_Tartufe._
Beaucoup de critiques d’une autorité imposante ont proclamé _le
Misanthrope_ le chef-d’œuvre de la scène française: on prend ici la
liberté de n’être pas de leur avis. Quelque prodigieuse que soit cette
œuvre, où Molière s’était fait comme à plaisir un sujet stérile et
dénué d’action pour triompher ensuite des obstacles, _Tartufe_, soit
que l’on considère le mérite de la difficulté vaincue, la perfection
du style, ou la hauteur du but et l’importance du résultat, me paraît
l’emporter sur _le Misanthrope_. Prenez-le philosophiquement, prenez-le
au point de vue dramatique ou au point de vue purement littéraire,
_Tartufe_ est le dernier effort du génie.
Quelle admirable combinaison de caractères! Deux morales sont mises en
présence: la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans
Tartufe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour
séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de
bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême
et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du
drame repose sur ces trois personnages. A côté d’eux paraissent les
aimables figures de Marianne et de Valère; la piquante et malicieuse
Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame
Pernelle en représente l’entêtement; Damis, l’ardeur juvénile qui,
s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se
brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur; Elmire enfin,
toute charmante de décence, quoiqu’elle aille _vêtue ainsi qu’une
princesse_. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère
d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard! Si Molière l’eût
faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou
invraisemblable: la résistance d’Elmire perdait de son mérite; Elmire
était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon.
Point:
Une femme se rit de sottises pareilles,
Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
Elle n’éprouve pour Tartufe pas plus de haine que de sympathie; elle
le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver
à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages
d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé
des hommes, de Tartufe. _Amour, Amour, quand tu nous tiens!....._
s’écrie le fabuliste.
Il n’est pas jusqu’à M. Loyal qui ne soit utile au tableau. M. Loyal,
tout confit en patelinage, en bénignité doucereuse et dévote, est
un reflet de ce bon M. Tartufe. Gageons que M. Tartufe a été son
directeur? Derrière M. Loyal, j’aperçois Laurent: _Laurent, serrez ma
haire avec ma discipline_. C’est une perspective d’hypocrisie à perte
de vue. Molière fait entrevoir à quelle profondeur s’étendent les
ramifications de la _société_, comme dit Pascal, de la _cabale_, comme
l’appelle Cléante.
_Tartufe_ parut dans un moment de crise. Aux guerres de la Fronde
avaient succédé les querelles religieuses. Deux sectes célèbres
étaient en lutte: Jansénius, accusé de schisme et d’hérésie; Molina,
de relâchement et d’ambition. La morale de Port-Royal était austère
avec sincérité, peut-être même avec excès; la morale des jésuites,
au fond relâchée et sophistiquée, n’avait de la sévérité que les
apparences. De quel côté pencherait un jeune roi, emporté par le goût
des voluptés? L’éducation qu’il avait reçue de Mazarin n’était pas
rassurante. Par les soins d’une politique corrompue, Louis XIV avait
été élevé dans un oubli complet de ses devoirs, mais dans l’habitude de
toutes les pratiques extérieures de la religion. Livré à l’ignorance
et à ses passions, un moyen naturel s’offrait à lui de tout concilier,
de satisfaire à la fois la vieille cour et la nouvelle: l’hypocrisie
lui tendait les bras, il n’avait qu’à s’y jeter. En ce péril, Molière
se dévoua pour sauver le roi et la nation. Le comédien entreprit
de démasquer publiquement l’hypocrisie, à la veille peut-être de
monter sur le trône; il résolut d’éclairer cette hideuse figure d’une
telle lumière, qu’elle fît naître en même temps l’effroi, le dégoût,
et l’envie de rire. Quel problème d’art! Car il n’est peut-être
pas, l’ingrat excepté, un seul caractère plus opposé que celui de
l’hypocrite aux mœurs de la comédie; et l’ingrat et l’hypocrite sont
réunis dans le Tartufe.
L’audace vertueuse de Molière n’eut peur de rien, ne déguisa rien.
Lorsque Cléante presse Tartufe de remettre en grâce Damis avec son
père, et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures,
Tartufe échappe à l’argument par la direction d’intention: _Hélas!
je le voudrais, quant à moi, de bon cœur_, etc. La même théorie lui
fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage: c’est de peur
_que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains_. Vous retrouvez
la maxime favorite de Loyola: La fin justifie les moyens. Quand
Elmire oppose le ciel aux vœux de Tartufe: _Si ce n’est que le ciel!_
répond-il. Et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine
de la direction d’intention:
Selon divers besoins, il est une science
D’étendre les liens de notre conscience,
Et de rectifier le mal de l’action
Avec la pureté de notre intention.
Il semble qu’on lise la neuvième Provinciale, fortifiée du charme
d’une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié
aux mains de Tartufe la cassette compromettante d’Argas? Il vous le
dit: c’est par suite de la doctrine des restrictions mentales,
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
Par où ma conscience eût pleine sûreté
A faire des serments contre la vérité.
Orgon n’a point à se plaindre: il est puni par où il a péché. La
société humaine ne subsiste que par la bonne foi: donc l’hypocrisie
attaque la société dans sa base. C’est la moralité évidente de la pièce.
Ensuite Molière fait appel à tous les nobles instincts de la grande
âme de Louis XIV; il sollicite son amour de la gloire et de la
louange. Au dénoûment, cet éloge du roi, que Voltaire a blâmé comme
un hors-d’œuvre[13], est tout ce qu’il y a de plus adroit et de plus
équitable. Adroit, en ce que le conseil se glisse sous la forme de
la louange, et que le poëte, par de fines allusions, lie, pour ainsi
dire, le monarque, et lui fait contracter l’obligation de réprimer
l’hypocrisie et de châtier les hypocrites. Équitable; sans Louis XIV
est-ce que _Tartufe_ eût jamais été représenté? Et qui sauva Molière
en butte aux saintes fureurs de ceux qu’il dévoilait? Contre ce
torrent d’injures, d’anathèmes, d’intrigues, de libelles, quel autre
bras s’opposa que le bras de Louis XIV? quel autre s’y fût opposé
efficacement? Une reconnaissance légitime, une affection réciproque
excuserait encore Molière, s’il se fût avancé trop loin; mais Molière
n’a pas besoin d’excuse: il n’a jamais loué dans Louis XIV que ce qui
était louable.
[13] Voyez dans _le Lexique_ l’article IL.
Aujourd’hui que le retour des mêmes intérêts nous fait assister aux
mêmes violences, il est encore impossible de se figurer jusqu’où
fut porté le déchaînement contre l’auteur du _Tartufe_. Un curé de
Paris publia un libelle où il appelle Molière «un démon vêtu de
chair, habillé en homme; un libertin, un impie _digne d’être brûlé
publiquement_.» Il serait dommage que la postérité ne sût pas le nom
de ce bon prêtre; elle en aura l’obligation à M. J. Taschereau, qui a
découvert qu’il se nommait Pierre Roullès, curé de Saint-Barthélemy;
digne, comme on voit, de desservir l’autel placé sous cette invocation
sinistre.
L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, prêtre indigne, dont
les mœurs dissolues déshonoraient publiquement le sacerdoce, donna un
mandement dans lequel il _excommunie_ quiconque lirait ou verrait jouer
_Tartufe_; en quoi il faut avouer qu’il agit moins par ressentiment
personnel que par esprit de corps, car il ne se donnait même pas la
peine d’être hypocrite. C’est de lui que Fénelon écrivait à Louis XIV:
«Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux,
malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les
gens de bien. Vous vous en accommodez, parce qu’il ne songe qu’à vous
plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu’en prostituant
son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens
de bien, et lui laissez tyranniser l’Église[14].» Voilà le saint
personnage qui lance l’anathème contre Molière, parce que sa comédie,
«sous prétexte de condamner la fausse dévotion et l’hypocrisie, donne
lieu d’en accuser ceux qui font profession de la plus solide piété, et
les expose aux railleries des libertins.» Le père Bourdaloue ne rougit
pas de prêcher en chaire contre Molière, ce qui revient à prendre en
main la cause de Tartufe et de ses pareils. L’argument du jésuite est
celui de l’archevêque: «Comme la véritable et la fausse dévotion ont un
grand nombre d’actions qui leur sont communes, et comme les dehors de
l’une et de l’autre sont presque tout semblables, les traits dont on
peint celle-ci _défigurent celle-là_[15].»
[14] Lettre de Fénelon à Louis XIV, p. 32, éd. de M. Renouard.
[15] _Sermon_ pour le septième dimanche après Pâques.
Nullement. Molière, qui avait prévu et ce danger et ce reproche, s’est
appliqué à les éviter, en traçant avec un soin religieux la ligne de
démarcation entre le vrai et le faux zèle. C’est là, je le répète, le
but principal de ce rôle éloquent de Cléante. Mais on veut l’ignorer,
pour se ménager un prétexte de déclamations, et se livrer à son aise à
des alarmes affectées.
Ainsi voilà, par le raisonnement de Bourdaloue, la plus cruelle ennemie
de la piété, l’hypocrisie, rendue inviolable au nom de la religion! Il
faudra, suivant Bourdaloue, ne toucher à aucun abus, de peur de nuire à
l’usage, et respecter le mensonge par égard pour la vérité! Désormais
le sanctuaire abritera au même titre les saints confondus avec les
impies, ou plutôt les impies seront ceux qui tâchent de discerner les
boucs des brebis, le crime de la vertu, l’hypocrisie de la piété! Parce
qu’il y a des hommes qui aiment Dieu et veulent faire prospérer son
culte, il faut assurer, non-seulement l’impunité, mais les honneurs de
la vertu à ceux dont la conduite ferait détester la religion, et tend
à la ruine du culte! C’est pourtant là l’argument unique que, depuis
un siècle et demi, l’on veut faire prévaloir contre la comédie de
Molière et les adversaires de la _tartuferie_! Combien plus sensé et
plus judicieux est celui qui écrit:--«L’hypocrite est le plus dangereux
des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus
se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des
peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et
leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang
de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie après avoir
violé tous leurs serments.»--Je reconnais le langage d’un honnête homme
et d’un chrétien: c’est celui de Fénelon[16].
[16] _Télémaque_, livre XVIII.
Aussi Fénelon prit-il ouvertement le parti de Molière et de sa
comédie. Il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue:
«Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartufe; mais ses ennemis diront
qu’il est jésuite[17].» Le mot est dur pour les jésuites.
[17] D’ALEMBERT, _Eloge de Fénelon_.
On vit alors ce qui s’est renouvelé depuis, la violence avec les dévots
agresseurs, et la modération avec les laïques offensés. Molière ne
répondit que par ses _Placets_ au roi, et peut-être par la _Lettre sur
l’Imposteur_, où brille une si profonde entente de la scène, qu’il
est permis de la lui attribuer, malgré les incorrections probablement
préméditées d’un style qui se déguise.
_Tartufe_ obtint un succès immense. Il est humiliant pour l’esprit
humain que _la Femme juge et partie_ l’ait contre-balancé par un succès
égal, et que Montfleury ait brillé un instant au niveau de Molière.
Ces égarements de l’opinion publique ne durent pas. L’unique suffrage
littéraire qui ait manqué au _Tartufe_, est celui de la Bruyère;
mais, tandis que Tartufe soulève encore d’implacables ressentiments,
l’Onuphre de la Bruyère n’a jamais offensé personne.
Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense
qu’il venait de recevoir de représenter _Tartufe_? _M. le premier
président ne veut pas qu’on le joue._ Le fait est aussi faux qu’il est
accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée,
un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un
magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté
impuni: Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France
le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler
des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de
Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière, a été ramassé
dans les _Anas_ espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon,
au sujet d’une comédie de _l’Alcade_: _L’alcade ne veut pas qu’on le
joue_. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à
Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes
est remplie de ces impertinences: c’est le devoir de la critique de les
signaler, et d’en obtenir justice.