SERVIR SUR TABLE:

GALOPIN. Madame, on a _servi sur table_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 8.)

C’était l’expression consacrée:

«Ainsi dit Gilotin, et ce ministre sage

«_Sur table_ au même instant fait _servir_ le potage.»

(BOILEAU. _Le Lutrin._)

--SERVIR DE QUELQUE CHOSE:

Et voilà _de quoi sert_ un sage directeur.

(_Éc. des fem._ III. 1.)

L’un fait beaucoup de bruit qui _ne lui sert de guères_.

(_Ibid._ I. 1.)

--Dans cette façon de parler, NE SERVIR DE RIEN, on usait d’une

inversion au participe passé:

Tout cela _n’a de rien servi_.

(_Préf. de Tartufe_ et 2e _Placet au roi_.)

SES, pluriel, précédant deux substantifs au singulier:

Chacun, à _ses péril et fortune_, peut croire tout ce qu’il lui

plaît.

(_Mal. im._ III. 3.)

Cette façon de parler est tout à fait conforme à l’ancienne langue.

Aussi je ne crois pas que la vraie locution soit: _à ses risques et

périls_, mais _à ses risque et péril_, au singulier.

SEUL, faisant pléonasme avec _ne que_:

Notre sort _ne dépend que_ de sa _seule_ tête.

(_Éc. des fem._ III. 1.)

Mais j’entends que la mienne

Vive à ma fantaisie, et non pas à la sienne;

Que d’une serge honnête elle ait son vêtement,

Et _ne_ porte le noir _qu’_aux bons jours _seulement_.

(_Éc. des mar._ I. 2.)

Ce _n’est qu’_après moi _seul_ que son âme respire.

(_Ibid._ II. 14.)

Et je _n’ai seulement qu’_à vous dire deux mots.

(_Tart._ III. 2.)

_Ce n’est que la seule_ considération que j’ai pour monsieur

votre père.

(_Pourc._ III. 9.)

_Ce n’est qu’à l’esprit seul_ que vont tous les transports.

(_Fem. sav._ IV. 2.)

Ce tour, qu’on appellerait aujourd’hui un pléonasme, est très-familier

aux écrivains du XVIIe siècle:

«Le roi son mari lui a donné jusqu’à la mort ce bel éloge,

qu’il _n’_y avoit _que le seul_ point de la religion où leurs

cœurs fussent désunis.»

(BOSSUET. _Or. f. de la r. d’A._)

SI, pris substantivement; UN SI, une condition:

Ces protestations ne coûtent pas grand’chose,

Alors qu’à leur effet _un pareil si_ s’oppose.

(_Dép. am._ II. 2.)

«Je te la rends dans peu, dit Satan, favorable;

Mais _par tel si_, qu’au lieu qu’on obéit au diable

Quand il a fait ce plaisir-là,

A tes commandements le diable obéira.»

(LA FONTAINE. _La Chose impossible._)

Cette locution est très-fréquente dans les poëtes du XIIIe siècle: Le

comte de Forest, le fanfaron Lisiard, se vante de faire en moins de

huit jours la conquête de la belle Euriant, à condition qu’elle ne sera

de rien prévenue:

«Et _par si_ qu’on ne li voist dire.»

(GIBERT DE MONTREUIL. _La Violette._ p. 17.)

Par tel _si_ qu’on n’aille le lui dire, la mettre sur ses gardes.

Il est très-important d’observer que nos pères avaient _se_ et _si_;

_se_ exprimait seul un sens dubitatif, et venait du latin _si_; au

contraire, _si_ n’était jamais dubitatif, aussi venait-il de _sic_.

Cette distinction est essentielle pour l’intelligence de certains

archaïsmes.

Plus loin, Lisiard propose à Gérard un défi; Gérard l’accepte, mais

en dicte les conditions, et les soumet à la demoiselle affligée qu’il

s’agit de venger:

«Et _par si_ soit fait li recors,

S’il me puet ocire et conquerre,

Que vous et toute vostre terre

Serez à son comandement;

Et se je le conquiers, ensement.»

(_La Violette._ p. 84.)

«Et soit fait notre accord par tel _si_, que s’il me peut tuer et

conquérir, vous lui appartiendrez avec toute votre terre; et de même,

si c’est moi qui le conquiers.»

--SI (_sic_), toutefois; ET SI, et pourtant, et encore:

J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle n’est pas

enflée.

(_B. gent._ III. 5.)

--SI FAUT-IL, encore faut-il:

MORON. _Si faut-il_ tenter toute chose, et éprouver si son âme

est entièrement insensible.

(_Pr. d’Él._ III. 5.)

_Si faut-il bien_ pourtant trouver quelque moyen.... pour

attraper notre brutal.

(_Sicilien._ 5.)

«On m’a pourvu d’un cœur peu content de soi-même,

«Inquiet, et fécond en nouvelles amours:

«Il aime à s’engager, mais non pas pour toujours;

«_Si faut-il_ une fois brûler d’un feu durable.»

(LA FONT. _Elég._ III.)

--SI... COMME (_sic ut_):

Je vous félicite, vous, d’avoir une femme _si_ belle, _si_

sage, _si_ bien faite, _comme_ elle est.

(_Méd. m. lui._ II. 4.)

_Sic pulchra ut est._

_Comme_, dans l’origine, était le complément naturel de _si_, _aussi_,

_tant_.

«Li reis jurad: _Si_ veirement _cume_ Deus vit, David ne

murrad.»

(_Rois._ p. 74.)

«Ki, entre tute ta gent, est _si_ fidel _cume_ David vostre

gendre est?»

(_Ibid._ p. 87.)

Ou sans séparation, _sicume_ (italien, _siccome_):

«E fud a curt _sicume_ il out ested devant.»

(_Rois._ p. 74.)

_Comme_ se construisait de même avec _tel_:

«Deus te face _tel_ merci _cume_ tu m’as mustred ici.»

(_Ibid._ p. 95.)

«Vous voulez vous guérir de l’infidélité, et vous en demandez les

remèdes? Apprenez-les de ceux qui ont été _tels comme vous_.»

(PASCAL. _Pensées._ p. 272.)

_Comme_ suppléait _que_, au grand avantage de l’euphonie:

«Peut-être que tu mens _aussi bien comme_ lui.»

(CORNEILLE. _Le Menteur._ IV. 7.)

«Qu’il fasse _autant_ pour soi _comme_ je fais pour lui.»

(Id. _Polyeucte._ III. 3.)

Sur quoi Voltaire dit: «Ce vers est un solécisme; on dit _autant que_,

et non pas _autant comme_.» Mais pourquoi pas? L’usage? Il était du

temps de Corneille en faveur d’_autant comme_. La logique? C’est un pur

latinisme. Les Latins faisaient donc aussi un solécisme, de dire:

Haud _ita_ vitam agerent _ut_ nunc plerumque _videmus_?

(LUCRÈCE. III.)

Il est fâcheux que Voltaire ait appuyé une réforme sans motif, qui

appauvrit la langue, surtout celle des poëtes, et envieillit les

écrivains faits pour rester modèles. J’ai dit que l’emploi de _comme_

relatif avait jadis pour soi l’autorité de l’usage; voici en preuve

quelques exemples:

Marot demandant une haquenée à François Ier:

«Savez comment Marot l’acceptera?

«_D’aussi_ bon cueur _comme_ la sienne il donne

«Au fin premier qui la demandera.»

«Ma foi seule, _aussi_ pure et belle

«_Comme_ le sujet en est beau.....»

«Il n’est rien de _si_ beau _comme_ Calixte est belle.»

(MALHERBE.)

«Tant qu’a duré la guerre, on m’a vu constamment

«_Aussi_ bon citoyen _comme_ parfait amant.»

(CORNEILLE. _Horace._)

Mais tout à coup cette façon de parler a déplu aux grammairiens-jurés

de la fin du XVIIe siècle: ils l’ont réprouvée d’un commun accord.

Ménage donne pour raison qu’«elle n’est pas naturelle.» (_Obs._ p.

348.) La nature est ici invoquée bien à propos! Mais est-il prouvé que

ce mot _que_ soit plus rapproché de la nature que le mot _comme_?

Est-il sûr que l’usage consacré par une longue suite de siècles,

appuyé sur la logique, sur l’étymologie, et fortifié par l’exemple des

meilleurs écrivains, doive céder au caprice de trois ou quatre pédants

sans autorité que celle qu’ils s’arrogent avec insolence? Cela n’est

pas naturel non plus, et pourtant, hélas! cela se voit tous les jours.

_Comme_, à la place de _que_, est un archaïsme qui a de la grâce et de

la naïveté:

«Catin veut espouser Martin;

«C’est une très-fine femelle!

«Martin ne veut pas de Catin:

«Je le trouve _aussi_ fin _comme_ elle.»

(MAROT.)

--SI dubitatif (_si_),... ET QUE...:

_S’il_ ne vous suffit pas de toute l’assurance

Que vous peuvent donner mon cœur et ma puissance,

_Et que_ de votre esprit les ombrages puissants

Forcent mon innocence à convaincre vos sens...

(_D. Garcie._ IV. 8.)

Ce seroit une chose plaisante _si_ les malades guérissoient,

_et qu’_on m’en vînt remercier!

(_D. Juan._ III. 1.)

«_Si_ Babylone eût pu croire qu’elle eût été périssable comme

toutes les choses humaines, _et que_ une confiance insensée ne

l’eût pas jetée dans l’aveuglement.....»

(BOSSUET. _Hist. un._ IIIe p.)

--SI, répondant au latin _an_, _utrum_:

Et je suis _en suspens si_, pour me l’acquérir,

Aux extrêmes moyens je ne dois point courir.

(_L’Ét._ III. 2.)

Je suis _dans l’incertitude si_ je dois me battre avec mon

homme, ou bien le faire assassiner.

(_Sicilien._ 13.)

--SI C’ÉTAIT QUE:

Et _si c’étoit qu’_à moi la chose pût tenir...

(_Mis._ IV. 1.)

--SI (un adjectif) QUE DE (_adeò... ut..._); tant ou tellement... que

de...:

Et j’ai eu un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut _si

considéré_ en son temps _que d’_avoir permission de vendre tout

son bien pour le voyage d’outre-mer.

(_G. D._ I. 5.)

S’il étoit _si hardi que de_ me déclarer son amour, il perdroit

pour jamais ma présence et mon estime.

(_Am. magn._ II. 3.)

Ouais! je ne croyois pas que ma fille fût _si habile que de_

chanter ainsi à livre ouvert.

(_Mal. im._ II. 6.)

«Celui-ci le paya d’ingratitude, et fut _si méchant que d’oser_

souiller le lit de son bienfaiteur.»

(LA FONT. _Vie d’Ésope._)

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 416 / 467 题