passe la nuit dangereuse dans le fleuve? Je crains que la mauvaise
fraîcheur et la rosée du matin achèvent d'affaiblir mon âme. Le
fleuve souffle en effet, au matin, un air froid. Si je montais sur
la hauteur, vers ce bois ombragé, je m'endormirais sous les
arbustes épais, et le doux sommeil me saisirait, à moins que le
froid et la fatigue s'y opposent. Mais je crains d'être la proie
des bêtes fauves.
Ayant ainsi délibéré, il vit que ceci était pour le mieux, et il
se hâta vers la forêt qui se trouvait sur la hauteur, près de la
côte. Et il aperçut deux arbustes entrelacés, dont l'un était un
olivier sauvage et l'autre un olivier. Et là, ni la violence
humide des vents, ni Hèlios étincelant de rayons, ni la pluie ne
pénétrait, tant les rameaux entrelacés étaient touffus. Et
Odysseus s'y coucha, après avoir amassé un large lit de feuilles,
et si abondant, que deux ou trois hommes s'y seraient blottis par
le temps d'hiver le plus rude. Et le patient et divin Odysseus,
joyeux de voir ce lit, se coucha au milieu, en se couvrant de
l'abondance des feuilles. De même qu'un berger, à l'extrémité
d'une terre où il n'a aucun voisin, recouvre ses tisons de cendre
noire et conserve ainsi le germe du feu, afin de ne point aller le
chercher ailleurs; de même Odysseus était caché sous les feuilles,
et Athènè répandit le sommeil sur ses yeux et ferma ses paupières,
pour qu'il se reposât promptement de ses rudes travaux.
6.
Ainsi dormait là le patient et divin Odysseus, dompté par le
sommeil et par la fatigue, tandis qu'Athènè se rendait à la ville
et parmi le peuple des hommes Phaiakiens qui habitaient autrefois
la grande Hypériè, auprès des kyklôpes insolents qui les
opprimaient, étant beaucoup plus forts qu'eux. Et Nausithoos,
semblable à un dieu, les emmena de là et les établit dans l'île de
Skhériè, loin des autres hommes. Et il bâtit un mur autour de la
ville, éleva des demeures, construisit les temples des dieux et
partagea les champs. Mais, déjà, dompté par la kèr, il était
descendu chez Aidés. Et maintenant régnait Alkinoos, instruit dans
la sagesse par les dieux. Et Athènè, la déesse aux yeux clairs, se
rendait à sa demeure, méditant le retour du magnanime Odysseus. Et
elle entra promptement dans la chambre ornée où dormait la jeune
vierge semblable aux Immortelles par la grâce et la beauté,
Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos. Et deux servantes, belles
comme les Kharites, se tenaient des deux côtés du seuil, et les
portes brillantes étaient fermées.
Athènè, comme un souffle du vent, approcha du lit de la jeune
vierge, et, se tenant au-dessus de sa tête, lui parla, semblable à
la fille de l'illustre marin Dymas, laquelle était du même âge
qu'elle, et qu'elle aimait. Semblable à cette jeune fille, Athènè
aux yeux clairs parla ainsi:
-- Nausikaa, pourquoi ta mère t'a-t-elle enfantée si négligente?
En effet, tes belles robes gisent négligées, et tes noces
approchent où il te faudra revêtir les plus belles et en offrir à
ceux qui te conduiront. La bonne renommée, parmi les hommes, vient
des beaux vêtements, et le père et la mère vénérable s'en
réjouissent. Allons donc laver tes robes, au premier lever du
jour, et je te suivrai et t'aiderai, afin que nous finissions
promptement, car tu ne seras plus longtemps vierge. Déjà les
premiers du peuple te recherchent, parmi tous les Phaiakiens d'où
sort ta race. Allons! demande à ton illustre père, dès le matin,
qu'il fasse préparer les mulets et le char qui porteront les
ceintures, les péplos et les belles couvertures. Il est mieux que
tu montes aussi sur le char que d'aller à pied, car les lavoirs
sont très éloignés de la ville.
Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs retourna dans l'Olympos,
où sont toujours, dit-on, les solides demeures des dieux, que le
vent n'ébranle point, où la pluie ne coule point, dont la neige
n'approche point, mais où la sérénité vole sans nuage et
qu'enveloppe une splendeur éclatante dans laquelle les dieux
heureux se réjouissent sans cesse. C'est là que remonta la déesse
aux yeux clairs, après qu'elle eut parlé à la jeune vierge.
Et aussitôt la brillante Éôs se leva et réveilla Nausikaa au beau
péplos, qui admira le songe qu'elle avait eu. Et elle se hâta
d'aller par les demeures, afin de prévenir ses parents, son cher
père et sa mère, qu'elle trouva dans l'intérieur. Et sa mère était
assise au foyer avec ses servantes, filant la laine teinte de
pourpre marine; et son père sortait avec les rois illustres, pour
se rendre au conseil où l'appelaient les nobles Phaiakiens. Et,
s'arrêtant près de son cher père, elle lui dit:
-- Cher père, ne me feras-tu point préparer un char large et
élevé, afin que je porte au fleuve et que je lave nos beaux
vêtements qui gisent salis? Il te convient, en effet, à toi qui
t'assieds au conseil parmi les premiers, de porter de beaux
vêtements. Tu as cinq fils dans ta maison royale; deux sont
mariés, et trois sont encore des jeunes hommes florissants. Et
ceux-ci veulent aller aux danses, couverts de vêtements propres et
frais, et ces soins me sont réservés.
Elle parla ainsi, n'osant nommer à son cher père ses noces
fleuries; mais il la comprit et il lui répondit:
-- Je ne te refuserai, mon enfant, ni des mulets, ni autre chose.
Va, et mes serviteurs te prépareront un char large et élevé propre
à porter une charge.
Ayant ainsi parlé, il commanda aux serviteurs, et ils obéirent.
Ils firent sortir un char rapide et ils le disposèrent, et ils
mirent les mulets sous le joug et les lièrent au char. Et Nausikaa
apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le
char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille,
et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune
vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or
une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et
Nausikaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les
mulets afin qu'ils courussent; et ceux-ci, faisant un grand bruit,
s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausikaa, mais non pas
seule, car les autres femmes allaient avec elle.
Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où
étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau
abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées,
elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le
fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces
herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les
vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant
dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés
et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur
les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles-
mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur
repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la
splendeur de Hèlios.
Après que Nausikaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à
la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausikaa
aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les
montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Tèygétos escarpé ou
l'Érymanthos, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et
les nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle,
et Lètô se réjouit dans son coeur. Artémis les dépasse toutes de
la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles
soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de
ses femmes.
Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets
et retourner vers la demeure, alors Athènè, la déesse aux yeux
clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Odysseus se
réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît
à la ville des Phaiakiens. Alors, la jeune reine jeta une balle à
l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve
profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin
Odysseus s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et
dans son coeur:
-- Hélas! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu?
Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur
esprit craint-il les dieux? J'ai entendu des clameurs de jeunes
filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des
montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou
suis-je près d'entendre la voix des hommes? Je m'en assurerai et
je verrai.
Ayant ainsi parlé, le divin Odysseus sortit du milieu des
arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin
de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un
lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les
pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette
sur les boeufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre
le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide
demeure. Ainsi Odysseus parut au milieu des jeunes filles aux
beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y
contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume
de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du
rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athènè avait mis
l'audace dans son coeur et chassé la crainte de ses membres. Elle
resta donc seule en face d'Odysseus.
Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux
beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin,
avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui
montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin
par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses
genoux, la s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa
la vierge ce discours flatteur et adroit:
-- Je te supplie, ô reine, que tu sois déesse ou mortelle! si tu
es déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles
Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la
grâce; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois
fois heureux ton père et ta mère vénérable! trois fois heureux tes
frères! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce,
quand ils te voient te mêler aux choeurs dansants! Mais plus
heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée,
te conduira dans sa demeure! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes
yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis
saisi d'admiration. Une fois, à Dèlos, devant l'autel d'Apollôn,
je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un
peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter
malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait
dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je
t'admire, Ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir
tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après
vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce
temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de
l'île d'Ogygiè, et voici qu'un dieu m'a poussé ici, afin que j'y
subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en
avoir vu la fin, et les dieux vont sans doute m'en accabler de
nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la
première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je
ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette
terre. Montre-moi la ville et donne moi quelque lambeau pour me
couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que
les dieux t'accordent autant de choses que tu en désires: un mari,
une famille et une heureuse concorde; car rien n'est plus
désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on
gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs
ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont
heureux.
Et Nausikaa aux bras blancs lui répondit:
-- Étranger, car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un
insensé, Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons
et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait
cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant
venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de
vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un
malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et
je te dirai le nom de notre peuple. Les Phaiakiens habitent cette
ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime
Alkinoos, qui est le premier parmi les Phaiakiens par le pouvoir
et la puissance.
Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles
chevelures:
-- Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet
homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Il n'y a point
d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre
sur la terre des Phaiakiens, car nous sommes très chers aux dieux
immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et
nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si
quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car
les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même
modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi,
servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le
dans le fleuve, à l'abri du vent.
Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent
l'une l'autre, et elles conduisirent Odysseus à l'abri du vent,
comme l'avait ordonné Nausikaa, fille du magnanime Alkinoos, et
elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une
tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole
d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du
fleuve. Mais alors le divin Odysseus leur dit:
-- Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de
mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que
mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous,
car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes
filles aux beaux cheveux.
Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à
la vierge Nausikaa.
Et le divin Odysseus lava dans le fleuve l'écume salée qui
couvrait son dos, ses flancs et ses épaules; et il purifia sa tête
des souillures de la mer indomptée. Et, après s'être entièrement
baigné et parfumé d'huile, il se couvrit des vêtements que la
jeune vierge lui avait donnés. Et Athènè, fille de Zeus, le fit
paraître plus grand et fit tomber de sa tête sa chevelure bouclée
semblable aux fleurs d'hyacinthe. De même un habile ouvrier qui
répand de l'or sur de l'argent, et que Hèphaistos et Pallas Athènè
ont instruit, achève de brillantes oeuvres avec un art accompli,
de même Athènè répandit la grâce sur sa tête et sur ses épaules.
Et il s'assit ensuite à l'écart, sur le rivage de la mer,
resplendissant de beauté et de grâce. Et la vierge, l'admirant,
dit à ses servantes aux beaux cheveux:
-- Écoutez-moi, servantes aux bras blancs, afin que je dise
quelque chose. Ce n'est pas malgré tous les dieux qui habitent
l'Olympos que cet homme divin est venu chez les Phaiakiens. Il me
semblait d'abord méprisable, et maintenant il est semblable aux
dieux qui habitent le large Ouranos. Plût aux dieux qu'un tel
homme fût nommé mon mari, qu'il habitât ici et qu'il lui plût d'y
rester! Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire et à
manger.
Elle parla ainsi, et les servantes l'entendirent et lui obéirent;
et elles offrirent à Odysseus à boire et à manger. Et le divin
Odysseus buvait et mangeait avec voracité, car il y avait
longtemps qu'il n'avait pris de nourriture. Mais Nausikaa aux bras
blancs eut d'autres pensées; elle posa les vêtements pliés dans le
char, y monta après avoir attelé les mulets aux sabots massifs,
et, exhortant Odysseus, elle lui dit:
-- Lève-toi, étranger, afin d'aller à la ville et que je te
conduise à la demeure de mon père prudent, où je pense que tu
verras les premiers d'entre les Phaiakiens. Mais fais ce que je
vais te dire, car tu me sembles plein de sagesse: aussi longtemps
que nous irons à travers les champs et les travaux des hommes,
marche rapidement avec les servantes, derrière les mulets et le
char, et, moi, je montrerai le chemin; mais quand nous serons
arrivés à la ville, qu'environnent de hautes tours et que partage
en deux un beau port dont l'entrée est étroite, où sont conduites
les nefs, chacune à une station sûre, et devant lequel est le beau
temple de Poseidaôn dans l'agora pavée de grandes pierres
taillées; -- et là aussi sont les armements des noires nefs, les
cordages et les antennes et les avirons qu'on polit, car les arcs
et les carquois n'occupent point les Phaiakiens, mais seulement
les mâts, et les avirons des nefs, et les nefs égales sur
lesquelles ils traversent joyeux la mer pleine d'écume; -- évite
alors leurs amères paroles, de peur qu'un d'entre eux me blâme en
arrière, car ils sont très insolents, et que le plus méchant, nous
rencontrant, dise peut-être: -- Quel est cet étranger grand et
beau qui suit Nausikaa? Où l'a-t-elle trouvé? Certes, il sera son
mari. Peut-être l'a-t-elle reçu avec bienveillance, comme il
errait hors de sa nef conduite par des hommes étrangers, car
aucuns n'habitent près d'ici; ou peut-être encore un dieu qu'elle
a supplié ardemment est-il descendu de l'Ouranos, et elle le
possédera tous les jours. Elle a bien fait d'aller au-devant d'un
mari étranger, car, certes, elle dédaigne les Phaiakiens illustres
et nombreux qui la recherchent! -- Ils parleraient ainsi, et leurs
paroles seraient honteuses pour moi. Je blâmerais moi-même celle
qui, à l'insu de son cher père et de sa mère, irait seule parmi
les hommes avant le jour des noces.
Écoute donc mes paroles, étranger, afin d'obtenir de mon père des
compagnons et un prompt retour. Nous trouverons auprès du chemin
un beau bois de peupliers consacré à Athènè. Une source en coule
et une prairie l'entoure, et là sont le verger de mon père et ses
jardins florissants, éloignés de la ville d'une portée de voix. Il
faudra t'arrêter là quelque temps, jusqu'à ce que nous soyons
arrivées à la ville et à la maison de mon père. Dès que tu
penseras que nous y sommes parvenues, alors, marche vers la ville
des Phaiakiens et cherche les demeures de mon père, le magnanime
Alkinoos. Elles sont faciles à reconnaître, et un enfant pourrait
y conduire; car aucune des maisons des Phaiakiens n'est telle que
la demeure du héros Alkinoos. Quand tu seras entré dans la cour,
traverse promptement la maison royale afin d'arriver jusqu'à ma
mère. Elle est assise à son foyer, à la splendeur du feu, filant
une laine pourprée admirable à voir. Elle est appuyée contre une
colonne et ses servantes sont assises autour d'elle. Et, à côté
d'elle, est le thrône de mon père, où il s'assied, pour boire du
vin, semblable à un immortel. En passant devant lui, embrasse les
genoux de ma mère, afin que, joyeux, tu voies promptement le jour
du retour, même quand tu serais très loin de ta demeure. En effet,
si ma mère t'est bienveillante dans son âme, tu peux espérer
revoir tes amis, et rentrer dans ta demeure bien bâtie et dans la
terre de la patrie.
Ayant ainsi parlé, elle frappa les mulets du fouet brillant, et
les mulets, quittant rapidement les bords du fleuve, couraient
avec ardeur et en trépignant. Et Nausikaa les guidait avec art des
rênes et du fouet, de façon que les servantes et Odysseus
suivissent à pied. Et Hèlios tomba, et ils parvinrent au bois
sacré d'Athènè, où le divin Odysseus s'arrêta. Et, aussitôt, il
supplia la fille du magnanime Zeus:
-- Entends-moi, fille indomptée de Zeus tempêtueux! Exauce-moi
maintenant, puisque tu ne m'as point secouru quand l'illustre qui
entoure la terre m'accablait. Accorde-moi d'être le bien venu chez
les Phaiakiens, et qu'ils aient pitié.
Il parla ainsi en suppliant, et Pallas Athènè l'entendit, mais
elle ne lui apparut point, respectant le frère de son père; car il
devait être violemment irrité contre le divin Odysseus jusqu'à ce
que celui-ci fût arrivé dans la terre de la patrie.
7.
Tandis que le patient et divin Odysseus suppliait ainsi Athènè, la
vigueur des mulets emportait la jeune vierge vers la ville. Et
quand elle fut arrivée aux illustres demeures de son père, elle
s'arrêta dans le vestibule; et, de tous côtés, ses frères,
semblables aux immortels, s'empressèrent autour d'elle, et ils
détachèrent les mulets du char, et ils portèrent les vêtements
dans la demeure. Puis la vierge rentra dans sa chambre où la
vieille servante épirote Eurymédousa alluma du feu. Des nefs à
deux rangs d'avirons l'avaient autrefois amenée du pays des
épirotes, et on l'avait donnée en récompense à Alkinoos, parce
qu'il commandait à tous les Phaiakiens et que le peuple l'écoutait
comme un dieu. Elle avait allaité Nausikaa aux bras blancs dans la
maison royale, et elle allumait son feu et elle préparait son
repas.
Et, alors, Odysseus se leva pour aller à la ville, et Athènè,
pleine de bienveillance pour lui, l'enveloppa d'un épais
brouillard, de peur qu'un des Phaiakiens insolents, le
rencontrant, l'outrageât par ses paroles et lui demandât qui il
était. Mais, quand il fut entré dans la belle ville, alors Athènè,
la déesse aux yeux clairs, sous la figure d'une jeune vierge
portant une urne, s'arrêta devant lui, et le divin Odysseus
l'interrogea:
-- Ô mon enfant, ne pourrais-tu me montrer la demeure du héros
Alkinoos qui commande parmi les hommes de ce pays? Je viens ici,
d'une terre lointaine et étrangère, comme un hôte, ayant subi
beaucoup de maux, et je ne connais aucun des hommes qui habitent
cette ville et cette terre.
Et la déesse aux yeux clairs, Athènè, lui répondit:
-- Hôte vénérable, je te montrerai la demeure que tu me demandes,
car elle est auprès de celle de mon père irréprochable. Mais viens
en silence, et je t'indiquerai le chemin. Ne parle point et
n'interroge aucun de ces hommes, car ils n'aiment point les
étrangers et ils ne reçoivent point avec amitié quiconque vient de
loin. Confiants dans leurs nefs légères et rapides, ils traversent
les grandes eaux, et celui qui ébranle la terre leur a donné des
nefs rapides comme l'aile des oiseaux et comme la pensée.
Ayant ainsi parlé, Pallas Athènè le précéda promptement, et il
marcha derrière la déesse, et les illustres navigateurs Phaiakiens
ne le virent point tandis qu'il traversait la ville au milieu
d'eux, car Athènè, la vénérable déesse aux beaux cheveux, ne le
permettait point, ayant enveloppé Odysseus d'un épais brouillard,
dans sa bienveillance pour lui. Et Odysseus admirait le port, les
nefs égales, l'agora des héros et les longues murailles fortifiées
de hauts pieux, admirables à voir. Et, quand ils furent arrivés à
l'illustre demeure du roi, Athènè, la déesse aux yeux clairs, lui
parla d'abord:
-- Voici, hôte, mon père, la demeure que tu m'as demandé de te
montrer. Tu trouveras les rois, nourrissons de Zeus, prenant leur
repas. Entre, et ne crains rien dans ton âme. D'où qu'il vienne,
l'homme courageux est celui qui accomplit le mieux tout ce qu'il
fait. Va d'abord à la reine, dans la maison royale. Son nom est
Arètè, et elle le mérite, et elle descend des mêmes parents qui
ont engendré le roi Alkinoos. Poseidaôn qui ébranle la terre
engendra Nausithoos que conçut Périboia, la plus belle des femmes
et la plus jeune fille du magnanime Eurymédôn qui commanda
autrefois aux fiers géants. Mais il perdit son peuple impie et
périt lui-même. Poseidaôn s'unit à Périboia, et il engendra le
magnanime Nausithoos qui commanda aux Phaiakiens. Et Nausithoos
engendra Rhèxènôr et Alkinoos. Apollôn à l'arc d'argent frappa le
premier qui venait de se marier dans la maison royale et qui ne
laissa point de fils, mais une fille unique, Arètè, qu'épousa
Alkinoos. Et il l'a honorée plus que ne sont honorées toutes les
autres femmes qui, sur la terre, gouvernent leur maison sous la
puissance de leurs maris. Et elle est honorée par ses chers
enfants non moins que par Alkinoos, ainsi que par les peuples, qui
la regardent comme une déesse et qui recueillent ses paroles quand
elle marche par la ville. Elle ne manque jamais de bonnes pensées
dans son esprit, et elle leur est bienveillante, et elle apaise
leurs différends. Si elle t'est favorable dans son âme, tu peux
espérer revoir tes amis et rentrer dans ta haute demeure et dans
la terre de la patrie.
Ayant ainsi parlé, Athènè aux yeux clairs s'envola sur la mer
indomptée, et elle abandonna l'aimable Skhériè, et elle arriva à
Marathôn, et, étant parvenue dans Athéna aux larges rues, elle
entra dans la forte demeure d'Erekhtheus.