Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait comédien
ambulant.--Il débute à Paris par _les Précieuses ridicules_.
L’histoire des grands écrivains est l’histoire de leurs ouvrages. C’est
là que viennent se refléter, comme en un miroir, leur cœur et leur
esprit, tout ce qu’il importe de connaître d’un homme.
Jean-Baptiste Poquelin, qui prit plus tard le nom de Molière, fut
baptisé à Paris, dans l’église de Saint-Eustache, le 15 janvier
1622[4]. Le public, qui attache un grand prix aux circonstances
matérielles de la vie des hommes illustres, a longtemps répété que
Molière naquit sous les piliers des Halles. Des découvertes récentes
constatent qu’en 1622 le père de Molière, tapissier, habitait, au coin
de la rue des Vieilles-Étuves et de la rue Saint-Honoré, une maison
appelée la maison ou le pavillon des Singes, à cause d’un poteau
sculpté placé à l’encoignure, et représentant des singes grimpés sur
un pommier. Les amateurs de rapprochements et de présages ne perdront
rien à transporter le berceau de notre poëte comique de la maison des
Halles à la maison des Singes. Au reste, cette maison est aujourd’hui
démolie, et une partie de l’emplacement a servi à élargir la voie
publique. Cela n’empêche pas qu’une inscription officielle ne désigne
comme maison natale de Molière une maison de la rue de la Tonnellerie.
De même, dans le cimetière de l’Est, vous verrez un sarcophage décoré
du nom de Molière, et un autre du nom de la Fontaine, bien que depuis
longtemps les cendres de Molière et celles de la Fontaine aient été
égarées ou dispersées. Ces monuments trompeurs sont destinés à amuser
la curiosité publique; c’est, si l’on veut, une sorte d’hommage à
d’illustres mémoires: mais, si l’on prend les choses au sérieux, il ne
faut chercher à Paris ni le berceau ni la tombe de Molière.
[4] On n’a point la date positive de la naissance de Molière,
mais on a l’acte de mariage de ses père et mère, du 27 avril
1621. Tous les anciens biographes de Molière le font naître, par
une erreur manifeste, en 1620 ou 1621. Il est probable qu’il fut
baptisé le jour même de sa naissance; s’il en était autrement,
l’acte de baptême l’indiquerait, selon l’usage constant du
dix-septième siècle.
Les Poquelin étaient tapissiers de père en fils, et même, depuis Louis
XIII, tapissiers valets de chambre du roi. Jean-Baptiste, comme l’aîné
de dix enfants, était réservé à ce glorieux héritage; il s’en créa par
son génie un plus glorieux encore. Cependant, comme on ne peut, quelque
chemin qu’on prenne, éviter complétement sa destinée, Molière porta
plus tard le titre de valet de chambre du roi; seulement il n’en fut
pas tapissier.
A cette époque, l’instruction était l’apanage exclusif de la noblesse
et du clergé; les bourgeois, voués au commerce, n’étudiaient point.
Le génie de Molière ne s’accommoda pas de l’ignorance traditionnelle;
le besoin impérieux d’apprendre ne tarda pas à se révéler en lui, et
M. Poquelin le père vit avec horreur, comme la famille Boileau, dans
la poussière de sa boutique, _un poëte naissant_. Il fallut céder
toutefois, et Jean Poquelin consentit à ce que son fils Jean-Baptiste
fréquentât comme externe le collége de Clermont. Autre sujet de
rapprochement: l’auteur futur de _Tartufe_ étudiant chez les jésuites!
Molière à dix ans était orphelin de mère, et n’avait pour le _gâter_
que son aïeul Nicolas Poquelin. De fortune, il se trouva que ce
grand-père aimait le théâtre, et conduisait volontiers son petit-fils à
la comédie. On la jouait à l’hôtel de Bourgogne, et les grands acteurs
comiques de ce temps-là étaient Gautier-Garguille, Gros-Guillaume, et
Turlupin. Les poëtes en renom s’appelaient Monchrétien, Hardy, Baro,
Scudéry, Desmarets; et à leur suite, fort éloigné de pouvoir lutter
contre de tels maîtres, un jeune homme, natif de Rouen, nommé Pierre
Corneille: mais celui-ci ne comptait pas. Ce fut l’école où Molière
allait étudier l’art dramatique, et qui, sans doute, éveilla dans son
sein les premières ardeurs du génie.
Il terminait en même temps de solides études. Son cours de philosophie,
qu’il fit sous Gassendi avec Bernier, Hénault, Chapelle et Cyrano de
Bergerac, eut cet avantage, observe Voltaire, que les élèves du bon
prêtre de Digne échappèrent du moins à la barbarie scolastique. Molière
étudia ensuite le droit et même la théologie, si l’on en croit le
témoignage de Tallemant des Réaux. Tallemant veut que Molière, destiné
par sa famille à l’état ecclésiastique, ait déserté la Sorbonne, et se
soit fait comédien de campagne pour suivre la Béjart, dont il était
amoureux. Mais c’est là une _historiette_ au moins suspecte, comme bon
nombre d’autres recueillies par le même auteur.
Le cardinal de Richelieu, passionné pour le théâtre, en avait
généralement répandu le goût: la comédie bourgeoise était à la mode.
Au commencement de la régence, nous retrouvons Molière à la tête
d’un théâtre de société qui avait pris le nom pompeux de l’_Illustre
Théâtre_. Bientôt les troubles politiques obligèrent les acteurs de cet
_illustre théâtre_ à quitter Paris, et à courir la province. Molière
mena quelques années cette vie nomade et aventureuse, si plaisamment
dépeinte par Scarron. A Bordeaux, il fait jouer une tragédie de sa
façon, _la Thébaïde_, dont plus tard il donnera le sujet au petit
Racine; à Nantes, il lutte avec désavantage contre les marionnettes
d’un Vénitien; Vienne le console par des applaudissements fructueux;
puis il revient à Paris, et va faire la révérence au prince de Conti,
son ancien camarade du collége de Clermont, désormais son fidèle
protecteur; puis il repart pour Lyon, auteur, acteur, directeur, et,
par-dessus le marché, amant tantôt heureux, tantôt rebuté, de Madeleine
Béjart, de mademoiselle du Parc, et de mademoiselle de Brie. Il visite
Avignon, Béziers, Pézénas, Narbonne, Montpellier, où il a l’honneur
de divertir les états de Languedoc, tenus par le prince de Conti.
Il échappe au poste éminent de secrétaire de son altesse, il garde
son indépendance, qu’il promène d’Avignon à Rouen avec des fortunes
diverses, sifflé dans un endroit, accueilli dans un autre, souvent
malaisé, et toujours honnête homme.
Contre les écueils dont une pareille vie est semée, combien eussent
fait naufrage! Molière en sortit sain et sauf, parce que le ciel lui
avait départi une droiture et une probité aussi extraordinaires que son
génie. Grâce à cette libéralité peu commune de la nature, Molière se
donna impunément la meilleure éducation que puisse recevoir un poëte
comique: il eut de bonne heure l’expérience de la vie, et à peu près
gratis, puisqu’il n’en coûta rien à son caractère, ni à ses mœurs.
Dans cette pratique de la philosophie qu’il avait apprise chez
Gassendi, il atteignait la quarantaine. C’est alors qu’il rentra
à Paris pour s’y fixer, pour utiliser son abondante récolte
d’observations, et commencer cette éclatante carrière qui aurait pu se
prolonger un demi-siècle, et qui se ferma au bout de treize ans!
Molière, arrivé à trente-huit ans, n’avait encore produit que quelques
canevas informes, _le Docteur amoureux_, _la Jalousie de Barbouillé_,
_le Grand benêt de fils_, et deux comédies régulières, _l’Étourdi_
et _le Dépit amoureux_, toutes deux calquées sur les _imbroglios_
italiens, mais où se font déjà remarquer des traits précieux de vérité
qui décèlent Molière. La comédie moderne n’existait pas, ou n’existait
que comme une imitation de la comédie antique, soit que cette imitation
fût directe, soit qu’elle passât par l’intermédiaire de l’Espagne ou de
l’Italie. Les poëtes, depuis la renaissance, avaient toujours tenu les
yeux attachés sur les Romains et les Grecs; personne ne s’était encore
avisé de regarder ses contemporains. Le poëte doué de l’originalité la
plus puissante, Molière, à son début, suivit la route commune: il imita.
_Les Précieuses ridicules_ (1659) ouvrirent une ère nouvelle. A partir
de ce moment, Molière sentit qu’il avait trouvé sa voie. «Je n’ai plus
que faire, dit-il, d’étudier Aristophane, Térence, ni Plaute.» Il
n’avait, sans porter si loin ses regards, qu’à copier les ridicules
qui vivaient et se mouvaient autour de lui. Désormais les anciens lui
fourniront encore quelques détails accessoires, quelques procédés
dramatiques, mais ils ne seront plus ses modèles. Ses modèles seront
pris dans la société contemporaine.
Il est certain, quoi qu’en aient dit Voltaire et M. Rœderer après
lui, que _les Précieuses_ furent composées à Paris, et représentées
pour la première fois à Paris. Il ne s’agit point là d’un ridicule de
province, mais du ridicule de l’hôtel de Rambouillet. M. Rœderer, dans
son _Histoire de la société polie_, a beaucoup insisté sur l’injustice
prétendue de Molière, et sur les éminents services rendus au langage
par la coterie de madame de Rambouillet. Cette thèse a fait fortune,
par un air piquant et paradoxal. Que l’hôtel de Rambouillet ait exercé
une grande influence sur la langue française, je ne prétends pas le
nier; mais que cette influence ait été salutaire, c’est ce qui est
très-contestable. Pour moi, je suis d’un avis opposé. Ce n’est pas ici
le lieu de discuter ce point: je me contenterai de dire en bref que
les précieuses ont réformé ce que, les trois quarts du temps, elles
ne comprenaient pas; et qu’à la franche allure, à l’ampleur native de
notre langue, elles ont substitué un esprit de circonspection étroite,
des habitudes guindées, maniérées, en un mot, une _préciosité_ qui est
devenue son caractère essentiel, et dont il est à craindre qu’elle
ne puisse jamais se débarrasser. C’est payer bien cher une douzaine
de mots dont les précieuses ont enrichi le dictionnaire. Molière en
écrivant s’est constamment affranchi de leur joug; autant en a fait la
Fontaine: mais qui oserait aujourd’hui écrire la langue de la Fontaine
et de Molière? Celle de Rabelais ou de Montaigne, il n’en faut point
parler: ce sont trésors à jamais fermés; nous sommes condamnés à les
admirer de loin sans en pouvoir approcher, condamnés à écrire et à
parler _précieux_.
Molière, dans son instinct de vieux Gaulois, avait parfaitement senti
la portée de cette _société polie_ et de son œuvre. Il l’attaqua dès
son premier pas dans la lice; et lorsque la mort vint le surprendre,
elle le trouva encore occupé à combattre les précieuses ou les femmes
savantes[5].
[5] _Les Précieuses ridicules_ sont de 1659; _les Femmes
savantes_, de 1672. Molière mourut au commencement de 1673.