Les anciens, cependant, firent toujours rentrer la morale dans la

science ou dans l'art, sans assigner à la moralité une sphère qui lui

fût absolument propre. L'éthique était pour eux la science du bien ou

l'art du bien; et par ce bien, nous l'avons vu, ils entendaient

quelque chose d'impersonnel ou de neutre, qui était la vérité,

l'utilité, la beauté, sans être encore proprement la _bonté_. Or, la

vérité n'est que la nécessité logique; l'utilité n'est que la

nécessité en quelque sorte sensible, vitale et, si l'on veut,

«finale». Quant à la beauté et à la grâce, elles ne font encore

qu'éveiller l'idée d'un principe supérieur à la nécessité et dominant

l'organisme visible. La vraie liberté idéale, qui serait l'absolu

même, et la vraie moralité idéale, qui ne serait plus un bien

abstrait, mais une bonté vivante, furent cependant entrevues par

Platon et par les Alexandrins, comme par l'Inde, par la Perse, par la

Judée. Avec le christianisme, elle s'éleva au rang d'une idée

directrice et rénovatrice. Ce principe, obscurci et mutilé par la

théologie romaine, rétabli dans l'ordre social par la France, proposé

par elle comme idéal au monde sous les noms de liberté, d'égalité et

de fraternité, semble enfin arriver de nos jours à la conscience de

lui-même dans l'ordre philosophique. Kant et ses successeurs ont tous

conçu la philosophie comme l'explication des choses à un triple point

de vue, celui de la connaissance, celui de la sensibilité et celui de

la volonté. Le mécanisme universel, tel que Descartes l'avait

représenté, tel que Leibnitz l'avait accepté comme loi de la

connaissance scientifique, fut l'objet propre de la Critique de la

raison pure: l'organisation vivante et les lois internes du désir

furent celui de la Critique du jugement téléologique et esthétique;

enfin, Kant ajouta à ces deux premiers objets l'idéal nouveau d'une

moralité qui serait vraiment à elle-même sa raison, sans recevoir sa

loi ni des nécessités logiques et mécaniques, ni des nécessités

sensibles et esthétiques. Par là, au lieu de subordonner la volonté à

l'utile, à l'agréable, ou même à un bien abstrait, Kant voulut faire

procéder le bien réel de la volonté même, qui, étant autonome, serait

enfin libre. Mais Kant fit encore de la liberté un principe trop

abstrait, la raison universelle; il fit de la loi une catégorie trop

abstraite, trop logique, trop formelle, celle de l'universalité; il

rejeta au second rang l'amour ou la charité, dont il semblait encore

confondre l'idée typique avec le désir et le sentiment fatal. Malgré

son formalisme excessif, il n'en a pas moins fait voir que l'idéale

liberté doit être introduite au sommet de la philosophie comme une

notion à part, dont la logique et l'art, la pensée et le sentiment ne

sauraient remplir entièrement le contenu, et qui symbolise pour nous

le suprême principe de l'action. Après Kant, la philosophie allemande

maintint à la fois ces trois catégories de la nécessité, de la

finalité immanente et de la liberté idéale. Déjà Leibnitz, avec

Platon et Aristote, avait remarqué que les causes efficientes et les

causes finales, les mouvements et les appétitions sont la même série

prise en deux sens inverses; l'école de Kant n'eut qu'à développer

cette conception pour réduire en un seul système l'universelle logique

et l'art universel de la nature, où elle vit la double expression d'un

principe un et inconditionnel. Hegel lui-même maintint la liberté

idéale au troisième moment de l'évolution métaphysique, mais seulement

comme l'unité finale du grand Tout. Schelling, dans sa dernière

philosophie, et après lui Schopenhauer, placèrent au-dessus du

_logique_ et au-dessus du _sensible_ la volonté comme principe des

choses. En cette volonté Schopenhauer reconnut la _liberté nouménale_,

où son pessimisme voudrait nous faire rentrer par l'anéantissement de

toute existence matérielle et intellectuelle. Enfin les disciples de

Schopenhauer ont donné à la volonté supra-consciente le nom de

l'Inconscient, et ils en ont fait dériver le mécanisme et la finalité

universelle, avec la perspective d'une délivrance finale par le

_nirvâna_.

En France, à l'école sensualiste, tout entière absorbée dans le

mécanisme des sensations, succéda Maine de Biran, qui rétablit dans

l'homme et dans la nature le dynamisme de la vie, mais sous la forme

douteuse de la force motrice. Maine de Biran rêva, lui aussi,

au-dessus de la logique et de l'art, une sphère de liberté idéale,

dont il n'eut qu'un sentiment trop mystique. L'influence de ses idées,

d'abord mutilées par Victor Cousin, reparut ensuite: plus d'un

philosophe français s'est accordé avec Maine de Biran et avec la

philosophie allemande pour supposer, au-dessus du mécanisme logique et

de la réalité sensible, une région de liberté qui serait en même temps

celle de l'amour compris en son vrai sens. Par là, tout en s'inspirant

de la philosophie évangélique et de la philosophie germanique, la

philosophie française ne faisait pourtant que revenir à la tradition

cartésienne. Descartes, en effet, avait déjà élevé au-dessus du

mécanisme matériel une _pensée_ qui, elle-même, lui semblait

subordonnée à la _liberté_. Descartes avait même fait consister cette

liberté dans une volonté indéterminée et indéterminable. La

subordination de la pensée à la volonté, selon lui, existait non

seulement dans l'homme, mais en Dieu même. Pascal, à son tour, admit

trois ordres: l'un où tout est mouvement, l'autre où tout est pensée,

l'autre où règne la «charité.» Enfin l'idée non plus mystique, mais

pratique, de la liberté individuelle, avec celle du droit qui s'y

rattache, puis l'idée de fraternité universelle, avec celle

d'association qui en dérive, devinrent les conceptions dominantes de

la philosophie française au dix-huitième siècle, de la Révolution

française et des écoles politiques de notre époque qui ont développé

les principes de la Révolution. C'est aux Français que Kant et Fichte

empruntèrent, en grande partie, leur métaphysique du droit et leur

philosophie de la liberté dans l'ordre social. Si on songe de plus à

l'influence jadis exercée par Descartes sur Leibnitz, on reconnaîtra

que la France n'avait qu'à conserver et à développer, dans l'ordre

philosophique, sa propre tradition, pour s'accorder sur plus d'un

point capital avec les écoles allemandes. On peut ajouter que l'idée

directrice de la France, étant celle de liberté et par cela même de

fraternité, est l'idée directrice de l'humanité même: notre idée

nationale est précisément l'idée humaine[165]. La philosophie

allemande, au contraire, s'en est tenue de préférence, dans le domaine

social et politique, aux catégories de la nécessité logique et

mécanique, de la science et de la force. Abandonnant à la sphère

mystique de la religion la liberté idéale et «intelligible,» elle a

cherché surtout son modèle pratique dans le mécanisme de la matière ou

dans les lois de l'organisme vivant. L'unité qu'elle semble

aujourd'hui poursuivre dans l'ordre social est celle qui subordonne

les moyens aux fins comme les effets aux causes, les parties au tout,

l'individu à l'État, les États faibles aux États forts, les races

prétendues inférieures aux races supérieures: la science et l'art y

priment la morale. Si un peuple vaut surtout par son idée directrice,

et si l'idée de liberté ou de fraternité est la vraie puissance à

laquelle appartient l'avenir, quelles que soient, dans le présent, les

apparences contraires, ce n'est pas à l'Allemagne, c'est à la France

qu'appartiendra sans doute la plus haute victoire.

[165] C'est ce que nous avons essayé de mettre en lumière dans

notre _Idée moderne du droit_.

L'Angleterre, dans l'ordre philosophique, a surtout étudié jusqu'ici

le mécanisme des phénomènes ou des sensations. Cependant, ses plus

récents philosophes admettent, sous l'enveloppe extérieure des choses,

un dynamisme interne, dont la forme expérimentale est l'énergie

musculaire; c'est là une conception qui n'est pas sans analogie avec

la doctrine de Biran. En même temps, les penseurs anglais qui

s'élèvent à des vues systématiques représentent l'universelle

évolution, à la fois mécanique par l'extérieur et psychique par

l'intérieur, comme le «symbole» d'une réalité absolue et

inconditionnelle, qui est pour nous l'Inconnaissable. Il n'est pas

difficile de reconnaître dans ce principe le noumène de Kant. Tel

est, selon M. Spencer, l'indestructible fondement des spéculations qui

se retrouvent dans toutes les philosophies et dans toutes les

religions. Le nom que M. Spencer donne à la réalité persistante et

éternelle, c'est la _Force_,--non la force à nous connue, mais la

force inconnue et inconnaissable. Il n'y a pas grande différence entre

cette Force universelle et la Volonté universelle de Schopenhauer;

comme, de plus, elle est «absolue» et «inconditionnée,» tout en étant

«conditionnante,» on pourrait lui donner sans inconvénient, avec la

philosophie allemande, le nom également symbolique de liberté, qui

exprime simplement en langage humain l'antithèse de l'activité

primitive avec le conditionné et le nécessité. Mais les Anglais

n'aiment pas ce mot, du moins en métaphysique et en morale. Dans leur

physique des moeurs, ils ne font même pas figurer la liberté comme

_idéal_, comme puissance de désintéressement et de vouloir universel.

A l'exemple des Anciens, ils ramènent la morale tout entière à la

science ou à l'art, sans se demander si elle n'exprimerait pas, au

moins «symboliquement», quelque idéal supérieur. Il en résulte que,

dans l'ordre social, la liberté demeure pour eux un moyen, non une

fin: elle n'a de valeur que comme le plus utile instrument du

bien-être individuel ou collectif. C'est au fond l'idée de l'utile qui

est pour eux, dans la pratique, l'idée directrice. Malgré leur

libéralisme si sincère, ils ne comprennent guère l'idéal moral d'une

liberté absolument désintéressée, qui serait par elle-même sacrée et

aimable. La notion de la moralité proprement dite disparaît à leurs

yeux comme principe à part et original; l'éthique n'est plus qu'une

science ou un art analogue aux autres, simple extension de la

physiologie, de l'hygiène et de la sociologie.

Le défaut commun des divers systèmes métaphysiques dont nous venons de

faire l'esquisse rapide, c'est, si nous ne nous trompons, le vide ou

l'hiatus qu'ils laissent subsister entre la réalité et l'idéal, entre

le relatif et l'«absolu,» entre le phénomène et le «noumène,» entre le

connaissable et l'«inconnaissable.» La région de l'idéal demeure, soit

un domaine mystique et transcendant, livré aux rêves de la foi, soit

une nuit impénétrable dont ne peut nous venir rien d'utile pour la

connaissance ou pour l'action. La liberté intelligible des Allemands

est aussi oisive que les dieux d'Epicure; elle n'est que la totalité

de l'univers ou l'unité dont le tout dérive, et on ne voit pas comment

elle peut descendre dans l'homme. De même, l'inconnaissable et

l'inconditionnel des Anglais est un X dont il n'y a plus à s'occuper,

même en morale, une fois qu'on l'a placé, énigme insoluble, au

commencement du livre de la science. Le déterminisme règne,

exclusivement et sans restriction, sur la pratique comme sur la

théorie. Seule, la philosophie française de nos jours s'efforce de

maintenir, surtout en morale, une liberté plus pratique et moins

transcendante, mais elle la représente sous la forme antiscientifique

du libre arbitre. De là, entre la morale et la science, une opposition

inconciliable.

Un problème se pose donc à notre époque: ne pourrait-on conserver la

liberté, au moins comme idéal, dans la théorie, et donner à cet idéal

un rôle actif, humain, individuel, de manière à réconcilier, sur le

plus vaste terrain possible, le déterminisme et la liberté?--C'est

pour contribuer à cette conciliation progressive que nous avons

cherché, dans le livre qu'on vient de lire, à rapprocher peu à peu les

systèmes adverses.

II.--Toutes les doctrines métaphysiques relatives à la nature de

l'activité aboutissent également à quelque notion ultime et

incompréhensible à laquelle elles subordonnent le reste. Si on

abstrait ce que les notions dernières des systèmes ont de différent,

on aura peut-être un _résidu_ commun. Or, dans la question qui nous

occupe, les éléments ultimes des systèmes nous ont paru être la notion

d'une activité indéterminée, celle d'une activité déterminée et celle

d'une activité déterminante; en d'autres termes, l'indifférence, la

nécessité, la liberté. Mais l'indéterminé n'est qu'une notion

secondaire, qui suppose une notion supérieure: nous l'avons vu, une

cause n'est indéterminée que par rapport aux causes étrangères, ou par

rapport aux effets qu'elle produit, en ce sens qu'elle n'est pas

déterminée par eux; elle n'est pas pour cela en elle-même

indétermination absolue. Le système de l'indifférence a donc pour

résidu l'idée d'une puissance qui ne serait pas déterminée, mais

déterminerait ses propres actes, c'est-à-dire, au fond, l'idée de

l'indépendance, de la liberté. Quant au système de la nécessité, il

faut savoir d'abord s'il s'agit une nécessité relative et empirique,

ou d'une nécessité absolue et métaphysique. Rien n'empêche, nous

l'avons vu, d'admettre la nécessité comme loi des effets ou des

moyens, c'est-à-dire d'admettre que les effets sont déterminés par une

cause supérieure, et que les moyens sont déterminés par la fin: cette

conception des effets et des moyens comme conditionnés ou nécessités,

chacun par rapport aux autres et tous par rapport à une cause

supérieure, n'exclut pas la _possibilité_ de la liberté dans la cause

même. Bien plus, si par hypothèse la cause est libre, il faudra

précisément que cette dépendance complète existe dans les effets. Le

vrai fatalisme est celui qui soutient que le dernier mot des choses

n'est pas seulement une nécessité relative, laquelle pourrait dépendre

encore de quelque liberté radicale, mais une nécessité absolue et

radicale elle-même. Or, ce principe suprême dont les fatalistes font

la loi et l'unité de l'univers, est une puissance nécessitante,

déterminante, sorte de destin qui nous offre encore pour résidu un je

ne sais quoi dont _dépend_ tout le reste. Ainsi, la nécessité ne peut

exclure toute liberté que si elle s'érige en absolu, et elle ne peut

s'ériger en absolu que si elle se confond pour nous avec

l'indépendance. En un mot, le déterminé et le non-déterminé semblent

avoir pour principe le déterminant. Une idée plus ou moins vague

d'indépendance et de liberté, idée problématique d'ailleurs et comme

parabolique, se trouve être ainsi l'élément dernier des systèmes. On

devait s'y attendre, puisque cette idée est le produit dernier de

notre pensée même: le principe de causalité métaphysique n'en est que

l'expression abstraite.

L'idée de liberté, comme elle nous a paru être au fond de ce qu'on

nomme la «raison», nous a paru être aussi au fond de la conscience. A

ce point de vue, elle est déjà moins abstraite et moins négative: elle

est ce que nous désignons par le mot _moi_, marque de notre

personnalité en face des choses extérieures, en face de l'univers. Par

une intuition naturelle ou par une illusion naturelle, nous nous

représentons notre activité propre sous l'idée de liberté: il nous

semble qu'il y a en nous une indépendance individuelle qui consiste,

non pas à exclure toute dépendance sous quelque rapport que ce soit,

mais à s'affranchir progressivement de toutes les dépendances; c'est

une puissance indéfinie, sinon infinie, qui nous semble pouvoir

surmonter successivement tous les obstacles.

Cette idée de liberté, où coïncident la «raison» et la «conscience»

mal à propos séparées par tant de psychologues, est-elle finalement

démentie ou vérifiée par l'observation et par les lois de la nature,

soit physiques, soit psychologiques?--Telle est la question

fondamentale où se concentre tout le débat entre les systèmes

adverses.

Nous avons rétabli d'abord, dans le domaine même des faits

psychologiques, un élément essentiel dont l'oubli rendait suspects

d'erreur tous les raisonnements des déterministes: l'influence exercée

par l'idée même de la liberté. Cette idée, entre la liberté et la

nécessité, est évidemment un intermédiaire. Quelle qu'en soit la

valeur objective, qu'on y voie le plus sublime produit de la nécessité

ou l'obscure conscience d'une liberté réelle, il est incontestable que

cette idée existe et agit dans tous les esprits: elle offre donc aux

déterministes et à leurs adversaires un terrain commun où ils peuvent

déjà se rencontrer. Et ce terrain est celui des faits ou de

l'expérience, de ce qu'on appelle la connaissance positive, qui

exprime les relations vérifiables des choses, non leur essence

absolue.

Dans cette sphère de l'expérience, la notion de liberté nous a paru en

premier lieu une _idée-force_, qui produit son effet sur le mécanisme

même de nos actes, selon la loi de causalité empirique.

Cette loi,--qui est plutôt la loi des effets que celle des

causes,--est un rapport de détermination universelle et réciproque,

qui fait que la détermination d'une chose dépend de la détermination

de toutes les autres. Dans le déterminisme universel, il n'y a aucun

vide, aucune solution de continuité, rien de fluide: tout est solide,

plein, résistant. Enserrés dans ce monde, nous sommes attachés de

toutes parts comme par les «clous de la nécessité»; nous ne paraissons

pas seulement emprisonnés, mais comprimés et écrasés entre les murs de

notre prison; nous ne pouvons faire un mouvement que si notre prison

même, c'est-à-dire l'univers entier, se meut avec nous et nous

entraîne avec le reste. A cette condition seulement tout est un, parce

que tout se tient; à cette condition seulement le monde peut devenir

l'objet d'une pensée une. Il semble donc que la pensée, avec

l'universel déterminisme, ait imposé aux choses la loi tyrannique de

la fatalité. Tel est le premier moment de la dialectique. Pourtant,

malgré la prison qui m'écrase, je trouve une force de résistance dans

l'idée même de liberté. Quand j'agis sous cette idée, avec la

persuasion que les murs de ma prison peuvent reculer et me permettre

un mouvement, ils reculent en effet. Il est vrai que je les retrouve

plus loin, mais, là encore, ils semblent de nouveau être mobiles et

céder à la force de l'idée. Cette idée de liberté fait donc reculer

devant elle les obstacles, et on ne saurait d'avance indiquer, dans

l'expérience, une limite intérieure que je ne puisse franchir par la

réaction de l'idée sur cette limite même. Bien plus, quand j'accomplis

certains actes, je me figure que les murs de la prison intérieure

tombent et que l'espace s'ouvre devant moi.

--Illusion, diront les déterministes; les murs existent

encore.--Peut-être, mais il en est de cette question comme du

problème relatif à l'infinité du monde. Quelqu'un pourrait soutenir

que, si j'allais assez loin, je rencontrerais les «murailles du

monde»; mais si, en fait, je ne les rencontre jamais, les choses se

passent pratiquement comme si ces bornes n'existaient pas.

Par là nous obtenons une liberté relative qui peut se concilier avec

le déterminisme relatif. N'est-ce encore simplement qu'une nécessité

prenant la _forme_ de la liberté, ou est-ce la liberté prenant la

forme de la nécessité?--Question qui concerne l'absolu des choses, et

qui doit être réservée jusqu'au moment des spéculations métaphysiques.

Tant que, dans l'ordre même de la pratique, il ne deviendra pas

nécessaire de prendre un parti sur la nature absolue des objets, nous

pourrons admettre d'un commun accord une certaine liberté de fait due

à l'idée même de la liberté. En d'autres termes, le déterminisme

intellectuel se change inévitablement en une sorte de liberté

intellectuelle sous l'_idée directrice_ de liberté[166].

[166] Voir p. 221 et suiv.

La liberté nous a paru, en second lieu, un objet de _désir_,

conséquemment une fin directrice dont l'influence s'exerce sur nos

actes, les règle, y introduit l'harmonie. A ce point de vue, nous

avons obtenu une sorte de liberté sensible et esthétique: l'évolution

de nos désirs prend, elle aussi, la _forme_ de la liberté quand nous

désirons la liberté même. Ici l'indépendance psychologique compatible

avec le déterminisme se rapproche davantage d'une liberté vraie, parce

que le dynamisme intérieur des désirs et des sentiments enveloppe une

plus évidente spontanéité que le mécanisme extérieur. La détermination

mécanique n'est que le prolongement du passé; la détermination

finaliste a lieu par l'idée et le désir d'une fin à venir. Il ne faut

pas croire pour cela, ni qu'elle fasse éclater le mécanisme par une

_rupture intérieure_, ni qu'elle se développe _en dehors_. Non, elle

se développe du dedans même: l'«appétition» se révèle peu à peu comme

le fond du mécanisme devenu conscient de son propre ressort et de sa

propre direction. La finalité est la sensibilité et l'activité

réfléchies sur elles-mêmes par l'intermédiaire de l'intelligence; elle

est la pensée et le désir d'un état à venir, qui, ainsi, «_devient_»;

mais cette pensée et ce désir d'un état futur sont actuels; ils sont

produits eux-mêmes par la conscience de l'état présent, qui, à son

tour, sort du passé. Il n'en est pas moins vrai qu'il y a un progrès

du point de vue mécaniste au point de vue finaliste. Dans le

déterminisme exclusivement mécaniste et matérialiste, chaque

phénomène est l'expression nécessaire de tous les faits extérieurs ou

mouvements qui _ont été_, rien de plus; dans le déterminisme

finaliste, le phénomène est l'expression d'un certain principe

intérieur toujours _présent_, qui a fait être le passé et produira

l'avenir par la conscience même qu'il acquiert de soi. Le passé, en

tant que série de phénomènes mécaniques, n'est plus alors l'expression

adéquate du principe qui l'a produit, et l'avenir n'est plus

simplement la reproduction mécanique du passé: il y a, dans l'avenir

et dans le présent même, quelque chose _de plus_ que dans les

phénomènes extérieurs et mouvements du passé; il y a un fond interne

qui ne s'est pas épuisé dans les formes antécédentes et qui enveloppe,

non un passé toujours répété, mais un avenir vraiment à venir,

conséquemment progressif. Quoi qu'il en soit de la finalité hors de

nous, il demeure incontestable que, dans notre conscience au moins, le

désir de la liberté réalise une sorte de _finalité immanente_,

supérieure au mécanisme brut comme la vie est supérieure à ses propres

organes[167].

En troisième lieu, la liberté nous a paru un objet d'_amour moral_.

Ici, le sujet et l'objet ne semblent plus séparés par une aussi grande

distance qu'aux autres moments de l'évolution intérieure. L'idée

abstraite de liberté semblait trop éloignée d'une liberté réelle; le

désir actif de la liberté, quoique plus voisin, semblait encore loin

de son objet; dans l'amour de la liberté, le sujet et l'objet tendent

à se confondre. En étudiant la notion morale de l'amour désintéressé

et universel, nous avons trouvé que l'amour d'autrui ne serait réel

qu'autant qu'il serait libre. Maintenant, l'amour vrai, le vrai

désintéressement est-il réel en nous? On ne peut le démontrer. Mais à

coup sûr, si le déterminisme subsiste encore dans notre amour du bien

universel, du moins y a-t-il pris tellement la forme de la liberté que

nous pouvons à peine distinguer cette forme du fond même[168].

[167] V. p. 252 et suiv.

[168] Voir p. 281 et suiv.

Considérée dans ce triple rôle, l'idée de liberté nous a fourni une

_méthode d'approximation_ indéfinie vers la liberté réelle. Et cette

méthode peut être acceptée même par les partisans de la nécessité.

Nous y avons trouvé quelque chose d'analogue, en son genre, à la

_méthode infinitésimale_ de Leibnitz, qui fournit aux mathématiciens

une approximation indéfinie, parce qu'elle permet de diminuer

indéfiniment, au-dessous de toute quantité donnée, la différence de

la variable et de sa limite.

La vraie et complète liberté envelopperait quelque chose d'absolu, et

l'absolu, étant inexplicable, ne peut être l'objet d'une connaissance

proprement dite. Donc, la liberté fût-elle certaine, on ne pourrait

l'expliquer en elle-même, mais seulement dans ses effets. D'autre

part, si ces effets sont explicables, c'est que, étant déterminés les

uns par les autres et par leur cause supérieure, ils forment un

_mécanisme_ ou un _organisme_, dont on peut _déterminer_ les ressorts

ou les fonctions; ils forment conséquemment un _déterminisme_. C'est à

ce point de vue que nous avons essayé une explication scientifique des

formes communes de la liberté et du déterminisme. Cette explication

remplit une lacune considérable dans les deux systèmes adverses. La

doctrine de la nécessité, en effet, avait besoin de se compléter en

montrant comment le déterminisme arrive à prendre l'apparence de la

liberté; la doctrine de la liberté, à son tour, devait se compléter en

montrant comment la liberté prend l'apparence du déterminisme: par là

les deux systèmes devaient aller au-devant l'un de l'autre.

Résumons en un tableau les différents degrés que nous avons parcourus

dans cette conciliation progressive, opérée sur le domaine de la

science proprement dite.

I. Point de départ métaphysique (et invérifiable) des doctrines

nécessitaires: _Nécessité absolue au fond des choses_.

II. _Développement scientifique du déterminisme, dans le domaine

de la nécessité relative._

1º Déterminisme _mécaniste_ et _intellectualiste_, fondé sur

l'influence nécessitante des idées et des mouvements qui y

correspondent. (Démocrite, Hobbes, Spinoza, Leibnitz, etc.)

La Liberté et le Déterminisme · 第 37 / 39 段