De la moralité des comédies de Molière.--Attaques de
Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.
La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée.
J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière
sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un
peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré
de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent
réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.
Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la
passer sous silence: c’est celle de Bossuet.
En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin,
publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce
plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait
reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens.
On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable
plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de
charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation
empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il
à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de
Molière, ni de Corneille; _ou au moins je n’en ai jamais lu une tout
entière_. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont
plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la
lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.
L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses
_Maximes et réflexions sur la comédie_. Rarement Bossuet a porté plus
loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être
juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée
par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la
puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de
langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un
ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit
_leur infâme métier_; il déclare Corneille et Racine _dangereux à la
pudeur_; leurs ouvrages sont «_des infamies_, qui, selon saint Paul, ne
doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait
pu lire _Athalie_, _Esther_, _Polyeucte_, et même _Iphigénie_, il est
permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet
se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages
dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN
_Corneille_ dans son _Cid_? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination
pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif,
sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La
passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.»
Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage
présuppose la concupiscence, etc., etc.»
Après ces rigoureuses maximes, rien n’est plus fait pour surprendre que
la correspondance de Bossuet avec la sœur Cornuau de Saint-Bénigne,
où elles sont continuellement mises de côté. Ces lettres sont pleines
d’un mysticisme aussi exalté que celui de Fénelon et de madame Guyon;
il y est question sans cesse de l’époux, de s’abandonner aux désirs
de l’époux, de baisers, d’embrassements, de caresses de l’époux, de
pâmoisons amoureuses, etc. Bossuet conseille à sa pénitente de lire
_le Cantique des cantiques_, et il lui écrit: «Ma chère sœur, laissez
vaguer votre imagination.» La recommandation était superflue; sœur
Cornuau la suivit si bien, qu’elle commença à avoir des extases, des
visions. Elle rédigea par écrit celle de l’_Amour divin_[31], et
l’adressa à Bossuet: ce n’est pas autre chose qu’une série d’images
excessivement passionnées et voluptueuses, car rien ne ressemble
à l’amour impur comme cet amour pur, rien n’est sensuel comme ce
mysticisme. Cependant nous voyons Bossuet approuver l’écrit de la
sœur Cornuau, et, peu de temps après, fulminer l’anathème contre
le théâtre et les auteurs de comédies. Veut-on dire que ces écarts
d’imagination soient excusés par le nom de Jésus-Christ? Le père
Caffaro essayait aussi de justifier l’emploi de l’_amour épuré_ dans
la comédie; mais Bossuet lui répondait: «Croyez-vous que la subtile
contagion d’un mal dangereux demande toujours un objet grossier?...
Vous vous trompez..., la représentation des passions agréables porte
naturellement au péché, puisqu’elle nourrit la concupiscence, qui en
est le principe.» Ces réflexions ne peuvent frapper Corneille, Racine
et Molière, sans frapper en même temps Bossuet et la sœur Cornuau; et
plus fortement, j’ose le dire, car on voit tout de suite combien le
danger est plus grand d’une passion traitée dans une correspondance
secrète, mystérieuse, que d’un amour banal, exposé en théâtre public
aux regards de plusieurs milliers de spectateurs.
[31] Voyez ce curieux morceau dans le tome XI des _Œuvres de
Bossuet_, in-quarto.
Bossuet ne peut donc échapper au reproche d’inconséquence.
Il invoque contre la comédie l’autorité de Platon, qui bannit de sa
république tous les poëtes, sans en excepter le divin Homère. Je ne
sais si Platon y aurait souffert des mystiques comme la sœur Cornuau;
en tout cas, l’autorité de Platon ne conclut rien, parce qu’on fait
dire à Platon, comme à Aristote, tout ce qu’on veut. Platon fournira
cent arguments en faveur de la comédie, quand on voudra les lui
demander; par exemple, ce passage des _Lois_.--«On ne peut connaître
les choses honnêtes et sérieuses, si l’on ne connaît les choses
malhonnêtes et risibles; et, pour acquérir la prudence et la sagesse,
il faut connaître les contraires, etc.»
Il est malheureusement trop clair que la rigueur de Bossuet contre le
théâtre prend sa source dans les comédies de Molière. Sans Molière,
Corneille et Racine seraient moins coupables; on ne pouvait séparer
leurs causes: _Tartufe_ a fait condamner le _Cid_. C’est surtout contre
Molière que se déploie l’animosité de l’évêque de Meaux; c’est surtout
à Molière qu’il en revient.--«Il faudra donc que nous passions pour
honnêtes _les infamies et les impiétés_ dont sont pleines les comédies
de Molière!» Était-ce à Bossuet à tomber dans ces exagérations, qui, si
elles n’étaient de la passion, seraient de la mauvaise foi? était-ce
à lui à voir dans _Tartufe_, dans la censure de l’hypocrisie, une
impiété?--«Il faudra bannir du milieu des chrétiens les _prostitutions_
qu’on voit encore toutes crues dans les pièces de Molière; on
réprouvera les discours où ce rigoureux censeur des grands canons, ce
grave réformateur des mines et des expressions de nos précieuses,
étale cependant au plus grand jour les avantages d’une infâme tolérance
dans les maris, et sollicite les femmes à de honteuses vengeances
contre leurs jaloux.» Cela passe les bornes du zèle légitime. On doit
supposer que Bossuet, avant de condamner Molière si impitoyablement,
avait pris la peine de le lire: où a-t-il vu Molière exposer les
avantages d’une infâme tolérance de la part des maris, et provoquer les
femmes à se venger de leurs jaloux? Ce n’est pas dans _George Dandin_,
car George Dandin est si loin de se prêter à son déshonneur, que c’est,
au contraire, son désespoir et ses combats qui font le sujet de la
pièce; ce n’est pas dans _l’École des maris_, ni dans _l’École des
femmes_, puisque Isabelle non plus qu’Agnès n’est mariée à son jaloux.
Ce n’est ni là, ni ailleurs. J’ai regret de le dire, mais les dignités
ecclésiastiques ne doivent pas offusquer la vérité: Bossuet a calomnié
Molière.
Les canons des marquis, les mines des précieuses, dignes objets
de l’aigreur et de l’ironie du dernier Père de l’Église! Mais,
la haine se prend à tout ce qu’elle rencontre. Celle de Bossuet,
longtemps mal contenue, éclate enfin dans ces paroles odieuses et
antichrétiennes:--«La postérité saura peut-être la fin de ce poëte
comédien, qui, en jouant son _Malade imaginaire_ ou son _Médecin par
force_[32], reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu
d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles
il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit:
_Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!_» Oui, Monseigneur, la
postérité saura la fin déplorable de Molière, de ce poëte comédien,
comme l’appelle Votre Grandeur; et elle saura aussi que l’évêque de
Meaux, ce grand Bossuet, pouvait haïr jusqu’à souhaiter l’enfer au
malheureux objet de sa haine, ou du moins triompher, du haut de la
chaire évangélique, à l’idée de le voir éternellement damné.
[32] L’incertitude de Bossuet était-elle sincère? Était-il si
mal instruit de ce qui concernait la personne et les œuvres de
Molière? Molière n’a point fait de _Médecin par force_; Bossuet
ignorait-il le titre du _Médecin malgré lui_?
Au langage fanatique de l’évêque de Meaux opposons celui d’un homme qui
fut aussi un prélat célèbre, et l’égal de Bossuet en vertu, sinon en
génie.
«Je ne suis point de ceux qui sont ennemis jurés de la
comédie, et s’emportent contre un divertissement qui peut être
indifférent lorsqu’il est dans la bienséance. Je n’ai pas la
même ardeur que les Pères de l’Église ont témoignée contre les
comédies anciennes, qui, selon saint Augustin, faisaient une
partie de la religion des païens, et qui étaient accompagnées
de certains spectacles qui offensaient la pureté chrétienne.
Aussi je ne crois pas qu’il faille mesurer les comédiens comme
nos ancêtres et les Romains, qui les méprisèrent, en les
privant de toute sorte d’honneurs, et en les séparant même du
rang des tribus.... Je leur pardonne même de n’être pas trop
bons acteurs, pourvu qu’ils ne jouent pas indifféremment tout
ce qui leur tombe entre les mains, et qu’ils n’offensent ni la
société, ni l’honnêteté civile[33].»
[33] FLÉCHIER, _Mémoires sur les Grands Jours_ de 1665.
Voilà mes gens! voilà comme il faut en user!
Il n’est personne qui ne voie combien l’opinion de Fléchier est
non-seulement plus humaine et plus sensée, mais même plus chrétienne
que celle de Bossuet. Une seule façon d’agir eût été plus chrétienne
encore: c’était de prier Dieu pour celui qu’on supposait en avoir tant
besoin. C’est ce que fit sans doute Fénelon, sans orgueil et sans bruit.
Saint-Évremond, après une longue vie passée tout entière dans le plus
dur scepticisme, Saint-Évremond mourant écrit à un de ses amis:--«Je
ne sais comment on a pu empêcher si longtemps la représentation de
_Tartufe_. _Si je me sauve, je lui devrai mon salut._ La dévotion est
si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à
toute ma philosophie; et les faux dévots sont si bien dépeints, que
la honte de leur peinture les fera renoncer à toute leur hypocrisie.
Sainte piété, que de bien vous allez apporter au monde[34]!»
[34] Voyez _le Conservateur_, avril 1758.
Ne semble-t-il pas que ce langage soit celui du prélat, et que les
violences de Bossuet sortent de la bouche du vieil incrédule?
Molière a répondu d’avance à Bossuet dans cette admirable préface de
_Tartufe_, où la question morale du théâtre est traitée solidement,
complétement, et qui suffirait seule pour mettre Molière au premier
rang de nos écrivains. La réfutation est si exacte, qu’on dirait que
l’auteur avait sous les yeux le plan de son adversaire. Entendons-le à
son tour:
«Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut
souffrir aucune comédie; qui disent que les plus honnêtes sont
les plus dangereuses, que les passions qu’on y dépeint sont
d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que
les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je
ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la
vue d’une passion honnête. C’est un haut étage de vertu que
cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre
âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces
de la nature humaine, et je ne sais s’il n’est pas mieux de
travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes, que
de vouloir les retrancher entièrement.»
Voilà, en dix lignes, toute la question. Le génie impétueux de Bossuet
poursuit, en foulant aux pieds tous les obstacles, un résultat
chimérique: la perfection absolue de l’homme par la religion. Molière
ne demande aux hommes qu’une perfection relative, et tâche à tirer
d’eux le meilleur parti possible par les leçons du théâtre.