CHAPITRE III.

Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur

des hypocrites en voyant les _Provinciales_ transportées sur le

théâtre.

On jouait alors sur tous les théâtres de Paris, sans en excepter

celui des Marionnettes, _le Festin de Pierre_, traduit ou imité de

l’espagnol, de Tirso de Molina. Le héros de cette pièce, don Juan

Tenorio, a véritablement existé. Les chroniques de Séville en font

mention; il siégeait parmi ces magistrats ou administrateurs publics

qu’on appelait les vingt-quatre; il enleva réellement doña Anna,

et lui tua son père, sans qu’il fût possible à la famille outragée

d’obtenir justice. Les franciscains résolurent de délivrer Séville d’un

homme qui était l’effroi général. Ils trouvèrent moyen, par l’appât

d’un rendez-vous, d’attirer don Juan, le soir, dans leur église, où

était enterré le commandeur. Don Juan ne reparut jamais. Les moines

répandirent sur son compte cette terrible et merveilleuse légende, qui

est devenue la source de tant de poésie.

Un religieux de la Merci, Fray-Gabriel Tellez, qui, sous le nom

de Tirso de Molina, a enrichi la scène espagnole de plusieurs

chefs-d’œuvre, envisagea le sujet de don Juan avec l’œil du génie.

Son drame est profondément empreint d’une horreur religieuse. Les

scènes de la statue avec le débauché, le souper dans le sépulcre du

commandeur, sont de nature à faire frissonner un auditoire populaire,

surtout un auditoire espagnol. Çà et là étincellent de grands traits,

des mots sublimes; je n’en citerai qu’un. Dans la première scène entre

don Juan et la statue du commandeur, le meurtrier demande à sa victime

en quel état la mort l’a surpris, quel est son sort dans l’autre vie,

en un mot s’il est sauvé ou damné. Le spectre ne répond pas à cette

question; mais à la fin de cette terrible scène, lorsque don Juan

prend une bougie pour reconduire le commandeur, celui-ci l’arrête,

et dit solennellement: «Ne m’éclaire pas; JE SUIS EN ÉTAT DE GRACE!»

Quel mot! et comme, après cette longue anxiété, l’auditoire catholique

devait respirer! Dans Molière la statue dit aussi: «On n’a pas besoin

de lumière quand on est conduit par le ciel.» Mais ici la révélation

est indifférente et la phrase sans portée, parce qu’elle ne répond à

rien. C’est une froide équivoque sur le mot _lumière_, une maxime aussi

convenable dans la bouche d’un philosophe que dans celle d’un revenant.

Le don Juan espagnol n’a donc que les semblants de l’incrédulité; c’est

un fanfaron d’athéisme, et il n’en est que plus dramatique. Molière,

pressé par sa troupe, qui voulait avoir aussi son _Festin de Pierre_,

ne pouvait accepter complétement la donnée de Tirso. L’imagination

n’était pas le caractère du XVIIe siècle, encore moins l’imagination

fantastique: c’est la raison, tantôt austère, tantôt embellie, par

les charmes du langage, mais toujours la raison. Molière refit donc le

caractère de don Juan; c’est Molière qui a créé le don Juan adopté par

les arts, sceptique universel, railleur de toutes choses, incrédule

en amour comme en religion et en médecine; type du vice élégant et

spirituel, qui cependant intéresse et s’élève à force d’orgueil et

d’énergie, comme le Satan de Milton.

Il répandit ainsi une couleur philosophique sur sa pièce, et y

intercala deux scènes excellentes: celle du pauvre et celle de M.

Dimanche. La première fut jugée trop hardie, et supprimée à la seconde

représentation; l’autre est d’un comique si parfait et si vrai, qu’on

n’a pas le courage d’observer qu’elle est tout à fait hors des mœurs

espagnoles, hors surtout du caractère altier de don Juan. Don Juan

se transforme tout à coup ici en un marquis de la cour de Louis XIV,

contraint de ruser et de s’assouplir devant un créancier importun. Mais

M. Dimanche et son petit chien Brusquet sont demeurés proverbes.

Malheureusement cette philosophie et ces peintures de la société ne

font que mettre mieux en relief l’absurdité de la fantasmagorie finale.

Au moins dans le monde de Tirso tout est poétique, tout est impossible

depuis le commencement jusqu’à la fin, actions et personnages: il

y a unité. Le poëte ne demande à son spectateur que la foi, la foi

aveugle. Molière demande au sien la foi et la raison tout ensemble.

Il passe brusquement du monde réel et prosaïque, dans le domaine de

l’imagination et de la poésie. C’est là le vice radical de sa pièce:

aussi son malaise est-il sensible, et s’empresse-t-il de tourner court,

lorsqu’après quatre actes d’une portée toute morale et philosophique,

il lui faut se servir d’un dénoûment qui ne va qu’aux idées

religieuses de Tirso. On a hasardé ces remarques pour montrer que les

plus admirables natures ne sauraient s’affranchir de certaines règles

dictées par le bon sens vulgaire et l’expérience. Cela n’empêche pas

que le _don Juan_ ne soit une des plus fortes conceptions de Molière,

et de celles qui font le plus d’honneur à son génie.

Ce don Juan a tous les vices. Remarquez la progression: il est

débauché, esprit fort, impie, enfin hypocrite. Lisez, dans la seconde

scène du cinquième acte, cette longue tirade de don Juan en faveur de

l’hypocrisie: «Il n’y a plus de honte maintenant à cela: l’hypocrisie

est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus.

La profession d’hypocrite a de merveilleux avantages, etc....» Quelle

vigueur de coloris! quelle verve! quelle éloquence! Cléante n’en a pas

davantage. «O ciel! s’écrie le bonhomme Sganarelle, qu’entends-je ici?

Il ne vous manquait plus que d’être hypocrite pour vous achever de

tout point; et voilà le comble des abominations!» Maintenant, si vous

voulez savoir à qui tout cela s’adresse, tournez le feuillet: voyez

dans la scène suivante don Juan, pressé par don Carlos, lui alléguer,

pour toute réponse et toute explication, le ciel, l’intérêt du ciel!

puis, lorsque don Carlos poussé à bout fait entendre quelques paroles

de menaces, voyez de quel style don Juan le provoque en duel:--«Vous

ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque pas de cœur,

et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m’en vais

passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand

couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est point moi qui

me veux battre: le ciel m’en défend la pensée! et si vous m’attaquez,

nous verrons ce qui en arrivera.»--N’y êtes-vous pas encore? Eh bien!

voyez donc dans la septième _Provinciale_ en quels termes, et par

quels artifices de direction d’intention, le grand Hurtado de Mendoza

autorise l’acceptation du duel, «en se promenant armé dans un champ

en attendant un homme, sauf à se défendre si l’on est attaqué... Et

ainsi l’on ne pèche en aucune manière, puisque ce n’est point du tout

accepter un duel, ayant l’intention dirigée à d’autres circonstances.

Car l’acceptation du duel consiste en l’intention expresse de se

battre, laquelle celui-ci n’a pas.»

Il est évident que Molière, en écrivant la scène de don Juan avec don

Carlos, avait présent à la mémoire ce passage de Pascal. L’allusion ne

pouvait échapper à personne. On ne sera donc pas étonné, connaissant

ceux dont il s’agit, que des clameurs furibondes aient accueilli _le

Festin de Pierre_. Un libelliste du parti osa implorer hautement

l’autorité du roi contre _un farceur qui fait plaisanterie de la

religion, et tient école de libertinage, contre ce monstre de Molière,

qui est l’original de don Juan_.

Leur rage s’augmentait encore de la rumeur occasionnée par _le

Tartufe_. Molière n’en avait encore composé que trois actes, qui

avaient été joués au Raincy, chez le duc d’Orléans. Louis XIV, assailli

de toutes parts, s’était vu forcé d’interdire ces représentations

jusqu’à plus ample informé; mais il s’empressa de dédommager Molière en

accordant à sa troupe le titre de comédiens du roi, avec une pension de

sept mille livres. Molière avait d’ailleurs la permission de lire tant

qu’il voulait _Tartufe_ dans les sociétés, et, dit Boileau dans une

note de ses Satires, tout le monde le voulait avoir.

La guerre était déclarée entre Molière et les hypocrites. Les

hostilités furent suspendues (de son côté, non du leur) par les

représentations du _Misanthrope_, joué le 4 juin 1666. Molière avait

alors quarante-quatre ans; son génie était dans toute sa vigueur, les

chefs-d’œuvre se succédaient à de courts intervalles: on vit paraître

en 1665 _Don Juan_; en 1666, _le Misanthrope_; en 1667, _Tartufe_; en

1668, _l’Avare_; sans compter les petites pièces d’un ordre inférieur,

_l’Amour médecin_, _le Médecin malgré lui_, _la Princesse d’Élide_, _le

Sicilien_, _Mélicerte_, et _la Pastorale comique_.

Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle · 第 11 / 467 题