PERDRE FORTUNE:

Et les premières flammes

S’établissent des droits si sacrés sur les âmes,

Qu’il faut _perdre fortune_, et renoncer au jour,

Plutôt que de brûler des feux d’un autre amour.

(_Fem. sav._ IV. 2.)

Perdre toute fortune. _Fortune_ est ici pris au sens le plus large du

latin _fortuna_; il ne s’agit pas seulement des biens de la fortune,

mais de tout ce qui constitue ici-bas la félicité. C’est en quoi

l’expression _perdre fortune_ diffère de _perdre sa fortune_.

--PERDRE L’ATTENTE de quelque chose. (Voyez NE PERDRE QUE L’ATTENTE.)

--PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN, perdre sa trace:

Il m’est, lorsque j’y pense, avantageux sans doute

D’avoir _perdu ses pas_ et pu manquer sa route.

(_Éc. des f._ II. 1.)

--PERDRE TEMPS:

Monsieur, _j’ai perdu temps_, votre homme se dédit.

(_L’Ét._ III. 2.)

«Je vais, sans _perdre temps_, y disposer Oronte.»

(CORNEILLE. _La Galerie du Palais._)

M. Auger blâme cette locution comme équivoque: est-ce perdre _du_

temps, ou perdre _son_ temps? La critique est bien vétilleuse, et

l’équivoque du sens, argument spécieux auquel on recourt beaucoup trop

souvent, n’est presque jamais à craindre.

PÉRICLITER, absolument, courir un danger, risquer:

Mais croyez-vous, maître Simon, qu’il n’y ait rien à

_péricliter_?

(_L’Av._ II. 1.)

Rien à risquer en faisant cette affaire? croyez-vous que je n’expose

rien?

PERSONNE, suivi d’un adjectif, d’un pronom ou d’un participe au

masculin:

_Personne_ ne t’est _venu_ rendre visite?

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)

La complaisance est trop grande, de souffrir indifféremment

toutes _sortes_ de _personnes_.--Je goûte _ceux_ qui sont

raisonnables, et me divertis des _extravagants_.

(_Ibidem._)

Jamais je n’ai vu _deux personnes_ être si _contents_ l’un de

l’autre.

(_Don Juan._ I. 2.)

Il s’agit d’un amant et de sa fiancée.

Des vers tels que la passion et la nécessité peuvent faire

trouver à _deux personnes_ qui disent les choses _d’eux-mêmes_

et parlent sur-le-champ.

(_Mal. im._ II. 6.)

--PERSONNE DU MONDE, personne absolument:

Quoi, cousine, personne ne t’est venu rendre visite?--_Personne

du monde._

(_Crit. de l’Éc. des femmes._ 1.)

On observera que le mot _personne_ est affirmatif de soi; il sert ici

à nier, parce que la pensée le rattache à la négation renfermée dans

l’ellipse: personne _n_’est venu me rendre visite.

_PERSONNE._ Verbe à une autre personne que son sujet:

VALÈRE. Je vous demande si ce n’est pas _vous_ qui _se nomme_

Sganarelle.

SGAN. En ce cas, c’est _moi_ qui se _nomme_ Sganarelle.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

Plus loin, Molière a mis, en observant le rapport des personnes:

Ouais! seroit-ce bien _moi_ qui me _tromperois_?

(_Ibid._)

Et que me diriez-vous, monsieur, si c’était _moi_

Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune?

(_Dépit am._ III. 7.)

Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier.

(_Sgan._ 2.)

Racine a dit pareillement:

«Il ne voit dans son sort que _moi_ qui _s’intéresse_.»

(_Britannicus._)

Les grammairiens, depuis Vaugelas, ont décidé qu’il faut toujours le

verbe à la première personne, parce que le pronom y est. La raison

paraît douteuse, car il y a aussi un autre verbe qui est placé le

premier, et qui est à la troisième personne. Pourquoi l’accord ne se

ferait-il pas aussi bien avec ce premier verbe qu’avec le pronom qui le

suit?

Celui qui se nomme Sganarelle, c’est moi;--celui qui vous a procuré

cette bonne fortune, c’est moi;--celle qui se ferait prier, ce ne

serait pas moi:--voilà comme on serait obligé de parler pour satisfaire

la logique. Et parce que l’ordre des mots est renversé, le rapport

des termes de l’idée change-t-il aussi? Non sans doute. La facilité

que laissait l’usage du XVIIe siècle me semble donc, en principe,

plus raisonnable que la loi étroite du XIXe. Il est certain d’ailleurs

que cette rigueur ne produirait pas toujours un bon effet dans

l’application. Par exemple, il n’en coûtait pas davantage, à Racine de

mettre:

Il ne voit dans ses pleurs que moi qui _m’intéresse_.

Mais la pensée ne se présente plus du tout de même. Junie ne veut pas

dire: Moi seule je m’intéresse dans ses pleurs; mais: Qui est-ce qui

s’intéresse dans ses pleurs?--Moi seule. Dans la première tournure,

l’idée qui frappe d’abord, c’est la personne de Junie; dans la seconde,

c’est l’isolement et l’abandon de Britannicus. L’une est propre à

irriter Néron, l’autre à le désarmer.

Ces délicatesses font le caractère des grands écrivains; et les

despotes de la grammaire, avec leur précision géométrique, tendent à

les rendre impossibles: ils matérialisent la langue.

PESTE; LA PESTE SOIT, LA PESTE SOIT FAIT; exclamation, suivie du

nominatif; LA PESTE DE:

_La peste le coquin! La peste le benêt!_

(_Don Juan._ III. 6. et V. 2.)

_Peste soit le coquin_, de battre ainsi sa femme!

(_Méd. m. l._ I. 2.)

C’est une inversion: que le coquin soit la peste, c’est-à-dire, soit

empesté, devienne la peste elle-même.

_La peste soit fait l’homme_ et sa chienne de face!

(_Éc. des f._ IV. 2.)

_La peste de ta chute_, empoisonneur au diable!

(_Mis._ I. 2.)

Peste _du_ fou fieffé!--Peste _de_ la carogne!

(_Méd. m. lui._ I. 1.)

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 357 / 467 题