Et Odysseus se dirigea vers l'illustre maison d'Alkinoos, et il

s'arrêta, l'âme pleine de pensées, avant de fouler le pavé

d'airain. En effet, la haute demeure du magnanime Alkinoos

resplendissait comme Hèlios ou Sélènè. De solides murs d'airain,

des deux côtés du seuil, enfermaient la cour intérieure, et leur

pinacle était d'émail. Et des portes d'or fermaient la solide

demeure, et les poteaux des portes étaient d'argent sur le seuil

d'airain argenté, et, au-dessus, il y avait une corniche d'or, et,

des deux côtés, il y avait des chiens d'or et d'argent que

Hèphaistos avait faits très habilement, afin qu'ils gardassent la

maison du magnanime Alkinoos, étant immortels et ne devant point

vieillir. Dans la cour, autour du mur, des deux côtés, étaient des

thrônes solides, rangés jusqu'à l'entrée intérieure et recouverts

de légers péplos, ouvrage des femmes. Là, siégeaient les princes

des Phaiakiens, mangeant et buvant toute l'année. Et des figures

de jeunes hommes, en or, se dressaient sur de beaux autels,

portant aux mains des torches flambantes qui éclairaient pendant

la nuit les convives dans la demeure. Et cinquante servantes

habitaient la maison, et les unes broyaient sous la meule le grain

mûr, et les autres, assises, tissaient les toiles et tournaient la

quenouille agitée comme les feuilles du haut peuplier, et une

huile liquide distillait de la trame des tissus. Autant les

Phaiakiens étaient les plus habiles de tous les hommes pour voguer

en mer sur une nef rapide, autant leurs femmes l'emportaient pour

travailler les toiles, et Athènè leur avait accordé d'accomplir de

très beaux et très habiles ouvrages. Et, au delà de la cour,

auprès des portes, il y avait un grand jardin de quatre arpents,

entouré de tous côtés par une haie. Là, croissaient de grands

arbres florissants qui produisaient, les uns la poire et la

grenade, les autres les belles oranges, les douces figues et les

vertes olives. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient,

et ils duraient tout l'hiver et tout l'été, et Zéphyros, en

soufflant, faisait croître les uns et mûrir les autres; la poire

succédait à la poire, la pomme mûrissait après la pomme, et la

grappe après la grappe, et la figue après la figue. Là, sur la

vigne fructueuse, le raisin séchait, sous l'ardeur de Hèlios, en

un lieu découvert, et, là, il était cueilli et foulé; et, parmi

les grappes, les unes perdaient leurs fleurs tandis que d'autres

mûrissaient. Et à la suite du jardin, il y avait un verger qui

produisait abondamment toute l'année. Et il y avait deux sources,

dont l'une courait à travers tout le jardin, tandis que l'autre

jaillissait sous le seuil de la cour, devant la haute demeure, et

les citoyens venaient y puiser de l'eau. Et tels étaient les

splendides présents des dieux dans la demeure d'Alkinoos.

Le patient et divin Odysseus, s'étant arrêté, admira toutes ces

choses, et, quand il les eut admirées, il passa rapidement le

seuil de la demeure. Et il trouva les princes et les chefs des

Phaiakiens faisant des libations au vigilant tueur d'Argos, car

ils finissaient par lui, quand ils songeaient à gagner leurs lits.

Et le divin et patient Odysseus, traversa la demeure, enveloppé de

l'épais brouillard que Pallas Athènè avait répandu autour de lui,

et il parvint à Arètè et au roi Alkinoos. Et Odysseus entoura de

ses bras les genoux d'Arètè, et le brouillard divin tomba. Et, à

sa vue, tous restèrent muets dans la demeure, et ils l'admiraient.

Mais Odysseus fit cette prière:

-- Arètè, fille du divin Rhèxènôr, je viens à tes genoux, et vers

ton mari et vers ses convives, après avoir beaucoup souffert. Que

les dieux leur accordent de vivre heureusement, et de laisser à

leurs enfants les biens qui sont dans leurs demeures et les

récompenses que le peuple leur a données! Mais préparez mon

retour, afin que j'arrive promptement dans ma patrie, car il y a

longtemps que je subis de nombreuses misères, loin de mes amis.

Ayant ainsi parlé, il s'assit dans les cendres du foyer, devant le

feu, et tous restaient muets.

Enfin, le vieux héros Ekhénèos parla ainsi. C'était le plus âgé de

tous les Phaiakiens, et il savait beaucoup de choses anciennes, et

il l'emportait sur tous par son éloquence. Plein de sagesse, il

parla ainsi au milieu de tous:

-- Alkinoos, il n'est ni bon, ni convenable pour toi, que ton hôte

soit assis dans les cendres du foyer. Tes convives attendent tous

ta décision. Mais hâte-toi; fais asseoir ton hôte sur un thrône

orné de clous d'argent, et commande aux hérauts de verser du vin,

afin que nous fassions des libations à Zeus foudroyant qui

accompagne les suppliants vénérables. Pendant ce temps, l'économe

offrira à ton hôte les mets qui sont dans la demeure.

Dès que la force sacrée d'Alkinoos eut entendu ces paroles, il

prit par la main le sage et subtil Odysseus, et il le fit lever du

foyer, et il le fit asseoir sur un thrône brillant d'où s'était

retiré son fils, le brave Laodamas, qui siégeait à côté de lui et

qu'il aimait le plus. Une servante versa de l'eau d’une belle

aiguière d'or dans un bassin d'argent, pour qu'il lavât ses mains,

et elle dressa devant lui une table polie. Et la vénérable

économe, gracieuse pour tous, apporta le pain et de nombreux mets.

Et le sage et divin Odysseus buvait et mangeait. Alors Alkinoos

dit à un héraut:

-- Pontonoos, mêle le vin dans le kratère et distribue-le à tous

dans la demeure, afin que nous fassions des libations à Zeus

foudroyant qui accompagne les suppliants vénérables.

Il parla ainsi, et Pontonoos mêla le doux vin, et il le distribua

en goûtant d'abord à toutes les coupes. Et ils firent des

libations, et ils burent autant que leur âme le désirait, et

Alkinoos leur parla ainsi:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise

ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Maintenant que le

repas est achevé, allez dormir dans vos demeures. Demain matin,

ayant convoqué les vieillards, nous exercerons l'hospitalité

envers notre hôte dans ma maison, et nous ferons de justes

sacrifices aux dieux; puis nous songerons au retour de notre hôte,

afin que, sans peine et sans douleur, et par nos soins, il arrive

plein de joie dans la terre de sa patrie, quand même elle serait

très lointaine. Et il ne subira plus ni maux, ni misères, jusqu'à

ce qu'il ait foulé sa terre natale. Là, il subira ensuite la

destinée que les lourdes Moires lui ont filée dès l'instant où sa

mère l'enfanta. Qui sait s'il n'est pas un des immortels descendu

de l'Ouranos? Les dieux auraient ainsi médité quelque autre

dessein; car ils se sont souvent, en effet, manifestés à nous,

quand nous leur avons offert d'illustres hécatombes, et ils se

sont assis à nos repas, auprès de nous et comme nous; et si un

voyageur Phaiakien les rencontre seul sur sa route, ils ne se

cachent point de lui, car nous sommes leurs parents, de même que

les kyklôpes et la race sauvage des géants.

Et le prudent Odysseus lui répondit:

-- Alkinoos, que d'autres pensées soient dans ton esprit. Je ne

suis point semblable aux immortels qui habitent le large Ouranos

ni par l'aspect, ni par la démarche; mais je ressemble aux hommes

mortels, de ceux que vous savez être le plus accablés de misères.

C'est à ceux-ci que je suis semblable par mes maux. Et les

douleurs infinies que je pourrais raconter, certes, je les ai

toutes souffertes par la volonté des dieux. Mais laissez-moi

prendre mon repas malgré ma tristesse; car il n'est rien de pire

qu'un ventre affamé, et il ne se laisse pas oublier par l'homme le

plus affligé et dont l'esprit est le plus tourmenté d'inquiétudes.

Ainsi, j'ai dans l'âme un grand deuil, et la faim et la soif

m'ordonnent de manger et de boire et de me rassasier, quelques

maux que j'aie subis. Mais hâtez-vous, dès qu'Eôs reparaîtra, de

me renvoyer, malheureux que je suis, dans ma patrie, afin qu'après

avoir tant souffert, la vie ne me quitte pas sans que j'aie revu

mes biens, mes serviteurs et ma haute demeure!

Il parla ainsi, et tous l'applaudirent, et ils s'exhortaient à

reconduire leur hôte, parce qu'il avait parlé convenablement.

Puis, ayant fait des libations et bu autant que leur âme le

désirait, ils allèrent dormir, chacun dans sa demeure. Mais le

divin Odysseus resta, et, auprès de lui, Arètè et le divin

Alkinoos s'assirent, et les servantes emportèrent les vases du

repas. Et Arètè aux bras blancs parla la première, ayant reconnu

le manteau, la tunique, les beaux vêtements qu'elle avait faits

elle-même avec ses femmes. Et elle dit à Odysseus ces paroles

ailées:

-- Mon hôte, je t'interrogerai la première. Qui es-tu? D'où viens-

tu? Qui t'a donné ces vêtements? Ne dis-tu pas qu'errant sur la

mer, tu es venu ici?

Et le prudent Odysseus lui répondit:

-- Il me serait difficile, reine, de raconter de suite tous les

maux dont les dieux Ouraniens m'ont accablé; mais je te dirai ce

que tu me demandes d'abord. Il y a au milieu de la mer une île,

Ogygiè, qu'habite Kalypsô, déesse dangereuse, aux beaux cheveux,

fille rusée d'Atlas; et aucun des Dieux ni des hommes mortels

n'habite avec elle. Un daimôn m'y conduisit seul, malheureux que

j'étais! car Zeus, d'un coup de la blanche foudre, avait fendu en

deux ma nef rapide au milieu de la noire mer où tous mes braves

compagnons périrent. Et moi, serrant de mes bras la carène de ma

nef au double rang d'avirons, je fus emporté pendant neuf jours,

et, dans la dixième nuit noire, les dieux me poussèrent dans l'île

Ogygiè, où habitait Kalypsô, la déesse dangereuse aux beaux

cheveux. Et elle m'accueillit avec bienveillance, et elle me

nourrit, et elle me disait qu'elle me rendrait immortel et qu'elle

m'affranchirait pour toujours de la vieillesse; mais elle ne put

persuader mon coeur dans ma poitrine.

Et je passai là sept années, et je mouillais de mes larmes les

vêtements immortels que m'avait donnés Kalypsô. Mais quand vint la

huitième année, alors elle me pressa elle-même de m'en retourner,

soit par ordre de Zeus, soit que son coeur eût changé. Elle me

renvoya sur un radeau lié de cordes, et elle me donna beaucoup de

pain et de vin, et elle me couvrit de vêtements divins, et elle me

suscita un vent propice et doux. Je naviguais pendant dix-sept

jours, faisant ma route sur la mer, et, le dix-huitième jour, les

montagnes ombragées de votre terre m'apparurent, et mon cher coeur

fut joyeux. Malheureux! j'allais être accablé de nouvelles et

nombreuses misères que devait m'envoyer Poseidaôn qui ébranle la

terre.

Et il excita les vents, qui m'arrêtèrent en chemin; et il souleva

la mer immense, et il voulut que les flots, tandis que je

gémissais, accablassent le radeau, que la tempête dispersa; et je

nageai, fendant les eaux, jusqu'à ce que le vent et le flot

m'eurent porté à terre, où la mer me jeta d'abord contre de grands

rochers, puis me porta en un lieu plus favorable; car je nageai de

nouveau jusqu'au fleuve, à un endroit accessible, libre de rochers

et à l'abri du vent. Et je raffermis mon esprit, et la nuit divine

arriva. Puis, étant sorti du fleuve tombé de Zeus, je me couchai

sous les arbustes, où j'amassai des feuilles, et un dieu m'envoya

un profond sommeil. Là, bien qu'affligé dans mon cher coeur, je

dormis toute la nuit jusqu'au matin et tout le jour. Et Hèlios

tombait, et le doux sommeil me quitta. Et j'entendis les servantes

de ta fille qui jouaient sur le rivage, et je la vis elle-même, au

milieu de toutes, semblable aux immortelles. Je la suppliais, et

elle montra une sagesse excellente bien supérieure à celle qu'on

peut espérer d'une jeune fille, car la jeunesse, en effet, est

toujours imprudente. Et elle me donna aussitôt de la nourriture et

du vin rouge, et elle me fit baigner dans le fleuve, et elle me

donna des vêtements. Je t'ai dit toute la vérité, malgré mon

affliction.

Et Alkinoos, lui répondant, lui dit:

-- Mon hôte, certes, ma fille n'a point agi convenablement,

puisqu'elle ne t'a point conduit, avec ses servantes, dans ma

demeure, car tu l'avais suppliée la première.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Héros, ne blâme point, à cause de moi, la jeune vierge

irréprochable. Elle m'a ordonné de la suivre avec ses femmes, mais

je ne l'ai point voulu, craignant de t'irriter si tu avais vu

cela; car nous, race des hommes, sommes soupçonneux sur la terre.

Et Alkinoos, lui répondant, dit:

-- Mon hôte, mon cher coeur n'a point coutume de s'irriter sans

raison dans ma poitrine, et les choses équitables sont toujours

les plus puissantes sur moi. Plaise au père Zeus, à Athènè, à

Apollôn, que, tel que tu es, et sentant en toutes choses comme

moi, tu veuilles rester, épouser ma fille, être appelé mon gendre!

Je te donnerais une demeure et des biens, si tu voulais rester.

Mais aucun des Phaiakiens ne te retiendra malgré toi, car ceci ne

serait point agréable au père Zeus. Afin que tu le saches bien,

demain je déciderai ton retour.

Jusque-là, dors, dompté par le sommeil; et mes hommes profiteront

du temps paisible, afin que tu parviennes dans ta patrie et dans

ta demeure, ou partout où il te plaira d'aller, même par-delà

l'Euboiè, que ceux de notre peuple qui l'ont vue disent la plus

lointaine des terres, quand ils y conduisirent le blond

Rhadamanthos, pour visiter Tityos, le fils de Gaia. Ils y allèrent

et en revinrent en un seul jour. Tu sauras par toi-même combien

mes nefs et mes jeunes hommes sont habiles à frapper la mer de

leurs avirons.

Il parla ainsi, et le subtil et divin Odysseus, plein de joie, fit

cette supplication:

-- Père Zeus! qu'il te plaise qu'Alkinoos accomplisse ce qu'il

promet, et que sa gloire soit immortelle sur la terre féconde si

je rentre dans ma patrie!

Et tandis qu'ils se parlaient ainsi, Arètè ordonna aux servantes

aux bras blancs de dresser un lit sous le portique, d'y mettre

plusieurs couvertures pourprées, et d'étendre par-dessus des tapis

et des manteaux laineux. Et les servantes sortirent de la demeure

en portant des torches flambantes; et elles dressèrent un beau lit

à la hâte, et, s'approchant d'Odysseus, elles lui dirent:

-- Lève-toi, notre hôte, et va dormir: ton lit est préparé.

Elles parlèrent ainsi, et il lui sembla doux de dormir. Et ainsi

le divin et patient Odysseus s'endormit dans un lit profond, sous

le portique sonore. Et Alkinoos dormait aussi au fond de sa haute

demeure. Et, auprès de lui, la Reine, ayant préparé le lit, se

coucha.

8.

Quand Éôs aux doigts rosés, née au matin, apparut, la force sacrée

d'Alkinoos se leva de son lit, et le dévastateur de citadelles, le

divin et subtil Odysseus se leva aussi; et la Force sacrée

d'Alkinoos le conduisit à l'agora des Phaiakiens, auprès des nefs.

Et, dès leur arrivée, ils s'assirent l'un près de l'autre sur des

pierres polies. Et Pallas Athènè parcourait la ville, sous la

figure d'un héraut prudent d'Alkinoos; et, méditant le retour du

magnanime Odysseus, elle abordait chaque homme et lui disait:

-- Princes et chefs des Phaiakiens, allez à l'agora, afin

d'entendre l'étranger qui est arrivé récemment dans la demeure du

sage Alkinoos, après avoir erré sur la mer. Il est semblable aux

immortels.

Ayant parlé ainsi, elle excitait l'esprit de chacun, et bientôt

l'agora et les sièges furent pleins d'hommes rassemblés; et ils

admiraient le fils prudent de Laertès, car Athènè avait répandu

une grâce divine sur sa tête et sur ses épaules, et l'avait rendu

plus grand et plus majestueux, afin qu'il parût plus agréable,

plus fier et plus vénérable aux Phaiakiens et qu'il accomplît

toutes les choses par lesquelles ils voudraient l'éprouver. Et,

après que tous se furent réunis, Alkinoos leur parla ainsi:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens, afin que je dise

ce que mon coeur m'inspire dans ma poitrine. Je ne sais qui est

cet étranger errant qui est venu dans ma demeure, soit du milieu

des hommes qui sont du côté d'Éôs, soit de ceux qui habitent du

côté de Hespéros. Il nous demande d'aider à son prompt retour.

Nous le reconduirons, comme cela est déjà arrivé pour d'autres;

car aucun homme entré dans ma demeure n'a jamais pleuré longtemps

ici, désirant son retour. Allons! tirons à la mer divine une nef

noire et neuve, et que cinquante-deux jeunes hommes soient choisis

dans le peuple parmi les meilleurs de tous. Liez donc à leurs

bancs les avirons de la nef, et préparons promptement dans ma

demeure un repas que je vous offre. Les jeunes hommes accompliront

mes ordres, et vous tous, rois porteurs de sceptres, venez dans ma

belle demeure, afin que nous honorions notre hôte dans la maison

royale. Que nul ne refuse, et appelez le divin aoide Dèmodokos,

car un dieu lui a donné le chant admirable qui charme, quand son

âme le pousse à chanter.

Ayant ainsi parlé, il marcha devant, et les porteurs de sceptres

le suivaient, et un héraut courut vers le divin aoide. Et

cinquante-deux jeunes hommes, choisis dans le peuple, allèrent,

comme Alkinoos l'avait ordonné, sur le rivage de la mer indomptée.

Étant arrivés à la mer et à la nef, ils traînèrent la noire nef à

la mer profonde, dressèrent le mât, préparèrent les voiles,

lièrent les avirons avec des courroies, et, faisant tout comme il

convenait, étendirent les blanches voiles et poussèrent la nef au

large. Puis, ils se rendirent à la grande demeure du sage

Alkinoos. Et le portique, et la salle, et la demeure étaient

pleins d'hommes rassemblés, et les jeunes hommes et les vieillards

étaient nombreux.

Et Alkinoos tua pour eux douze brebis, huit porcs aux blanches

dents et deux boeufs aux pieds flexibles. Et ils les écorchèrent,

et ils préparèrent le repas agréable.

Et le héraut vint, conduisant le divin aoide. La Muse l'aimait

plus que tous, et elle lui avait donné de connaître le bien et le

mal, et, l'ayant privé des yeux, elle lui avait accordé le chant

admirable. Le héraut plaça pour lui, au milieu des convives, un

thrône aux clous d'argent, appuyé contre une longue colonne; et,

au-dessus de sa tête, il suspendit la kithare sonore, et il lui

montra comment il pourrait la prendre. Puis, il dressa devant lui

une belle table et il y mit une corbeille et une coupe de vin,

afin qu'il bût autant de fois que son âme le voudrait. Et tous

étendirent les mains vers les mets placés devant eux.

Après qu'ils eurent assouvi leur faim et leur soif, la Muse excita

l'aoide à célébrer la gloire des hommes par un chant dont la

renommée était parvenue jusqu'au large Ourancs. Et c'était la

querelle d'Odysseus et du Pèléide Akhilleus, quand ils se

querellèrent autrefois en paroles violentes dans un repas offert

aux dieux. Et le roi des hommes, Agamemnôn, se réjouissait dans

son âme parce que les premiers d'entre les Akhaiens se

querellaient. En effet, la prédiction s'accomplissait que lui

avait faite Phoibos Apollôn, quand, dans la divine Pythô, il avait

passé le seuil de pierre pour interroger l'oracle; et alors se

préparaient les maux des Troiens et des Danaens, par la volonté du

grand Zeus.

Et l'illustre aoide chantait ces choses, mais Odysseus ayant saisi

de ses mains robustes son grand manteau pourpré, l'attira sur sa

tête et en couvrit sa belle face, et il avait honte de verser des

larmes devant les Phaiakiens. Mais quand le divin aoide cessait de

chanter, lui-même cessait de pleurer, et il écartait son manteau,

et, prenant une coupe ronde, il faisait des libations aux dieux.

Puis, quand les princes des Phaiakiens excitaient l'aoide à

chanter de nouveau, car ils étaient charmés de ses paroles, de

nouveau Odysseus pleurait, la tête cachée. Il se cachait de tous

en versant des larmes; mais Alkinoos le vit, seul, étant assis

auprès de lui, et il l'entendit gémir, et aussitôt il dit aux

Phaiakiens habiles à manier les avirons:

-- Écoutez-moi, princes et chefs des Phaiakiens. Déjà nous avons

satisfait notre âme par ce repas et par les sons de la kithare qui

sont la joie des repas. Maintenant, sortons, et livrons-nous à

tous les jeux, afin que notre hôte raconte à ses amis, quand il

sera retourné dans sa patrie, combien nous l'emportons sur les

autres hommes au combat des poings, à la lutte, au saut et à la

course.

Ayant ainsi parlé, il marcha le premier et tous le suivirent. Et

le héraut suspendit la kithare sonore à la colonne, et, prenant

Dèmodokos par la main, il le conduisit hors des demeures, par le

même chemin qu'avaient pris les princes des Phaiakiens afin

d'admirer les jeux. Et ils allèrent à l'agora, et une foule

innombrable suivait. Puis, beaucoup de robustes jeunes hommes se

levèrent, Akronéôs, Okyalos, Élatreus, Nauteus, Prymneus,

Ankhialos, Érethmeus, Ponteus, Prôteus, Thoôn, Anabèsinéôs,

Amphialos, fils de Polinéos Tektonide, et Euryalos semblable au

tueur d'hommes Arès, et Naubolidès qui l'emportait par la force et

la beauté sur tous les Phaiakiens, après l'irréprochable Laodamas.

Et les trois fils de l'irréprochable Alkinoos se levèrent aussi,

Laodamas, Halios et le divin Klytonèos.

Et ils combattirent d'abord à la course, et ils s'élancèrent des

barrières, et, tous ensemble, ils volaient rapidement, soulevant

la poussière de la plaine. Mais celui qui les devançait de plus

loin était l'irréprochable Klytonèos. Autant les mules qui

achèvent un sillon ont franchi d'espace, autant il les précédait,

les laissant en arrière, quand il revint devant le peuple. Et

d'autres engagèrent le combat de la lutte, et dans ce combat

Euryalos l'emporta sur les plus vigoureux. Et Amphialos fut

vainqueur en sautant le mieux, et Élatreus fut le plus fort au

disque, et Laodamas, l'illustre fils d'Alkinoos, au combat des

poings. Mais, après qu'ils eurent charmé leur âme par ces combats,

Laodamas, fils d'Alkinoos, parla ainsi:

-- Allons, amis, demandons à notre hôte s'il sait aussi combattre.

Certes, il ne semble point sans courage. Il a des cuisses et des

bras et un cou très vigoureux, et il est encore jeune, bien qu'il

ait été affaibli par beaucoup de malheurs; car je pense qu'il

n'est rien de pire que la mer pour épuiser un homme, quelque

vigoureux qu'il soit.

Et Euryalos lui répondit:

-- Laodamas, tu as bien parlé. Maintenant, va, provoque-le, et

rapporte-lui nos paroles.

Et l'illustre fils d'Alkinoos, ayant écouté ceci, s'arrêta au

milieu de l'arène et dit à Odysseus:

-- Allons, hôte, mon père, viens tenter nos jeux, si tu y es

exercé comme il convient que tu le sois. Il n'y a point de plus

grande gloire pour les hommes que celle d'être brave par les pieds

et par les bras. Viens donc, et chasse la tristesse de ton âme.

Ton retour n'en subira pas un long retard, car déjà ta nef est

traînée à la mer et tes compagnons sont prêts à partir.

Et le subtil Odysseus lui répondit:

-- Laodamas, pourquoi me provoques-tu à combattre? Les douleurs

remplissent mon âme plus que le désir des jeux. J'ai déjà subi

beaucoup de maux et supporté beaucoup de travaux, et maintenant,

assis dans votre agora, j'implore mon retour, priant le roi et

tout le peuple.

Et Euryalos, lui répondant, l'outragea ouvertement:

-- Tu parais, mon hôte, ignorer tous les jeux où s'exercent les

hommes, et tu ressembles à un chef de matelots marchands qui, sur

une nef de charge, n'a souci que de gain et de provisions, plutôt

qu'à un athlète.

Et le subtil Odysseus, avec un sombre regard, lui dit:

-- Mon hôte, tu n'as point parlé convenablement, et tu ressembles

à un homme insolent. Les dieux ne dispensent point également leurs

dons à tous les hommes, la beauté, la prudence ou l'éloquence.

Souvent un homme n'a point de beauté, mais un dieu l'orne par la

parole, et tous sont charmés devant lui, car il parle avec

assurance et une douce modestie, et il domine l'agora, et, quand

il marche par la ville, on le regarde comme un dieu. Un autre est

semblable aux dieux par sa beauté, mais il ne lui a point été

accordé de bien parler. Ainsi, tu es beau, et un dieu ne t'aurait

point formé autrement, mais tu manques d'intelligence, et, comme

tu as mal parlé, tu as irrité mon coeur dans ma chère poitrine. Je

n'ignore point ces combats, ainsi que tu le dis. J'étais entre les

premiers, quand je me confiais dans ma jeunesse et dans la vigueur

de mes bras. Maintenant, je suis accablé de misères et de

douleurs, ayant subi de nombreux combats parmi les hommes ou en

traversant les flots dangereux. Mais, bien que j'aie beaucoup

souffert, je tenterai ces jeux, car ta parole m'a mordu, et tu

m'as irrité par ce discours.

L'Odyssée(#14286) · 第 7 / 26 段