_Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_.--Les farces de
Molière.--Ses derniers ouvrages.
_Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare_, parurent l’année suivante.
De ces trois comédies, les deux premières ont encouru le reproche
d’immoralité, et, toujours emporté par son amour du paradoxe,
Jean-Jacques ne l’a pas épargné même à la troisième, à cause d’un
mot: «_Je n’ai que faire de vos dons_.» Cette ironie de Cléante est
criminelle, d’accord; Molière l’entend bien ainsi: il veut montrer
comment un père avare amène son fils à lui manquer de respect. Personne
ne peut s’y méprendre. S’il était dit sérieusement, c’est alors que le
mot serait immoral. C’est ce que M. Saint-Marc Girardin fait toucher
avec autant de bon sens que de finesse, en traduisant _je n’ai que
faire de vos dons_ en style du drame moderne: «HARPAGON. Je te maudis!
CLÉANTE (_gravement_). Vous n’en avez plus le droit. Maudire, cela
est d’un père; vous êtes mon rival. Maudire, cela est d’un prêtre;
mais où sont en vous les signes du prêtre, la colère vaincue et les
passions domptées? Vous n’êtes ni père ni prêtre: (_avec solennité et
intention_) JE N’ACCEPTE PAS VOTRE MALÉDICTION!»
«Quel est, demande ensuite M. Saint-Marc Girardin, quel est
de ces deux mots le plus corrupteur? Lequel met le plus en
discussion le mystère de l’autorité paternelle?»
(_Cours de littérature dramatique_, page 325.)
Dans _Amphitryon_, l’éloignement des temps, des lieux, la différence
des mœurs grecques avec les nôtres, l’intervention des personnages
mythologiques, la banalité d’une légende connue même des enfants, mille
circonstances, écartent le danger. _Amphitryon_ est une étude d’après
l’antique, et n’est pas plus immoral que la Diane chasseresse ou
l’Apollon du Belvédère ne sont indécents.
_George Dandin_, c’est autre chose: «La coquetterie de la femme,
dit Voltaire, n’est que la punition de la sottise que fait George
Dandin d’épouser la fille d’un gentilhomme ridicule.» Soit; mais, en
attendant, le vice d’Angélique joue le rôle avantageux, il triomphe, et
les conséquences de ce vice sont plus funestes à la société que celles
de la sottise de George Dandin. Toutefois, ce n’est pas à Rousseau à
se plaindre et à déclamer si haut; car la récrimination serait facile
contre lui. L’adultère de madame de Wolmar est d’un pire exemple que
celui d’Angélique. Le vice d’Angélique n’est que spirituel; dans Julie,
il est intéressant, ennobli par la passion; il emprunte les dehors de
la vertu, tout au plus est-il présenté comme une faiblesse rachetable.
On ne peut s’empêcher de mépriser Angélique; mais Rousseau prétend
faire estimer Julie, Julie qui n’a pas, comme Angélique, l’excuse d’un
mari sot, d’un George Dandin. Enfin, quand on a ri à la comédie de
Molière, toutes les conséquences, ou à peu près, en sont épuisées, il
n’en reste guère de trace; au contraire, _la Nouvelle Héloïse_ a fondé
cette école de l’adultère sentimental, qui, de nos jours, a envahi le
roman, le théâtre, et jusqu’à certaines théories philosophiques.
Mais _George Dandin_ offre aussi son côté moral. Les bourgeois, en
1668, sont pris d’une manie qui va devenir épidémique: ils veulent
sortir de leur sphère, monter, contracter de grandes alliances et de
grandes amitiés; ils se hissent sur leur coffre-fort pour atteindre
jusqu’à l’aristocratie et s’y mêler. De son côté, l’aristocratie est
fort disposée à se baisser, à descendre, à se mêler familièrement
aux bourgeois pour puiser dans leur caisse, tout en raillant et
en méprisant ceux qu’elle pressure. La roture opulente passant un
marché avec la noblesse besoigneuse, cette donnée qui a défrayé tout
le théâtre de Dancourt et quelques-unes des meilleures comédies du
dix-huitième siècle, c’est Molière qui le premier l’a trouvée. Molière,
avant le Sage et d’Allainval, a châtié la sotte vanité des uns et
la cupidité avilissante des autres. George Dandin et M. Jourdain
sont les types du ridicule des bourgeois, et le marquis Dorante
personnifie la bassesse de certains gentilshommes d’alors. Seulement
M. Jourdain possède un travers de plus que le rustique Dandin: à
l’ambition de la noblesse, il joint celle des belles manières et
du savoir. Molière semble l’avoir créé tout exprès pour servir de
preuve et de commentaire à la pensée de Montaigne: «La sotte chose
qu’un vieillard abecedaire! on peut continuer en tout temps l’estude,
mais non pas l’escholage.» Les trois premiers actes du _Bourgeois
gentilhomme_ égalent ce que Molière a produit de meilleur: quel dommage
que l’impatience et les ordres de Louis XIV aient précipité les deux
derniers dans la farce! Au reste, cette farce joyeuse n’est pas si loin
de la vérité qu’elle le paraît. L’abbé de Saint-Martin, célèbre dans
ce temps-là, justifie la réception du Mamamouchi: on lui fit accroire
que le roi de Siam l’avait créé mandarin et marquis de Miskou, et il
apposa sa signature à ces deux diplômes[18]. Molière n’est jamais sorti
de la nature; ce n’est pas sa faute si le vrai n’est pas toujours
vraisemblable.
[18] On publia en trois volumes le récit de cette plaisanterie,
sous le titre d’_Histoire comique du mandarinat de l’abbé de
Saint-Martin_.
Ceux qui cultivent les lettres ou les arts ont souvent à lutter
contre des préjugés et des obstacles dont la postérité ne peut se
faire d’idée. Croirait-on, par exemple, que l’emploi de la prose,
dans une comédie de caractère en cinq actes, compromit gravement le
succès de _l’Avare_? Le témoignage des contemporains, en particulier
de Grimarest, confirmé par Voltaire, ne permet pas d’en douter. Quant
aux inculpations plus graves de Rousseau, Marmontel y a répondu; et un
sens droit, à défaut de Marmontel, en eût fait justice. J’aime mieux
invoquer en faveur de la comédie de Molière le mot connu d’un confrère
d’Harpagon: «Il y a beaucoup à profiter dans cette pièce: on y peut
prendre d’_excellentes leçons d’économie_[19].»
[19] Grandménil, qui jouait Harpagon au naturel, trouvait
aussi la pièce fort bonne: il y avait pourtant remarqué une
faute.--Laquelle? C’est au sujet du diamant qu’au nom de son père
Éraste fait accepter à Élise. Plus tard, au dénoûment, le mariage
d’Harpagon est rompu, c’est Éraste qui épouse Élise, et il n’est
plus question de ce diamant! Harpagon devrait le réclamer.--L’art
a beau être habile, la nature garde toujours sa supériorité.
Diderot, avec son exagération habituelle, dit quelque part: «Si
l’on croit qu’il y ait beaucoup plus d’hommes capables de faire
_Pourceaugnac_ que de faire _Tartufe_ ou _le Misanthrope_, on
se trompe.» Sans aller si loin, on peut dire que _Monsieur de
Pourceaugnac_, _les Fourberies de Scapin_ et _le Malade imaginaire_
sont des farces où abondent des scènes de haute comédie, des farces
remplies de verve, de sel, d’une intarissable gaieté, telles enfin
qu’un génie supérieur pouvait seul les composer. Il faut se rappeler
que Molière était directeur de spectacle, obligé, comme il le disait,
de donner du pain à tant de pauvres gens, et que les connaisseurs au
goût pur et austère ne forment, dans tous les temps, qu’une très-petite
minorité.
Molière termina sa carrière comme il l’avait commencée, en immolant les
précieuses, les pédants et les pédantes. _Les Femmes savantes_ furent
son dernier chef-d’œuvre, comparable au _Misanthrope_ et au _Tartufe_,
sinon par l’élévation du but, au moins par le style, par les détails,
et l’art de féconder, d’étendre un sujet ingrat, stérile et borné.
On a reproché à Molière d’avoir joué l’abbé Cotin en plein théâtre;
Cotin, dit-on, en mourut de chagrin. On a prétendu de même que les
satires de Boileau avaient rendu fou l’abbé Cassagne. Ces rumeurs ont
été accueillies par Voltaire mal à propos. Il est prouvé que Cassagne
mourut en pleine jouissance de son bon sens, tel que Dieu le lui avait
départi, et que l’abbé Cotin survécut dix ans aux _Femmes savantes_.
Il n’est pas moins prouvé que ces deux hommes avaient fait tout leur
possible pour nuire à Despréaux et à Molière, et s’étaient attiré le
rude châtiment auquel ils doivent d’être immortels.