CHAPITRE V.

_Tartufe._

Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé _le

Misanthrope_ le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la

liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette

œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et

dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, _Tartufe_, soit

que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection

du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît

l’emporter sur _le Misanthrope_. Prenez-le philosophiquement, prenez-le

au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire,

_Tartufe_ est le dernier effort du génie.

Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en

présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans

Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour

séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de

bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême

et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du

drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les

aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse

Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame

Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui,

s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se

brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin,

toute charmante de décence, quoiqu’elle aille _vêtue ainsi qu’une

princesse_. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère

d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût

faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou

invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire

était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon.

Point:

Une femme se rit de sottises pareilles,

Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.

Elle n’éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie; elle

le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver

à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages

d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé

des hommes, de Tartufe. _Amour, Amour, quand tu nous tiens!....._

s’écrie le fabuliste.

Il n’est pas jusqu’à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal,

tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est

un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son

directeur? Derrière M. Loyal, j’aperçois Laurent: _Laurent, serrez ma

haire avec ma discipline_. C’est une perspective d’hypocrisie à perte

de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s’étendent les

ramifications de la _société_, comme dit Pascal, de la _cabale_, comme

l’appelle Cléante.

_Tartufe_ parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde

avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres

étaient en lutte: Jansénius, accusé de schisme et d’hérésie; Molina,

de relâchement et d’ambition. La morale de Port-Royal était austère

avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites,

au fond relâchée et sophistiquée, n’avait de la sévérité que les

apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût

des voluptés? L’éducation qu’il avait reçue de Mazarin n’était pas

rassurante. Par les soins d’une politique corrompue, Louis XIV avait

été élevé dans un oubli complet de ses devoirs, mais dans l’habitude de

toutes les pratiques extérieures de la religion. Livré à l’ignorance

et à ses passions, un moyen naturel s’offrait à lui de tout concilier,

de satisfaire à la fois la vieille cour et la nouvelle: l’hypocrisie

lui tendait les bras, il n’avait qu’à s’y jeter. En ce péril, Molière

se dévoua pour sauver le roi et la nation. Le comédien entreprit

de démasquer publiquement l’hypocrisie, à la veille peut-être de

monter sur le trône; il résolut d’éclairer cette hideuse figure d’une

telle lumière, qu’elle fît naître en même temps l’effroi, le dégoût,

et l’envie de rire. Quel problème d’art! Car il n’est peut-être

pas, l’ingrat excepté, un seul caractère plus opposé que celui de

l’hypocrite aux mœurs de la comédie; et l’ingrat et l’hypocrite sont

réunis dans le Tartufe.

L’audace vertueuse de Molière n’eut peur de rien, ne déguisa rien.

Lorsque Cléante presse Tartufe de remettre en grâce Damis avec son

père, et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures,

Tartufe échappe à l’argument par la direction d’intention: _Hélas!

je le voudrais, quant à moi, de bon cœur_, etc. La même théorie lui

fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage: c’est de peur

_que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains_. Vous retrouvez

la maxime favorite de Loyola: La fin justifie les moyens. Quand

Elmire oppose le ciel aux vœux de Tartufe: _Si ce n’est que le ciel!_

répond-il. Et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine

de la direction d’intention:

Selon divers besoins, il est une science

D’étendre les liens de notre conscience,

Et de rectifier le mal de l’action

Avec la pureté de notre intention.

Il semble qu’on lise la neuvième Provinciale, fortifiée du charme

d’une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié

aux mains de Tartufe la cassette compromettante d’Argas? Il vous le

dit: c’est par suite de la doctrine des restrictions mentales,

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,

J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,

Par où ma conscience eût pleine sûreté

A faire des serments contre la vérité.

Orgon n’a point à se plaindre: il est puni par où il a péché. La

société humaine ne subsiste que par la bonne foi: donc l’hypocrisie

attaque la société dans sa base. C’est la moralité évidente de la pièce.

Ensuite Molière fait appel à tous les nobles instincts de la grande

âme de Louis XIV; il sollicite son amour de la gloire et de la

louange. Au dénoûment, cet éloge du roi, que Voltaire a blâmé comme

un hors-d’œuvre[13], est tout ce qu’il y a de plus adroit et de plus

équitable. Adroit, en ce que le conseil se glisse sous la forme de

la louange, et que le poëte, par de fines allusions, lie, pour ainsi

dire, le monarque, et lui fait contracter l’obligation de réprimer

l’hypocrisie et de châtier les hypocrites. Équitable; sans Louis XIV

est-ce que _Tartufe_ eût jamais été représenté? Et qui sauva Molière

en butte aux saintes fureurs de ceux qu’il dévoilait? Contre ce

torrent d’injures, d’anathèmes, d’intrigues, de libelles, quel autre

bras s’opposa que le bras de Louis XIV? quel autre s’y fût opposé

efficacement? Une reconnaissance légitime, une affection réciproque

excuserait encore Molière, s’il se fût avancé trop loin; mais Molière

n’a pas besoin d’excuse: il n’a jamais loué dans Louis XIV que ce qui

était louable.

[13] Voyez dans _le Lexique_ l’article IL.

Aujourd’hui que le retour des mêmes intérêts nous fait assister aux

mêmes violences, il est encore impossible de se figurer jusqu’où

fut porté le déchaînement contre l’auteur du _Tartufe_. Un curé de

Paris publia un libelle où il appelle Molière «un démon vêtu de

chair, habillé en homme; un libertin, un impie _digne d’être brûlé

publiquement_.» Il serait dommage que la postérité ne sût pas le nom

de ce bon prêtre; elle en aura l’obligation à M. J. Taschereau, qui a

découvert qu’il se nommait Pierre Roullès, curé de Saint-Barthélemy;

digne, comme on voit, de desservir l’autel placé sous cette invocation

sinistre.

L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, prêtre indigne, dont

les mœurs dissolues déshonoraient publiquement le sacerdoce, donna un

mandement dans lequel il _excommunie_ quiconque lirait ou verrait jouer

_Tartufe_; en quoi il faut avouer qu’il agit moins par ressentiment

personnel que par esprit de corps, car il ne se donnait même pas la

peine d’être hypocrite. C’est de lui que Fénelon écrivait à Louis XIV:

«Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux,

malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les

gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu’il ne songe qu’à vous

plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant

son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens

de bien, et lui laissez tyranniser l’Église[14].» Voilà le saint

personnage qui lance l’anathème contre Molière, parce que sa comédie,

«sous prétexte de condamner la fausse dévotion et l’hypocrisie, donne

lieu d’en accuser ceux qui font profession de la plus solide piété, et

les expose aux railleries des libertins.» Le père Bourdaloue ne rougit

pas de prêcher en chaire contre Molière, ce qui revient à prendre en

main la cause de Tartufe et de ses pareils. L’argument du jésuite est

celui de l’archevêque: «Comme la véritable et la fausse dévotion ont un

grand nombre d’actions qui leur sont communes, et comme les dehors de

l’une et de l’autre sont presque tout semblables, les traits dont on

peint celle-ci _défigurent celle-là_[15].»

[14] Lettre de Fénelon à Louis XIV, p. 32, éd. de M. Renouard.

[15] _Sermon_ pour le septième dimanche après Pâques.

Nullement. Molière, qui avait prévu et ce danger et ce reproche, s’est

appliqué à les éviter, en traçant avec un soin religieux la ligne de

démarcation entre le vrai et le faux zèle. C’est là, je le répète, le

but principal de ce rôle éloquent de Cléante. Mais on veut l’ignorer,

pour se ménager un prétexte de déclamations, et se livrer à son aise à

des alarmes affectées.

Ainsi voilà, par le raisonnement de Bourdaloue, la plus cruelle ennemie

de la piété, l’hypocrisie, rendue inviolable au nom de la religion! Il

faudra, suivant Bourdaloue, ne toucher à aucun abus, de peur de nuire à

l’usage, et respecter le mensonge par égard pour la vérité! Désormais

le sanctuaire abritera au même titre les saints confondus avec les

impies, ou plutôt les impies seront ceux qui tâchent de discerner les

boucs des brebis, le crime de la vertu, l’hypocrisie de la piété! Parce

qu’il y a des hommes qui aiment Dieu et veulent faire prospérer son

culte, il faut assurer, non-seulement l’impunité, mais les honneurs de

la vertu à ceux dont la conduite ferait détester la religion, et tend

à la ruine du culte! C’est pourtant là l’argument unique que, depuis

un siècle et demi, l’on veut faire prévaloir contre la comédie de

Molière et les adversaires de la _tartuferie_! Combien plus sensé et

plus judicieux est celui qui écrit:--«L’hypocrite est le plus dangereux

des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus

se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des

peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et

leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang

de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie après avoir

violé tous leurs serments.»--Je reconnais le langage d’un honnête homme

et d’un chrétien: c’est celui de Fénelon[16].

[16] _Télémaque_, livre XVIII.

Aussi Fénelon prit-il ouvertement le parti de Molière et de sa

comédie. Il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue:

«Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartufe; mais ses ennemis diront

qu’il est jésuite[17].» Le mot est dur pour les jésuites.

[17] D’ALEMBERT, _Eloge de Fénelon_.

On vit alors ce qui s’est renouvelé depuis, la violence avec les dévots

agresseurs, et la modération avec les laïques offensés. Molière ne

répondit que par ses _Placets_ au roi, et peut-être par la _Lettre sur

l’Imposteur_, où brille une si profonde entente de la scène, qu’il

est permis de la lui attribuer, malgré les incorrections probablement

préméditées d’un style qui se déguise.

_Tartufe_ obtint un succès immense. Il est humiliant pour l’esprit

humain que _la Femme juge et partie_ l’ait contre-balancé par un succès

égal, et que Montfleury ait brillé un instant au niveau de Molière.

Ces égarements de l’opinion publique ne durent pas. L’unique suffrage

littéraire qui ait manqué au _Tartufe_, est celui de la Bruyère;

mais, tandis que Tartufe soulève encore d’implacables ressentiments,

l’Onuphre de la Bruyère n’a jamais offensé personne.

Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense

qu’il venait de recevoir de représenter _Tartufe_? _M. le premier

président ne veut pas qu’on le joue._ Le fait est aussi faux qu’il est

accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée,

un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un

magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté

impuni: Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France

le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler

des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de

Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé

dans les _Anas_ espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon,

au sujet d’une comédie de _l’Alcade_: _L’alcade ne veut pas qu’on le

joue_. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à

Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes

est remplie de ces impertinences: c’est le devoir de la critique de les

signaler, et d’en obtenir justice.

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 13 / 467 题