Jusqu'à quel point ces sentiments naturels et instinctifs seraient-ils

justifiables dans l'hypothèse d'un déterminisme absolu?--Nous l'avons

déjà fait voir, le remords n'est pas détruit entièrement par

l'hypothèse du déterminisme, et les paradoxes de Spinoza, qui condamne

ce sentiment, sont des exagérations même dans sa théorie fataliste. Le

remords, en effet, est toujours utile pour nous faire prendre

conscience du désordre où notre âme s'est trouvée: les maladies

morales se distinguent des autres en ce qu'on les guérit d'autant

mieux qu'on les connaît plus et qu'on en souffre davantage. En outre,

quand on rétablit dans la question l'élément négligé par les

fatalistes,--la persuasion de la liberté,--on obtient une combinaison

d'idées plus voisine encore de la réalité même. Un homme a-t-il mal

agi avec la persuasion qu'il aurait pu bien agir, il ne saurait trop

déplorer un tel genre de maladie, qui offre toutes les apparences de

la malice proprement dite ou du mal moral. Le déterminisme peut même

aller plus loin encore. L'idée de la liberté tendant à réaliser son

objet, et la persuasion engendrant la force, celui qui a fait le mal

en se croyant libre de faire le bien avait réellement dans la main le

premier anneau d'une série d'actes opposés à ceux qu'il a choisis:

c'est là une raison de plus pour qu'il déplore son acte.

Mais le déterminisme, arrivé à ce point, semble parvenu à l'extrême

limite qu'il peut atteindre. Ses adversaires lui objecteront que celui

qui a mal fait avait les moyens de bien faire, excepté un cependant,

dont l'absence a tout fait manquer. Or, ajouteront-ils, ce moyen

dépendait-il, oui ou non, de l'agent moral? S'il en dépendait, celui

qui a mal fait avait tous les moyens de bien faire. S'il n'en

dépendait pas, l'impossibilité de faire autrement était en soi

complète, malgré la présence de toutes les autres conditions

secondaires. Bien plus, cette impossibilité subsiste et subsistera

tant que quelque heureux retour de la fortune n'aura pas rétabli la

volonté égarée dans une direction meilleure. Peu importe, disaient les

stoïciens, qu'un chien se noie au fond de l'eau ou près de la surface,

s'il se noie; et ils en concluaient l'égalité de tous les vices. De

même, que celui qui est dans le mal soit près du bien ou en soit loin,

toujours est-il que, selon le déterminisme du mal, il ne pouvait pas

faire le bien et n'est absolument pas responsable de sa faute. Sans

doute il vaut mieux être près du bord et le savoir, car cette pensée

même peut augmenter le courage et la force de celui qui se noie; mais

si, en dernière analyse, son effort est impuissant en vertu de quelque

condition qui ne dépende pas de lui, il n'y a point de responsabilité

vraie, et le remords n'est plus que le regret de l'inévitable. Or,

s'il est conforme à la «charité» socratique et évangélique de dégager

le plus possible la responsabilité des autres, est-il conforme à la

moralité personnelle de dégager sa propre responsabilité et d'admettre

une doctrine qui semble, en définitive, nous déclarer innocents dans

les actes où nous nous croyons coupables?

Le déterminisme vient donc se heurter de nouveau contre le sentiment,

vrai ou faux, de la responsabilité morale: il ne suffit pas,

semble-t-il, que nous soyons responsables en aimant le bien, il

faudrait aussi que nous fussions responsables en n'aimant pas assez le

bien. Si le positif de l'amour vient de nous et si les obstacles à

l'amour viennent du dehors, il faudrait pourtant que la mesure établie

entre les deux fût en quelque façon notre oeuvre, et que l'obstacle

pût être plus ou moins reculé par nous.

* * * * *

La raison de toutes ces antinomies relatives à la responsabilité du

bien et du mal, c'est que nous ignorons la nature dernière de

l'individualité, et conséquemment sa vraie puissance. Si

l'individualité est un simple phénomène, nous ignorons assurément la

nature de ce phénomène et, en général, du phénomène; nous ignorons

pourquoi et comment il y a _plusieurs_ phénomènes, plusieurs êtres au

moins apparents, au lieu de l'unité, pourquoi il y a changement au

lieu de l'immobilité. A plus forte raison, si l'individualité a un

fond original et substantiel, si la distinction des êtres a une valeur

plus qu'illusoire, nous ignorons ce qui _individualise_ l'être,

jusqu'à quel point chacun s'oppose à tous, sans cependant se séparer

de tous, enfin quelles sont les limites de notre puissance morale:

_Quid nequeas, quid non_.

De là deux conceptions rivales de la liberté: l'une qui en fait un

attribut de l'individuel, l'autre qui en fait un attribut de

l'universel. Toutes deux ont leurs raisons et probablement leur vérité

relative. D'une part, si nous sommes libres, c'est, semble-t-il, en

tant que notre action individuelle ne s'abîme pas dans celle de

l'univers et que, relativement au tout, nous conservons une certaine

indépendance qui constitue notre être propre. D'autre part, la science

nous montre tellement dépendants de l'univers, que notre liberté se

trouve à la fin solidaire de la liberté des autres et que, pour être

réelle, elle impliquerait l'universelle liberté. De cette antinomie, à

laquelle se ramènent toutes celles qui concernent la responsabilité,

on peut conclure que la vraie liberté n'est probablement ni un

attribut de la seule individualité ni un attribut de la seule

totalité, mais un pouvoir qui, s'il existe, a sa racine au delà de

chacun et de tous dans quelque principe commun de l'individualité et

de l'universalité. Or, un tel principe est pour nous ce qu'il y a de

plus indéterminable. A tous les points de vue, la nature de

l'individualité et son rapport à l'universel restent donc indéterminés

pour la pensée humaine.

S'il y a là un sujet de modestie intellectuelle, il y a aussi un sujet

de confiance morale. En effet, c'est le rapport seul de l'individuel à

l'universel qui, s'il était _connu_ comme nécessaire, nous riverait

définitivement à un déterminisme inflexible; puisque, au contraire, ce

rapport reste indéterminé pour notre pensée, il rend concevable, par

voie détournée, une certaine spontanéité radicale du moi individuel.

Nous ne pouvons savoir si cette spontanéité existe réellement, ni

comment elle existe, mais enfin nous la concevons comme possible ou,

si l'on préfère, comme non impossible. Dès lors, le déterminisme voit

de nouveau se poser devant lui la limite idéale et problématique que

nous lui avons mainte fois assignée; sous sa forme dernière, qui est

la _fatalité du mal_, il aboutit au même point d'interrogation que

sous ses autres formes. Notre ignorance invincible du rapport entre

l'individuel et l'universel fonde théoriquement la valeur pratique de

l'idée de liberté, en nous empêchant de considérer cette idée comme

certainement illusoire et comme déguisant une fatalité certaine. Les

doctrines adverses se trouvent alors réconciliées à la fois dans

l'ignorance métaphysique du fond dernier des choses et dans la

connaissance des effets pratiques produits par l'idée de liberté. Si

nous ne comprenons pas comment le dernier fond des êtres pourrait être

une spontanéité radicale, nous ne comprenons pas davantage comment il

serait une nécessité radicale, car qu'est-ce que la nécessité, sinon

un rapport, et comment un rapport peut-il être je ne sais quoi de

dernier et d'absolu? Nous ne pouvons donc savoir s'il ne reste point,

au delà de tout ce qui _est_, un idéal non réalisé et cependant

réalisable, un principe de devenir et de progrès, une sorte de fond

auquel la réalité actuelle peut puiser ce qui deviendra la réalité

future. Le temps même, nous l'avons vu, ne se conçoit pas dans

l'hypothèse d'une pure répétition, d'une pure identité, stérile comme

l'être de Parménide. Si l'individu n'est pas une pure apparence, s'il

touche par quelque point au fond même de la réalité, si enfin ce fond

est plus riche que ses formes actuelles, s'il peut donner plus que la

réalité n'a encore pris, peut-être l'individu n'est-il pas incapable

de contribuer à modifier pour sa part l'état de l'univers, tel que cet

état résulte des phénomènes antécédents; peut-être en s'appuyant sur

l'idée même de liberté, l'individu n'est-il pas incapable de prendre

un élan pour aller au bien idéal, par cela même pour sortir du mal

réel; peut-être ainsi l'individualité consciente renferme-t-elle une

spontanéité radicale, quoique réglée en son évolution, qui échapperait

en sa source à tous les calculs fondés uniquement sur le déterminisme

mécanique. Peut-être même, si l'infinité existe en toutes choses, le

calcul est-il par essence impuissant à saisir autre chose que des

limites plus ou moins artificiellement déterminées au sein de ce qui

est réellement illimité et indéterminable. Nous ne savons donc pas ce

qui nous est définitivement possible ou impossible, ni ce qui aurait

été possible ou impossible dans telle circonstance donnée.

Quand on s'élève jusqu'à cette idée d'une puissance radicale

enveloppant l'infini,--idée par rapport à laquelle les autres

deviennent comme des asymptotes incapables d'atteindre ce dont elles

se rapprochent,--on ne s'étonne plus des fluctuations perpétuelles de

nos jugements humains sur la responsabilité du bien et du mal et sur

le pouvoir des contraires. Si nous nous attribuons l'honneur du bien

accompli par nous, c'est, semble-t-il, en tant que nous nous

concevons, par notre fond, identiques à l'être universel, identiques

au tout dont nous sommes les membres. Si nous nous attribuons le

déshonneur du mal accompli par nous, c'est en tant que nous nous

concevons comme une partie plus ou moins distincte du tout, comme une

individualité plus ou moins différente des autres et divisée d'avec

l'universel. Nous plaçons en nous deux _moi_, l'un individuel, l'autre

universel, l'un qui constitue tel homme en tel temps et en tel lieu,

l'autre qui embrasse l'univers dans tous les temps et dans tous les

lieux: c'est tantôt à l'un, tantôt à l'autre que nous rapportons le

mérite ou le démérite d'une action. Le rapport caché de l'_un_ et du

_multiple_, de l'universel et de l'individuel, est ce qui a suscité

tous les symboles métaphysiques et tous les dogmes religieux. Symboles

et dogmes ne sont point des solutions: ils ne sont que la traduction

de la difficulté en formules nouvelles, les unes abstraites, les

autres sensibles et mythiques. A vrai dire, notre notion de

l'individualité est toujours relative et inadéquate: elle se relie

nécessairement à celle d'universalité. Il y a donc présomption pour

l'homme à vouloir marquer exactement dans sa pensée la part qui

revient à l'individu, à vouloir ainsi exercer une sorte de justice

distributive. Nous ne pouvons juger absolument ni les autres

personnes, ni notre propre personne, car nous ne pouvons ni descendre

dans la conscience d'autrui, ni même descendre jusqu'au dernier fond

de notre propre conscience pour mesurer notre force de volonté.

Pourquoi donc tant discuter sur le moi et le toi, sur le mien et le

tien, sur mon mérite ou votre mérite? C'est là une sorte d'égoïsme

quand il s'agit de nous, une sorte d'orgueil quand il s'agit des

autres.

* * * * *

Scientifiquement et pratiquement, nous sommes obligés, dans un

problème insondable pour la métaphysique, de substituer à la _réalité_

inconnaissable les _idées_ et leur force, qui sont connaissables, mais

qui n'en sont, pour ainsi dire, que des équivalents indéfiniment

extensibles. Traduits dans le langage des _idées-forces_, la

responsabilité morale et le remords ont un sens intelligible. La

responsabilité apparaît comme une idée qui tend à se réaliser

elle-même: elle est l'idéal conçu, désiré, aimé, qui s'attribue une

force efficace et qui, en conséquence, n'accepte pas sa propre

défaillance pratique comme _absolument_ et _définitivement_

nécessaire, cette défaillance fût-elle explicable par des nécessités

physiques et mentales, d'ailleurs relatives. Le jugement moral est une

sorte de négation jetée par l'idée au fait, un _non_ que la pensée de

l'idéal oppose à toute réalité qui la contredit. C'est à ce point de

vue qu'il devient vrai de dire, avec Kant, que la considération du

temps perd sa valeur pour celui qui juge moralement une action. Quand

nous concevons l'universel, le tout, notre pensée tend à devenir

indépendante du temps: cette indépendance est un des fondements du

repentir. On se souvient de ce que dit Kant à ce sujet. Le repentir,

ne pouvant empêcher ce qui a été fait de l'avoir été, est pratiquement

vide, et cependant il est moralement légitime, car la pensée, quand il

s'agit du bien universel et idéal, ne demande qu'une chose: le fait

_nous_ appartient-il comme _action_? et, dans ce cas, que cette action

soit depuis longtemps passée, il n'importe; la raison y lie toujours

moralement la même douleur.--Nous irons plus loin encore que Kant et

nous dirons:--Quand la pensée se place au point de vue universel et

tend ainsi à dépasser la sphère du temps, elle n'a même pas besoin de

se demander «si le fait _nous_ appartient comme _action_,» ni si nous

aurions pu, nous, faire le contraire; elle ne s'arrête pas à la

question d'individualité ni même de liberté individuelle; elle laisse

de côté les spéculations sur le possible et l'impossible. Elle

condamne le fait comme contraire à l'idéal, quel que soit celui qui

l'a accompli et à quelque nécessité qu'il ait cédé, parce qu'elle

s'attribue à elle-même la suprématie et l'indépendance: c'est cette

indépendance de la pensée, même devant le fait fatal, qui commence la

liberté pratique. La pensée est un germe de liberté, en ce sens

qu'elle conçoit l'universel amour au milieu même de la mêlée qui

entrechoque les égoïsmes individuels, et que cette idée, n'étant pas

sans force efficace, tend à nous rendre indépendants de fait et à nous

faire régler nos actions conformément à elle-même. La question des

individualités disparaît à cette hauteur: que ce soit vous ou moi qui

fassiez mal, qu'importe?--«J'ai mal à votre poitrine,» j'ai mal à

votre conscience. J'accepte jusqu'à un certain point la solidarité du

mal fait par vous, comme j'accepte la responsabilité du mal que j'ai

fait, et cela, malgré les nécessités apparentes ou réelles auxquelles

nous avons cédé: le mal nécessaire est toujours le mal, le mal passé

est toujours actuel, le mal individuel est toujours universel.

Le sentiment de responsabilité et de solidarité n'en prend pas moins

une vivacité supérieure quand c'est en _moi_ et par moi que s'est

produit le mal moral. Alors, c'est le même sujet intelligent qui

conçoit l'idéal et qui se voit réellement en contradiction avec cet

idéal. De plus, il se demande s'il n'aurait pas pu, par

l'intermédiaire de l'idée et de l'amour, trouver en soi un moyen de

réaliser le mieux. La _force_ de l'idée devient ainsi force de

_résistance_, révolte contre soi-même; et l'effort contre soi,

n'est-ce pas la suprême douleur?

Maintenant, si, au lieu d'avoir présente à l'esprit une action

_passée_, vous avez _présente_ à l'esprit une action _à venir_,

l'antinomie est moins éloignée de sa solution, au moins dans l'ordre

scientifique et pratique. En effet, ce n'est plus une chose inutile et

«vide» que de songer à l'avenir et de s'y attribuer la responsabilité

du mal comme du bien, car ici la pensée de ma responsabilité dans le

mal peut empêcher le mal d'être fait. Cette idée n'est pas

pratiquement illusoire, puisqu'elle agit. Elle ne l'est pas non plus

scientifiquement, puisque la force des idées et de l'amour est pour

nous incalculable, progressive, indéfiniment susceptible

d'accroissement. Enfin, au point de vue métaphysique, ne pouvant

_savoir_ ce qu'est notre individualité et son rapport avec

l'universel, nous avons le droit d'admettre qu'il n'existe pas une

antinomie insoluble entre la réalité fondamentale et cette

responsabilité que nous _prenons_, que nous _voulons_ avoir, que nous

nous _imposons_; c'est un fardeau que nous mettons sur nos épaules,

toujours glorieux alors même que nous succombons parfois sous le faix.

De là dérivent pour nous, en quelque sorte, trois règles de conduite

morale et intellectuelle qui résument tout ce qui précède. 1º Il faut

pratiquement agir comme si nous étions responsables du bien et aussi

du mal. 2º Il faut scientifiquement soutenir que cette idée de notre

responsabilité tend à se réaliser elle-même. 3º Il faut

métaphysiquement soutenir qu'il n'y a pas _contradiction_ démontrée

entre cette idée active de notre responsabilité morale et la réalité

dernière, où notre individualité s'unit à toutes les autres

individualités, et où nous devenons, pour notre part, solidaires du

monde entier. C'est parce que nous sommes _un_ avec l'univers et

cependant distincts des autres que nous pouvons être responsables dans

notre volonté radicale. L'idée de liberté est l'expression

connaissable de l'inconnaissable fondement du _moi_, du _toi_ et du

_tous_. Cette idée, jointe à l'impossibilité d'en démontrer

théoriquement la contradiction avec le réel, sert de fondement à notre

liberté pratique, par la force qu'elle développe en nous et qui

modifie la direction primitive du déterminisme. Les antinomies

spéculatives auxquelles donne lieu la notion de responsabilité

expriment notre ignorance du rapport qui relie l'individu à

l'universel. Notre pensée, à sa manière, s'élève au-dessus de cette

opposition, puisqu'elle conçoit à la fois l'individu et l'univers;

notre volonté doit aussi la dépasser et, dans le jugement moral comme

dans l'acte moral, elle doit, en une certaine mesure, faire

abstraction des personnes; elle doit se désintéresser de la question

des individualités et des imputabilités, non par dédain de l'individu,

mais, au contraire, par respect de l'individualité et par conscience

des limites imposées à notre science. Pour nous en tenir à ce qui est

certain, condamnons et repoussons le mal partout où il se manifeste,

mais surtout en nous, où il devient plus présent, plus immédiat, où il

devient nous-même; aimons le bien partout où il se montre, mais

surtout chez les autres, où il est un bien vivant et un objet d'amour

personnel.

CONCLUSION

I. Mouvement de la philosophie moderne en Allemagne, en

Angleterre et en France.

II. Résumé de la méthode suivie pour la recherche d'une

conciliation. Moyens-termes scientifiques intercalés entre les

doctrines adverses.

III. Inductions métaphysiques.--Problème final et nécessité de le

résoudre moralement par l'action.

I.--L'accord progressif des doctrines doit se faire moins par la

destruction des systèmes que par leur superposition en un plus vaste

édifice, dont les diverses assises se soutiennent au lieu de se nuire.

Ces diverses assises ne sont, en somme, que nos propres puissances

intérieures projetées à l'origine des choses: intelligence,

sensibilité, volonté. Les systèmes métaphysiques ont beau chercher à

connaître ce qui est réellement et indépendamment de nous, nous ne

pouvons nous représenter ce qui est que d'après ce que _nous sommes_.

De là la philosophie de l'intelligence, la philosophie de la

sensibilité, la philosophie de la volonté, l'une intellectualiste,

l'autre esthétique au sens étymologique du mot, l'autre morale.

La première assise de l'édifice philosophique est formée par tout ce

que le matérialisme contient de positif sur les conditions

nécessaires des choses, que Socrate et Platon appelaient [Grec:

mêchanai aitiai anankaiai]. La liaison mécanique des phénomènes,

d'où résulte la stabilité de l'univers, est l'objet même de

l'intelligence ou de la science. Nous ne _connaissons_ et

_comprenons_ que ce que nous expliquons par la logique appliquée à

la quantité et au mouvement, c'est-à-dire par la mathématique

universelle et le mécanisme universel. Mais n'y a-t-il rien de plus?

C'est ce que soutiennent les purs matérialistes. Pour eux,

l'explication de l'univers est toute simple: c'est comme un vaste

jeu de dés ou de dominos qui, en s'ajustant par leurs bouts

similaires, selon des combinaisons mathématiques, forment des

dessins de toute sorte. Il reste à savoir ce que sont en eux-mêmes

les dés, les molécules, les atomes. Ce jeu de surfaces satisfait

l'intelligence abstraite, mais il n'explique même pas le fait de

_sentir_, la simple sensation. Or, il faut bien qu'il y ait sous

l'intellectuel du _sensible_ proprement dit, sous le formel du réel.

Et cette réalité, nous ne pouvons la comprendre que par analogie

avec ce que nous appelons _sentir_, désirer. De là la tendance à

placer dans les choses, comme face interne et vraiment _psychique_,

non plus _physique_, quelque chose d'analogue à nos sensations, à

nos plaisirs, à nos douleurs, à nos désirs. «Le mouvement est un

désir,» disaient Aristote et Platon.

La seconde assise de la construction philosophique, c'est donc le

_sensible_, dont le mécanique ou, ce qui revient au même,

l'intellectuel pur n'est que le dehors. Cette assise fut ajoutée par

Socrate, Platon, Aristote, mais ils ne purent s'empêcher de se figurer

encore le sensible sous forme intellectuelle, comme tendance à une fin

plus ou moins entrevue par une intelligence, comme finalité proprement

dite. S'appuyant sur ce que le plaisir, fond de la sensation, semble

la conscience d'une harmonie, ils ont cru que l'harmonie était un

concours de moyens vers une fin. Cette finalité n'était, nous l'avons

fait voir, que du mécanisme retourné,--conception encore plus

subjective que le mécanisme pur. C'était une sorte d'_art_ humain

placé dans les choses et ajouté à la _science_. Mais, quelque

contestable que soit le mode de représentation finaliste et

esthétique, quand on le transporte ainsi dans l'univers, ce qui

demeure incontestable, c'est qu'on ne peut pas faire du _réel_ avec du

logique pur ou du mécanique pur, parce qu'alors il n'y aurait plus que

des rapports abstraits sans termes concrets; et le concret, c'est ce

que nous saisissons en le _sentant_. Il n'y a pas d'autre moyen pour

nous d'entrer en possession du réel que de sentir: c'est ce que Kant a

parfaitement montré, et c'est ce que les anciens ou, parmi les

modernes, les cartésiens avaient trop oublié.

Une fois rétablie la sensation au dedans du réel, que l'intelligence

parcourt du dehors, il reste encore un point de vue qui paraît

supérieur aux précédents: c'est celui de l'_activité_ primitive, de la

_volonté_ radicale, fond de nos idées de cause, d'inconditionnel,

d'absolu, de liberté. C'est vers ce point de vue que tend à s'élever

la morale proprement dite, car la morale a pour objet la volonté même

et le but le plus haut que la volonté puisse poursuivre.

La Liberté et le Déterminisme · 第 36 / 39 段