Du génie dramatique de Molière.--Du style de Molière.
Les comédies de Molière sont à présent, et, tout en réservant les
chances de l’avenir, on peut croire qu’elles resteront le plus grand
monument de la littérature française, l’éternel honneur du siècle et
du pays qui les a vues naître. Personne n’est descendu plus avant que
Molière dans le cœur humain. Il n’y a point de vices, de travers, de
ridicules, auxquels il n’ait au moins touché, sur lesquels il n’ait
laissé l’empreinte de sa main puissante; en sorte qu’il semble avoir
confisqué par anticipation l’originalité de tous ses successeurs.
On a tenté d’amoindrir la sienne en recherchant les sources où il avait
puisé, en faisant voir qu’il avait emprunté une idée tantôt à Térence,
tantôt à Aristophane; un caractère ou un bon mot à Plaute; à Cyrano
le fond de deux scènes; _le Médecin malgré lui_ à un fabliau du XIIIe
siècle; _la Princesse d’Élide_ à Augustin Moreto (il eût mieux fait de
la lui laisser); un trait de _Tartufe_ à Scarron. Et qu’importe? tout
cela était enfoui, inconnu, méprisé, sans valeur. Reprocheriez-vous à
un alchimiste d’avoir ramassé dans la rue un morceau de plomb, pour le
changer en or? Ce que Molière a pris à tout le monde, personne ne le
reprendra sur lui, et l’on ne lui arrachera pas davantage ce qu’il n’a
pris à personne.
Il était toujours à la piste de la vérité, et, dans l’ardente recherche
qu’il en faisait, il ne dédaignait pas d’aller s’asseoir au théâtre
de Polichinelle, ni de s’arrêter devant les tréteaux de Tabarin; il
en rapporta un jour la fameuse scène du sac, que Boileau lui a tant
reprochée. Il furetait également les livres italiens et espagnols,
romans, recueils de bons mots, facéties, etc. «Il n’est, dit l’auteur
de _la Guerre comique_, _point de bouquin qui se sauve de ses mains_;
mais le bon usage qu’il fait de ces choses le rend encore plus
louable.» Et de Visé, dans sa rapsodie de _Zélinde_, dirigée cependant
contre Molière: «Pour réussir, il faut prendre la manière de Molière:
lire tous les livres satiriques, prendre dans l’espagnol, prendre dans
l’italien, et _lire tous les vieux bouquins_. Il faut avouer que c’est
un galant homme, et qu’il est louable de se servir de tout ce qu’il lit
de bon[25].»
[25] _Zélinde_, ou _la véritable critique de l’École des femmes_,
acte Ier, scène 7.--_La Guerre comique_ ou _la Défense de l’École
des femmes_, par le sieur de Lacroix (1664), se compose d’un
dialogue entre Apollon et Momus, suivi de quatre _Disputes_. Dans
la dernière dispute on voit figurer le personnage de la Rancune,
du _Roman comique_.
Le génie de Molière était si éminemment dramatique, qu’il a employé
toutes les formes du drame, y compris celles que l’on croirait plus
modernes; tous les tons et toutes les nuances de la comédie, cela
va sans dire; la tragédie et le drame héroïque dans _Don Garcie de
Navarre_, dont les meilleures scènes ont enrichi _le Misanthrope_; la
tragédie lyrique dans _Psyché_; l’opéra-ballet dans _Mélicerte_, dans
_la Princesse d’Élide_, et dans les nombreux intermèdes de ses autres
pièces; et jusqu’à l’opéra-comique dans _le Sicilien_, qui peut à bon
droit passer pour le premier essai du genre.
Voltaire a reproché à Molière des dénoûments postiches et peu naturels,
et cette opinion a trouvé de nombreux échos. Cette question, examinée
de près, atteste, je crois, l’étude profonde que Molière avait faite
de la nature et de l’art. En effet, il n’y a point de dénoûments dans
la nature: j’entends de ces péripéties qui tout d’un coup placent un
nombre donné de personnages, tous en même temps, dans une situation
arrêtée, définitive, et qui ne laisse plus à s’enquérir de rien sur
leur compte. Par rapport à l’art, une pièce de théâtre n’est point
faite pour le dénoûment; au contraire, le dénoûment n’est qu’un
prétexte pour faire la pièce. Quand vous sortez pour vous promener,
est-ce le terme de la promenade qui en est l’objet véritable?
Nullement: le vrai but, c’est de parcourir lentement, curieusement,
le chemin. L’art consiste à vous faire avancer par des sentiers dont
les sinuosités et les retours ont été savamment calculés, embellis à
droite et à gauche de toutes sortes de fleurs et d’agréments qui vous
attirent: c’est là votre plaisir, et l’artifice du jardinier ou du
poëte. Mais ce que vous trouverez à la fin, vous le savez d’avance, et
c’est votre moindre souci. La preuve que la curiosité n’est ici pour
rien, c’est que l’on reverra cent fois la même pièce. Il n’y a au
théâtre que deux dénoûments: la mort dans la tragédie, dans la comédie
le mariage. Le talent du poëte est d’accumuler au-devant des obstacles
en apparence invincibles; et quand il les a fait disparaître un à un,
ce qu’il a de mieux à faire, c’est de tourner court, et de disparaître
lui-même. Il vous a donné ce que vous lui demandiez: le plaisir de
la promenade. Quelles sont donc les conditions rigoureuses d’un bon
dénoûment? C’est de satisfaire la raison, le jugement, les sympathies
ou les antipathies excitées dans le cours de l’ouvrage; l’imagination
n’a rien à y réclamer, elle a eu sa part. Considérés de ce point de
vue, les dénoûments de Molière n’offrent plus rien à reprendre.
L’arrêt porté par Boileau est d’une sévérité qui va jusqu’à l’injustice:
C’est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix,
Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures
Il n’eût point fait souvent grimacer ses figures,
Quitté pour le bouffon l’agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin l’enveloppe,
Je ne reconnais plus l’auteur du Misanthrope.
Que vous le reconnaissiez ou non, il n’en est pas moins cet auteur.
Quand il s’agit d’apprécier et de classer définitivement un écrivain,
on doit considérer non le point où il est descendu, mais le point où il
s’est élevé. La raison en est simple: les bons ouvrages avancent l’art;
les mauvais ne le font pas reculer. La postérité ne voit de Corneille
que _le Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Polyeucte_; quant à _Théodore_,
_Agésilas_, _Attila_, _Suréna_, elle les ignore ou les oublie.
Boileau était le maître de choisir son public; il ne s’embarrassa
de plaire qu’à Louis XIV, à un duc de Beauvilliers, à un duc de
Montausier, à Guilleragues, à Seignelay, aux esprits d’élite. C’est
pour eux qu’il écrit, pour eux seuls. Molière subissait des conditions
tout à fait différentes: il a travaillé tantôt pour la cour, tantôt
pour le peuple, et il est arrivé que ses ouvrages ont été goûtés
universellement. Est-il juste de lui en faire un crime? Mais, au
contraire, cette austérité inflexible, ce puritanisme de goût qui
bannit une certaine variété, sera toujours, aux yeux de beaucoup de
gens, un titre d’exclusion contre Boileau.
Enfin, si Molière n’emporte pas le prix dans son art, qui l’emportera?
à qui réserve-t-on ce prix?
A Shakspeare, à Caldéron, répond Schlegel. Nous n’opposerons à
l’adoption de cette sentence qu’une petite difficulté: Schlegel, qui
condamne Racine et méprise Molière, ne les entend pas assez; et il
entend trop Caldéron et Shakspeare.
Saint-Évremond, cet esprit si fin, si juste, et en même temps si sobre
dans l’expression, me paraît avoir, en deux lignes, jugé Molière mieux
et plus complétement que personne: «Molière a pris les anciens pour
modèles, inimitable à ceux qu’il a imités, s’ils vivaient encore.»
Le style de Molière a été déprécié par deux juges d’une autorité
imposante: la Bruyère et Fénelon. Voici d’abord l’opinion de l’auteur
du _Télémaque_, qui, fidèle à son caractère de mansuétude, s’exprime
avec moins de dureté que l’auteur des _Caractères_.
«En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases
les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en
quatre mots, avec la plus grande simplicité, ce que celui-ci
ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du
galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. _L’Avare_,
par exemple, est moins mal écrit que les pièces qui sont en
vers. Il est vrai que la versification française l’a gêné...
Mais, en général, il me paraît jusque dans sa prose ne point
parler assez simplement pour exprimer toutes les passions.»
(_Lettre sur l’Éloquence._)
La Bruyère ne fait que résumer ce jugement, en exagérant les termes
presque jusqu’à l’injure:
«Il n’a manqué à Molière que d’éviter _le jargon et le
barbarisme_, et d’écrire purement.»
(_Des ouvrages de l’esprit._)
Incorrection, jargon, et barbarisme, voilà, suivant la Bruyère, les
caractères du style de notre grand comique. Il ne laisse, lui, aucun
refuge à Molière; il ne distingue pas entre la prose et les vers, et
ne s’avise pas de demander aux difficultés de la versification une
circonstance atténuante; il est impitoyable et brutal: _La mort, sans
phrases_!
Sur cette distinction entre la prose et les vers de Molière, laissons
parler d’abord un troisième juge, dont la compétence en matière de goût
et de style est irrécusable:
«On s’est piqué à l’envi, dans quelques dictionnaires nouveaux,
de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la
parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet
donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui
avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique: mais
Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir que, à quelques
négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière
est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement
dans la mémoire. _Le Misanthrope_, _les Femmes savantes_,
_le Tartufe_, sont écrits comme les satires de Boileau;
_l’Amphitryon_ est un recueil d’épigrammes et de madrigaux
faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La poésie est à
la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble,
ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs
sont à des dessins au crayon.»
(VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)
A cette réponse sans réplique, on pourrait ajouter une autre
observation, à quoi Fénelon ni Voltaire n’ont pris garde: c’est que
_l’Avare_, comme plusieurs autres comédies en prose de Molière, est
presque tout entier en vers blancs[26]. Le rhythme et la mesure y sont
déjà; il n’y manque plus que la rime. Une telle prose assurément ne
peut se dire affranchie des contraintes de la versification, auxquelles
Fénelon attribue le méchant style des vers de Molière. Ainsi l’exemple
de _l’Avare_ est très-malheureusement choisi; ce qu’il aurait fallu
citer comme modèle de belle et franche prose, c’était le _Don Juan_,
_la Critique de l’École des femmes_, ou _le Malade imaginaire_.
[26] Voyez l’article _VERS BLANCS_, du Lexique.
J’espère montrer, contre l’opinion de Fénelon et même de Voltaire,
que beaucoup d’expressions des vers de Molière, qu’on regarde comme
suggérées par le besoin de la rime ou de la mesure, parce qu’elles sont
aujourd’hui hors d’usage, étaient alors du langage commun; et l’on n’en
doutera point, lorsqu’on les retrouvera dans la prose de Pascal et dans
celle de Bossuet.
Il ne s’agit point de comparer Molière à Térence, et de décider si
le français de l’un est moins élégant et moins pur que le latin de
l’autre. Térence, quand Fénelon lui donnait le prix, avait l’avantage
d’être mort depuis longtemps, et aussi sa langue. Il est à craindre que
l’heureux imitateur d’Homère n’ait trop cédé à ses préoccupations en
faveur des anciens. Nous devons croire à l’élégance et à la pureté de
Térence, dont il y a tant de bons témoins; mais y croire d’une manière
absolue, et sans nous mêler de faire concourir le poëte latin avec les
écrivains d’un autre idiome. Nous avons un mémorable exemple du danger
où nous nous exposerions, puisque le sentiment excessif des mérites de
Térence a pu faire paraître _le Misanthrope_, _Tartufe_, et _les Femmes
savantes_, des pièces _mal écrites_: «_L’Avare est moins mal écrit_
que les pièces qui sont en vers.» Il faut ranger cette proposition de
l’archevêque de Cambrai parmi les _Maximes des saints_, qui ne sont
point orthodoxes.
Je ne sais si la simplicité des termes, et l’absence ou l’humilité des
figures, est le caractère essentiel du langage des passions. J’en doute
fort quand je lis Eschyle, Sophocle, et Homère lui-même. Je demanderai
quelles passions Molière a mal exprimées, pour leur avoir prêté un
langage trop chargé de figures: est-ce l’avarice, l’amour, la jalousie?
Sortons un peu des accusations vagues et des termes généraux. Molière,
dit Fénelon, pense bien, mais il parle mal. C’est quelque chose déjà
que de bien penser; et j’ajoute qu’il est rare, quand la pensée est
juste, que l’expression soit fausse. Mais enfin, depuis Fénelon et
la Bruyère, on a souvent fait à Molière ce reproche de ne pas écrire
purement. Il ne faut qu’une délicatesse de goût médiocre et une
attention superficielle pour sentir, dans le style de Molière, une
différence avec les autres grands écrivains du XVIIe siècle, Racine,
Boileau, Fénelon, la Bruyère, etc. Mais cette différence est-elle de
l’incorrection?
Nous sommes accoutumés, nous qui regardons déjà de loin cette époque, à
confondre un peu les plans du tableau, et à mêler les personnages: sous
prétexte qu’ils ont vécu ensemble, nous faisons Molière absolument
contemporain de Boileau, de Racine, de Bossuet et de Fénelon; et ce que
nous donnent les uns, nous pensons avoir le droit de l’exiger aussi de
l’autre. C’est mal à propos. Molière enseigna tout ce monde, et les
seuls vraiment grands écrivains dont l’exemple put lui servir furent
Corneille et Pascal. Songez que Molière écrivit de 1653 à 1672, de
l’âge de vingt et un ans à celui de cinquante. Durant cette période
de vingt-neuf années, que se produisit-il? Corneille était fini:
_l’Étourdi_ naquit la même année que _Pertharite_; _Œdipe_ en tombant
vit le succès des _Précieuses_. Molière s’avança dans la carrière tout
seul, ou à peu près, jusqu’en 1667, que Racine fit son véritable début
dans _Andromaque_. La Fontaine venait de publier le premier recueil
de ses contes; on avait de Boileau son _Discours au roi_, plusieurs
satires, et de la Rochefoucauld, le livre des _Maximes_. Voilà tout.
Et Molière, où en était-il, lui? Il avait déjà donné à la littérature
française _Don Juan_, _le Misanthrope_, et _Tartufe_! De ce point
jusqu’au moment où la tombe l’engloutit dans toute la force de son
génie, Racine donna _les Plaideurs_, _Britannicus_, _Bérénice_, et
_Bajazet_; la Fontaine, un second volume de contes et les premiers
livres de ses fables; Boileau, trois épîtres; Bossuet, deux oraisons
funèbres: celle de la reine d’Angleterre, et celle de la duchesse
d’Orléans.
La Bruyère, Fénelon, madame de Sévigné, Fontenelle, n’avaient point
encore paru.
C’est seulement après la mort de Molière que nous voyons éclore tous
ces illustres chefs-d’œuvre du XVIIe siècle: _Mithridate_, _Iphigénie_,
_Phèdre_, _Esther_, et _Athalie_; les six derniers livres des fables
de la Fontaine; les épîtres de Boileau, ses deux meilleures satires
(X et XI), _l’Art poétique_, et _le Lutrin_; dans un autre genre,
l’oraison funèbre du prince de Condé, l’_Histoire des Variations_, et
le _Discours sur l’histoire universelle_. Entre la mort de Molière et
_Télémaque_, il y a neuf ans; et, pour aller jusqu’aux _Caractères_
de la Bruyère, il y en a quatorze. Durant cet intervalle, la langue
française changea beaucoup.
Je ne vois, dans le XVIIe siècle, que quatre hommes qui aient parlé la
même langue: Pascal, la Fontaine, Molière, et Bossuet.
Le caractère essentiel de cette langue, c’est une indépendance
complète, un esprit d’initiative très-hardi, sous la surveillance
d’une logique rigoureuse. Le premier devoir de cette langue, c’est de
traduire la pensée; le second, de satisfaire la grammaire: aujourd’hui
la grammaire passe devant, et souvent contraint la pensée à plier. Du
temps de Molière, l’esprit géométrique ne s’était pas encore rendu
maître de la langue: elle ne souffrait d’être gouvernée que par son
génie natif, reconnaissant les engagements pris à l’origine, mais aussi
leur laissant leur plein effet. On écrivait le français alors avec la
liberté de Rabelais et de Montaigne. Mais bientôt cette liberté reçut
des entraves, qui chaque jour allèrent se resserrant; on accepta des
lois tyranniques et des distinctions arbitraires: l’emploi de telle
construction fut admis avec tel mot et proscrit avec tel autre, sans
qu’on sût pourquoi: la langue tendait à se mettre en formules. On
n’examina point si une locution était juste et utile; on dit: Elle est
vieille, nous la rejetons! Quantité de détails, dont on ne comprenait
plus l’usage, eurent le même sort. Il fallut aux femmes et aux beaux
esprits des modes nouvelles, où le caprice remplaçait la raison. Je
ne dis pas qu’à ces épurations le style n’ait absolument rien gagné,
mais je suis persuadé qu’en somme la langue y a perdu. Eh! que peut-on
gagner qui vaille l’indépendance? quels galons, fussent-ils d’or,
compensent la perte de la liberté?
Cependant la Bruyère félicite la langue de ses progrès. Le passage vaut
d’être cité: «On écrit régulièrement _depuis vingt années_; on est
esclave de la construction; on a enrichi la langue de nouveaux mots,
secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement
française. On a _presque_ retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac
avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont
laissé perdre; on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la
netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de
l’esprit.»
On sent au fond de cette apologie la satisfaction d’une bonne
conscience; mais la sincérité n’exclut pas l’erreur. Il paraît un peu
dur de prétendre qu’on n’écrivait pas régulièrement avant 1667, et de
reléguer ainsi, parmi les ouvrages d’un style irrégulier, les _Lettres
provinciales_, _l’École des maris_, _l’École des femmes_, _Don Juan_,
et même _Tartufe_, dont les trois premiers actes furent joués en 1664.
La langue française étant une transformation de la latine, ne peut
abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots, _réduire
le style à la phrase purement française_[27], n’offrent donc point de
sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis
de latinismes. _On est esclave de la construction_, cela signifie qu’on
emploie des constructions beaucoup moins variées; que l’inversion, par
exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains savaient tirer
de si grands avantages. C’est ce que la Bruyère appelle l’ordre et
la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre _de
l’esprit_. Ce dernier trait est vraiment admirable! Avant 1667, il
n’y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent
d’esprit; les écrivains n’ont commencé d’avoir de l’esprit que depuis
1667.
[27] Cette expression semble bizarre, surtout au moment où la
Bruyère se glorifie de la _netteté_ de son discours. Comment
peut-on réduire le _style_, qui est un terme général, à
_la phrase_, qui est un terme particulier? Le contraire se
comprendrait mieux: on ramena la phrase au style français. C’est
ce qu’a voulu dire la Bruyère.
Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu’il ne s’applique
exactement qu’au style d’un seul écrivain: c’est la Bruyère. Il n’en
est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal,
Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une
attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son
époque, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et uniformes
du style de la Bruyère. On donne trop d’autorité aux décisions de cet
écrivain. Si le livre était lu davantage, l’auteur n’eût pas joui sans
trouble, jusqu’à présent, d’une réputation consacrée par l’habitude,
et protégée par l’indifférence. Pourquoi a-t-on crié tant et si fort
contre Boileau? C’est que Boileau est dans toutes les mémoires. Je
suis contraint de reconnaître avec ses ennemis, qu’il n’a point mis de
sensibilité dans ses satires; et c’est une grande lacune sans doute.
Mais je ne pense pas que le cœur se montre davantage dans la Bruyère,
que personne pourtant n’a jamais inquiété pour ce fait.
Fénelon reproche à Molière des métaphores voisines du galimatias; la
Bruyère, enchérissant sur Fénelon, l’accuse de jargon et de barbarisme.
Il serait bien étrange que celui qui a passé sa vie à poursuivre le
galimatias des pédants et le jargon des précieuses, eût été, à l’insu
de tout le monde, atteint de la même maladie! Comment tant d’ennemis de
Molière n’ont-ils pas su relever, dans ses œuvres, un ridicule qu’il
relevait si bien dans les leurs? C’est que rien n’est plus opposé que
le jargon et le galimatias au génie franc et naïf de Molière. Je ne
prétends pas nier qu’on ne rencontre çà et là chez lui de mauvaises
métaphores, quelque expression obscure ou peu naturelle. Moi-même j’ai
pris soin de les signaler[28], car, malgré son divin génie, Molière
après tout n’était qu’un homme: il a pu quelquefois se tromper au choix
de ses sujets; et quand, par exemple, il se mit à _Don Garcie_, il
n’eut pas le don d’habiller d’expressions vraies des sentiments faux
et des aventures romanesques[29]. Quand un ordre du roi l’attachait à
des arguments tels que _Psyché_ ou _Mélicerte_, ou bien lui faisait
brusquer les deux derniers actes du _Bourgeois gentilhomme_, le désir
de plaire à Louis XIV ne parvint pas toujours à suppléer au manque de
temps, ni à l’ingratitude de la donnée. Mais il est souverainement
injuste d’aller rechercher quelques détails perdus, pour en faire
un caractère général de l’ensemble. La Bruyère n’a pas été plus
heureux à juger le style de Molière qu’à refaire _Tartufe_ sous le
nom d’_Onuphre_. Un peintre de mœurs qui estime Tartufe un caractère
manqué, où Molière a pris justement le contre-pied de la vérité, et
qui entreprend de le rétablir au naturel, je ne veux pas affirmer que
ce peintre-là soit aveuglé par la jalousie; mais que ce soit par la
jalousie ou autrement, il m’est désormais impossible de croire à la
justesse de sa vue, ni à l’infaillibilité de ses oracles.
[28] Voyez les articles MÉTAPHORES VICIEUSES; IL; ON.
[29] Mais aussi voyez, au milieu de ses erreurs, quand il
rencontre un filon de vérité, comment il en tire parti! La scène
de jalousie de _Don Garcie_ a passé dans _le Misanthrope_, où
elle brille.
Qu’entend-il, lorsqu’il regrette que Molière n’ait pas évité le
barbarisme? Est-ce à dire qu’il y a des barbarismes dans Molière,
ou que Molière écrit d’un style barbare? Ni l’un ni l’autre n’est
soutenable. La Bruyère se sauve ici par le laconisme. Quand le
chartreux dom Bonaventure d’Argonne l’accusa lui-même de néologisme
et de solécismes, à l’appui de ses assertions il cita des exemples
qui permirent de vérifier sa critique, et d’en reconnaître, sinon la
justesse constante, au moins la bonne foi. C’est tout ce qu’on peut
exiger.
J’espère que je sens comme un autre le mérite des _Caractères_, et
que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon
tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse
des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout
cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable
par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités;
tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le
choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de
la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30];
réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris,
c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et
absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction.
C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on
ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, au contraire, on
n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une
phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter
de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que
celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité,
n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et
risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt
Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni
Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs,
soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue
perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug
du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française;
figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur
service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette
langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle
les eût conduits _insensiblement_ à mettre plus d’esprit dans leurs
ouvrages?
[30] Aussi l’historien de la société, c’est-à-dire, le
panégyriste des _Précieuses_, met-il sans hésiter la Bruyère
fort au-dessus de Molière: «Supérieur à Molière par l’étendue,
la profondeur, la diversité, la sagacité, la moralité de ses
observations, il est son émule dans l’art d’écrire et de décrire;
et son talent de peindre est si parfait, qu’il n’a pas besoin
de comédien pour vous imprimer dans l’esprit la figure et le
mouvement de ses personnages.» (_Hist. de la soc. pol._ p. 414,
415.)
On ne discute pas de tels jugements, encore moins les combat-on;
il suffit de les exposer. Pour avoir osé écrire celui-là, il faut
que M. R. ait trouvé de grands rapports entre son propre talent
et celui de la Bruyère.
Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante,
docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la
conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de
Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles
se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre
pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino
noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du
Belvédère.
La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de
Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction
contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses
droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on
appelle _la langue française_, ce soit la langue des grands écrivains
de la France?
Je demande pardon de la témérité de cette idée.