Portée véritable du monopole des corporations.--Influence des
importations sur le prix de la main-d’œuvre et des produits
industriels.--But et effets de la réglementation.--Comparaison
entre l’industrie du XIIIe et du XIVe siècle et l’industrie
moderne.
Après avoir fait connaître l’organisation de l’industrie parisienne
au XIIIe et au XIVe siècle, il faut faire ressortir le caractère
fondamental de cette organisation, montrer ses conséquences pour
l’industrie, pour le fabricant et pour le consommateur, indiquer ses
différences avec l’industrie moderne.
Le moyen âge ne concevait pas le travail comme un droit naturel et
individuel, mais comme un privilége collectif. La portée d’un privilége
dépend naturellement du nombre de ceux qui y participent. Voyons donc
comment on entrait dans les corps de métiers.
Nous avons dit que la plus grande partie des statuts rédigés au
temps d’Ét. Boileau limitent le nombre des apprentis, et que cette
disposition restrictive s’étendit à plusieurs métiers qui ne l’avaient
pas d’abord adoptée. Le monopole des corps de métiers n’aurait donc
profité qu’à peu de personnes, si la maîtrise n’avait été accessible
qu’aux ouvriers ayant fait leur apprentissage à Paris. Mais ceux
qui l’avaient fait au dehors pouvaient également se présenter à la
maîtrise, pourvu que leur apprentissage n’eût pas duré et n’eût pas
coûté moins que ne l’exigeaient les statuts parisiens. La durée légale
était généralement de six ans, le prix légal était en moyenne de 3
livres. Ces conditions n’ont assurément rien d’exorbitant.
On doit en dire autant de celles qu’il fallait remplir pour passer
maître. Les unes étaient destinées à constater la capacité et la
solvabilité du candidat (examen, chef-d’œuvre, caution) ou à garantir
sa fidélité aux statuts (serment); les autres n’étaient que des charges
pécuniaires assez peu lourdes (achat du métier, droits d’entrée);
toutes peuvent donc s’expliquer autrement que par le désir d’écarter
des concurrents, aucune n’était arbitraire ni très-difficile à remplir.
Toutefois, si large que fût le monopole des corporations, il n’en
aurait pas moins élevé d’une façon factice la valeur du travail et
des produits industriels, si la concurrence étrangère n’était venu
la ramener à un taux plus équitable. Les produits de l’industrie
étrangère n’étaient pas vendus seulement par les forains, mais aussi
par les marchands parisiens qui faisaient venir des lieux de fabrique
ou qui allaient y acheter[1168]. De toute façon, la vente de ces
marchandises ne pouvait avoir lieu qu’aux halles et qu’après avoir
subi la visite des gardes-jurés. On supposera peut-être que ceux-ci
exerçaient leur contrôle de façon à fermer le marché aux importations;
mais cette supposition n’est pas seulement démentie par les faits, elle
est contraire à la vraisemblance. En abusant à ce point de leur droit
d’examen, les gardes auraient soulevé des réclamations générales et se
seraient exposés à le perdre. Croit-on que les Parisiens se seraient
résignés à se passer d’une foule d’objets que l’industrie locale ne
pouvait leur fournir? Voyons donc comment s’exerçait ce contrôle et
dans quelle mesure il restreignait l’importation.
En principe, les gardes-jurés n’accordaient leur visa qu’aux
marchandises fabriquées conformément aux statuts parisiens. Un examen
à ce point de vue, loyalement fait, laissait passer plus de choses
qu’on ne croit, car les règlements industriels d’un certain nombre de
villes ne différaient pas beaucoup de ceux de l’industrie parisienne
et quelquefois même leur étaient empruntés. Bientôt, du reste, les
corporations durent se montrer plus larges dans l’admission des
marchandises du dehors. Elles y furent forcément amenées par le goût du
public pour certains objets inconnus à l’industrie indigène, proscrits
par ses règlements et recherchés cependant, à cause de leur bon marché
ou de leur commodité. Après des tentatives malheureuses pour exclure
ces produits de qualité inférieure, elles durent se résigner à les
admettre et réserver leur rigueur pour ceux qui étaient falsifiés
ou réellement défectueux. Elles se contentèrent alors de dégager
leur responsabilité en rendant impossible toute confusion entre ces
produits et les produits congénères sortis des ateliers de la capitale.
Parmi les marchandises étrangères qui se vendaient à Paris, bien que
leur fabrication ne fût pas conforme aux règlements de l’industrie
parisienne, nous signalerons seulement les draps de diverses
provenances, les soies de Lucques, les serges anglaises. Ajoutons que
les Parisiens trouvaient aux foires des environs des objets qui ne
pouvaient être mis en vente dans les boutiques[1169].
La réglementation est inséparable du régime des corporations.
Indépendamment des règlements qui organisent le monopole et dont
nous venons de parler, il y a deux parts à distinguer dans cette
réglementation: l’une qui règle les rapports des membres de la
corporation, consacre la confraternité et la solidarité sociales et
a, pour ainsi dire, un caractère moral, l’autre qui détermine les
conditions du travail et présente un caractère technique.
Si nous réfléchissons aux liens que la corporation créait entre
ses membres, nous ne nous étonnerons ni de son patronage sur les
apprentis, ni de sa sollicitude pour la moralité privée des ouvriers,
ni de ses efforts pour atténuer l’âpreté de la concurrence entre les
chefs d’industrie et pour leur ménager, autant que possible, les mêmes
chances de gain. Tout cela découlait nécessairement de la solidarité
qui unissait les artisans du même métier.
La corporation ne pouvait pas plus se dispenser de réglementer le
travail que les droits et les devoirs de ses membres. Les règlements
professionnels tendent tous, par des voies diverses, à prévenir la
fraude et à ne laisser arriver entre les mains du public que des
produits de nature à faire honneur à la corporation. Il en est qui ont
existé dans tous les temps, parce qu’ils sauvegardent des intérêts
publics de premier ordre: tels sont ceux qui fixent le titre légal de
l’or et de l’argent, ceux qui assurent la salubrité des substances
alimentaires. D’autres sont faits pour écarter de l’acheteur toute
cause d’erreur: de ce nombre sont ceux qui défendent aux drapiers
d’obscurcir leurs boutiques par des auvents en toile et aux bouchers
de donner à la viande l’apparence de la fraîcheur en mettant des
chandelles sur leurs étaux. Ces précautions nous paraissent excessives
aujourd’hui. Nous sommes habitués à nous mettre en garde contre les
ruses commerciales, et, lorsque nous en sommes dupes, nous ne nous
en prenons qu’à nous-mêmes. Nos ancêtres, au contraire, auraient eu
le droit d’en rendre les corporations responsables, et celles-ci ne
pouvaient par conséquent se fier uniquement à la clairvoyance du public.
Mais les règlements qui nous choquent le plus, parce qu’ils ne
paraissent pas, à première vue, dirigés contre la mauvaise foi, sont
ceux qui interdisent certaines matières, prescrivent certains procédés.
Qu’on y réfléchisse cependant, on verra que la liberté de fabrication
eût été l’impunité assurée à la fraude. Or, si le régime de la libre
concurrence peut affronter ce danger, parce qu’il offre en même temps
le moyen de l’éviter, il n’en est pas de même d’un régime fondé sur le
privilége. Dans le premier, l’intérêt du fabricant peut sembler une
garantie suffisante de sa bonne foi; il ne saurait, en effet, vendre
d’une façon habituelle de la mauvaise marchandise sans voir déserter
sa boutique. Cette crainte ne peut arrêter d’une façon aussi efficace
l’industriel auquel le monopole assure toujours une certaine clientèle.
Aussi ce monopole deviendrait intolérable si les corporations ne se
soumettaient à des règlements sévères. La réglementation remplaçait
pour le consommateur la garantie que lui donne aujourd’hui la
concurrence. Du reste, cette réglementation ne s’appliquait ni aux
objets fabriqués sur commande, ni à ceux qui étaient destinés à
l’exportation, ou à l’usage personnel du fabricant[1170]. La vente
des marchandises défectueuses était même quelquefois autorisée, à
condition que le fabricant s’engageât à faire connaître au public leurs
imperfections.
Cette liberté n’en était pas moins trop restreinte pour permettre la
diffusion de ces objets, qui n’ont pour eux que l’apparence et le bon
marché et dont la fabrication fait vivre aujourd’hui des industries
spéciales. Par exemple, le doublé et l’imitation des pierres fines
occupent maintenant deux industries parisiennes qui répondent à de
véritables besoins et qui ne donnent lieu à aucune fraude. Au moyen âge
le doublé était défendu, et l’industrie des pierres fausses n’était
permise qu’à la condition de ne pas pousser trop loin l’imitation des
pierres fines.
La réglementation avait encore un inconvénient; elle faisait obstacle
aux perfectionnements qui n’étaient adoptés que lentement par
les corporations et qui n’étaient pas encouragés par des brevets
d’invention assurant aux inventeurs, pendant un certain temps, les
bénéfices exclusifs de leur découverte.
Mais, si l’industrie du moyen âge était loin d’égaler l’industrie
contemporaine en invention, en variété, en souplesse, on peut affirmer
qu’elle lui était supérieure par le sérieux, par la sincérité, par la
perfection du travail. Ne fabriquant guère que pour la consommation
locale, n’étant pas par conséquent obligée et n’ayant pas d’ailleurs
les moyens de faire vite, en gros et à bon marché, elle était
exempte du charlatanisme et de la nécessité de sacrifier la réalité
à l’apparence. Elle n’employait guère que la main de l’homme et ses
produits échappaient ainsi à l’uniformité banale que présentent ceux
de l’industrie moderne. Le luxe, qui dans les classes riches était au
moins aussi grand que de nos jours, ne s’était pas encore répandu chez
ceux qui ne peuvent pas le payer; elle n’était donc pas obligée de le
mettre à la portée des petites bourses en sacrifiant le soin de la
perfection à l’effet.
Dans cette première période de leur histoire, les corporations
parisiennes ne nous frappent que par leurs bienfaits. D’un accès assez
facile, n’ayant pas encore transformé d’utiles garanties d’aptitude en
moyens d’exclusion, ne favorisant pas à l’excès la famille des maîtres,
impartiales pour les patrons et les ouvriers, elles développent
l’aisance et l’importance de la bourgeoisie, conservent les traditions
industrielles, se montrent jalouses de l’honneur professionnel et
maintiennent l’industrie parisienne à un rang honorable. Ajoutons
qu’elles sont en complète harmonie avec l’esprit et l’organisation
de la société et, en dépit de quelques protestations passagères,
acceptées par elle. Si nous poursuivions leur histoire, elles nous
offriraient un spectacle bien différent qui justifierait toutes les
critiques dont elles ont été l’objet. Considérées à cet âge heureux où
elles s’adaptent parfaitement aux idées et aux mœurs du temps ainsi
qu’à la tâche qu’elles ont à remplir, peuvent-elles offrir un modèle
à l’industrie contemporaine? Nous ne le pensons pas. L’industrie
moderne ressemble trop peu à celle du XIIIe et du XIVe siècles, elle
a trop étendu ses débouchés, trop transformé son outillage et ses
autres moyens d’action pour pouvoir rentrer dans le moule étroit
qu’elle a brisé. Ce n’est pas par une restauration ou une imitation de
l’organisation industrielle du moyen âge qu’elle répandra le souci de
la perfection dans le travail, qu’elle se purifiera des falsifications
et du charlatanisme, qu’elle adoucira les souffrances et conjurera les
dangers au prix desquels elle obtient de si merveilleux résultats.