Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: _ah, carogne!_

Primitivement le _ch_ sonnait dur, comme le _k_. De _carnem_ on fit

_carn_, _karn_ ou _charn_, et dans la forme moderne _chair_. _Carogne_

témoigne de l’ancienne prononciation.

J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service

diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’_h_, signe

d’aspiration, empêchait le _c_ de s’adoucir, de se briser sur la

voyelle suivante, et le maintenait dur.

Car le _c_ tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle

du _ch_ moderne (qu’il conserve dans l’italien devant _e_ et _i_). On

lit dans les plus vieux textes, _ceval_, _bouce_, _ceminée_, _fresce_;

cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche.

Au contraire, la notation moderne eût représenté _keval_, _bouke_,

_keminée_, _fraîke_.... ce qui est la prononciation picarde. Et

pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir

pris le contre-pied des autres en prononçant un _kien_, un _kat_, une

_mouke_, un _kemin_, un _pékeur_; et au contraire par _ch_, _chela_,

_chel homme_, _chelle femme_, _merchi_, _chest boin_, etc. Est-ce

purement et simplement par esprit de contradiction?

Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de

César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces

de la conquête romaine.

En effet, les Picards maintiennent le son du _k_ partout où les Latins

sonnaient le _c_ dur: _vacca_, _vaque_; _bucca_, _bouque_; _caballus_, _keval_; _caro_, _karn_ et _carogne_; _catus_, _carrus_, _piscator_,

_kat_, _kar_ et _karrette_, _péqueur_; _canis_, _kien_; _cacare_, _kier_, _etc._ Vous

voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le _c_

dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que

cette voyelle soit devenue un _i_, comme dans _chien_, ou un _e_, comme

dans _cheval_, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose;

leur oreille se souvient de plus haut: c’était un _a_ en latin, et le

_c_ y était dur; ils le garderont dur.

Mais dans _ce_, _ci_, _merci_, et autres pareils, qui ne viennent pas

du latin, ou n’y avaient pas le _c_ dur, ils lui laissent la valeur du

_ch_ moderne; ils disent _merchi_, comme les Italiens disent _mercè_.

Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles

françaises pour modifier la valeur du _c_; mais, dans l’origine, elles

semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du

_ch_ moderne. Comment expliquer autrement que de _carrus_, on ait dit

_chat_, _char_?

En italien, le _ch_ conserve sa valeur primitive: _chiamare_, _chiave_,

_chiuso_.

Aujourd’hui l’on se contente du simple _c_ devant _o_ et _a_:

_comminciare_, _decamerone_; mais autrefois on y écrivait aussi le

_ch_, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le

titre exact:

--«In_ch_omincia il libro _ch_iamato de_ch_ameron,

_ch_ognominato principe _Gh_aleotto[41], nel quale si

_ch_ontengono cento novelle..... etc.»

(_Cité dans_ P. PARIS, _mss._ III. 327.)

Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi

prêtaient au _c_ une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en

effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser

générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et

avec elles les inconséquences. Le _cahot_ de la voiture et le _chaos_

de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de _cacao_.

Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe!

[41] La règle relative au _c_ s’appliquait au _g_, qui n’est

qu’un adoucissement du _c_. Apparemment, sans l’aspiration

interposée, le _g_ de _Galeatto_ se fût prononcé comme celui de

_girare_, _gelare_, au lieu d’être tenu dur comme dans _ghiaccia_.

CAS, GRAND CAS, chose considérable:

Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (_d’âge_)

N’est pas _un si grand cas_ pour s’en tant prévaloir.

(_Mis._ III. 5.)

«Quoi payer?--La dîme aux bons pères.

«--Quelle dîme?--Savez-vous pas?

«--Moi, je le sais?--_C’est un grand cas_,

«Que toujours femme aux moines donne.»

(LA FONT. _Les Cordeliers de Catalogne._)

CAUSER, parler au hasard:

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose!

Voyez la médisance, et comme chacun _cause_!

(_Éc. des fem._ II. 6.)

Le sens primitif de _causer_ est, en effet, _blâmer_, _gronder_,

_médire_. C’était un verbe actif, _causer quelqu’un_:

«Sa femme l’ot, moult fort le _cose_.»

(_Vie de J. C._ dans DUC.)

Sa femme l’entend, et le gronde fort.

«Moult de sa gent parler n’en osent,

«Mais par derrière moult l’en _chosent_.»

(BARBAZ. _Fabliaux._ I. p. 160.)

Voyez Du Cange, au mot _Causare_.

CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante:

Je m’en vais gagner au pied, ou je veux _caution bourgeoise_

qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de

Madelon.)

(_Préc. rid._ 10.)

Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un

certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre

faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais.

LE MARQUIS. Je la garantis détestable!

DORANTE. _La caution_ n’est pas _bourgeoise_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

«On appelle _caution bourgeoise_, dit Furetière, une caution valable et

facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa

ville.»

Au mot _caution_, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter

aux grands seigneurs sans _caution bourgeoise_.»

CE interrogatif, lié au verbe _pouvoir_:

Qui _peut-ce_ être?

(_L’Av._ IV. 7.)

--CE, suivi du verbe au pluriel:

Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles

gens _ce peuvent être_.

(_Sicilien._ 5.)

Tous les discours sont des sottises,

Partant d’un homme sans éclat;

_Ce seroient_ paroles exquises,

Si c’étoit un grand qui parlât.

(_Amph._ II. 1.)

_Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

(Voyez CE QUE et CE SONT.)

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 90 / 467 题