Et, pendant ce temps, des Kikônes fugitifs avaient appelé d'autres

Kikônes, leurs voisins, qui habitaient l'intérieur des terres. Et

ceux-ci étaient nombreux et braves, aussi habiles à combattre sur

des chars qu'à pied, quand il le fallait. Et ils vinrent aussitôt,

vers le matin, en aussi grand nombre que les feuilles et les

fleurs printanières. Alors la mauvaise destinée de Zeus nous

accabla, malheureux, afin que nous subissions mille maux. Et ils

nous combattirent auprès de nos nefs rapides; et des deux côtés

nous nous frappions de nos lances d'airain. Tant que dura le matin

et que la lumière sacrée grandit, malgré leur multitude, le combat

fut soutenu par nous; mais quand Hèlios marqua le moment de délier

les boeufs, les Kikônes domptèrent les Akhaiens, et six de mes

compagnons aux belles knèmides furent tués par nef, et les autres

échappèrent à la mort et à la kèr.

Et nous naviguions loin de là, joyeux d'avoir évité la mort et

tristes dans le coeur d'avoir perdu nos chers compagnons; et mes

nefs armées d'avirons des deux côtés ne s'éloignèrent pas avant

que nous eussions appelé trois fois chacun de nos compagnons tués

sur la plage par les Kikônes. Et Zeus qui amasse les nuées souleva

Boréas et une grande tempête, et il enveloppa de nuées la terre et

la mer, et la nuit se rua de l'Ouranos.

Et les nefs étaient emportées hors de leur route, et la force du

vent déchira les voiles en trois ou quatre morceaux; et, craignant

la mort, nous les serrâmes dans les nefs. Et celles-ci, avec de

grands efforts, furent tirées sur le rivage, où, pendant deux

nuits et deux jours, nous restâmes gisants, accablés de fatigue et

de douleur. Mais quand Éôs aux beaux cheveux amena le troisième

jour, ayant dressé les mâts et déployé les blanches voiles, nous

nous assîmes sur les bancs, et le vent et les pilotes nous

conduisirent; et je serais arrivé sain et sauf dans la terre de la

patrie, si la mer et le courant du cap Maléien et Boréas ne

m'avaient porté par delà Kythèrè. Et nous fûmes entraînés, pendant

neuf jours, par les vents contraires, sur la mer poissonneuse:

mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages qui

se nourrissent d'une fleur. Là, étant montés sur le rivage, et

ayant puisé de l'eau, mes compagnons prirent leur repas auprès des

nefs rapides. Et, alors, je choisis deux de mes compagnons, et le

troisième fut un héraut, et je les envoyai afin d'apprendre quels

étaient les hommes qui vivaient sur cette terre.

Et ceux-là, étant partis, rencontrèrent les Lotophages, et les

Lotophages ne leur firent aucun mal, mais ils leur offrirent le

lotos à manger. Et dès qu'ils eurent mangé le doux lotos, ils ne

songèrent plus ni à leur message, ni au retour; mais, pleins

d'oubli, ils voulaient rester avec les Lotophages et manger du

lotos. Et, les reconduisant aux nefs, malgré leurs larmes, je les

attachai sous les bancs des nefs creuses; et j'ordonnai à mes

chers compagnons de se hâter de monter dans nos nefs rapides, de

peur qu'en mangeant le lotos, ils oubliassent le retour.

Et ils y montèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs de

rameurs, ils frappèrent de leurs avirons la blanche mer, et nous

naviguâmes encore, tristes dans le coeur.

Et nous parvînmes à la terre des kyklopes orgueilleux et sans lois

qui, confiants dans les dieux immortels, ne plantent point de

leurs mains et ne labourent point. Mais, n'étant ni semées, ni

cultivées, toutes les plantes croissent pour eux, le froment et

l'orge, et les vignes qui leur donnent le vin de leurs grandes

grappes que font croître les pluies de Zeus. Et les agoras ne leur

sont point connues, ni les coutumes; et ils habitent le faîte des

hautes montagnes, dans de profondes cavernes, et chacun d'eux

gouverne sa femme et ses enfants, sans nul souci des autres.

Une petite île est devant le port de la terre des kyklopes, ni

proche, ni éloignée. Elle est couverte de forêts où se multiplient

les chèvres sauvages. Et la présence des hommes ne les a jamais

effrayées, car les chasseurs qui supportent les douleurs dans les

bois et les fatigues sur le sommet des montagnes ne parcourent

point cette île. On n'y fait point paître de troupeaux et on n'y

laboure point; mais elle n'est ni ensemencée ni labourée; elle

manque d'habitants et elle ne nourrit que des chèvres bêlantes. En

effet, les kyklopes n'ont point de nefs peintes en rouge, et ils

n'ont point de onstructeurs de nefs à bancs de rameurs qui les

portent vers les villes des hommes, comme ceux-ci traversent la

mer les uns vers les autres, afin que, sur ces nefs, ils puissent

venir habiter cette île. Mais celle-ci n'est pas stérile, et elle

produirait toutes choses selon les saisons. Il y a de molles

prairies arrosées sur le bord de la blanche mer, et des vignes y

croîtraient abondamment, et cette terre donnerait facilement des

moissons, car elle est très grasse. Son port est sûr, et on n'y a

besoin ni de cordes, ni d'ancres jetées, ni de lier les câbles; et

les marins peuvent y rester aussi longtemps que leur âme le désire

et attendre le vent. Au fond du port, une source limpide coule

sous une grotte, et l'aune croît autour.

C'est là que nous fûmes poussés, et un dieu nous y conduisit

pendant une nuit obscure, car nous ne pouvions rien voir. Et un

épais brouillard enveloppait les nefs, et Séléné ne luisait point

dans l'Ouranos, étant couverte de nuages. Et aucun de nous ne vit

l'île de ses yeux, ni les grandes lames qui roulaient vers le

rivage, avant que nos nefs aux bancs de rameurs n'y eussent

abordé. Alors nous serrâmes toutes les voiles et nous descendîmes

sur le rivage de la mer, puis, nous étant endormis, nous

attendîmes la divine Eôs.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, admirant l'île,

nous la parcourûmes. Et les nymphes, filles de Zeus tempétueux,

firent lever les chèvres montagnardes, afin que mes compagnons

pussent faire leur repas. Et, aussitôt, on retira des nefs les

arcs recourbés et les lances à longues pointes d'airain, et,

divisés en trois corps, nous lançâmes nos traits, et un dieu nous

donna une chasse abondante. Douze nefs me suivaient, et à chacune

le sort accorda neuf chèvres, et dix à la mienne. Ainsi, tout le

jour, jusqu'à la chute de Hèlios, nous mangeâmes, assis, les

chairs abondantes, et nous bûmes le vin rouge; mais il en restait

encore dans les nombreuses amphores que nous avions enlevées de la

citadelle sacrée des Kikônes. Et nous apercevions la fumée sur la

terre prochaine des kyklopes, et nous entendions leur voix, et

celle des brebis et des chèvres. Et quand Hèlios tomba, la nuit

survint, et nous nous endormîmes sur le rivage de la mer. Et quand

Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, ayant convoqué

l'agora, je dis à tous mes compagnons:

-- Restez ici, mes chers compagnons. Moi, avec ma nef et mes

rameurs, j'irai voir quels sont ces hommes, s'ils sont injurieux,

sauvages et injustes, ou s'ils sont hospitaliers et craignant les

dieux.

Ayant ainsi parlé, je montai sur ma nef et j'ordonnai à mes

compagnons d'y monter et de détacher le câble. Et ils montèrent,

et, assis en ordre sur les bancs de rameurs, ils frappèrent la

blanche mer de leurs avirons.

Quand nous fûmes parvenus à cette terre prochaine, nous vîmes, à

son extrémité, une haute caverne ombragée de lauriers, près de la

mer. Et là, reposaient de nombreux troupeaux de brebis et de

chèvres. Auprès, il y avait un enclos pavé de pierres taillées et

entouré de grands pins et de chênes aux feuillages élevés. Là

habitait un homme géant qui, seul et loin de tous, menait paître

ses troupeaux, et ne se mêlait point aux autres, mais vivait à

l'écart, faisant le mal. Et c'était un monstre prodigieux, non

semblable à un homme qui mange le pain, mais au faite boisé d'une

haute montagne, qui se dresse, seul, au milieu des autres sommets.

Et alors j'ordonnai à mes chers compagnons de rester auprès de la

nef et de la garder. Et j'en choisis douze des plus braves, et je

partis, emportant une outre de peau de chèvre, pleine d'un doux

vin noir que m'avait donné Maron, fils d'Euanthéos, sacrificateur

d'Apollôn, et qui habitait Ismaros, parce que nous l'avions

épargné avec sa femme et ses enfants, par respect. Et il habitait

dans le bois sacré de Phoibos Apollôn: il me fit de beaux

présents, car il me donna sept talents d'or bien travaillés, un

kratère d'argent massif, et, dans douze amphores, un vin doux, pur

et divin, qui n'était connu dans sa demeure ni de ses serviteurs,

ni de ses servantes, mais de lui seul, de sa femme et de

l'intendante. Toutes les fois qu'on buvait ce doux vin rouge, on y

mêlait, pour une coupe pleine, vingt mesures d'eau, et son arôme

parfumait encore le kratère, et il eût été dur de s'en abstenir.

Et j'emportai une grande outre pleine de ce vin, et des vivres

dans un sac, car mon âme courageuse m'excitait à m'approcher de

cet homme géant, doué d'une grande force, sauvage, ne connaissant

ni la justice ni les lois.

Et nous arrivâmes rapidement à son antre, sans l'y trouver, car il

paissait ses troupeaux dans les gras pâturages; et nous entrâmes,

admirant tout ce qu'on voyait là. Les claies étaient chargées de

fromages, et les étables étaient pleines d'agneaux et de

chevreaux, et ceux-ci étaient renfermés en ordre et séparés, les

plus jeunes d'un côté, et les nouveau-nés de l'autre. Et tous les

vases à traire étaient pleins, dans lesquels la crème flottait sur

le petit lait. Et mes compagnons me suppliaient d'enlever les

fromages et de retourner, en chassant rapidement vers la nef les

agneaux et les chevreaux hors des étables, et de fuir sur l'eau

salée. Et je ne le voulus point, et, certes, cela eût été le plus

sage; mais je désirais voir cet homme, afin qu'il me fit les

présents hospitaliers. Bientôt sa vue ne devait pas être agréable

à mes compagnons.

Alors, ranimant le feu et mangeant les fromages, nous

l'attendîmes, assis. Et il revint du pâturage, et il portait un

vaste monceau de bois sec, afin de préparer son repas, et il le

jeta à l'entrée de la caverne, avec retentissement. Et nous nous

cachâmes, épouvantés, dans le fond de l'antre. Et il poussa dans

la caverne large tous ceux de ses gras troupeaux qu'il devait

traire, laissant dehors les mâles, béliers et boucs, dans le haut

enclos. Puis, soulevant un énorme bloc de pierre, si lourd que

vingt-deux chars solides, à quatre roues, n'auraient pu le remuer,

il le mit en place. Telle était la pierre immense qu'il plaça

contre la porte. Puis, s'asseyant, il commença de traire les

brebis et les chèvres bêlantes, comme il convenait, et il mit les

petits sous chacune d'elles. Et il fit cailler aussitôt la moitié

du lait blanc qu'il déposa dans des corbeilles tressées, et il

versa l'autre moitié dans les vases, afin de la boire en mangeant

et qu'elle lui servît pendant son repas. Et quand il eut achevé

tout ce travail à la hâte, il alluma le feu, nous aperçut et nous

dit:

-- Ô étrangers, qui êtes-vous? D'où venez-vous sur la mer? Est-ce

pour un trafic, ou errez-vous sans but, comme des pirates qui

vagabondent sur la mer, exposant leurs âmes au danger et portant

les calamités aux autres hommes?

Il parla ainsi, et notre cher coeur fut épouvanté au son de la

voix du monstre et à sa vue. Mais, lui répondant ainsi, je dis:

-- Nous sommes des Akhaiens venus de Troiè, et nous errons

entraînés par tous les vents sur les vastes flots de la mer,

cherchant notre demeure par des routes et des chemins inconnus.

Ainsi Zeus l'a voulu. Et nous nous glorifions d'être les guerriers

de l'Atréide Agamemnôn, dont la gloire, certes, est la plus grande

sous l'Ouranos. En effet, il a renversé une vaste ville et dompté

des peuples nombreux. Et nous nous prosternons, en suppliants, à

tes genoux, pour que tu nous sois hospitalier, et que tu nous

fasses les présents qu'on a coutume de faire à des hôtes. Ô

excellent, respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants, et

Zeus est le vengeur des suppliants et des étrangers dignes d'être

reçus comme des hôtes vénérables.

Je parlai ainsi, et il me répondit avec un coeur farouche:

-- Tu es insensé, ô étranger, et tu viens de loin, toi qui

m'ordonnes de craindre les Dieux et de me soumettre à eux. Les

kyklopes ne se soucient point de Zeus tempétueux, ni des dieux

heureux, car nous sommes plus forts qu'eux. Pour éviter la colère

de Zeus, je n'épargnerai ni toi, ni tes compagnons, à moins que

mon âme ne me l'ordonne. Mais dis-moi où tu as laissé, pour venir

ici, ta nef bien construite. Est-ce loin ou près? que je le sache.

Il parla ainsi, me tentant; mais il ne put me tromper, car je

savais beaucoup de choses, et je lui répondis ces paroles rusées:

-- Poseidaôn qui ébranle la terre a brisé ma nef poussée contre

les rochers d'un promontoire à l'extrémité de votre terre, et le

vent l'a jetée hors de la mer et, avec ceux-ci, j'ai échappé à la

mort.

Je parlai ainsi, et, dans son coeur farouche, il ne me répondit

rien; mais, en se ruant, il étendit les mains sur mes compagnons,

et il en saisit deux et les écrasa contre terre comme des petits

chiens. Et leur cervelle jaillit et coula sur la terre. Et, les

coupant membre à membre, il prépara son repas. Et il les dévora

comme un lion montagnard, et il ne laissa ni leurs entrailles, ni

leurs chairs, ni leurs os pleins de moelle. Et nous, en gémissant,

nous levions nos mains vers Zeus, en face de cette chose affreuse,

et le désespoir envahit notre âme.

Quand le kyklôps eut empli son vaste ventre en mangeant les chairs

humaines et en buvant du lait sans mesure, il s'endormit étendu au

milieu de l'antre, parmi ses troupeaux. Et je voulus, dans mon

coeur magnanime, tirant mon épée aiguë de la gaine et me jetant

sur lui, le frapper à la poitrine, là où les entrailles entourent

le foie; mais une autre pensée me retint. En effet, nous aurions

péri de même d'une mort affreuse, car nous n'aurions pu mouvoir de

nos mains le lourd rocher qu'il avait placé devant la haute

entrée. C'est pourquoi nous attendîmes en gémissant la divine Éôs.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, il alluma le

feu et se mit à traire ses illustres troupeaux. Et il plaça les

petits sous leurs mères. Puis, ayant achevé tout ce travail à la

hâte, il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara son

repas. Et dès qu'il eut mangé, écartant sans peine la grande

pierre, il poussa hors de l'antre ses gras troupeaux. Et il remit

le rocher en place, comme le couvercle d'un carquois. Et il mena

avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux sur la montagne.

Et je restai, méditant une action terrible et cherchant comment je

me vengerais et comment Athènè exaucerait mon voeu. Et ce dessein

me sembla le meilleur dans mon esprit. La grande massue du kyklôps

gisait au milieu de l'enclos, un olivier vert qu'il avait coupé

afin de s'y appuyer quand il serait sec. Et ce tronc nous semblait

tel qu'un mât de nef de charge à vingt avirons qui fend les vastes

flots. Telles étaient sa longueur et son épaisseur. J'en coupai

environ une brasse que je donnai à mes compagnons, leur ordonnant

de l'équarrir. Et ils l'équarrirent, et je taillai le bout de

l'épieu en pointe, et je le passai dans le feu ardent pour le

durcir; puis je le cachai sous le fumier qui était abondamment

répandu dans toute la caverne, et j'ordonnai à mes compagnons de

tirer au sort ceux qui le soulèveraient avec moi pour l'enfoncer

dans l'oeil du kyklôps quand le doux sommeil l'aurait saisi. Ils

tirèrent au sort, qui marqua ceux mêmes que j'aurais voulu

prendre. Et ils étaient quatre, et j'étais le cinquième, car ils

m'avaient choisi.

Le soir, le kyklôps revint, ramenant ses troupeaux du pâturage;

et, aussitôt, il les poussa tous dans la vaste caverne et il n'en

laissa rien dans l'enclos, soit par défiance, soit qu'un dieu le

voulût ainsi. Puis, il plaça l'énorme pierre devant l'entrée, et,

s'étant assis, il se mit à traire les brebis et les chèvres

bêlantes. Puis, il mit les petits sous leurs mères. Ayant achevé

tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux de mes

compagnons et prépara son repas. Alors, tenant dans mes mains une

coupe de vin noir, je m'approchai du kyklôps et je lui dis:

-- Kyklôps, prends et bois ce vin après avoir mangé des chairs

humaines, afin de savoir quel breuvage renfermait notre nef. Je

t'en rapporterais de nouveau, si, me prenant en pitié, tu me

renvoyais dans ma demeure: mais tu es furieux comme on ne peut

l'être davantage. Insensé! Comment un seul des hommes innombrables

pourra-t-il t'approcher désormais, puisque tu manques d'équité?

Je parlai ainsi, et il prit et but plein de joie; puis, ayant bu

le doux breuvage, il m'en demanda de nouveau:

-- Donne-m'en encore, cher, et dis-moi promptement ton nom, afin

que je te fasse un présent hospitalier dont tu te réjouisses. La

terre féconde rapporte aussi aux kyklopes un vin généreux, et les

pluies de Zeus font croître nos vignes; mais celui-ci est fait de

nektar et d'ambroisie.

Il parla ainsi, et de nouveau je lui donnai ce vin ardent. Et je

lui en offris trois fois, et trois fois il le but dans sa démence.

Mais dès que le vin eut troublé son esprit, alors je lui parlai

ainsi en paroles flatteuses:

-- Kyklôps, tu me demandes mon nom illustre. Je te le dirai, et tu

me feras le présent hospitalier que tu m'as promis. Mon nom est

Personne. Mon père et ma mère et tous mes compagnons me nomment

Personne.

Je parlai ainsi, et, dans son âme farouche, il me répondit:

-- Je mangerai Personne après tous ses compagnons, tous les autres

avant lui. Ceci sera le présent hospitalier que je te ferai.

Il parla ainsi, et il tomba à la renverse, et il gisait, courbant

son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de

sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine; et il

vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt je mis l'épieu sous la

cendre, pour l'échauffer; et je rassurai mes compagnons, afin

qu'épouvantés, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'épieu

d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il

brûlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons

étaient autour de moi, et un daimôn nous inspira un grand courage.

Ayant saisi l'épieu d'olivier aigu par le bout, ils l'enfoncèrent

dans l'oeil du kyklôps, et moi, appuyant dessus, je le tournais,

comme un constructeur de nefs troue le bois avec une tarière,

tandis que ses compagnons la fixent des deux côtés avec une

courroie, et qu'elle tourne sans s'arrêter. Ainsi nous tournions

l'épieu enflammé dans son oeil. Et le sang chaud en jaillissait,

et la vapeur de la pupille ardente brûla ses paupières et son

sourcil; et les racines de l'oeil frémissaient, comme lorsqu'un

forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l'eau froide,

et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer. Ainsi

son oeil faisait un bruit strident autour de l'épieu d'olivier. Et

il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous nous

enfuîmes épouvantés. Et il arracha de son oeil l'épieu souillé de

beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. Alors, à

haute voix, il appela les kyklopes qui habitaient autour de lui

les cavernes des promontoires battus des vents. Et, entendant sa

voix, ils accoururent de tous côtés, et, debout autour de l'antre,

ils lui demandaient pourquoi il se plaignait:

-- Pourquoi, Polyphèmos, pousses-tu de telles clameurs dans la

nuit divine et nous réveilles-tu? Souffres-tu? Quelque mortel a-t-

il enlevé tes brebis? Quelqu'un veut-il te tuer par force ou par

ruse?

Et le robuste Polyphèmos leur répondit du fond de son antre:

-- Ô amis, qui me tue par ruse et non par force? Personne.

Et ils lui répondirent en paroles ailées:

-- Certes, nul ne peut te faire violence, puisque tu es seul. On

ne peut échapper aux maux qu'envoie le grand Zeus. Supplie ton

père, le roi Poseidaôn.

Ils parlèrent ainsi et s'en allèrent. Et mon cher coeur rit, parce

que mon nom les avait trompés, ainsi que ma ruse irréprochable.

Mais le kyklôps, gémissant et plein de douleurs, tâtant avec les

mains, enleva le rocher de la porte, et, s'asseyant là, étendit

les bras, afin de saisir ceux de nous qui voudraient sortir avec

les brebis. Il pensait, certes, que j'étais insensé. Aussitôt, je

songeai à ce qu'il y avait de mieux à faire pour sauver mes

compagnons et moi-même de la mort. Et je méditai ces ruses et ce

dessein, car il s'agissait de la vie, et un grand danger nous

menaçait. Et ce dessein me parut le meilleur dans mon esprit.

Les mâles des brebis étaient forts et laineux, beaux et grands, et

ils avaient une laine de couleur violette. Je les attachai par

trois avec l'osier tordu sur lequel dormait le kyklôps monstrueux

et féroce. Celui du milieu portait un homme, et les deux autres,

de chaque côté, cachaient mes compagnons. Et il y avait un bélier,

le plus grand de tous. J'embrassai son dos, suspendu sous son

ventre, et je saisis fortement de mes mains sa laine très épaisse,

dans un esprit patient. Et c'est ainsi qu'en gémissant nous

attendîmes la divine Éôs.

Et quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, alors le

kyklôps poussa les mâles des troupeaux au pâturage. Et les

femelles bêlaient dans les étables, car il n'avait pu les traire

et leurs mamelles étaient lourdes. Et lui, accablé de douleurs,

tâtait le dos de tous les béliers qui passaient devant lui, et

l'insensé ne s'apercevait point que mes compagnons étaient liés

sous le ventre des béliers laineux. Et celui qui me portait dans

sa laine épaisse, alourdi, sortit le dernier, tandis que je

roulais mille pensées. Et le robuste Polyphèmos, le tâtant, lui

dit:

-- Bélier paresseux, pourquoi sors-tu le dernier de tous de mon

antre? Auparavant, jamais tu ne restais derrière les autres, mais,

le premier, tu paissais les tendres fleurs de l'herbe, et, le

premier, marchant avec fierté, tu arrivais au cours des fleuves,

et, le premier, le soir, tu rentrais à l'enclos. Maintenant, te

voici le dernier. Regrettes-tu l'oeil de ton maître qu'un méchant

homme a arraché, à l'aide de ses misérables compagnons, après

m'avoir dompté l'âme par le vin, Personne, qui n'échappera pas, je

pense, à la mort? Plût aux dieux que tu pusses entendre, parler,

et me dire où il se dérobe à ma force! Aussitôt sa cervelle

écrasée coulerait çà et là dans la caverne, et mon coeur se

consolerait des maux que m'a faits ce misérable Personne!

Ayant ainsi parlé, il laissa sortir le bélier. À peine éloignés de

peu d'espace de l'antre et de l'enclos, je quittai le premier le

bélier et je détachai mes compagnons. Et nous poussâmes

promptement hors de leur chemin les troupeaux chargés de graisse,

jusqu'à ce que nous fussions arrivés à notre nef. Et nos chers

compagnons nous revirent, nous du moins qui avions échappé à la

mort, et ils nous regrettaient; aussi ils gémissaient, et ils

pleuraient les autres. Mais, par un froncement de sourcils, je

leur défendis de pleurer, et j'ordonnai de pousser promptement les

troupeaux laineux dans la nef, et de fendre l'eau salée. Et

aussitôt ils s'embarquèrent, et, s'asseyant en ordre sur les bancs

de rameurs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons. Mais

quand nous fûmes éloignés de la distance où porte la voix, alors

je dis au kyklôps ces paroles outrageantes:

-- Kyklôps, tu n'as pas mangé dans ta caverne creuse, avec une

grande violence, les compagnons d'un homme sans courage, et le

châtiment devait te frapper, malheureux! toi qui n'as pas craint

de manger tes hôtes dans ta demeure. C'est pourquoi Zeus et les

autres dieux t'ont châtié.

Je parlai ainsi, et il entra aussitôt dans une plus violente

fureur, et, arrachant la cime d'une grande montagne, il la lança.

Et elle tomba devant notre nef à noire proue, et l'extrémité de la

poupe manqua être brisée, et la mer nous inonda sous la chute de

ce rocher qui la fit refluer vers le rivage, et le flot nous

remporta jusqu'à toucher le bord. Mais, saisissant un long pieu,

je repoussai la nef du rivage, et, d'un signe de tête, j'ordonnai

à mes compagnons d'agiter les avirons afin d'échapper à la mort,

et ils se courbèrent sur les avirons. Quand nous nous fûmes une

seconde fois éloignés à la même distance, je voulus encore parler

au kyklôps, et tous mes compagnons s'y opposaient par des paroles

suppliantes:

-- Malheureux! pourquoi veux-tu irriter cet homme sauvage? Déjà,

en jetant ce rocher dans la mer, il a ramené notre nef contre

terre, où, certes, nous devions périr; et s'il entend tes paroles

ou le son de ta voix, il pourra briser nos têtes et notre nef sous

un autre rocher qu'il lancera, tant sa force est grande.

L'Odyssée(#14286) · 第 9 / 26 段