Il parla ainsi, et, sans rejeter son manteau, s'élançant

impétueusement, il saisit une pierre plus grande, plus épaisse,

plus lourde que celle dont les Phaiakiens avaient coutume de se

servir dans les jeux, et, l'ayant fait tourbillonner, il la jeta

d'une main vigoureuse. Et la pierre rugit, et tous les Phaiakiens

habiles à manier les avirons courbèrent la tête sous l'impétuosité

de la pierre qui vola bien au delà des marques de tous les autres.

Et Athènè accourut promptement, et, posant une marque, elle dit,

ayant pris la figure d'un homme:

-- Même un aveugle, mon hôte, pourrait reconnaître ta marque en la

touchant, car elle n'est point mêlée à la foule des autres, mais

elle est bien au delà. Aie donc confiance, car aucun des

Phaiakiens n'atteindra là, loin de te dépasser.

Elle parla ainsi, et le patient et divin Odysseus fut joyeux, et

il se réjouissait d'avoir dans l'agora un compagnon bienveillant.

Et il dit avec plus de douceur aux Phaiakiens:

-- Maintenant, jeunes hommes, atteignez cette pierre. Je pense que

je vais bientôt en jeter une autre aussi loin, et même au delà.

Mon âme et mon coeur m'excitent à tenter tous les autres combats.

Que chacun de vous se fasse ce péril, car vous m'avez grandement

irrité. Au ceste, à la lutte, à la course, je ne refuse aucun des

Phaiakiens, sauf le seul Laodamas. Il est mon hôte. Qui pourrait

combattre un ami? L'insensé seul et l'homme de nulle valeur le

disputent à leur hôte dans les jeux, au milieu d'un peuple

étranger, et ils s'avilissent ainsi. Mais je n'en récuse ni n'en

repousse aucun autre. Je n'ignore aucun des combats qui se livrent

parmi les hommes. Je sais surtout tendre un arc récemment poli, et

le premier j'atteindrais un guerrier lançant des traits dans la

foule des hommes ennemis, même quand de nombreux compagnons

l'entoureraient et tendraient l'arc contre moi. Le seul

Philoktètès l'emportait sur moi par son arc, chez le peuple des

Troiens, toutes les fois que les Akhaiens lançaient des flèches.

Mais je pense être maintenant le plus habile de tous les mortels

qui se nourrissent de pain sur la terre. Certes, je ne voudrais

point lutter contre les anciens héros, ni contre Héraklès, ni

contre Eurytos l'Oikhalien, car ils luttaient, comme archers, même

avec les dieux. Le grand Eurytos mourut tout jeune, et il ne

vieillit point dans ses demeures. En effet, Apollôn irrité le tua,

parce qu'il l'avait provoqué au combat de l'arc. Je lance la pique

aussi bien qu'un autre lance une flèche. Seulement, je crains

qu'un des Phaiakiens me surpasse à la course, ayant été affaibli

par beaucoup de fatigues au milieu des flots, car je ne possédais

pas une grande quantité de vivres dans ma nef, et mes chers genoux

sont rompus.

Il parla ainsi, et tous restèrent muets, et le seul Alkinoos lui

répondit:

-- Mon hôte, tes paroles me plaisent. Ta force veut prouver la

vertu qui te suit partout, étant irrité, car cet homme t'a défié;

mais aucun n'oserait douter de ton courage, si du moins il n'a

point perdu le jugement. Maintenant, comprends bien ce que je vais

dire, afin que tu parles favorablement de nos héros quand tu

prendras tes repas dans tes demeures, auprès de ta femme et de tes

enfants, et que tu te souviennes de notre vertu et des travaux

dans lesquels Zeus nous a donné d'exceller dès le temps de nos

ancêtres. Nous ne sommes point les plus forts au ceste, ni des

lutteurs irréprochables, mais nous courons rapidement et nous

excellons sur les nefs. Les repas nous sont chers, et la kithare

et les danses, et les vêtements renouvelés, les bains chauds et

les lits. Allons! vous qui êtes les meilleurs danseurs Phaiakiens,

dansez, afin que notre hôte, de retour dans sa demeure, dise à ses

amis combien nous l'emportons sur tous les autres hommes dans la

science de la mer, par la légèreté des pieds, à la danse et par le

chant. Que quelqu'un apporte aussitôt à Dèmodokos sa kithare

sonore qui est restée dans nos demeures.

Alkinoos semblable à un dieu parla ainsi, et un héraut se leva

pour rapporter la kithare harmonieuse de la maison royale. Et les

neuf chefs des jeux, élus par le sort, se levèrent, car c'étaient

les régulateurs de chaque chose dans les jeux. Et ils aplanirent

la place du choeur, et ils disposèrent un large espace. Et le

héraut revint, apportant la kithare sonore à Dèmodokos; et celui-

ci se mit au milieu, et autour de lui se tenaient les jeunes

adolescents habiles à danser. Et ils frappaient de leurs pieds le

choeur divin, et Odysseus admirait la rapidité de leurs pieds, et

il s'en étonnait dans son âme.

Mais l'aoide commença de chanter admirablement l'amour d'Arès et

d'Aphroditè à la belle couronne, et comment ils s'unirent dans la

demeure de Hèphaistos. Arès fit de nombreux présents, et il

déshonora le lit du roi Hèphaistos. Aussitôt Hèlios, qui les avait

vus s'unir, vint l'annoncer à Hèphaistos, qui entendit là une

cruelle parole. Puis, méditant profondément sa vengeance, il se

hâta d'aller à sa forge, et, dressant une grande enclume, il

forgea des liens qui ne pouvaient être ni rompus, ni dénoués.

Ayant achevé cette trame pleine de ruse, il se rendit dans la

chambre nuptiale où se trouvait son cher lit. Et il suspendit de

tous côtés, en cercle, ces liens qui tombaient des poutres autour

du lit comme les toiles de l'araignée, et que nul ne pouvait voir,

pas même les dieux heureux. Ce fut ainsi qu'il ourdit sa ruse. Et,

après avoir enveloppé le lit, il feignit d'aller à Lemnos, ville

bien bâtie, celle de toutes qu'il aimait le mieux sur la terre.

Arès au frein d'or le surveillait, et quand il vit partir

l'illustre ouvrier Hèphaistos, il se hâta, dans son désir

d'Aphroditè à la belle couronne, de se rendre à la demeure de

l'illustre Hèphaistos. Et Aphroditè, revenant de voir son tout-

puissant père Zeus, était assise. Et Arès entra dans la demeure,

et il lui prit la main, et il lui dit:

-- Allons, chère, dormir sur notre lit. Hèphaistos n'est plus ici;

il est allé à Lemnos, chez les Sintiens au langage barbare.

Il parla ainsi, et il sembla doux à la déesse de lui céder, et ils

montèrent sur le lit pour y dormir, et, aussitôt, les liens

habilement disposés par le subtil Hèphaistos les enveloppèrent. Et

ils ne pouvaient ni mouvoir leurs membres, ni se lever, et ils

reconnurent alors qu'ils ne pouvaient fuir. Et l'illustre boiteux

des deux pieds approcha, car il était revenu avant d'arriver à la

terre de Lemnos, Hèlios ayant veillé pour lui et l'ayant averti.

Et il rentra dans sa demeure, affligé en sa chère poitrine. Il

s'arrêta sous le vestibule, et une violente colère le saisit, et

il cria horriblement, et il fit que tous les dieux l'entendirent:

-- Père Zeus, et vous, dieux heureux qui vivez toujours, venez

voir des choses honteuses et intolérables. Moi qui suis boiteux,

la fille de Zeus, Aphroditè, me déshonore, et elle aime le

pernicieux Arès parce qu'il est beau et qu'il ne boite pas. Si je

suis laid, certes, je n'en suis pas cause, mais la faute en est à

mon père et à ma mère qui n'auraient pas dû m'engendrer. Voyez

comme ils sont couchés unis par l'amour. Certes, en les voyant sur

ce lit, je suis plein de douleur, mais je ne pense pas qu'ils

tentent d'y dormir encore, bien qu'ils s'aiment beaucoup; et ils

ne pourront s'unir, et mon piège et mes liens les retiendront

jusqu'à ce que son père m'ait rendu toute la dot que je lui ai

livrée à cause de sa fille aux yeux de chien, parce qu'elle était

belle.

Il parla ainsi, et tous les dieux se rassemblèrent dans la demeure

d'airain. Poseidaôn qui entoure la terre vint, et le très utile

Herméias vint aussi, puis le royal archer Apollôn. Les déesses,

par pudeur, restèrent seules dans leurs demeures. Et les dieux qui

dispensent les biens étaient debout dans le vestibule. Et un rire

immense s'éleva parmi les dieux heureux quand ils virent l'ouvrage

du prudent Hèphaistos; et, en le regardant, ils disaient entre

eux:

-- Les actions mauvaises ne valent pas la vertu. Le plus lent a

atteint le rapide. Voici que Hèphaistos, bien que boiteux, a

saisi, par sa science Arès, qui est le plus rapide de tous les

dieux qui habitent l'Olympos, et c'est pourquoi il se fera payer

une amende.

Ils se parlaient ainsi entre eux. Et le roi Apollôn, fils de Zeus,

dit à Herméias:

-- Messager Herméias, fils de Zeus, qui dispense les biens,

certes, tu voudrais sans doute être enveloppé de ces liens

indestructibles, afin de coucher dans ce lit, auprès d'Aphroditè

d'or?

Et le messager Herméias lui répondit aussitôt:

-- Plût aux dieux, ô royal archer Apollôn, que cela arrivât, et

que je fusse enveloppé de liens trois fois plus inextricables, et

que tous les dieux et les déesses le vissent, pourvu que je fusse

couché auprès d'Aphroditè d'or!

Il parla, ainsi, et le rire des dieux immortels éclata. Mais

Poseidaôn ne riait pas, et il suppliait l'illustre Hèphaistos de

délivrer Arès, et il lui disait ces paroles ailées:

-- Délivre-le, et je te promets qu'il te satisfera, ainsi que tu

le désires, et comme il convient entre dieux immortels.

Et l'illustre ouvrier Hèphaistos lui répondit:

-- Poseidaôn qui entoures la terre, ne me demande point cela. Les

cautions des mauvais sont mauvaises. Comment pourrais-je te

contraindre, parmi les dieux immortels, si Arès échappait à sa

dette et à mes liens?

Et Poseidaôn qui ébranle la terre lui répondit:

-- Hèphaistos, si Arès, reniant sa dette, prend la fuite, je te la

payerai moi-même.

Et l'illustre boiteux des deux pieds lui répondit:

-- Il ne convient point que je refuse ta parole, et cela ne sera

point.

Ayant ainsi parlé, la force de Hèphaistos rompit les liens. Et

tous deux, libres des liens inextricables, s'envolèrent aussitôt,

Arès dans la Thrèkè, et Aphroditè qui aime les sourires dans

Kypros, à Paphos où sont ses bois sacrés et ses autels parfumés.

Là, les Kharites la baignèrent et la parfumèrent d'une huile

ambroisienne, comme il convient aux dieux immortels, et elles la

revêtirent de vêtements précieux, admirables à voir.

Ainsi chantait l'illustre aoide, et, dans son esprit, Odysseus se

réjouissait de l'entendre, ainsi que tous les Phaiakiens habiles à

manier les longs avirons des nefs.

Et Alkinoos ordonna à Halios et à Laodamas de danser seuls, car

nul ne pouvait lutter avec eux. Et ceux-ci prirent dans leurs

mains une belle boule pourprée que le sage Polybos avait faite

pour eux. Et l'un, courbé en arrière, la jetait vers les sombres

nuées, et l'autre la recevait avant qu'elle eût touché la terre

devant lui. Après avoir ainsi admirablement joué de la boule, ils

dansèrent alternativement sur la terre féconde; et tous les jeunes

hommes, debout dans l'agora, applaudirent, et un grand bruit

s'éleva. Alors, le divin Odysseus dit à Alkinoos:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, certes, tu

m'as annoncé les meilleurs danseurs, et cela est manifeste.

L'admiration me saisit en les regardant.

Il parla ainsi, et la force sacrée d'Alkinoos fut remplie de joie,

et il dit aussitôt aux Phaiakiens qui aiment les avirons:

-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens. Notre hôte me semble

plein de sagesse. Allons! Il convient de lui offrir les dons

hospitaliers. Douze rois illustres, douze princes, commandent ce

peuple, et moi, je suis le treizième. Apportez-lui, chacun, un

manteau bien lavé, une tunique et un talent d'or précieux. Et,

aussitôt, nous apporterons tous ensemble ces présents, afin que

notre hôte, les possédant, siège au repas, l'âme pleine de joie.

Et Euryalos l'apaisera par ses paroles, puisqu'il n'a point parlé

convenablement.

Il parla ainsi, et tous, ayant applaudi, ordonnèrent qu'on

apportât les présents, et chacun envoya un héraut. Et Euryalos,

répondant à Alkinoos, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, j'apaiserai

notre hôte, comme tu me l'ordonnes, et je lui donnerai cette épée

d'airain, dont la poignée est d'argent et dont la gocine est

d'ivoire récemment travaillé. Ce don sera digne de notre hôte.

En parlant ainsi, il mit l'épée aux clous d'argent entre les mains

d'Odysseus, et il lui dit en paroles ailées:

-- Salut, hôte, mon père! si j'ai dit une parole mauvaise, que les

tempêtes l'emportent! Que les dieux t'accordent de retourner dans

ta patrie et de revoir ta femme, car tu as longtemps souffert loin

de tes amis.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Et toi, ami, je te salue. Que les dieux t'accordent tous les

biens. Puisses-tu n'avoir jamais le regret de cette épée que tu me

donnes en m'apaisant par tes paroles.

Il parla ainsi, et il suspendit l'épée aux clous d'argent autour

de ses épaules. Puis, Hèlios tomba, et les splendides présents

furent apportés, et les hérauts illustres les déposèrent dans la

demeure d'Alkinoos; et les irréprochables fils d'Alkinoos, les

ayant reçus, les placèrent devant leur mère vénérable. Et la force

sacrée d'Alkinoos commanda aux Phaiakiens de venir dans sa

demeure, et ils s'assirent sur des thrônes élevés, et la force

d'Alkinoos dit à Arètè:

-- Femme, apporte un beau coffre, le plus beau que tu aies, et tu

y renfermeras un manteau bien lavé et une tunique. Qu'on mette un

vase sur le feu, et que l'eau chauffe, afin que notre hôte,

s'étant baigné, contemple les présents que lui ont apportés les

irréprochables Phaiakiens, et qu'il se réjouisse du repas, en

écoutant le chant de l'aoide. Et moi, je lui donnerai cette belle

coupe d'or, afin qu'il se souvienne de moi tous les jours de sa

vie, quand il fera, dans sa demeure, des libations à Zeus et aux

autres dieux.

Il parla ainsi, et Arètè ordonna aux servantes de mettre

promptement un grand vase sur le feu. Et elles mirent sur le feu

ardent le grand vase pour le bain: et elles y versèrent de l'eau,

et elles allumèrent le bois par-dessous. Et le feu enveloppa le

vase à trois pieds, et l'eau chauffa.

Et, pendant ce temps, Arètè descendit, de sa chambre nuptiale,

pour son hôte, un beau coffre, et elle y plaça les présents

splendides, les vêtements et l'or que les Phaiakiens lui avaient

donnés. Elle-même y déposa un manteau et une belle tunique, et

elle dit à Odysseus ces paroles ailées:

-- Vois toi-même ce couvercle, et ferme-le d'un noeud, afin que

personne, en route, ne puisse te dérober quelque chose, car tu

dormiras peut-être d'un doux sommeil dans la nef noire.

Ayant entendu cela, le patient et divin Odysseus ferma aussitôt le

couvercle à l'aide d'un noeud inextricable que la vénérable Kirkè

lui avait enseigné autrefois. Puis, l'intendante l'invita à se

baigner, et il descendit dans la baignoire, et il sentit, plein de

joie, l'eau chaude, car il y avait longtemps qu'il n'avait usé de

ces soins, depuis qu'il avait quitté la demeure de Kalypsô aux

beaux cheveux, où ils lui étaient toujours donnés comme à un dieu.

Et les servantes, l'ayant baigné, le parfumèrent d'huile et le

revêtirent d'une tunique et d'un beau manteau; et, sortant du

bain, il revint au milieu des hommes buveurs de vin. Et Nausikaa,

qui avait reçu des dieux la beauté, s'arrêta sur le seuil de la

demeure bien construite, et, regardant Odysseus qu'elle admirait,

elle lui dit ces paroles ailées:

-- Salut, mon hôte! Plaise aux dieux, quand tu seras dans la terre

de la patrie, que tu te souviennes de moi à qui tu dois la vie.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, si, maintenant, Zeus, le

retentissant époux de Hèrè, m'accorde de voir le jour du retour et

de rentrer dans ma demeure, là, certes, comme à une déesse, je

t'adresserai des voeux tous les jours de ma vie, car tu m'as

sauvé, ô vierge!

Il parla ainsi, et il s'assit sur un thrône auprès du roi

Alkinoos. Et les hommes faisaient les parts et mélangeaient le

vin. Et un héraut vint, conduisant l'aoide harmonieux, Dèmodokos

vénérable au peuple, et il le plaça au milieu des convives, appuyé

contre une haute colonne. Alors Odysseus, coupant la plus forte

part du dos d'un porc aux blanches dents, et qui était enveloppée

de graisse, dit au héraut:

-- Prends, héraut, et offre, afin, qu'il la mange, cette chair à

Dèmodokos. Moi aussi je l'aime, quoique je sois affligé. Les

aoides sont dignes d'honneur et de respect parmi tous les hommes

terrestres, car la Muse leur a enseigné le chant, et elle aime la

race des aoides.

Il parla ainsi, et le héraut déposa le mets aux mains du héros

Dèmodokos, et celui-ci le reçut, plein de joie. Et tous étendirent

les mains vers la nourriture placée devant eux. Et, après qu'ils

se furent rassasiés de boire et de manger, le subtil Odysseus dit

à Dèmodokos:

-- Dèmodokos, je t'honore plus que tous les hommes mortels, soit

que la Muse, fille de Zeus, t'ait instruit, soit Apollôn. Tu as

admirablement chanté la destinée des Akhaiens, et tous les maux

qu'ils ont endurés, et toutes les fatigues qu'ils ont subies,

comme si toi-même avais été présent, ou comme si tu avais tout

appris d'un Argien. Mais chante maintenant le cheval de bois

qu'Épéios fit avec l'aide d'Athènè, et que le divin Odysseus

conduisit par ses ruses dans la citadelle, tout rempli d'hommes

qui renversèrent Ilios. Si tu me racontes exactement ces choses,

je déclarerai à tous les hommes qu'un dieu t'a doué avec

bienveillance du chant divin.

Il parla ainsi, et l'Aoide, inspiré par un Dieu, commença de

chanter. Et il chanta d'abord comment les Argiens, étant montés

sur les nefs aux bancs de rameurs, s'éloignèrent après avoir mis

le feu aux tentes. Mais les autres Akhaiens étaient assis déjà

auprès de l'illustre Odysseus, enfermés dans le cheval, au milieu

de l'agora des Troiens. Et ceux-ci, eux-mêmes, avaient traîné le

cheval dans leur citadelle. Et là, il se dressait, tandis qu'ils

proféraient mille paroles, assis autour de lui. Et trois desseins

leur plaisaient, ou de fendre ce bois creux avec l'airain

tranchant, ou de le précipiter d'une hauteur sur les rochers, ou

de le garder comme une vaste offrande aux dieux. Ce dernier

dessein devait être accompli, car leur destinée était de périr,

après que la ville eut reçu dans ses murs le grand cheval de bois

où étaient assis les princes des Akhaiens, devant porter le

meurtre et la kèr aux Troiens. Et Dèmodokos chanta comment les

fils des Akhaiens, s'étant précipités du cheval, leur creuse

embuscade, saccagèrent la ville. Puis, il chanta la dévastation de

la ville escarpée, et Odysseus et le divin Ménélaos semblable à

Arès assiégeant la demeure de Dèiphobos, et le très rude combat

qui se livra en ce lieu, et comment ils vainquirent avec l'aide de

la magnanime Athènè.

L'illustre aoide chantait ces choses, et Odysseus défaillait, et,

sous ses paupières, il arrosait ses joues de larmes. De même

qu'une femme entoure de ses bras et pleure son mari bien aimé

tombé devant sa ville et son peuple, laissant une mauvaise

destinée à sa ville et à ses enfants; et de même que, le voyant

mort et encore palpitant, elle se jette sur lui en hurlant, tandis

que les ennemis, lui frappant le dos et les épaules du bois de

leurs lances, l'emmènent en servitude afin de subir le travail et

la douleur, et que ses jours sont flétris par un très misérable

désespoir; de même Odysseus versait des larmes amères sous ses

paupières, en les cachant à tous les autres convives. Et le seul

Alkinoos, étant assis auprès de lui, s'en aperçut, et il

l'entendit gémir profondément, et aussitôt il dit aux Phaiakiens

habiles dans la science de la mer:

-- Écoutez, princes et chefs des Phaiakiens, et que Dèmodokos

fasse taire sa kithare sonore. Ce qu'il chante ne plaît pas

également à tous. Dès le moment où nous avons achevé le repas et

où le divin aoide a commencé de chanter, notre hôte n'a point

cessé d'être en proie à un deuil cruel, et la douleur a envahi son

coeur. Que Dèmodokos cesse donc, afin que, nous et notre hôte,

nous soyons tous également satisfaits. Ceci est de beaucoup le

plus convenable. Nous avons préparé le retour de notre hôte

vénérable et des présents amis que nous lui avons offerts parce

que nous l'aimons. Un hôte, un suppliant, est un frère pour tout

homme qui peut encore s'attendrir dans l'âme.

C'est pourquoi, étranger, ne me cache rien, par ruse, de tout ce

que je vais te demander, car il est juste que tu parles

sincèrement. Dis-moi comment se nommaient ta mère, ton père, ceux

qui habitaient ta ville, et tes voisins. Personne, en effet, parmi

les hommes, lâches ou illustres, n'a manqué de nom, depuis qu'il

est né. Les parents qui nous ont engendrés nous en ont donné à

tous. Dis-moi aussi ta terre natale, ton peuple et ta ville, afin

que nos nefs qui pensent t'y conduisent; car elles n'ont point de

pilotes, ni de gouvernails, comme les autres nefs, mais elles

pensent comme les hommes, et elles connaissent les villes et les

champs fertiles de tous les hommes, et elles traversent rapidement

la mer, couvertes de brouillards et de nuées, sans jamais craindre

d'être maltraitées ou de périr. Cependant j'ai entendu autrefois

mon père Nausithoos dire que Poseidaôn s'irriterait contre nous,

parce que nous reconduisons impunément tous les étrangers. Et il

disait qu'une solide nef des Phaiakiens périrait au retour d'un

voyage sur la mer sombre, et qu'une grande montagne serait

suspendue devant notre ville. Ainsi parlait le vieillard. Peut-

être ces choses s'accompliront-elles, peut-être n'arriveront-elles

point. Ce sera comme il plaira au dieu.

Mais parle, et dis-nous dans quels lieux tu as erré, les pays que

tu as vus, et les villes bien peuplées et les hommes, cruels et

sauvages, ou justes et hospitaliers et dont l'esprit plaît aux

dieux. Dis pourquoi tu pleures en écoutant la destinée des

Argiens, des Danaens et d'Ilios! Les dieux eux-mêmes ont fait ces

choses et voulu la mort de tant de guerriers, afin qu'on les

chantât dans les jours futurs. Un de tes parents est-il mort

devant Ilios? Était-ce ton gendre illustre ou ton beau-père, ceux

qui nous sont le plus chers après notre propre sang? Est-ce encore

un irréprochable compagnon? Un sage compagnon, en effet, n'est pas

moins qu'un frère.

9.

Et le subtil Odysseus, lui répondant, parla ainsi:

-- Roi Alkinoos, le plus illustre de tout le peuple, il est doux

d'écouter un aoide tel que celui-ci, semblable aux dieux par la

voix. Je ne pense pas que rien soit plus agréable. La joie saisit

tout ce peuple, et tes convives, assis en rang dans ta demeure,

écoutent l'aoide. Et les tables sont chargées de pain et de

chairs, et l'échanson, puisant le vin dans le kratère, en remplit

les coupes et le distribue. Il m'est très doux, dans l'âme, de

voir cela. Mais tu veux que je dise mes douleurs lamentables, et

je n'en serai que plus affligé. Que dirai-je d'abord? Comment

continuer? comment finir? car les dieux Ouraniens m'ont accablé de

maux innombrables. Et maintenant je dirai d'abord mon nom, afin

que vous le sachiez et me connaissiez, et, qu'ayant évité la

cruelle mort, je sois votre hôte, bien qu'habitant une demeure

lointaine.

Je suis Odysseus Laertiade, et tous les hommes me connaissent par

mes ruses, et ma gloire est allée jusqu'à l'Ouranos. J'habite la

très illustre Ithakè, où se trouve le mont Nèritos aux arbres

battus des vents. Et plusieurs autres îles sont autour, et

voisines, Doulikhios, et Samè, et Zakynthos couverte de forêts. Et

Ithakè est la plus éloignée de la terre ferme et sort de la mer du

côté de la nuit; mais les autres sont du côté d'Éôs et de Hèlios.

Elle est âpre, mais bonne nourrice de jeunes hommes, et il n'est

point d'autre terre qu'il me soit plus doux de contempler. Certes,

la noble déesse Kalypsô m'a retenu dans ses grottes profondes, me

désirant pour mari; et, de même, Kirkè, pleine de ruses, m'a

retenu dans sa demeure, en l'île Aiaiè, me voulant aussi pour

mari; mais elles n'ont point persuadé mon coeur dans ma poitrine,

tant rien n'est plus doux que la patrie et les parents pour celui

qui, loin des siens, habite même une riche demeure dans une terre

étrangère. Mais je te raconterai le retour lamentable que me fit

Zeus à mon départ de Troiè.

D'Ilios le vent me poussa chez les Kikônes, à Ismaros. Là, je

dévastai la ville et j'en tuai les habitants; et les femmes et les

abondantes dépouilles enlevées furent partagées, et nul ne partit

privé par moi d'une part égale. Alors, j'ordonnai de fuir d'un

pied rapide, mais les insensés n'obéirent pas. Et ils buvaient

beaucoup de vin, et ils égorgeaient sur le rivage les brebis et

les boeufs noirs aux pieds flexibles.

L'Odyssée(#14286) · 第 8 / 26 段