Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur
des hypocrites en voyant les _Provinciales_ transportées sur le
théâtre.
On jouait alors sur tous les théâtres de Paris, sans en excepter
celui des Marionnettes, _le Festin de Pierre_, traduit ou imité de
l’espagnol, de Tirso de Molina. Le héros de cette pièce, don Juan
Tenorio, a véritablement existé. Les chroniques de Séville en font
mention; il siégeait parmi ces magistrats ou administrateurs publics
qu’on appelait les vingt-quatre; il enleva réellement doña Anna,
et lui tua son père, sans qu’il fût possible à la famille outragée
d’obtenir justice. Les franciscains résolurent de délivrer Séville d’un
homme qui était l’effroi général. Ils trouvèrent moyen, par l’appât
d’un rendez-vous, d’attirer don Juan, le soir, dans leur église, où
était enterré le commandeur. Don Juan ne reparut jamais. Les moines
répandirent sur son compte cette terrible et merveilleuse légende, qui
est devenue la source de tant de poésie.
Un religieux de la Merci, Fray-Gabriel Tellez, qui, sous le nom
de Tirso de Molina, a enrichi la scène espagnole de plusieurs
chefs-d’œuvre, envisagea le sujet de don Juan avec l’œil du génie.
Son drame est profondément empreint d’une horreur religieuse. Les
scènes de la statue avec le débauché, le souper dans le sépulcre du
commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire,
surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits,
des mots sublimes; je n’en citerai qu’un. Dans la première scène entre
don Juan et la statue du commandeur, le meurtrier demande à sa victime
en quel état la mort l’a surpris, quel est son sort dans l’autre vie,
en un mot s’il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette
question; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan
prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l’arrête,
et dit solennellement: «Ne m’éclaire pas; JE SUIS EN ÉTAT DE GRACE!»
Quel mot! et comme, après cette longue anxiété, l’auditoire catholique
devait respirer! Dans Molière la statue dit aussi: «On n’a pas besoin
de lumière quand on est conduit par le ciel.» Mais ici la révélation
est indifférente et la phrase sans portée, parce qu’elle ne répond à
rien. C’est une froide équivoque sur le mot _lumière_, une maxime aussi
convenable dans la bouche d’un philosophe que dans celle d’un revenant.
Le don Juan espagnol n’a donc que les semblants de l’incrédulité; c’est
un fanfaron d’athéisme, et il n’en est que plus dramatique. Molière,
pressé par sa troupe, qui voulait avoir aussi son _Festin de Pierre_,
ne pouvait accepter complétement la donnée de Tirso. L’imagination
n’était pas le caractère du XVIIe siècle, encore moins l’imagination
fantastique: c’est la raison, tantôt austère, tantôt embellie, par
les charmes du langage, mais toujours la raison. Molière refit donc le
caractère de don Juan; c’est Molière qui a créé le don Juan adopté par
les arts, sceptique universel, railleur de toutes choses, incrédule
en amour comme en religion et en médecine; type du vice élégant et
spirituel, qui cependant intéresse et s’élève à force d’orgueil et
d’énergie, comme le Satan de Milton.
Il répandit ainsi une couleur philosophique sur sa pièce, et y
intercala deux scènes excellentes: celle du pauvre et celle de M.
Dimanche. La première fut jugée trop hardie, et supprimée à la seconde
représentation; l’autre est d’un comique si parfait et si vrai, qu’on
n’a pas le courage d’observer qu’elle est tout à fait hors des mœurs
espagnoles, hors surtout du caractère altier de don Juan. Don Juan
se transforme tout à coup ici en un marquis de la cour de Louis XIV,
contraint de ruser et de s’assouplir devant un créancier importun. Mais
M. Dimanche et son petit chien Brusquet sont demeurés proverbes.
Malheureusement cette philosophie et ces peintures de la société ne
font que mettre mieux en relief l’absurdité de la fantasmagorie finale.
Au moins dans le monde de Tirso tout est poétique, tout est impossible
depuis le commencement jusqu’à la fin, actions et personnages: il
y a unité. Le poëte ne demande à son spectateur que la foi, la foi
aveugle. Molière demande au sien la foi et la raison tout ensemble.
Il passe brusquement du monde réel et prosaïque, dans le domaine de
l’imagination et de la poésie. C’est là le vice radical de sa pièce:
aussi son malaise est-il sensible, et s’empresse-t-il de tourner court,
lorsqu’après quatre actes d’une portée toute morale et philosophique,
il lui faut se servir d’un dénoûment qui ne va qu’aux idées
religieuses de Tirso. On a hasardé ces remarques pour montrer que les
plus admirables natures ne sauraient s’affranchir de certaines règles
dictées par le bon sens vulgaire et l’expérience. Cela n’empêche pas
que le _don Juan_ ne soit une des plus fortes conceptions de Molière,
et de celles qui font le plus d’honneur à son génie.
Ce don Juan a tous les vices. Remarquez la progression: il est
débauché, esprit fort, impie, enfin hypocrite. Lisez, dans la seconde
scène du cinquième acte, cette longue tirade de don Juan en faveur de
l’hypocrisie: «Il n’y a plus de honte maintenant à cela: l’hypocrisie
est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.
La profession d’hypocrite a de merveilleux avantages, etc....» Quelle
vigueur de coloris! quelle verve! quelle éloquence! Cléante n’en a pas
davantage. «O ciel! s’écrie le bonhomme Sganarelle, qu’entends-je ici?
Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de
tout point; et voilà le comble des abominations!» Maintenant, si vous
voulez savoir à qui tout cela s’adresse, tournez le feuillet: voyez
dans la scène suivante don Juan, pressé par don Carlos, lui alléguer,
pour toute réponse et toute explication, le ciel, l’intérêt du ciel!
puis, lorsque don Carlos poussé à bout fait entendre quelques paroles
de menaces, voyez de quel style don Juan le provoque en duel:--«Vous
ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur,
et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais
passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand
couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui
me veux battre: le ciel m’en défend la pensée! et si vous m’attaquez,
nous verrons ce qui en arrivera.»--N’y êtes-vous pas encore? Eh bien!
voyez donc dans la septième _Provinciale_ en quels termes, et par
quels artifices de direction d’intention, le grand Hurtado de Mendoza
autorise l’acceptation du duel, «en se promenant armé dans un champ
en attendant un homme, sauf à se défendre si l’on est attaqué... Et
ainsi l’on ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du tout
accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres circonstances.
Car l’acceptation du duel consiste en l’intention expresse de se
battre, laquelle celui-ci n’a pas.»
Il est évident que Molière, en écrivant la scène de don Juan avec don
Carlos, avait présent à la mémoire ce passage de Pascal. L’allusion ne
pouvait échapper à personne. On ne sera donc pas étonné, connaissant
ceux dont il s’agit, que des clameurs furibondes aient accueilli _le
Festin de Pierre_. Un libelliste du parti osa implorer hautement
l’autorité du roi contre _un farceur qui fait plaisanterie de la
religion, et tient école de libertinage, contre ce monstre de Molière,
qui est l’original de don Juan_.
Leur rage s’augmentait encore de la rumeur occasionnée par _le
Tartufe_. Molière n’en avait encore composé que trois actes, qui
avaient été joués au Raincy, chez le duc d’Orléans. Louis XIV, assailli
de toutes parts, s’était vu forcé d’interdire ces représentations
jusqu’à plus ample informé; mais il s’empressa de dédommager Molière en
accordant à sa troupe le titre de comédiens du roi, avec une pension de
sept mille livres. Molière avait d’ailleurs la permission de lire tant
qu’il voulait _Tartufe_ dans les sociétés, et, dit Boileau dans une
note de ses Satires, tout le monde le voulait avoir.
La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les
hostilités furent suspendues (de son côté, non du leur) par les
représentations du _Misanthrope_, joué le 4 juin 1666. Molière avait
alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les
chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître
en 1665 _Don Juan_; en 1666, _le Misanthrope_; en 1667, _Tartufe_; en
1668, _l’Avare_; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur,
_l’Amour médecin_, _le Médecin malgré lui_, _la Princesse d’Élide_, _le
Sicilien_, _Mélicerte_, et _la Pastorale comique_.