D’une opinion très-particulière de l’historien de la société
polie.
Qui croirait que, parmi nos contemporains, Molière a rencontré en
France un censeur plus sévère, un adversaire à lui seul plus rigoureux
que Bossuet, Bourdaloue et Jean-Jacques réunis? Dans un livre où les
faits et les personnages du XVIIe siècle sont violentés, torturés de
la manière la plus étrange, sous prétexte de faire l’histoire de la
société polie, M. Rœderer n’a pas entrepris moins que la réhabilitation
complète des _précieuses_ et de l’hôtel de Rambouillet. Il fausse
librement toutes les vues, toutes les données de l’histoire, pour les
faire cadrer à son bizarre système. En voici un aperçu:
Selon M. Rœderer, la société polie ce sont les précieuses; la
préciosité, la morale et la vertu, c’est tout un. Or M. Rœderer imagine
un complot de quatre poëtes, ou plutôt quatre scélérats, ligués contre
la morale publique et la vertu: ce sont Molière, Boileau, Racine, et
la Fontaine. Dans quel intérêt, direz-vous? Dans l’intérêt, répond M.
Rœderer, de plaire à Louis XIV en flattant ses penchants vicieux. Ces
quatre poëtes travaillant sous la protection du roi, c’est ce que M.
Rœderer appelle «_le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis
XIV_.» Je ne m’étonne plus de la sympathie de M. Rœderer pour les
précieuses. M. Rœderer nous peint les membres du _quatrumvirat_ réunis,
et de concert «pour favoriser les mœurs de la cour, célébrer les
maîtresses, exalter sous le nom de munificence royale des profusions
ruineuses, au grand préjudice des mœurs générales. On faisait tomber
des ridicules, mais on les immolait au vice; et l’honnêteté des femmes
était traitée d’hypocrisie, comme si le désordre eût été une règle sans
exception.» (_Société polie_, p. 206.)
Je ne voudrais pas jurer que M. Rœderer n’ait retrouvé le contrat
d’association, tant il paraît sûr de son fait. Vainement lui ferait-on
observer que Molière et Racine sont restés brouillés depuis la
représentation d’_Andromaque_; c’est-à-dire, depuis le véritable début
de Racine; que Louis XIV, loin de protéger la Fontaine, témoigna
toujours contre le fabuliste et contre ses ouvrages une invincible
antipathie; M. Rœderer ne s’arrête pas à si peu:
«Le quatrumvirat placé sous les créneaux de Louis XIV obtint
une victoire facile sur le ridicule; mais il succomba devant
l’honnêteté, parce qu’elle était appuyée sur la haute société,
qui joignait le bon goût à la délicatesse des mœurs. Cette
société faisait cause commune avec la cour contre le mauvais
langage et les mauvaises manières, et eut peut-être la plus
grande part à _leur réprobation_; mais elle faisait cause
commune avec les bonnes mœurs de la préciosité contre la
licence de la cour et contre celle des écrivains nouveaux, et
elle eut la plus grande part à leur défaite.» (P. 24.)
Certes, avant M. Rœderer personne n’avait soupçonné ni cette
association de Molière, Boileau, la Fontaine et Racine contre les
bonnes mœurs et l’honnêteté, ni surtout la défaite du _quatrumvirat_.
Molière et Boileau défaits par les précieuses! Ceux qui aiment le
nouveau, quoi qu’il coûte, auront ici lieu d’être satisfaits.
Et quel but pensez-vous que se proposât Molière dans _le Misanthrope_?
Peindre la vertu, et la faire estimer et chérir jusque dans les excès
comiques où elle peut s’emporter? Point du tout! La véritable intention
de Molière était de servir les maîtresses de Louis XIV; et en cela il
était soufflé par Louis XIV lui-même. Préparer le triomphe du vice, tel
est le sens mystérieux du caractère d’Alceste:
«En considérant la position de Molière et le plaisir que le roi
prenait à diriger son talent, on se persuaderait sans peine
qu’en approchant l’oreille des rideaux du roi, on surprendrait
quelques paroles dites à demi-voix pour désigner à Molière ce
caractère qui, bien que respecté au fond du cœur, avait quelque
chose d’importun pour les maîtresses, et pour les femmes qui
aspiraient à le devenir.» (P. 219.)
Vous en seriez-vous douté? Non. C’est que vous n’avez pas, comme M.
Rœderer, approché l’oreille des rideaux de Louis XIV.
Et _Amphitryon_? Vous croyez bonnement que c’est une imitation de
Plaute; que les personnages de cette comédie sont Jupiter, Alcmène
et Amphitryon? Pauvres gens! vues bornées! détrompez-vous: apprenez
de M. Rœderer qu’il faut entendre sous ces noms Louis XIV, madame de
Montespan, et M. de Montespan; dès lors vous comprenez la malice de ces
vers:
Un partage avec Jupiter
N’a rien du tout qui déshonore.
C’est ingénieux, n’est-ce pas? M. Rœderer fait des découvertes
admirables dans les pièces de Molière! Mais ce n’est pas tout, et voyez
jusqu’où va son talent: cet Amphitryon si gai, si comique, M. Rœderer
trouve le moyen de le tourner à la tragédie; il mêle là-dedans la
mort de madame de Montausier, et veut en rendre Molière responsable.
Comment? madame de Montausier serait-elle morte de rire à _Amphitryon_?
Nullement; elle mourut des suites d’une frayeur causée par une
vision, une apparition en plein jour. Saint-Simon et mademoiselle de
Montpensier s’accordent sur cette histoire: «Madame de Montausier
étant dans un passage, derrière la chambre de la reine, où l’on met
ordinairement un flambeau en plein jour, elle vit une grande femme qui
venait droit à elle, et qui, lorsqu’elle en fut proche, disparut à ses
yeux; ce qui lui fit une si grande impression dans la tête et une si
grande crainte, qu’elle en tomba malade.» (_Mémoires de Mademoiselle._)
Saint-Simon ajoute que la grande femme était mal mise, qu’elle parla
à l’oreille de madame de Montausier; et que celle-ci étant sujette à
certains dérangements de cerveau, l’on ne sut jamais ce qu’il y avait
de réel ou de fantastique dans cette scène.
Vous n’apercevez, je gage, aucun rapport entre cette aventure lugubre
et _Amphitryon_? C’est que vous n’avez pas les yeux de lynx de M.
Rœderer.
M. Rœderer, avec une sagacité nonpareille, devine et affirme sans
hésiter que le fantôme inconnu n’était autre que M. de Montespan,
déguisé en grande femme mal mise, pour, à l’aide de ce costume,
pénétrer plus facilement dans les appartements de la reine, et faire à
madame de Montausier de sanglants reproches sur sa complaisance pour
les amours adultères du roi et de la marquise. Or, comme madame de
Montausier mourut de cette affaire, c’est-à-dire de l’effroi d’avoir vu
M. de Montespan en grande femme mal mise; et d’autre part Molière ayant
composé _Amphitryon_ dans une vue favorable à l’adultère du roi, tout
cela donne à M. Rœderer le droit de s’écrier:
«Combien cette mort fait perdre de son esprit et de sa gaieté à
l’_Amphitryon_ de Molière! et quelle condamnation la pure vertu
dont la société de Rambouillet avait été l’école prononça par
cette mort sur la conduite de Louis XIV!» (P. 135.)
La beauté de l’expression répond à la justesse des pensées.
Mais voici le chef-d’œuvre de l’immoralité de Molière, l’ouvrage où
se montre en plein son intention perverse de protéger le vice et de
faire triompher les mauvaises mœurs, toujours sous les créneaux de
Louis XIV, bien entendu. Vous vous hasardez à nommer _Tartufe_: point!
vous n’y êtes pas. C’est _les Femmes savantes_; _Tartufe_ n’attaque
pas les précieuses. Il n’y avait point de précieuses ridicules, point
de pédantes; il n’y en a jamais eu; Philaminte et Bélise n’ont jamais
existé. Mais il y avait des femmes d’une éclatante vertu, dont la
conduite immaculée protestait contre la conduite scandaleuse de madame
de Montespan. «C’étaient là les femmes dont les mœurs inquiétaient
Molière et offensaient la cour; c’étaient ces femmes-là que le poëte
voulait attaquer sous le nom de femmes savantes.» (P. 306-307.)
Pour en venir à bout, Molière profita perfidement d’une circonstance
favorable à son dessein. C’est que ces femmes vertueuses
«s’appliquaient à l’étude du grec et du latin, à la métaphysique de
Descartes, aux sciences physiques et mathématiques; quelques-unes
particulièrement à l’astronomie.» (P. 306.) Molière eut la méchanceté
noire d’employer ce hasard pour faire illusion au public et masquer son
but affreux; mais il n’a pu tromper l’œil vigilant de M. Rœderer.
«Cependant Molière, qui voyait le train de la cour continuer,
l’amour du roi et de madame de Montespan braver le scandale,
_imagina d’infliger un surcroît de ridicule aux femmes dont les
mœurs chastes et l’esprit délicat étaient la censure muette,
mais profonde et continue, de la dissolution de la cour_. Il
ne doutait pas que ce ne fût un moyen de plaire au roi et à
madame de Montespan..... La pièce des _Femmes savantes_ est
une dernière malice de Molière à double fin: d’abord pour se
défendre de la réprobation de quelques mots de son langage
et de quelques erreurs de sa morale; ensuite _pour servir
les amours du roi et de madame de Montespan_, qui blessaient
tous les gens de bien, et dont la mort récente de madame de
Montausier était une éclatante condamnation.» (P. 305-306.)
Que de révélations inattendues coup sur coup! Molière défendant son
propre langage et les erreurs de sa morale, Molière sapant les bonnes
mœurs dans _les Femmes savantes_!
Le voilà donc connu ce secret plein d’horreur!
«Il est _évident_ par le travail de cette comédie qu’elle n’a
été inspirée ni par le spectacle de la société, ni avouée
par l’art: c’est une œuvre de combinaison politique, _invita
Minerva_.» (P. 309.)
Quoi! _les Femmes savantes_ ont été faites _malgré Minerve_? Ah! M.
Rœderer, je n’y tiens plus; et, comme dit Sganarelle à don Juan: «Cette
dernière m’emporte!» Il faut que la défense des précieuses soit une
entreprise bien difficile, puisqu’elle réduit à de telles extrémités!
Le zèle de M. Rœderer pour les précieuses et les précieux ne recule
devant aucune tâche, ne s’effraye d’aucun obstacle: il va jusqu’à
embrasser l’apologie de l’abbé Cotin! On sait que l’abbé Cotin avait
insulté Molière et Boileau dans un libelle rimé, où, parmi cent
platitudes atroces, il leur reprochait de ne reconnaître ni Dieu, ni
foi, ni loi; d’être des bateleurs, des turlupins, mendiant un dîner
qu’ils payaient en grimaces, après s’y être enivrés jusqu’à tomber sous
la table[35]. La scène de Vadius et de Trissotin s’était passée chez
Mademoiselle, entre Cotin et Ménage, justement à l’occasion du fameux
sonnet à la princesse Uranie; et, pour preuve, Saint-Évremond avant
Molière avait reproduit cette scène dans sa comédie des _Académistes_.
Ce sonnet à Uranie, et le madrigal sur un carrosse de couleur amarante,
sont imprimés dans le recueil de Cotin; Trissotin s’appela _Tricotin_,
c’est-à-dire, triple Cotin, jusqu’à la douzième représentation. Ménage
même ajoute que Molière, pour rendre son intention encore plus
sensible, avait songé d’affubler l’acteur d’un vieil habit de Cotin. Ce
sont là des raisons de quelque poids sans doute, mais non pas pour M.
Rœderer. M. Rœderer s’indigne de l’idée qu’on ait pu voir Cotin dans
Trissotin. Cette fois, le crime lui paraît si énorme qu’il refuse d’en
charger même Molière! Il s’en prend aux commentateurs:
«De nos jours, des commentateurs ont osé (quelle audace!) ce dont les
écrits du temps de Molière se sont abstenus, ce à quoi _la volonté
de Molière a été de ne donner ni occasion, ni prétexte_..... Ils
veulent que le Trissotin des _Femmes savantes_ soit précisément l’abbé
Cotin!..... Mais Trissotin est un homme à marier qui veut attraper
une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique; Trissotin est un
malhonnête homme, et l’abbé Cotin avait une réputation intacte. Un
coquin ne prêche pas _dix-sept carêmes de suite à Notre-Dame_!» Voilà
ce qui s’appelle un argument! L’abbé Cotin a prêché dix-sept carêmes
de suite à Notre-Dame, donc il ne pouvait être un poëte ridicule, et
Molière n’a pu le jouer en cette qualité. J’ose dire que le livre de
M. Rœderer est raisonné d’un bout à l’autre avec la même puissance de
logique.
[35] Despréaux sans argent, crotté jusqu’à l’échine,
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine;
Son Turlupin l’assiste, et, jouant de son nez,
Chez le sot campagnard gagne de bons dîners, etc.....
Ce même Cotin fit contre son ancien ami Ménage une satire
intitulée _la Ménagerie_. On voit qu’il ne se contentait pas
d’être un méchant poëte; il était encore un méchant homme.
A l’occasion de Trissotin, M. Rœderer s’élève contre l’impertinence des
faiseurs de _clefs_. Je suis de son avis; mais pourquoi nous a-t-il
donné tout à l’heure une _clef_ de l’_Amphitryon_? pourquoi prend-il
sur lui d’affirmer que, sous le nom de _Madelon_, Molière a voulu jouer
mademoiselle de Scudéry, qui s’appelait _Madeleine_? Il s’appuie d’un
passage du discours de réception de la Bruyère à l’Académie; il aurait
dû s’en souvenir plus tôt. La clef du _Gargantua_ et du _Pantagruel_,
celle des _Caractères_, sont beaucoup plus innocentes que celle qu’il
forge pour _Amphitryon_; c’est l’histoire de la poutre et du fétu de
l’Évangile.
Enfin Molière mourut! Dès ce moment le _quatrumvirat_ dont il était
l’âme fut considérablement affaibli. A la vérité, Racine, tout
faible qu’il était, fit encore _Iphigénie_, _Phèdre_, _Esther_, et
_Athalie_; la Fontaine publia ses meilleures fables, et ses derniers
contes; Boileau, ses _Épîtres_, _le Lutrin_, et _l’Art poétique_;
mais il n’importe: _le parti honorable_, _la société d’élite_, comme
l’appelle M. Rœderer (p. 215), commença dès lors à respirer. Le parti
honorable, ce sont les précieuses, par opposition au parti déshonorant
ou déshonoré, représenté par Molière, Boileau, Racine et la Fontaine,
Louis XIV en tête. Peu s’en faut que M. Rœderer ne se réjouisse de la
mort de Molière; et, à tout prendre, on ne saurait lui en vouloir,
puisque la morale est plus nécessaire que l’esprit, et que «la mort de
Molière marqua un terme à la protection que les lettres donnaient à la
société licencieuse contre la société d’élite.» (P. 329.) Cette mort
fit un bien infini, car avec Molière disparurent _les mots grossiers
qu’il protégeait_, et tout rentra dans l’ordre: les rois n’eurent plus
de maîtresses; il n’y eut plus de profusions ruineuses, sous le nom de
munificence royale; les mœurs publiques se purifièrent, et devinrent
aussi irréprochables que celles même de l’hôtel de Rambouillet; en un
mot, le temps de la régence fut l’âge d’or de la morale et de la vertu.
Évidemment tout le mal tenait à Molière et aux mots grossiers.
S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer,
ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens
du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on
pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié
comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le
pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés
les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à
l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part,
ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de
l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les
plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en
France, au sein de la _société polie_, sur le compte des plus nobles
caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui
a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde
civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura
cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi
pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où,
sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième
siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires
de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour
réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!
[36] M. Rœderer met toujours _Cottin_ par deux _t_. Il défigure
le nom de son héros, comme ceux de _la Fare_ et de _Roberval_,
qu’il écrit _Lafarre_, et _Robervalle_. Ce sont de petits
détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend
surtout tirer sa valeur de l’exactitude parfaite des petits
détails.
En voici de plus essentiels:
M. Rœderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont
il place la naissance en 1620. L’acte de naissance authentique de
Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, et
donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière
était d’un an plus jeune que la Fontaine.
(P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du
génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la
lecture d’une ode de Malherbe. L’ouvrage de M. Walckenaer, fort
antérieur à celui de M. Rœderer, a démontré la fausseté de cette
historiette.
M. Rœderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout
examen la représentation des _Précieuses ridicules_ en province
en 1654, c’est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris.
Il affirme, sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à
Béziers, durant les états de Provence. C’est là, dit-il, un
fait _indubitable_ que personne n’a jamais contredit. Il a été
contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict,
et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout
démenti de la manière la plus formelle par le registre de la
Comédie, écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3,
que _l’Étourdi_ et _le Dépit_ avaient été joués en province, et,
page 12, que _les Précieuses_ étaient _une pièce nouvelle_; et
la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage
dans son édition des œuvres de Molière: «En 1659, M. de Molière
FIT _les Précieuses ridicules_.»
Ces preuves avaient été rassemblées dans l’estimable travail de
M. Taschereau, que M. Rœderer qualifie d’_absurde_ et d’_odieux_,
parce qu’il contrarie son système sur _les Précieuses_. Il eût
mieux fait de le lire que de l’injurier.
Enfin, M. Rœderer (p. 10) combat l’opinion de ceux qui attribuent
à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps,
le perfectionnement de la langue française; et, parmi les auteurs
à qui il attribue réellement ce mérite, et qui écrivaient,
dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de
Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe.
D’abord, ni la langue de Malherbe et de Regnier, ni même la
langue de Corneille, n’est celle de Racine et de Boileau.
Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne
commence qu’en 1671. Il est vrai que nous n’avons pas toute
sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi
intrépide que M. Rœderer pour se faire un argument de ces
lettres perdues, dont on ignore et le nombre et la date: «_Une
multitude d’autres_ sont perdues. On pourrait assurer, _sans les
connaître_, que ce sont les plus curieuses, les plus variées,
les plus charmantes.» Tout est possible à M. Rœderer, hormis de
dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît
l’homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun
scrupule d’altérer, de mutiler l’histoire, pour la plier à ses
idées.
Quant à dire que Cathos et Madelon sont «des bourgeoises _presque
canailles_;» que Tallemant parle de madame de Sablé «comme
d’une intrigante fieffée et d’une _insigne catin_ (p. 240); ces
expressions et beaucoup d’autres pareilles, semblent indiquer que
l’auteur n’était pas né pour être l’historien de la société polie.
Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume
en trois points: éloge de l’hôtel de Rambouillet; invectives
contre Molière; amours de Louis XIV avec Mlle de la Vallière,
Mme de Montespan, Mme de Maintenon, Mme de Ludre, Mme de Gramont
et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues
galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la
moitié du volume. L’auteur prétend que «le triomphe de Mme de
Maintenon est celui de la société polie.»--«On sait, dit-il, que
le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d’échecs, où
la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrement
la religion.» M. Rœderer disserte là-dessus en docteur qui aurait
pris ses degrés dans les cours d’amour, et son style cette fois
est tout à fait digne de l’hôtel de Rambouillet: «La main du roi
fut sollicitée par la religion en faveur de l’amour; l’amour
l’aurait peut-être donnée sans elle, et elle ne l’aurait pas
donnée sans lui.» (P. 464.) L’abbé Cotin ou l’abbé de Pure n’eût
pas rencontré mieux.
Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents
d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut
vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de
l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa
mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée
de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre
possession de ce petit coin de terre _obtenu par prière_. Cent ans
après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il
fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever
la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon,
à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et
Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument
sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est
lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait
davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle
a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui
représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste,
on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: _Nulla unquam ætas
de laudibus suis conticescet_, Aucune époque ne tarira jamais sur tes
louanges[37].
[37] La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses
historiens, les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c’est
la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de
Grimarest a l’avantage d’être le plus rapproché des faits qu’il
expose; mais il manque de critique et de style. L’écrit de
Voltaire fourmille d’inexactitudes et de négligences; il n’est
digne ni de Voltaire ni de Molière. L’auteur, travaillant pour
obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort
médiocre: il comptait en rejeter la responsabilité, et s’évader
par l’anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice,
et sentir que tout lui serait possible en littérature, hormis de
se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes,
dues en partie à M. de Beffara, ont révélé des faits jusqu’ici
inconnus, et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte
que, pour l’abondance des renseignements comme pour la sûreté de
la critique, rien n’approche du travail de M. Jules Taschereau,
_Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, souvent cité
dans cette notice. C’est un monument durable, élevé par une main
habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française.