CE VOUS EST, CE NOUS EST:

En un mot, _ce vous est_ une attente assez belle

Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.

(_Éc. des mar._ I. 6.)

_Ce nous est_ une douce rente que ce M. Jourdain.

(_Bourg. gent._ I. 1.)

C’est ici le datif de profit: c’est _à vous_, _à nous_....

CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine:

S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le

public du _chagrin délicat_ de certaines gens.

(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)

CHAISE pour _chaire_:

Les savants ne sont bons que pour prêcher en _chaise_.

(_Fem. sav._ V. 3.)

«_Chaise_ n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait

ainsi ce que nous nommons aujourd’hui _chaire_; on disait: _une chaise

de prédicateur, de régent_. Vaugelas préférait en ce sens le mot

_chaise_, mais il n’excluait pas le mot _chaire_. Ce dernier ne se dit

plus que des siéges ordinaires.» (M. AUGER.)

La note de M. Auger est fort juste; mais il y faut ajouter quelques

développements, car ce point touche à l’une des circonstances les

plus singulières de l’ancienne langue; c’est l’habitude de grasseyer

et de zézayer. Jacques Dubois (Sylvius) et Charles Bouille en font le

caractère du parler parisien au XVIe siècle; mais je suis persuadé que

la chose est beaucoup plus ancienne et plus générale, au moins en ce

qui touche le grasseyement. En effet, les preuves de l’_r_ supprimée,

ou transformée en _l_, se rencontrent partout dans les manuscrits du

moyen âge. L’_amure_ pour l’_armure_, dans la chanson de Roland;

_quatier_, _mabre_, _paller_, _bone_, pour _quartier_, _marbre_,

_parler_, _borne_, dans le Roman de la Rose; _asi_ pour _arsi_ (brûlé),

dans _les Rois_; _coupe_ pour _coulpe_, dans le Roman du châtelain de

Coucy; _mellan_, _huller_, _supellatif_, etc., etc., dans des auteurs

de toutes provinces et des plus anciennes époques.

«Item, un estuy à corporaulx, tout ouvré de _pelles_.»

(_Invent. de la Ste.-Chapelle_, de 1363.)

«Les entrechamps de grosses _pelles_ fines.»

(_Texte de_ 1336.)

(Voyez Du Cange, au mot _Chaste_.)

Bouille et Dubois se trompent donc en prenant un abus contemporain pour

un abus moderne. C’est une erreur, du reste, assez commune.

Cette précaution prise, voici leur témoignage:

«Je ne veux point oublier ici un autre vice de la prononciation

parisienne: c’est la confusion des lettres _R_ et _S_. Les exemples

en sont innombrables, tant en latin qu’en vulgaire. Ils disent _Jeru

Masia_, pour _Jesu Maria_; _misesese_, pour _miserere_; _cosona_, pour

_corona_. _Ma mèse_, _mon frèse_, pour _mère_, _frère_; et au rebours,

_courin_, pour _cousin_; _de l’oreille_, pour de _l’oseille_. Et ils ne

se contentent pas de pécher de la sorte en parlant, mais c’est qu’ils

écrivent comme ils prononcent; et les doctes même ont toutes les peines

du monde à se préserver de cette mauvaise habitude, dont les enseignes

des rues de Paris rendent témoignage à tous les passants, car on y

lit: Au gril _cousonné_; à l’estelle (l’étoile) _cousonnée_, au bœuf

_cousonné_.» (_De vitiis vulg. ling._, p. 36.)

J. Dubois est aussi explicite; il ajoute seulement cette remarque,

que les Latins pratiquaient la même confusion, disant indifféremment:

_Fusius_, _Valesius_, ou _Furius_, _Valerius_; _arbos_, _labos_, ou

_arbor, _labor_; comme les Grecs, θαῤῥέιν et θαρσέιν. (_Isagoge in

ling. gall._, p. 52.)

De _cathedram_, la première forme française a été _chayère_ ou

_kayère_, d’où par resserrement _chaire_. Les Picards d’aujourd’hui

disent encore une _kayelle_.

Et _chaire_, par le zézayement, est devenu _chaise_, comme _hure_ était

devenu _huse_.

«En la mesme feuille ont mis aussi la figure de la divine

infante, couronnée en royne de France, comme vous, vous

regardants _huze à huze_ l’un l’autre[42].»

(_Sat. Ménippée_, p. 104, éd. Charp.)

[42] Sur les anciennes monnaies d’Espagne, Ferdinand et Isabelle

sont représentés face à face.

Nous avons repris la forme _hure_, mais nous avons gardé la forme

_chaise_, créée par un abus, tout en retenant aussi la forme primitive

et légitime _chaire_; mais comme il est convenu qu’il ne peut y avoir

dans une langue deux mots synonymes, on s’est empressé d’attacher à

chacune de ces formes une nuance de valeur différente.

Combien de mots subsistent honorablement au cœur de notre langue, qui

ne sont, comme le mot _chaise_, que des parvenus sans titres? Par

exemple, _fauxbourg_, _chambellan_, qui devraient être _forsbourg_,

_chamberlan_; et bien d’autres!

(Voyez SUS.)

CHALEUR DE, empressement à:

Et que, par _la chaleur de montrer ses ouvrages_,

On s’expose à jouer de mauvais personnages.

(_Mis._ I. 2.)

--CHALEUR POUR QUELQUE CHOSE:

_La chaleur_ qu’ils ont _pour les intérêts du ciel_.

(_Préf. de Tartufe._)

CHAMAILLER et SE CHAMAILLER:

Nous irons bien armés; et si quelqu’un nous gronde,

_Nous nous chamaillerons_...

Moi, _chamailler_! bon Dieu, suis-je un Roland, mon maître?

(_Dép. am._ V. 1.)

Sur les verbes réfléchis qui prennent ou laissent le pronom, Voyez

ARRÊTER et PRONOM RÉFLÉCHI.

CHAMP, par métaphore pour _occasion_:

Et l’aigreur de la dame, à ces sortes d’outrages

Dont la plaint doucement le complaisant témoin,

Est un _champ_ à pousser les choses assez loin.

(_Éc. des mar._ I. 6.)

Le ressentiment fournit l’occasion de pousser les choses assez loin;

l’idée est claire, mais la métaphore est incohérente: une aigreur ne

peut être un champ.

--ALLER AUX CHAMPS, aller à la campagne:

Votre maître de musique est _allé aux champs_, et voilà une

personne qu’il envoie à sa place pour vous montrer.

(_Mal. im._ II. 4.)

CHAMPIONNES, féminin de _champion_:

Tous viennent sur mes pas, hors les deux _championnes_.

(_L’Ét._ V. 15.)

CHANGE; DONNER POUR CHANGE A, c’est-à-dire, _en échange de_:

C’est ce qu’on peut _donner pour change

Au songe_ dont vous me parlez.

(_Amph._ II. 2.)

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 98 / 467 题