_Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau.--Le _Timon_ de
Shakspeare.
La chute du _Misanthrope_ à la première représentation est une anecdote
reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une
erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet
d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce,
c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont
plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent
que _le Misanthrope_, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut
représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le
temps, et procura d’excellentes recettes.
J. J. Rousseau, dans sa _Lettre à d’Alembert_, veut établir que le
théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les
comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu,
et il s’ensuivra _à fortiori_ que toutes les autres sont également ou
plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette
expérience _le Misanthrope_. Pourquoi pas _Tartufe_? C’est qu’il eût
fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et,
avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu
s’y trouver embarrassé. Au contraire, _le Misanthrope_ lui fournit
l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec
Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme
une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est
qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a
composé _le Misanthrope_ «pour faire rire aux dépens de la vertu,--pour
avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement
dans _le Misanthrope_, mais _le Misanthrope_ «nous découvre la
véritable vue dans laquelle Molière a composé _tout son théâtre_.»--«On
ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit _une école de
vices et de mauvaises mœurs_, plus dangereuse que les livres mêmes où
l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces
dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à _la Nouvelle
Héloïse_. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à
ce roman qu’au _Misanthrope_ et à tout le théâtre de Molière.
Deux pages plus loin, vous lisez:--«Dans toutes les autres pièces de
Molière,..... _on sent pour lui au fond du cœur un respect_..., etc.»
Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour
celui qui tâche constamment d’_avilir la vertu_! Jean-Jacques n’y
pensait pas!
Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a
bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de
Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.
Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope
est évidemment, dans son intention, le portrait de Jean-Jacques,
c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné
au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient
pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène
ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach,
lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de _Balthazar_!
Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés
à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste,
et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos
anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est
moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous
déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous
voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de _Balthazar_:
«Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous
ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier
dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât
Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu
d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est
peut-être exiger beaucoup.
[9] _Mémoires_ de l’abbé Morellet, II, 271.
Shakspeare a fait, dans _Timon d’Athènes_, un misanthrope selon le cœur
et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais,
environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par
les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table
quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se
lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il
leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu
te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce
qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au
fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.
Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont
ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale
pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!--APÉMANTUS.
Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.--TIMON. Hors d’ici; enfant
d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue
me soulève le cœur.--APÉMANTUS. Je voudrais te voir crever.--TIMON.
Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre
après toi.--APÉMANTUS. Bête sauvage!--TIMON. Esclave!--APÉMANTUS.
Crapaud!--TIMON. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel
appelle cela _une scène incomparable_[11]; mais il trouve _le
Misanthrope_ de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien
médiocre!
[10] Acte IV, scène 3.
[11] _Cours de littérature dramatique_, tome III, page 90.
Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors
ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au
contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la
preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il
fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à
bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce
tempérament de caractère.
Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir
courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion, et montré par
là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,
Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme.
Ce vers renferme toute la pièce.
Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à
l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les
personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans _le Cid_, dans
_Cinna_, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a
peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui
peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène
du billet: _Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire_, etc.
Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait
encore donné que _la Thébaïde_ et _Alexandre_, et, dans ces deux
pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais,
après avoir vu _le Misanthrope_, il rompit sans retour avec l’amour
romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière
lui avait fait sentir. Un an juste après _le Misanthrope_ parut
_Andromaque_, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a
plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec
celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à
Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements
pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce
mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.
[12] Racine, arrivant d’Uzès, vint soumettre à Molière son
premier essai de tragédie, _Théagène et Chariclée_; Molière lui
donna cent louis, et le sujet de _la Thébaïde_.