CHAPITRE IV.

_Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau.--Le _Timon_ de

Shakspeare.

La chute du _Misanthrope_ à la première représentation est une anecdote

reproduite par tous les commentateurs. Ce n’en est pas moins une

erreur. Il paraît avéré que le public fut en effet la dupe du sonnet

d’Oronte; mais que son dépit soit allé jusqu’à faire tomber la pièce,

c’est une de ces fables dont les anciens biographes de Molière se sont

plu à embellir leur récit. Les registres de la Comédie constatent

que _le Misanthrope_, seul, sans petite pièce qui l’accompagnât, fut

représenté vingt et une fois de suite, succès extraordinaire pour le

temps, et procura d’excellentes recettes.

J. J. Rousseau, dans sa _Lettre à d’Alembert_, veut établir que le

théâtre corrompt les mœurs. Prenons, dit-il, la meilleure de toutes les

comédies, la plus morale; je vous prouverai qu’elle attaque la vertu,

et il s’ensuivra _à fortiori_ que toutes les autres sont également ou

plus dangereuses, corruptrices et perverses. Il choisit pour cette

expérience _le Misanthrope_. Pourquoi pas _Tartufe_? C’est qu’il eût

fallu prendre le parti des hypocrites contre la piété sincère; et,

avec tout son talent pour le paradoxe, le citoyen de Genève aurait pu

s’y trouver embarrassé. Au contraire, _le Misanthrope_ lui fournit

l’occasion d’entretenir le public de lui-même. Il s’identifie avec

Alceste, et peu s’en faut qu’il ne regarde la pièce de Molière comme

une personnalité contre Jean-Jacques. Sa longue argumentation n’est

qu’un tissu de sophismes, de contradictions et de puérilités. Molière a

composé _le Misanthrope_ «pour faire rire aux dépens de la vertu,--pour

avilir la vertu;» et cette intention, Molière ne l’a pas eue seulement

dans _le Misanthrope_, mais _le Misanthrope_ «nous découvre la

véritable vue dans laquelle Molière a composé _tout son théâtre_.»--«On

ne peut nier, dit-il, que le théâtre de Molière ne soit _une école de

vices et de mauvaises mœurs_, plus dangereuse que les livres mêmes où

l’on fait profession de les enseigner.» Peut-être, en écrivant ces

dernières paroles, la pensée de Rousseau se reportait à _la Nouvelle

Héloïse_. Qu’il y pensât ou non, la flétrissure est plus applicable à

ce roman qu’au _Misanthrope_ et à tout le théâtre de Molière.

Deux pages plus loin, vous lisez:--«Dans toutes les autres pièces de

Molière,..... _on sent pour lui au fond du cœur un respect_..., etc.»

Du respect pour un professeur de vices et de mauvaises mœurs! pour

celui qui tâche constamment d’_avilir la vertu_! Jean-Jacques n’y

pensait pas!

Si Molière a voulu, dans le personnage d’Alceste, avilir la vertu, il a

bien mal réussi; car il n’est pas d’honnête homme qui, comme, le duc de

Montausier, ne fût charmé de ressembler au Misanthrope.

Le portrait que Rousseau se complaît à tracer du véritable Misanthrope

est évidemment, dans son intention, le portrait de Jean-Jacques,

c’est-à-dire, de l’homme parfait. «Le tort de Molière est d’avoir donné

au Misanthrope des fureurs puériles sur des sujets qui ne devraient

pas même l’émouvoir.» Eh! Jean-Jacques, rappelez-vous un peu la scène

ridicule que vous-même vous jouâtes dans le salon du baron d’Holbach,

lorsque le curé de Montchauvet y vint lire sa tragédie de _Balthazar_!

Vous n’auriez pas dû vous émouvoir non plus des éloges perfides donnés

à cet autre Oronte: cependant vous vous mîtes en fureur comme Alceste,

et plus que lui; car, à partir de ce jour, vous rompîtes avec vos

anciens amis, et ne voulûtes jamais les revoir. Avouez qu’Alceste est

moins extrême et plus raisonnable. Mais c’est justement en quoi il vous

déplaît. Vous vous plaignez de ses ménagements envers Oronte; vous

voudriez qu’il lui parlât comme vous fîtes à l’auteur de _Balthazar_:

«Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance; tous

ces messieurs se moquent de vous. Sortez d’ici, et retournez vicarier

dans votre village[9].» En un mot, il aurait fallu que Molière devinât

Rousseau, et fît son apologie anticipée en cinq actes; qu’au lieu

d’Alceste et de Célimène, il peignît Jean-Jacques et Thérèse. C’est

peut-être exiger beaucoup.

[9] _Mémoires_ de l’abbé Morellet, II, 271.

Shakspeare a fait, dans _Timon d’Athènes_, un misanthrope selon le cœur

et le goût de Rousseau. Il nous montre d’abord Timon dans son palais,

environné de luxe et d’un peuple de faux amis. Timon, ayant fini par

les apprécier, les invite à un grand festin. On sert sur la table

quantité de plats, tous remplis d’eau et de fumée. Tout à coup Timon se

lève, les convives croient que c’est pour découper; point du tout! il

leur jette les plats à la tête, en criant: «Fatale maison, que le feu

te consume! Péris, Athènes, péris; et que désormais l’homme et tout ce

qui a la figure humaine soit haï de Timon!» Ce disant, il se sauve au

fond des bois, et plante là ses convives, fort mal édifiés.

Dans la forêt, Timon rencontre un philosophe de son espèce. Ils ont

ensemble une longue scène. Timon dit à Apémantus: «Tu es trop sale

pour qu’on te crache au visage; que la peste t’étouffe!--APÉMANTUS.

Tu es trop vil pour qu’on te maudisse.--TIMON. Hors d’ici; enfant

d’un chien galeux. La colère me transporte de te voir vivant. Ta vue

me soulève le cœur.--APÉMANTUS. Je voudrais te voir crever.--TIMON.

Hors d’ici, ennuyeux importun. Je ne veux pas perdre une pierre

après toi.--APÉMANTUS. Bête sauvage!--TIMON. Esclave!--APÉMANTUS.

Crapaud!--TIMON. Coquin! coquin! coquin[10]!...» M. W. A. Schlegel

appelle cela _une scène incomparable_[11]; mais il trouve _le

Misanthrope_ de Molière, sinon tout à fait mauvais, au moins bien

médiocre!

[10] Acte IV, scène 3.

[11] _Cours de littérature dramatique_, tome III, page 90.

Il est clair que le Timon de Shakspeare a le cerveau dérangé; dès lors

ce qu’il dit comme ce qu’il fait est sans portée morale. Alceste, au

contraire, est assez sage pour se juger lui-même intérieurement: la

preuve, c’est qu’avec Oronte, comme dans la scène des portraits, il

fait des efforts inouïs pour se contenir, et ne s’échappe que poussé à

bout. Tout l’effet comique et l’effet moral du rôle consistent dans ce

tempérament de caractère.

Mais le coup de maître est d’avoir fait Alceste amoureux, d’avoir

courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion, et montré par

là surtout que le plus sage ne peut être complétement sage,

Et que dans tous les cœurs il est toujours de l’homme.

Ce vers renferme toute la pièce.

Avant Molière, on n’avait présenté l’amour sur la scène qu’à

l’espagnole, c’est-à-dire, comme une vertu héroïque qui grandit les

personnages. C’est ainsi que Corneille l’a employé dans _le Cid_, dans

_Cinna_, partout. Molière le premier, d’après sa triste expérience, a

peint l’amour comme une faiblesse d’un grand cœur. De là des luttes qui

peuvent s’élever jusqu’au tragique; et Molière y touche dans la scène

du billet: _Ah! ne plaisantez pas; il n’est pas temps de rire_, etc.

Racine tira de cette admirable scène une importante leçon. Il n’avait

encore donné que _la Thébaïde_ et _Alexandre_, et, dans ces deux

pièces, il avait traité l’amour suivant le procédé de Corneille; mais,

après avoir vu _le Misanthrope_, il rompit sans retour avec l’amour

romanesque, et abandonna la convention pour la nature, que Molière

lui avait fait sentir. Un an juste après _le Misanthrope_ parut

_Andromaque_, qui commence l’ère véritable du génie de Racine. Il y a

plus: la position de Pyrrhus et d’Hermione n’est pas sans analogie avec

celle d’Alceste et de Célimène. Quand Voltaire dit, «C’est peut-être à

Molière que nous devons Racine,» il ne songeait qu’aux encouragements

pécuniaires[12] et aux conseils dont le premier aida le second; mais ce

mot peut encore être vrai dans un sens plus étendu.

[12] Racine, arrivant d’Uzès, vint soumettre à Molière son

premier essai de tragédie, _Théagène et Chariclée_; Molière lui

donna cent louis, et le sujet de _la Thébaïde_.

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 12 / 467 题