2º Déterminisme _finaliste_, fondé sur l'influence nécessitante

des désirs. (Platon, les stoïciens, Leibnitz, etc.)

3º Déterminisme _moral_, fondé sur l'influence nécessitante de

l'amour du bien. (Socrate, Platon, les stoïciens, Leibnitz,

Spinoza.)

Point culminant atteint jusqu'ici par le déterminisme dans son

développement historique: _La nécessité morale_, telle que l'ont

admise les platoniciens, les stoïciens, les spinozistes, les

théologiens de la grâce.

III.--Progrès nouveaux que nous avons fait faire au déterminisme, et

nouveaux moyens-termes que nous y avons introduits:

1º Rectification du déterminisme mécaniste et intellectualiste

par l'introduction de l'_idée de liberté et de son

influence_.--_L'idée de liberté est l'équivalent de la liberté

dans l'ordre mécanique._

2º Rectification du déterminisme finaliste par le _désir de la

liberté_.--_Le désir de la liberté est l'équivalent de la

liberté dans l'ordre téléologique et esthétique._

3º Rectification du déterminisme moral par l'_amour de la

liberté_.--_L'amour de la liberté est l'équivalent de la

liberté dans l'ordre moral._

Point culminant vers lequel nous avons dirigé le déterminisme:

_Idéal d'une liberté vraiment morale_, qui serait pour l'individu

un pouvoir absolu de se déterminer d'une manière _désintéressée_

en vue de l'_universel_. La liberté morale serait ainsi identique

à l'amour moral.

Cette série, reprise en sens inverse, représente les rectifications

successives que nous avons introduites dans la doctrine qui admet tout

d'abord, au fond de l'être, la liberté.

I. Point de départ métaphysique (et invérifiable) des partisans

de la liberté: _Liberté absolue en elle-même et absolument

déterminante_.

II. Développement scientifique du système et transformations que

nous lui avons fait subir:

1º Liberté se déterminant par l'_amour de la liberté

universelle_. Elle prend alors la forme du déterminisme moral,

tel que nous l'avons _rectifié_ en introduisant la liberté

parmi les objets d'amour.

2º Liberté se déterminant par le _désir de la liberté_. Elle

produit intérieurement un organisme de moyens en vue d'une fin;

c'est l'équivalent de la nécessité téléologique, telle que nous

l'avons _rectifiée_ en introduisant la liberté parmi les objets

de désir.

3º Liberté se déterminant par l'_idée de la liberté_. Elle produit

intérieurement un mécanisme d'idées et de mouvements. Ce

mécanisme équivaut à la nécessité physique et intellectuelle,

telle que nous l'avons _rectifiée_ en introduisant parmi les

idées et les forces l'idée-force de liberté.

III. Effets de la liberté:

1º Actes d'_amour_, ayant la forme du déterminisme moral non

rectifié, tel que l'ont soutenu Socrate, Platon, etc.

2º _Désirs_, ayant la forme du déterminisme téléologique

ordinaire.

3º _Idées_, ayant la forme du déterminisme mécaniste ou

intellectualiste ordinaire.

Terme final auquel doit tendre la doctrine de la liberté pour se

réconcilier avec la science:--Déterminisme universel des

phénomènes, objet de la science.

Grâce à l'intercalation de ces moyens-termes successifs, on voit que

les deux systèmes adverses coïncident dans toute la partie vraiment

scientifique qui s'étend entre ces deux extrêmes: nécessité absolue et

liberté absolue.

III.--Si maintenant nous nous élevons au point de vue métaphysique,

quelles sont les conclusions qui semblent ressortir de la précédente

analyse? A ce point de vue supérieur, le déterminisme mécanique, le

déterminisme physiologique et le déterminisme sociologique

apparaissent comme les simples formes ou les enveloppes d'une

évolution qui doit avoir un principe plus intime. Ne voir que ces

formes externes du déterminisme, c'est se mettre dans l'impossibilité

d'expliquer tout le contenu de l'action mentale et morale, car la

_conscience_ est, en elle-même, plus que mécanique, plus que

physiologique, plus que sociologique. Il faut tout au moins, comme

nous l'avons fait, s'élever à un déterminisme idéaliste ou, si l'on

préfère, _idéel_: il faut accorder une certaine force efficace aux

idées, non plus seulement à ces relations changeantes dans le temps et

dans l'espace que nous appelons mouvements. Dans ce déterminisme

_idéel_, l'idée du moi passible, en prenant conscience de soi par une

réflexion progressive, étend de plus en plus profondément son

influence: elle rend le moi actuel de plus en plus indépendant de ce

monde dont il fut d'abord une expression particulière et une

résultante[169]. Nécessaire d'abord sous tous les rapports, la

détermination humaine paraît alors s'affranchir à l'égard des

nécessités mécaniques, physiologiques, sociales, pour se rattacher à

des nécessités supérieures, qui elles-mêmes sont plus voisines d'un

idéal de liberté et de moralité. Ainsi se réalise un indéterminisme

relatif, compatible avec le déterminisme: le tissu des choses offre la

flexibilité de la vie intérieure, non plus la rigidité d'une machine

où les rouages sont tous extérieurs. Le déterminisme s'assouplit

indéfiniment; il s'amincit en une relation d'idées à idées, encore

déterminée sans doute, mais pourtant subtile et fluide: c'est d'abord

la relation de l'idée du _moi donné_ à l'idée du _moi possible_, puis

la relation de ces deux idées à celle de l'_universel_. Vue du dehors,

cette relation tout intellectuelle apparaît comme une solution de

continuité: elle semble produire une déchirure dans le tissu matériel

de l'action, en tant que ce tissu est considéré mécaniquement comme

une énergie qui se conserve (_mv{2}_), ou physiologiquement comme une

quantité de force nerveuse qui circule, ou sociologiquement comme une

rencontre particulière de lois générales et sociales. Mais au dedans,

l'harmonie subsiste entre toutes les formes de l'existence: tout est

régulier et concordant; seulement, le grand ressort est devenu

intellectuel au lieu de rester physique.

[169] Voir plus haut, p. 238.

Ce déterminisme des idées, à son tour, quelque profond qu'il soit,

n'est pas encore, pour le métaphysicien, adéquat au fond de la

réalité, parce que l'idée est encore une _forme_ de la conscience.

Cette forme doit recouvrir quelque chose de plus fondamental

qu'elle-même; elle suppose une énergie primitive, dont nous avons

l'obscur sentiment dans le désir et dans le vouloir.

Le fond de la conscience, le _psychique_, voilà ce qui est vraiment

irréductible au mécanisme physique, physiologique, sociologique.

L'idée de liberté, c'est précisément la réflexion de la conscience sur

soi par laquelle elle se conçoit comme dépassant, en son fond, toutes

ses formes particulières. Dès lors la question métaphysique vient se

concentrer sur ce point:--Est-ce dans le conscient et le mental qu'il

faut placer l'action et la réalité, dont les forces mécaniques et

physiologiques seraient elles-mêmes des dérivés et des manifestations

inférieures; ou faut-il, au contraire, faire du mental une pure

fantasmagorie, un «reflet,» une ombre du physique? Tout change

évidemment selon l'orientation qu'on donne au courant des phénomènes

et à leur déterminisme: les uns placent l'origine de ce courant dans

le matériel et le mécanique, les autres la placent dans le mental. En

ce dernier cas, le pôle prétendu négatif devient le pôle positif. Les

deux systèmes diversement orientés coïncident par le milieu; mais la

divergence se produit quand il s'agit de savoir si c'est le mécanique

qui est positif et le mental négatif, ou si c'est le contraire.

* * * * *

Selon nous, dans ce dernier problème, l'avantage reste au mental. En

premier lieu, sans le mental nous ne concevrions même pas le physique,

dont la représentation est faite d'états de conscience. En second

lieu, le déterminisme mental lui-même, a sa limite dans la

_conscience_, dont il ne parvient pas à expliquer le fond et dont il

explique seulement les formes ou les relations extérieures. En

troisième lieu, une limite analogue et toute mentale s'impose à la

science de la nature, qui n'atteint que les phénomènes et leurs

rapports, non l'_être_ et l'_action_. Cette limite apparaît d'abord

dans l'ordre de la causalité. Précisément parce que les liens de cause

à effet établis par la science ont un caractère de nécessité, ils

expriment non l'absolu, mais des relations, et ils sont eux-mêmes

relatifs; les lois nécessaires de la science sont les lois nécessaires

de ce qu'on a justement appelé la relativité de notre connaissance;

les modernes confondent à tort ce que les anciens avaient soin de

séparer, le nécessaire et l'absolu: le nécessaire est le déterminisme

même, l'absolu en est la limite idéale. Si donc nous déclarons tout

nécessaire et relatif dans notre connaissance, c'est que nous

concevons par antithèse une réalité qui ne serait plus ni relative, ni

déterminée, mais absolue et déterminante dans l'ordre de la causalité:

cette réalité serait la vraie _cause_, qui ne peut se concevoir sans

une forme physique et qui ne ferait qu'un avec la liberté[170]. De

même, dans l'ordre de la finalité, les nécessités sont encore

relatives: nous les subordonnons à l'idée d'une réalité qui suffirait

au reste et se suffirait à elle-même: ce serait la «_fin_ absolue»,

identique encore à la liberté[171]. Enfin, dans l'ordre moral, la

vraie moralité serait _la puissance_ (plus que physique) _de se

déterminer en vue de l'universel, d'une manière désintéressée, avec la

conscience de son indépendance par rapport à toute cause étrangère_.

La pensée aboutit donc par toutes les voies à un même idéal; elle

impose une même limite à toutes les formes du déterminisme, et l'«au

delà» qu'elle conçoit, elle ne peut se le représenter que comme

l'affranchissement de cette activité mentale qui semble faire le fond

de toute conscience. A ces divers points de vue, le moral est

supérieur au physique.

[170] Voir p. 281 et suiv.

[171] Voir p. 261 et suiv.

Ce n'est pas tout. Puisque l'idéal moral peut être ainsi conçu par la

réalité, puisque de plus cet idéal, en se concevant lui-même, se

réalise progressivement et pénètre en nous, le métaphysicien peut en

induire qu'il n'est pas une pure chimère. La réalité n'est pas en

contradiction absolue avec une liberté progressive: elle enveloppe une

puissance de liberté, c'est-à-dire d'union consciente avec le tout et

d'affranchissement moral. Le vrai vouloir, dès qu'il n'est plus

empêché, entravé par les fatalités du dehors, se manifeste comme désir

d'union, d'équilibre, de paix, ou, si l'on veut, d'amour mutuel et de

mutuel bonheur. Par cela même, c'est un _bon vouloir_, ou tout au

moins c'en est le germe.

Si un matérialisme brut et un fatalisme absolu au fond des choses

étaient pour le métaphysicien vérité _démontrée_, la perspective

ouverte par l'idée de liberté deviendrait illusoire en tant

qu'indéfinie et illimitée; il ne resterait que la perspective d'un

déterminisme de plus en plus mobile, automoteur par la conscience de

soi-même, sorte d'image et de substitut de la liberté. Mais le

matérialisme absolu n'est pas démontré; la simple possibilité d'une

liberté supérieure, le simple «peut-être,» suffit déjà à rendre la

personne humaine sacrée pour soi, sacrée pour autrui, jusqu'au jour

problématique où le matérialisme aura prouvé qu'il connaît le fond

absolu des choses, qu'il est la science absolue[172]. Si une telle

science est impossible, il reste permis de croire que le fond des

choses est une activité tendant vers la liberté, vers l'amour, vers le

bonheur. Le métaphysicien ne peut se représenter cette activité sous

les formes passives de la matière extérieure; il ne peut non plus

concevoir la liberté à laquelle elle tend comme une _chose_ qu'on

trouverait toute faite et toute déterminée; il est donc obligé de se

représenter la volonté comme un principe vivant qui se fait et se

détermine lui-même par la pensée, par le désir, par l'amour, et qui

est tout entier dans l'_action_: «Au commencement, dit Goethe, était

l'action.»

[172] Voir notre _Idée moderne du droit_, livre IV.

* * * * *

Nous arrivons au vrai et dernier problème métaphysique. Nous avons

montré que, par le progrès de la liaison des faits entre eux, puis des

faits avec les idées, puis des idées entre elles, puis des idées

particulières avec l'idée de l'univers et de son unité, l'homme

pouvait réaliser une liberté croissante; mais l'unité de l'univers,

fin du vouloir, est-elle dès à présent une réalité? est-elle un

principe transcendant antérieur à l'évolution même du monde et qui la

règle, qui la détermine d'avance, qui produit par cela même une

prédétermination, une prédestination universelle, comme la providence

des théologiens? Ou, au contraire, l'unité de l'univers est-elle

seulement un idéal, c'est-à-dire le résultat imparfait encore et

progressivement réalisable des destinées individuelles? En un mot, la

volonté universelle est-elle déjà faite, ou se fait-elle? et, si elle

n'est pas faite, est-il certain qu'elle se fera?

Selon nous, l'unité du monde est un idéal, et un idéal problématique.

Réaliser la liberté absolue hors de la nature, dans une divinité

transcendante, c'est déplacer le problème sans le résoudre, c'est

doubler l'être, comme Platon, pour l'expliquer, et c'est aussi doubler

la difficulté. Bien plus, c'est, semble-t-il, la rendre insoluble par

les termes mêmes: car, si la liberté absolue était déjà réalisée

quelque part, elle le serait partout et en tout, elle n'aurait plus

rien à faire: une liberté absolue, _réelle_ et _parfaite_ à la fois,

ne pourrait trouver ni en soi ni hors de soi aucune borne à son

action, à son entier épanouissement[173]. La catégorie de l'existence

réelle ne semble donc point convenir à l'idée de la _liberté_:

celle-ci ne peut être conçue par nous, en sa perfection, que sous la

catégorie de l'_idéal_, en son imperfection, que sous celle du

_devenir_. Autant est inintelligible une bonne volonté parfaite et

parfaitement puissante, qui cependant n'arrive pas à réaliser ce

qu'elle veut, autant il est plausible d'admettre au fond de la nature

une bonne volonté soumise au temps, et qui ne peut réaliser que

progressivement ce à quoi elle aspire.

[173] Voir notre _Critique des systèmes de morale contemporains_,

liv. VII.

Puisque l'unité du monde n'est qu'un idéal, il n'est pas certain que

cet idéal soit jamais réalisé. Il y a, aux yeux de l'homme,

_possibilité_ de progrès pour les êtres qui composent le monde, parce

que la réalité actuelle ne lui paraît pas adéquate à toute la réalité

possible, ni à la réalité que lui-même conçoit; mais il n'y a pas

_certitude_ de progrès. Le sort du monde est donc incertain pour

l'homme; celui-ci ne saurait assigner d'avance jusqu'à la fin la

courbe de la destinée universelle, d'autant que cette courbe est

réellement sans fin et que l'infinité échappe à ses calculs.--Cette

incertitude existe-t-elle non seulement pour l'homme, mais

pour n'importe quelle intelligence, fût-ce l'intelligence

universelle?--Peut-être, si l'intelligence n'embrasse pas tout,

n'épuise pas l'infinité et vient, en quelque sorte, se heurter

à un fond inconnaissable qui la dépassera toujours.--Mais ce

fond, en admettant qu'il existe, est-il lui-même indéterminé ou

déterminé?--Comment répondre, puisque l'intelligence ne saisit que la

détermination et conçoit l'indéterminé par une voie toute négative,

indirecte, bâtarde, comme une sorte de négation d'elle-même? Un tel

problème est insoluble en vertu même des lois de l'intelligence, et

l'intelligence ne le pose que pour se poser une limite à elle-même.

Cette limite hypothétique est pratiquement utile, parce qu'elle laisse

concevoir, au delà du _réel_, une _possibilité_ problématique qui peut

être une possibilité de progrès indéfini. Dans cette incertitude, soit

relative à nous, soit absolue, nous n'avons que deux partis à prendre:

nous contenter du réel ou essayer de réaliser l'idéal, à nos risques

et périls, avec l'espoir que la nature pourra _fournir_ autant et plus

que notre pensée peut _concevoir_.

Dans cette dernière hypothèse, le monde serait une vaste société, une

république universelle en voie de formation. Au début, guerre

universelle des forces, fatalité brutale, mêlée infinie des êtres

s'entrechoquant sans se connaître, par une sorte de malentendu et

d'aveuglement; puis organisation progressive, qui permet le dégagement

des consciences et par cela même des volontés; union progressive des

êtres se reconnaissant peu à peu pour frères. La mauvaise volonté

serait transitoire et naîtrait, soit des nécessités mécaniques, soit

de l'ignorance intellectuelle; la bonne volonté, au contraire, serait

permanente, radicale, normale, et viendrait du fond même de l'être. La

dégager en soi, ce serait s'affranchir du passager et de l'individuel

au profit du permanent et de l'universel. Ce serait devenir vraiment

libre et par cela même ce serait devenir aimant. La lutte pour la vie

est la formule de la nature, l'union pour la vie est la formule de

l'idéal, mais l'une n'est peut-être que le premier moment d'une

évolution dont l'autre est le dernier. Je suis au milieu de nécessités

sans nombre: mais enfin, si par quelque côté je _suis_, c'est sans

doute que, par ce côté, je domine les nécessités extérieures. Je

ressemble à un homme qui, au milieu des flots qui le ballottent,

parvient cependant à lever la tête au-dessus des vagues; s'il surnage,

il vit; s'il est englouti, il est mort. Je surnage par l'idée et le

désir de l'universelle liberté.

* * * * *

Le problème relatif à la nature absolue de l'être,--liberté ou

nécessité,--n'intéresserait que la spéculation métaphysique si la

science et l'art pouvaient absorber en eux toute la morale. La science

«positive,» en effet, se réduit à la science relative: si donc elle

était tout, parler de liberté serait chose absurde. Quant à la

pratique, «positive,» lorsqu'elle n'a pour objet que l'_utile_, elle

nous laisse encore en pleine relativité, et la liberté absolue est ici

ce qu'il y a de plus _inutile_. C'est seulement dans l'ordre moral que

le doute spéculatif relativement à la nature dernière de l'activité

devient un objet de trouble et d'inquiétude: car, en vertu même de

notre théorie sur l'influence des idées, la pratique morale devra

changer selon l'idée spéculative de la liberté morale. Quand, pour

constituer la science, l'esprit a lié les choses par une relation

nécessaire, le monde semble achevé et tout y paraît réduit à l'unité;

mais, dès que la question morale se pose et que notre intérêt se

trouve en formelle contradiction avec l'intérêt d'autrui, cette

apparente unité du monde de la science se divise, se dissout, laisse

apercevoir un abîme entre les intérêts individuels. L'unité physique

n'empêche pas la division morale de subsister, la combinaison

mécanique des molécules est encore une collision de forces, le concert

organique des êtres vivants est encore une lutte pour la vie. Une

dernière unité manque au système de l'univers: c'est celle que les

êtres seuls pourraient produire en s'unissant l'un à l'autre et en

identifiant leur intérêt personnel avec le bien universel[174]. Dans

tout problème vraiment _moral_, là où l'utilitarisme cesse de fournir

la solution de l'antinomie entre notre bonheur et le bonheur de tous,

nous sommes mis en demeure de prendre parti pour l'unité physique ou

pour l'unité morale du monde, pour le règne de la force ou pour le

règne du droit et de la fraternité, qui serait aussi le règne de la

liberté. Il faut agir alors comme si la liberté était réalisable ou

comme si elle était irréalisable; il faut faire une affirmation ou une

négation pratique et symbolique de la liberté.

[174] Voir plus haut, p. 300 et suiv.

Pour que l'affirmation pratique de la liberté fût elle-même conforme à

ce que son objet exige, il faudrait qu'elle fût libre. L'affirmation

certaine de la liberté, en effet, supposerait une conscience certaine

de la liberté; cette conscience, à son tour, n'existerait que dans un

acte certain de désintéressement ou de vraie «charité,» seule

réalisation complète de la liberté véritable. La charité ne peut se

prouver que par ses oeuvres, la liberté ne peut se prouver que par

l'action, où elle se réalise en se concevant, où elle se conçoit en se

réalisant. Toute démonstration purement logique irait contre son objet

en voulant faire dépendre l'indépendance de quelque autre chose, en

voulant rendre _nécessaire_ la _liberté_. Et de même, si on voulait

démontrer par quelle nécessité j'aime autrui, on aurait démontré par

quelle nécessité je n'aime pas. Les clartés de la logique abstraite ou

de la mécanique, tournées vers le dehors, seraient ici des obscurités.

L'amour désintéressé, s'il existe, ne pourra se voir et s'affirmer

lui-même qu'en se voulant et en se créant lui-même. Prends garde, ô

Psyché trop curieuse! la lampe que tes mains tiennent, alimentée par

les choses extérieures, n'a qu'une flamme propre à éclairer

l'extérieur: devant elle l'amour s'évanouit; si tu veux voir l'amour,

regarde dans ton coeur.

Aussi, tant que notre volonté n'aime pas, tant qu'elle n'existe que

pour elle-même, elle peut douter d'elle-même, par une sorte de

faiblesse apparente qui contient peut-être le secret de sa force

morale; en voulant se poser seule, dans un isolement égoïste, il

semble que la liberté arrive à se détruire: c'est peut-être qu'elle

est, par essence, universelle. Mais notre confiance croît dans notre

liberté quand elle devient nécessaire pour les autres, nécessaire pour

le dévouement, nécessaire pour l'amour. C'est alors, c'est en se

donnant à autrui, que la liberté se trouve le mieux elle-même. Par une

étonnante union des contraires dans la sphère morale, le seul acte où

je pourrais vraiment prendre possession de ma personnalité, ce serait

celui où je me rendrais le plus impersonnel; l'acte où je serais le

plus libre, ce serait celui où je m'attacherais à autrui: c'est

seulement si je puis renoncer à moi-même que je serai enfin moi-même.

L'individualité la plus haute serait, ainsi la plus haute

universalité, et la suprême exaltation des personnes serait la suprême

union des personnes. Par l'acte moral de dévouement, nous travaillons

à cette union progressive, à cette pénétration mutuelle des volontés,

à cette sorte de république où tous seraient libres, égaux et frères.

Avons-nous la certitude que notre dévouement ne sera pas vain?

Avons-nous même la certitude que notre désintéressement est réel, ou

réellement libre? Non; cependant nous agissons, et cette action dans

l'incertitude est peut-être elle-même une forme supérieure du

désintéressement. La plus problématique des idées spéculatives, celle

de liberté, vient se confondre avec l'acte le plus pratique de la

moralité. Où cesse la science doit commencer la métaphysique, et

surtout cette métaphysique en action, plus profonde peut-être que la

métaphysique abstraite, cette poésie de la vie, plus inspirée

peut-être que la science: vertu, dévouement, amour d'autrui.

* * * * *

En définitive, plus les écoles positivistes et utilitaires de notre

époque nous montrent dans toutes les actions la part de l'instinctif

égoïsme, même sous les formes supérieures de l'«altruisme,» plus

éclate le contraste de la réalité mieux connue avec l'idéal vraiment

moral que l'humanité s'obstine à poursuivre. Cet idéal existe tout au

moins dans l'intelligence, et nous avons maintenant le droit de dire

que, de là, il peut passer dans les actes. Le philosophe antique qui

fut le plus épris du monde des idées, Platon, n'avait donc pas tort

d'opposer à la Nécessité l'Intelligence, et de croire qu'on devient

peu à peu semblable à l'idéal que l'on contemple.

La Liberté et le Déterminisme · 第 38 / 39 段