Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son talent comme auteur.
Qui jugerait du caractère des auteurs par celui de leurs ouvrages
s’exposerait à des erreurs étranges. Les plus folles comédies de
Molière furent composées à la fin de sa vie, lorsqu’il était tourmenté
de souffrances morales. Molière réunissait deux dispositions d’esprit
en apparence contradictoires, et que néanmoins on trouve souvent
associées, l’enjouement des paroles et la mélancolie de l’âme: l’un
résulte de la vivacité de l’esprit, l’autre de la tendresse du cœur.
Personne ne fut meilleur que Molière, personne peut-être ne fut
plus malheureux intérieurement. Il était très-porté à l’amour: sa
passion pour Armande Béjart, passion qui sembla s’accroître par le
mariage, empoisonna son existence. Les galanteries de mademoiselle
Molière étaient publiques, tantôt avec Lauzun, tantôt avec le duc
de Guiche, tantôt, avec un autre grand seigneur; car du moins elle
n’_encanaillait_ pas ses amours. Sa coquetterie ne se contint pas
même devant le fils adoptif de Molière, le jeune Baron, que Molière
chérissait paternellement, et se plaisait à former. Les bienfaits
de cet infortuné grand homme tournaient contre lui: c’est ainsi
qu’il s’était vu trahi par Racine, mais d’une façon pourtant moins
sensible et cruelle. _La Fameuse comédienne_, biographie satirique de
mademoiselle Molière, rapporte une longue conversation entre Molière et
Chapelle, dans laquelle le premier expose à son ami la vivacité et la
tyrannie de ce funeste amour. Les traits en sont désespérés, et cette
peinture est à la fois si naïve et si véhémente, qu’il n’est guère
possible qu’elle ne soit vraie.--«Mes bontés, dit le pauvre Molière,
ne l’ont point changée. Je me suis donc déterminé à vivre avec elle
comme si elle n’était point ma femme; mais si vous saviez ce que je
souffre, vous auriez pitié de moi! Ma passion est venue à un tel point,
qu’elle va jusqu’à entrer avec compassion dans ses intérêts; et quand
je considère combien il m’est impossible de vaincre ce que je sens pour
elle, je me dis en même temps qu’elle a peut-être la même difficulté à
détruire le penchant qu’elle a d’être coquette, et je me trouve plus
de disposition à la plaindre qu’à la blâmer. Vous me direz sans doute
qu’il faut être poëte pour aimer de cette manière; mais, pour moi, je
crois qu’il n’y a qu’une sorte d’amour, et que les gens qui n’ont point
senti de semblables délicatesses n’ont jamais aimé véritablement...
Quand je la vois, une émotion qu’on peut sentir, mais qu’on ne saurait
exprimer, m’ôte l’usage de la réflexion. Je n’ai plus d’yeux pour ses
défauts: il m’en reste seulement pour ce qu’elle a d’aimable.» C’est
exactement l’amour d’Alceste pour Célimène. Molière, devant ce même
public qu’il avait tant réjoui aux dépens des maris trompés, voulut une
fois épancher noblement la douleur qui navrait son âme. De là vient que
_le Misanthrope_, sans action, est si intéressant: c’est le cœur du
poëte qui s’ouvre, c’est dans le cœur de Molière que vous lisez, sans
vous en douter; tout cet esprit si fin, cette délicatesse élevée, cette
jalousie vigilante et confuse d’elle-même, cette fière vertu rebelle à
la passion qui la dompte, c’est Molière, c’est lui qui se plaint, qui
se débat, qui s’indigne; c’est lui que vous aimez, que vous admirez, de
qui vous riez d’un rire si plein de bienveillance et de respect. Quel
homme que celui qui, pour créer un tel chef-d’œuvre, n’a eu besoin
que de se peindre au naturel! Et quel spectacle quand Molière jouait
Alceste, et mademoiselle Molière Célimène! Ce n’était plus l’illusion,
c’était la réalité. Lorsque vous verrez _le Misanthrope_, songez à
Molière, à son infortune profonde; persuadez-vous bien que, sous le
nom d’Alceste, c’est lui-même que vous avez devant les yeux, et vous
sentirez quelle douleur amère se cache au fond de ce charmant plaisir.
Le cœur se serre de tristesse quand on entend Molière dire à son ami
Rohault, le célèbre physicien: «Oui, mon cher monsieur Rohault, je suis
le plus malheureux des hommes, et je n’ai que ce que je mérite[20].»
[20] Grimarest, _Vie de Molière_.
On lit toujours avec plaisir deux traits qui peignent la générosité du
cœur de Molière.
Un pauvre comédien de campagne appelé Mondorge, qui avait jadis fait
partie de la troupe de Molière, n’osant, à cause de son extrême misère,
se présenter devant lui, fit solliciter par Baron quelques secours,
afin de pouvoir rejoindre sa troupe. Molière, qui ne perdait pas une
occasion d’exercer son élève, lui demande combien il fallait donner.
Baron répond au hasard: «Quatre pistoles.--Donnez-lui, dit Molière,
ces quatre pistoles pour moi; mais en voilà vingt qu’il faut que vous
lui donniez pour vous, car je veux qu’il vous ait l’obligation de ce
service.» Ce qui fut exécuté. Molière ne s’en tint pas là: il voulut
voir son ancien camarade; il le consola et l’embrassa, dit Laserre[21],
et mit le comble à ce bon accueil par le cadeau d’un magnifique habit
de théâtre.
[21] _Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière._
Une autre fois, un mendiant lui demanda l’aumône. Molière, qui était
fort charitable, lui jette une pièce de monnaie; le mendiant court
après la voiture où Molière s’entretenait avec Charpentier, qui composa
la musique du _Malade imaginaire_: «Monsieur, dit le pauvre, vous
n’aviez probablement pas dessein de me donner un louis d’or; je viens
vous le rendre.--Tiens, mon ami, dit Molière, en voilà un autre.» Et
comme son génie était continuellement en sentinelle, il s’écria: «Où la
vertu va-t-elle se nicher!»
Molière était taciturne, comme Corneille; Boileau l’avait surnommé
_le contemplateur_. Avec cette humeur sérieuse, il était obligé de
représenter les personnages comiques ou ridicules, où il était, dit-on,
incomparable. Ses rôles habituels étaient Mascarille, George Dandin,
Scapin, Sganarelle, Pourceaugnac: il se dédommageait par des rôles
d’un comique plus relevé, dans Arnolphe, Orgon, Harpagon, surtout dans
Alceste et le bonhomme Chrysale; mais peignez-vous le grave Molière
jouant Sosie dans _Amphitryon_, Zéphire dans _Psyché_, ou Moron de
_la Princesse d’Élide_! Encore s’il n’eût joué que ses ouvrages! mais
il était obligé de faire valoir en conscience toutes les platitudes,
soit en vers, soit en prose, dont les auteurs ses rivaux voulaient
bien gratifier son théâtre. Il est plus que probable que lorsqu’on
représentait _Don Japhet_, _l’Héritier ridicule_ et les _Jodelet_
de Scarron, Molière remplissait le principal rôle de ces ignobles
comédies, qui avaient encore l’honneur d’être jouées à la cour devant
le roi. Apparemment aussi ces rôles donnèrent lieu à une foule de
particularités concernant Molière, qui nous sembleraient bien piquantes
si nous pouvions les savoir. Une seule anecdote, conservée par
Grimarest, servira d’échantillon. Molière jouait Sancho dans le _Don
Quichotte_ de Guérin du Bouscal, et se tenait dans la coulisse, monté
sur son âne, guettant le moment d’entrer. «Mais l’âne, qui ne savait
pas son rôle par cœur, n’observa point ce moment, et dès qu’il fut dans
la coulisse il voulut entrer en scène, quelques efforts que Molière
employât pour qu’il n’en fît rien. Molière tirait le licou de toute sa
force; l’âne n’obéissait point, et voulait paraître. Molière appelait:
_Baron! Laforêt! à moi!... ce maudit âne veut entrer!_ Cette femme
était dans la coulisse opposée, d’où elle ne pouvait passer par-dessus
le théâtre pour arrêter l’âne; et elle riait de tout son cœur de voir
son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de
force à tirer le licou pour le retenir. Enfin, destitué de tout secours
et désespérant de vaincre l’opiniâtreté de son âne, il prit le parti
de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l’animal
entre ses jambes, pour aller faire telle scène qu’il jugerait à propos.
Quand on fait réflexion au caractère d’esprit de Molière, à la gravité
de sa conversation, il est risible que ce philosophe fût exposé à de
pareilles aventures, et prît sur lui les personnages les plus comiques.»
Ce genre de vie, qui avait été la vocation de sa jeunesse, était devenu
l’affliction de son âge mûr. Grimarest rapporte qu’un jour, s’en
expliquant à un de ses amis: «Ne me plaignez-vous pas, lui dit-il,
d’être d’une profession si opposée à l’humeur et aux sentiments que
j’ai maintenant? J’aime la vie tranquille, et la mienne est agitée par
une infinité de détails communs et turbulents sur lesquels je n’avais
pas compté, et auxquels il faut que je me livre tout entier.» Et comme
cet ami cherchait à lui faire envisager certains côtés moins tristes
de sa condition, Molière ajouta: «Vous croyez peut-être qu’elle a ses
agréments? vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en apparence
recherchés des grands seigneurs; mais ils nous assujettissent à leurs
plaisirs, et c’est la plus triste de toutes les situations que d’être
l’esclave de leurs fantaisies. Le reste du monde nous regarde comme des
gens perdus, et nous méprise!»
Mais puisque Molière était si désenchanté de la comédie, que ne la
quittait-il? Il l’aurait pu: sa fortune, sans être considérable, le
lui aurait permis; sa santé délabrée se joignait à son goût pour
l’engager au repos. L’Académie offrait même un fauteuil à l’auteur du
_Misanthrope_, s’il voulait renoncer au métier de comédien. Boileau
insistant sur cette nécessité, Molière lui objecta le point d’honneur:
«Plaisant point d’honneur! s’écria le satirique, qui consiste à se
barbouiller d’une moustache de Sganarelle, et à recevoir des coups de
bâton!» Molière avait un motif plus sérieux, qu’il ne dit pas cette
fois-là; mais, le jour de la quatrième représentation du _Malade
imaginaire_, Molière, qui faisait Argan, se trouvait si véritablement
malade, que Baron et quelques autres personnes le pressaient de ne
point jouer. «Et comment voulez-vous que je fasse? répondit Molière. Il
y a cinquante pauvres ouvriers qui n’ont que leur journée pour vivre:
que feront-ils, si on ne joue pas? Je me reprocherais d’avoir négligé
de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.»
Voilà ce qui le retenait au théâtre: l’humanité.
Il joua donc, non sans de grandes douleurs et de grands efforts pour
achever son rôle. Dans la cérémonie, en prononçant le _Juro_, il
éprouva une convulsion qu’il parvint à déguiser. Rentré chez lui, sa
toux le prit si violemment qu’il se vit en danger, et réclama les
secours de la religion. Deux prêtres de Saint-Eustache refusèrent de
venir; un troisième ecclésiastique, mieux instruit de ses devoirs,
arriva lorsque Molière avait perdu l’usage de la parole. Il s’était
rompu un vaisseau dans la poitrine, et il expira suffoqué par le sang,
à dix heures du soir, le 17 février 1673, anniversaire de la mort
de Madeleine Béjart, sa belle-sœur et son premier amour; il avait
cinquante et un ans.
Le pieux Harlay de Champvallon ne manqua pas de s’opposer à ce que
Molière fût inhumé en terre sainte. Un comédien! La veuve du comédien
présenta humblement requête au prélat _ennemi de toute vertu_, à qui
Louis XIV _livrait les gens de bien, et laissait tyranniser l’Église_.
Il ne fallut rien de moins qu’un ordre du roi; Louis XIV donna cet
ordre, et l’archevêque voulut bien y consentir, à condition que la
cérémonie aurait lieu de nuit, et que le convoi ne serait pas escorté
de plus de deux prêtres. Il s’y joignit une centaine de personnes, amis
ou connaissances du défunt, chacune portant une torche. Molière fut
enterré au coin de la rue Montmartre et de la rue Saint-Joseph, où est
à présent le marché; c’était alors un cimetière. Quant à l’archevêque,
lorsque son tour vint, «il fut enterré pompeusement au son de toutes
les cloches, avec toutes les belles cérémonies qui conduisent
infailliblement l’âme d’un archevêque dans l’Empyrée[22].». Il est vrai
qu’il avait béni le mariage clandestin de Louis XIV avec madame de
Maintenon; cela valait mieux que d’avoir fait _le Misanthrope_ et _les
Femmes savantes_.
[22] Voltaire, lettre à Chamfort, du 27 septembre 1769. Harlay
de Champvallon mourut à Conflans en août 1695, _assisté_ de Mme
de Lesdiguières, comme plus tard le régent, de la duchesse de
Phalaris.
L’histoire et les arts ont consacré le souvenir des deux sœurs
de charité qui assistèrent Molière au moment suprême. Ces bonnes
religieuses venaient tous les ans quêter à Paris à la même époque, et
l’hospitalité leur était assurée chez l’auteur de _Tartufe_; mais,
dans cette scène touchante et solennelle, il n’est pas question de
sa femme. Bussy-Rabutin nous apprend que cette indigne épouse reparut
sur le théâtre _treize jours après la mort de son mari_! Molière avait
eu d’elle trois enfants: deux garçons et une fille[23]. Les garçons
moururent en bas âge; la fille, après la mort de son père, épousa M. de
Montalant, par qui elle avait été enlevée. Ils ne laissèrent point de
postérité.
[23] Louis, filleul du roi, né en 1664, l’année de la première
apparition de _Tartufe_;--Esprit-Madeleine, née le 4 août 1665,
qui fut madame de Montalant;--et Jean-Baptiste-Armand, né en
septembre 1672, l’année des _Femmes savantes_, cinq mois avant la
mort de son père. Cet enfant, fruit d’un raccommodement tardif,
ne vécut qu’un mois.
A la mort de Molière, son théâtre ferma pendant _six jours_: on rouvrit
par _le Misanthrope_; Baron remplaça Molière dans le rôle d’Alceste.
On sera bien aise de connaître le portrait de Molière tracé dans
le _Mercure de France_ par une actrice de sa troupe, mademoiselle
Poisson:--«Il n’était ni trop gras, ni trop maigre; il avait la taille
plus grande que petite, le port noble, la jambe belle. Il marchait
gravement, avait l’air très-sérieux, le nez gros; la bouche grande,
les lèvres épaisses, le teint brun, les sourcils noirs et forts, et
les divers mouvements qu’il leur donnait lui rendaient la physionomie
extrêmement comique.»
_Le Mercure galant_, appréciant le jeu de Molière, le met au-dessus de
Roscius:--«Il méritait le premier rang: il était tout comédien depuis
les pieds jusqu’à la tête. Il semblait qu’il eût plusieurs voix: tout
parlait en lui, et d’un pas, d’un sourire, d’un clin d’œil et d’un
remuement de tête, il faisait plus concevoir de choses que le plus
grand parleur n’aurait pu en dire une heure.»
Ce témoignage, rendu sur la tombe récente de Molière, ne doit
s’entendre sans doute que de l’acteur comique. Mais Molière jouait
aussi la tragédie, pour laquelle il eut toute sa vie une singulière
affection: cependant il n’y réussit jamais. Il jouait lui-même son _Don
Garcie_, et y fut sifflé; il faisait Nicomède; César, dans _la Mort de
Pompée_. Montfleury le fils l’a peint en caricature dans ce rôle: il le
compare à ces héros qu’on voit dans les tapisseries:
Il est fait tout de même! il vient, le nez au vent,
Les pieds en parenthèse et l’épaule en avant;
Sa perruque qui suit le côté qu’il avance,
Plus pleine de lauriers qu’un jambon de Mayence;
Les mains sur les côtés, d’un air peu négligé;
La tête sur le dos, comme un mulet chargé;
Les yeux fort égarés; puis, débitant ses rôles,
D’un hoquet éternel sépare ses paroles.
(_L’Impromptu de l’hôtel Condé._)
On sent la main d’un ennemi; cependant il peut y avoir du vrai dans
ces détails. Le hoquet, par exemple, est mentionné par tous les
historiens du théâtre. Molière, dit Grimarest, avait contracté ce tic
en s’efforçant de maîtriser une excessive volubilité de prononciation;
mais, dans la comédie, il dissimulait ce défaut à force d’art[24].
Molière, en récitant des vers, n’employait pas cette espèce de mélopée
si fort en honneur dans le XVIIIe siècle; son débit était simple, sans
affectation, et devait offrir beaucoup d’analogie avec la manière de
Talma, autant du moins qu’on en peut juger par celle de Baron, élève
de Molière. «Baron, dit Collé, ne déclamait jamais, même dans le plus
grand tragique; et il rompait la mesure de telle sorte que l’on ne
sentait pas l’insupportable monotonie du vers alexandrin.» Sans doute
Baron tenait ce système de Molière, et c’est peut-être ce passage de
Collé qui l’a transmis à Talma.
[24] Voyez M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et des ouvrages
de Molière_, page 55, 3e édition.
Molière, dans sa jeunesse, avait traduit en vers le poëme de Lucrèce,
_De la nature des choses_. Il est certain que cette traduction existait
encore, en 1664; elle est aujourd’hui perdue. Les papiers de Molière,
parmi lesquels devaient se trouver des esquisses et des fragments de
comédies inachevées, ont été vendus et dispersés avec la bibliothèque
du comédien Lagrange, héritier des manuscrits de son illustre camarade.
On assure pourtant qu’en 1799, la Comédie française possédait encore
quelques-uns de ces cahiers, mais qu’ils ont péri dans l’incendie de
l’Odéon; en sorte que l’on ne connaît aujourd’hui de la main de Molière
que sa signature au bas d’un acte.