Le livre _Des variations du langage français_, que j’ai publié chez
vous il y a quelques mois, a été vivement attaqué dans la _Bibliothèque
de l’École des chartes_, également sortie de vos presses.
Si ces attaques n’atteignaient que mon amour-propre, je ne répondrais
pas une syllabe; mais l’intérêt de la science s’y trouve et mêlé
et compromis; il s’agit surtout d’un point de grammaire curieux et
fondamental: dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la
vérité. Cette considération vous fera, j’espère, excuser l’étendue de
cette lettre, qui eût pris bien d’autres développements encore, si
j’eusse voulu suivre la critique pas à pas, et la combattre à toute
occasion. Il suffira de toucher quelques détails saillants; on jugera
du reste par analogie.
J’ai refusé de reconnaître, par rapport à l’étude de la vieille
langue dans ses monuments, l’importance exagérée qu’on a faite aux
patois sous le nom pompeux de _dialectes_. J’ai dit: Il y avait un
centre du royaume, une langue française constituée; les écrivains de
la province visaient tous à écrire la langue du centre. S’il en est
autrement, qu’on me montre dans ces écrivains les expressions en dehors
de la langue commune, caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien
entendu, je n’accepte pas comme autant de mots à part les différences
d’orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d’un
manuscrit.
Mais comme un élève de l’École des chartes, feu M. Fallot, d’estimable
et regrettable mémoire, a laissé un gros volume sur ces dialectes,
dont il a plus que personne préconisé l’importance, il fallait bien
_a priori_ que mon opinion fût erronée, absurde, monstrueuse et
révoltante. Après toutes les vaines déclamations possibles, M. Guessard
en vient enfin à m’opposer le témoignage d’un texte.
Je laisse parler mon adversaire:
«Que le trouvère fît _parfois_ effort pour écrire en français de
France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais
qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, _ce n’est pas
vrai_[83].
[83] _Parfois_ est bon, comme _c’est possible_. Lisez, au lieu
de _parfois_, _toujours_, et au lieu de _c’est possible_, _c’est
certain_, en attendant que M. Guessard fournisse _une_ preuve du
contraire. Un démenti n’en est pas une, si grossier qu’il soit.
«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce
grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait
s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son
nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un.
Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de
Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom
de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de
ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles
pour ses auditeurs, _mais fortement empreints d’un cachet picard_;
aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et
par son fils:
Mon _langage_ ont blasmé li François
Et mes chançons, oyant les Champenois,
Et la comtesse encoir (dont plus me poise).
La roïne ne fit pas que cortoise
Qui me reprist, elle et ses fiex li rois:
Encor ne soit ma _parole_ françoise,
Si la puet on bien entendre en françois;
Ne cil ne sont bien appris ne cortois
Qui m’ont repris se j’ai dit _mot d’Artois_,
Car je ne fus pas norriz a Pontoise[85].»
Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver
l’emploi des dialectes dans la littérature.
[84] M. Guessard écrit toujours _Quènes de Béthune_, avec un
accent grave sur l’_e_, ce qui force à prononcer _caine_ de
Béthune. La vraie prononciation est _cane_ de Béthune (comme
_femme_, _fame_); et lorsqu’on rencontre ce mot écrit en une
syllabe _quens_, _cuens_, il faut prononcer _can_. Les Italiens
disent de même: _can-grande_, _can-francesco_; _facino-cane_;
_can della scala_. C’est un titre de dignité répondant à celui
de bailli. Ce radical _can_ appartient à la langue tartare, où
il signifie _roi_, _prince_, _chef_: le grand _khan_ de Tartarie
commandait aux _khans_ inférieurs; _Gengis-khan_. Les Huns et les
Avares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage
en Europe, au Ve siècle: les chroniqueurs latins du moyen âge
ont traduit _khan_ par _canis_, _caganus_, _canesius_: «Rex
Tartarorum, qui et _magnus canis_ dicitur.» (Chron. Nangii, ann.
1299.)--«Rex Avarorum, quem sua lingua _cacanum_ appellant.»
(PAUL WARNEFRIED, _de Gest. Langob._ IV, 39); «constituerunt
_canesios_, id est baillivos, qui justitiam facerent.» (Magister
ROGERIUS, ap. CANG. in _Caganus_.) De là est venu le français
_quens_, l’italien _king_.
On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche
et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre
déjà bien assez de difficultés, sans y en ajouter encore comme
à plaisir. Je me suis élevé souvent contre cette barbare manie
d’introduire des accents dans les vieux textes: l’unique résultat
possible est d’égarer le lecteur philologue, et d’effacer les
dernières traces d’étymologie. Il serait si simple et raisonnable
d’imprimer les manuscrits comme ils sont! Mais précisément par ce
motif il est à craindre qu’on ne l’obtienne jamais des savants
éditeurs. On vient encore de publier _la Mort de Garin_, où les
mots _que_, _ce_, _ne_, sont figurés _qué_, _cé_, _né_, même
lorsque l’e s’élide. Il faut bien être possédé de la fureur des
accents!
[85]: _Bibliot. de l’Éc. des chartes_, t. II (1846), p. 192.
Il est facile de répondre à M. Guessard.
Observez d’abord qu’il s’agit ici d’une pièce _récitée_, et non de vers
_écrits_. La distinction est essentielle.
Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu’il est
question des _mots_, c’est une erreur excusable: il est étranger à ces
études, et habitué à la précision de notre langue moderne. Mais que
M. Guessard s’y trompe, c’est ce que je ne saurais expliquer, s’il
n’était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout.
Lorsque Quenes de Béthune dit qu’on a raillé _sa parole, son langage_,
il entend sa prononciation, son accent picard. Au douzième siècle,
ces mots _accent_, _prononciation_, n’étaient point encore dans la
langue; il fallait, pour en rendre la pensée, se servir d’équivalents
approximatifs. _J’ai dit mot d’Artois_ signifie: j’ai parlé à la mode
du pays d’Artois; cette dernière expression représente exactement
l’équivoque de l’autre: _j’ai parlé_, s’agit-il des mots que vous avez
employés, ou de votre manière de les prononcer?
Ces deux vers, où les mots soulignés par M. Guessard semblent renfermer
ma condamnation,
Encor ne soit ma parole _françoise_,
Si la puet on bien entendre en _françois_,
signifient, selon M. Guessard: Encore que je parle picard, les Français
peuvent bien me comprendre.
Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on
peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres
termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent
n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris.
Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de
Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître
un témoin dont la déposition m’absout et le condamne.
M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui
attester 1° que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles
d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie
et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte
il y a; 2° que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient
l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard
lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères
très-considérable: tous ont écrit en _français_, Quenes de Béthune
comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait
la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste
le _cachet picard_ des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans
l’_accent parlé_.
La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand
seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne
parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français
littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée
et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des
provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg;
mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait
l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient
d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier,
comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas
ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger
d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt
de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas
l’ignorance, c’est l’accent natal.
Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour
l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de
M. Guessard.
Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes
de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque
Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la
visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il
n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes
du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas
remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la
province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme
les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien
que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les
beaux esprits de son temps.
Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à
deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N’EST PAS VRAI! car
je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli.
La question des _dialectes_ demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un
système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté
à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus
solide.
Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.
J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans
aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au
commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et
l’autre au commencement du mot suivant.»
J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes.
Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans
un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité
en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance,
et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en
vigueur. Voici ce passage: _Curandum etiam ne qua (littera) putide et
duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur,
omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica
lingua, ut, exceptis_ cc, _ut_ accès (_accessus_), mm _ut_ somme,
nn _ut annus_, rr _ut_ terre, _NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM
PRONUNTIET.
On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze _un
incroyable contre-sens_; que _geminatam consonantem_ signifiait, non
pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu,
mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne
redoublée.
On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire;
qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que
le principe était _d’une absurdité manifeste_:--«Le contre-sens de M.
Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une
traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit
à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une
pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre
insérée dans la _Revue indépendante_, du 10 avril 1846. Un second
article de la _Bibliothèque de l’École des chartes_ rend nécessaire
une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le
lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les
principaux passages de ma première lettre:
«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la
_Bibliothèque de l’École des Chartes_. Je choisis le plus important,
de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais
deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme
la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation
de nos ancêtres.--«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la
clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système
de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système
tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.»
«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que,
réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon
système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le
défendre pièce à pièce.
«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre,
et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le
reste, tant pour l’attaque que pour la défense.
«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze _un
incroyable contre-sens_, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse
posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point
empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui
de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours
à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une
illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en
m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis
à sec. Erreur!
«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains
plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De
ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les
grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance,
mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés.
Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la
sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il
composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore
de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé
en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII
(Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et
minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés
dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque
d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de
la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la
vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile,
s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré
juste.
«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses
qu’ils recherchent principalement: 1° l’harmonie du langage; 2° la
brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3° enfin, de donner à
chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte.
(_Ici un long développement du premier point._)
«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité
du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder
la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs
voyelles et leurs diphthongues, que, _entre deux voyelles_ (soit
réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se
suivent), _ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte
que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire_, N’ÉTANT PAS TOUTES
DEUX DE MÊME NATURE, _se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent
toujours la première inarticulée_[86].»
[86] The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and
cover thre thynges: to be armonious in theyr spekyng; to be brefe
and sodayne in sounding of theyr wordes, avoyding all maner of
harshnesse in theyr pronunciation; and thirdly, to gyve every
worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde....
And now touching the second point whiche is to be brefe,
_etc._... what consonantes soever they write in any worde for the
kepyng of trewe orthographie, yet so moche covyt they in reding
or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly
herde, that betweene two vowelles (whether they chaunce in one
worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other),
they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if
two different consonantes, that is to say, _nat beyng both of one
sorte_ come together betweene two vowelles, _they leve first of
them unsounded_.
PALSGRAVE. _Introd._ (non paginée).
«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question
là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en
particulier? _Nat beyng both of one sorte?_ Comprenez-vous enfin ce que
c’est que la _geminata consonans_ de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous
que cette règle a existé, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination?
Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous
demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour
le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement
du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité,
quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause,
il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance,
la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné
la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la
mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la
page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse
s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si
je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme
il déclare que c’est ma coutume habituelle.
[87] Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il
pu s’y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix lignes plus loin
de la prononciation des Français, qu’elle est NULLO CONSONANTIUM
CONCURSU CONFRAGOSA? D’où vient que ce texte que j’avais traduit,
il a pris soin dans sa citation de l’écarter?
«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle
on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que
me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce
l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition
de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre
une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on
prononçait des consonnes consécutives.--«Il est, dit Fabri, un barbare
de rude langage à ouïr, qui s’appelle _Cacephaton_ ou _Clipsis_[88],
comme _gros_, _gris_, _gras_, _grant_ et _croc_, _cric_, _crac_; et
_évangélistes_, _stalle_, _stille_...» Premièrement, il s’agit là d’un
assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même
déclare ce langage _barbare_; donc ce n’est pas le langage ordinaire.
Les vieux grammairiens rangent ce _Cacephaton_ parmi les figures de
mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est
bien de l’érudition perdue.
[88] Apparemment il faut lire _Eclipsis_. Je cite d’après mon
adversaire.
--«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite
une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de
prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin
s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois,
ce qui serait encore contestable.»
«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les _consonnes
consécutives_; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je
montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de
quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour.
C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris
de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport.
«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous,
aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des
doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant
tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment
merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas
moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes
me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai
laissée:--«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français)
en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je
le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées
toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent;
car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du
retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple,
_corps_, _temps_, etc.[89]»
[89] And if the thre consonantes come together, they ever leve
two of the first unsounded, putting here, as I have said, no
difference whether the consonantes thus come together in one
worde alone, or the wordes do folowe one another; for many tymes
theyr wordes ende in two consonantes, bycause they take awaye the
last vowell of the latine tong, as _corps_, _temps_.