Mariage de Molière.--Molière se brouille avec Racine.--Il est
accusé d’inceste.--Louis XIV le protége.
Le 20 février 1662, qui était le jour du lundi gras de cette
année, à la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, Molière épousa
Armande-Gresinde-Claire-Élisabeth Béjart, sœur et non pas fille de
Madeleine Béjart, avec qui il avait entretenu une longue et intime
liaison. Molière avait quarante ans, et sa femme dix-sept! Elle était
charmante, remplie de grâces et de talents, chantant à merveille
le français et l’italien; excellente actrice, et sachant animer la
scène lors même qu’elle ne faisait qu’écouter; mais d’une coquetterie
indomptable, qui fit le désespoir et le malheur de Molière, car il en
fut, jusqu’à la fin de sa vie, éperdument amoureux. Madame ou plutôt
mademoiselle Molière, comme l’on disait alors, n’était pas cependant
une beauté accomplie: mademoiselle Poisson nous la représente petite,
avec une très-grande bouche et de très-petits yeux[6]. Il est vrai
que mademoiselle Poisson était la camarade de mademoiselle Molière;
mais Molière a tracé de sa femme le même portrait, dans une scène du
_Bourgeois gentilhomme_:
«COVIELLE. Vous trouverez cent personnes qui seront plus dignes
de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.--CLÉONTE. Cela
est vrai, elle a les yeux petits; mais elle les a pleins
de feu, les plus brillants, les plus perçants du monde, et
les plus touchants qu’on puisse voir.--Elle a la bouche
grande.--Oui; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point
aux autres bouches; et cette bouche, en la voyant, inspire
des désirs; elle est la plus attrayante, la plus amoureuse du
monde.--Pour sa taille, elle n’est pas grande.--Non, mais elle
est aisée et bien prise[7], etc., etc.»
C’est ainsi qu’un amant dont l’ardeur est extrême
Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
[6] _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière_, dans le
_Mercure_ de mai 1740.
[7] Acte III, scène 9.
Molière, comme l’on voit, avait pour l’objet de son amour d’aussi
bons yeux qu’Alceste en a pour Célimène. Son malheur était de voir sa
faiblesse, d’en rougir, et de ne pouvoir la surmonter. Toutes les fois
qu’il peint des scènes de tendresse, de jalousie, de brouille et de
raccommodement, c’est sa femme qu’il regarde, c’est sa propre histoire
qu’il retrace. Il ne faut donc pas s’étonner de la vérité du tableau,
mais plaindre le malheureux artiste.
Les torts d’Armande Béjart furent si répétés et ses infidélités si
publiques, qu’après trois ans de mariage et la naissance de leur
second enfant, il fallut en venir à une séparation. Seulement, par
égard pour les bienséances, Molière exigea que sa femme n’allât point
demeurer dans un autre logis que le sien; mais ils ne se voyaient
plus qu’au théâtre. Molière avait une petite maison à Auteuil, où il
se réfugiait, au milieu de ses amis, contre le bruit de la ville et
les chagrins domestiques. C’est dans une de ces réunions qu’eut lieu
l’anecdote si connue du souper, attestée par Racine fils, qui la tenait
de son père. Nous voyons qu’à cette époque déjà la santé de Molière
était altérée, puisqu’il était au régime du lait pour sa poitrine,
et dut à cette circonstance d’échapper à l’ivresse générale de ses
convives.
_L’École des maris_, _les Fâcheux_, _l’École des femmes_, qui se
succédèrent rapidement, avaient placé Molière très-haut dans l’estime
du public, et commencé de lui donner part dans l’amitié du roi, cette
amitié qui lui fut si utile, et lui servit de bouclier contre la rage
envenimée de ses ennemis. Molière, bien venu à la cour, bien venu
du surintendant Fouquet, lié avec Racine, Boileau, Chapelle et la
Fontaine; Molière, admiré, fêté, il n’en fallait pas la moitié tant
pour déchaîner l’envie. Molière jouait au Palais-Royal: Montfleury,
l’homme important de la troupe rivale, qui jouait à l’hôtel de
Bourgogne, osa présenter au roi une requête dans laquelle il accusait
Molière d’avoir _épousé sa propre fille_! Molière n’eut pas de peine
à repousser cette infâme calomnie, à laquelle personne n’ajouta foi
un seul instant. Racine, pour qui Molière avait été un bienfaiteur,
Racine, brouillé avec Molière pour un intérêt d’amour-propre, une
misérable querelle de coulisses, Racine, écrivant cette indignité à son
fils, ajoute froidement: _Mais Montfleury n’est pas écouté à la cour_.
Il est triste d’être obligé de le dire, Racine n’avait pas une de ces
âmes énergiquement trempées à la façon de Corneille ou de Molière; il
n’était pas susceptible d’éprouver
..... ces haines vigoureuses
Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.
On sait comment il se retourna contre ses maîtres de Port-Royal.
Racine était dévot et courtisan: dévot sincère, je le veux croire; et
courtisan malhabile, cela est évident. En cette occasion, il ne devina
pas la pensée du roi. Louis XIV ferma la bouche aux calomniateurs, en
tenant sur les fonts de baptême le premier enfant de Molière; madame
Henriette fut la marraine[8].
[8] Le roi fut représenté par le duc de Créquy, premier
gentilhomme de la chambre, ambassadeur à Rome; madame de
Choiseul, maréchale du Plessis, représenta madame Henriette.
L’acte est du 28 février 1664; il est rapporté dans l’_Histoire
de la vie et des ouvrages de Molière_, par M. J. Taschereau, 3e
édit., p. 237.
Louis XIV ne manqua jamais l’occasion de témoigner l’estime qu’il
faisait de Molière. Il l’honorait d’une familiarité publique; il lui
avait accordé les petites entrées; un jour il le fit manger dans sa
chambre, et dit aux courtisans survenus: «Vous me voyez occupé de faire
manger Molière, que mes officiers ne trouvent pas assez bonne compagnie
pour eux.» On sait que le roi avait dansé un rôle d’Égyptien dans le
ballet du _Mariage forcé_. Une autre fois il tança vertement le duc de
la Feuillade, son impertinent favori, qui s’était permis envers Molière
un outrage brutal. Enfin, Louis XIV aimait Molière, cela soit dit à
l’éternel honneur de l’un et de l’autre; il l’aimait non par égoïsme,
comme on l’a voulu dire, et pour le plaisir d’en être flatté. Si la
vanité du monarque eût seule inspiré son affection, on l’eût vu en
montrer une pareille à Lulli, à Racine, à tant d’autres, plus empressés
courtisans que Molière; et il est certain que de tous les grands
hommes de ce règne aucun ne posséda au même degré que Molière l’amitié
de Louis XIV. Ne cherchons pas à rabaisser par une interprétation
malveillante le prix d’un noble sentiment: Louis XIV aimait Molière en
vertu de cette sympathie qui rapproche invinciblement les grandes âmes.
Le roi s’est honoré en protégeant le poëte; aujourd’hui qu’ils sont
entrés l’un et l’autre dans la postérité, les rôles sont intervertis,
et c’est la mémoire du grand poëte qui protége à son tour la mémoire du
grand roi.
Le moment est arrivé où Molière va le plus avoir besoin de l’appui
de Louis XIV. Tourner en ridicule les petits marquis, c’était déjà
passablement audacieux; mais attaquer les hypocrites!... Nous allons
voir Molière préluder au coup terrible qu’il leur porta dans _Tartufe_.