et parfumé d'huile grasse, elle me revêtit d'une tunique et d'un
beau manteau. Puis elle me fit asseoir sur un thrône d'argent bien
travaillé, et j'avais un escabeau sous mes pieds. Une servante
versa, d'une belle aiguière d'or dans un bassin d'argent, de l'eau
pour les mains, et dressa devant moi une table polie. Et la
vénérable intendante, bienveillante pour tous, apporta du pain
qu'elle plaça sur la table ainsi que beaucoup de mets. Et Kirkè
m'invita à manger, mais cela ne plut point à mon âme.
Et j'étais assis, ayant d'autres pensées et prévoyant d'autres
maux. Et Kirkè, me voyant assis, sans manger, et plein de
tristesse, s'approcha de moi et me dit ces paroles ailées: