Dans le déterminisme moral, tel que Socrate et Platon l'ont entendu,

on explique la direction vers le bien, direction à la fois déterminée

et libre, par des considérations qui ne sont pas sans analogie avec

celles que nous proposions tout à l'heure, mais qui, comme celles de

Leibnitz, sont trop purement intellectuelles[163]. Selon Socrate et

Platon, l'_action_ se mesure à la _puissance_, la puissance à la

_science_, et on vaut par ce qu'on sait. Seulement, l'_acte_, la

_puissance_, la _science_ et le _bien_ même peuvent être «_ambigus_»,

ou de double usage, quand ils se trouvent parmi les genres inférieurs

de la dialectique, non dans le genre suprême ou dans la suprême fin.

S'il est des _sciences_ et des _arts_ dont on peut faire un mauvais

usage, c'est que les _biens_ qui en sont l'objet peuvent être

subordonnés à un bien supérieur, réel ou imaginaire. Mais quand on est

parvenu, dans l'échelle dialectique des moyens et des fins, jusqu'au

sommet où réside la connaissance du bien suprême, on voit s'évanouir

cette duplicité et cette ambiguïté qui, sur les degrés inférieurs,

permettait un double usage, tantôt bon, tantôt mauvais.--Pourtant,

dira-t-on, l'homme injuste préfère par la volonté son bien propre au

souverain bien qu'il connaît.--C'est qu'alors, répond Socrate, il juge

son bien propre meilleur que le souverain bien, c'est-à-dire que ce

qu'il y a de meilleur: donc, ou il ignore que le souverain bien est ce

qu'il y a de meilleur, et alors vous lui attribuez faussement la

science du souverain bien; ou il sait que c'est vraiment là le

meilleur, et alors il ne peut rien penser ni faire de meilleur. La

série des biens, des connaissances, des puissances et des actes, forme

un angle dont les côtés demeurent doubles, jusqu'à ce qu'on soit

parvenu à ce sommet où la connaissance une du souverain bien, qui est

un, ne laisse plus qu'une seule manière d'agir.

[163] Voir notre travail sur le _Second Hippias_ de Platon.

Telle est la doctrine de Socrate. Ce dernier a le mérite d'avoir conçu

plus fortement que tout autre l'idéal du bien universel comme étant la

parfaite unité de tous les biens sans restriction, y compris mon bien

même, et il ajoute avec raison que celui pour qui ce bien universel

serait un objet de science absolue ne pourrait pas ne pas l'aimer, ne

pas le vouloir. Mais il oublie que, en fait, le souverain bien n'est

jamais pour nous qu'une _idée_, dont la _réalité_ ne peut être un

objet de _science_. J'entrevois la grandeur et la beauté de cette

idée, et s'il n'y avait pas d'autres raisons pour entrer en balance,

je n'hésiterais point à la suivre; mais souvent il faut sacrifier ce

qui est certain à ce qui me semble incertain, la réalité présente à

une conception qui ne sera peut-être jamais réalisée, le _moi_ à un

idéal mystérieux, qui n'est peut-être qu'une création de ma pensée.

C'est alors que le _moi_ se pose, avec son bien individuel, en face du

bien universel, et il _doute_. Cette unité de la pensée et de l'être,

de l'idéal et du réel, que Socrate et Platon affirmaient avec une si

noble énergie, c'est précisément ce qu'on est réduit à _aimer_ et à

vouloir sans le voir. En vain la «raison» affirme que cette unité des

biens dans l'absolu est nécessaire et qu'elle doit être. Elle doit

être, oui; mais sera-t-elle?--Voilà le doute suprême que la pensée de

l'homme peut toujours élever sur le triomphe final de son objet dans

la réalité. Les vérités réductibles à quelque chose de fini et de

déterminé, que ma pensée circonscrit et embrasse par voie de

_déduction_, ne laissent aucune prise au doute; mais les vérités

relatives au triomphe du bien dans le temps _indéfini_ ou à la réalité

actuelle du bien dans quelque existence _infinie_, sont des inductions

transcendantes où il y a toujours du mystère. Pour notre logique, le

fini seul est un objet mesurable et déterminable de tout point.

Par conséquent, dans cette idée de Socrate et de Platon: unité des

biens au sein du bien universel, il y a une part à l'opinion, à la

[Grec: doxa], en même temps qu'à la science, à [Grec: (l')epistêmê].

C'est ce que Socrate et Platon n'ont pas vu. Ils méprisent la croyance

et ne s'aperçoivent pas que, logiquement inférieure à la science, elle

peut lui être moralement supérieure, comme expression de notre

caractère personnel. Dans la croyance, en effet, il y a quelque chose

qui vient de notre moi, de notre individualité même: l'entendement

n'est plus seul, la sensibilité et la volonté interviennent. Quand ce

grand dilemme se pose: le bien idéal sera-t-il ou ne sera-t-il

pas?--il faut que ma volonté et mon désir joignent leur action à celle

de l'intelligence. L'idéal semble dire à chacun de nous:--Ta raison me

conçoit et croit m'entrevoir en même temps que la nature me cache et

me voile; y a-t-il en toi assez d'amour du bien pour venir vers moi

sans être sûr de m'atteindre?--Une bonne action est toujours un acte

d'amour et une spéculation rationnellement risquée; c'est une adhésion

au bien idéal toute différente de celle qui nous est arrachée par un

axiome de géométrie: elle semble accordée par nous plutôt qu'imposée

par son objet. Nous ne disons pas: Je _sais_ que mon bien est dans le

bien universel; nous disons: je _crois_. Parfois nous ajoutons: Je

crois de toutes les forces de mon âme; expression profonde dans sa

simplicité. Je ne crois pas à un axiome de géométrie de toutes mes

forces, mais plutôt par la force _des choses_: je subis la vérité

géométrique, il semble que je fais en partie ma croyance au bien. Si

donc les Socratiques disent: Ce que vous croyez le vrai bien, vous

l'accomplissez; on peut leur répondre qu'il faut déjà aimer et vouloir

le vrai bien pour y croire.

Il n'en résulte pas que cette part de l'_opinion_ et de l'_amour_ dans

le bien soit une part de _libre arbitre_ proprement dit, comme l'ont

soutenu les criticistes français et des cartésiens plus ou moins

fidèles à Descartes. S'il y a indétermination partielle dans

l'intelligence de celui qui _croit_, parce que l'objet de sa croyance

n'est pas objet de science positive, il n'y a pas pour cela

indétermination dans sa volonté.

* * * * *

Mais d'autre part, cette détermination intérieure n'est pas absolument

inconciliable avec une certaine liberté. Une volonté qui va

certainement et infailliblement à l'universel, une volonté qui aime

universellement, est libre en ce sens qu'elle ne dépend plus du _moi_

égoïste: _dés_intéressée, elle est aussi _dé_livrée. Si, par

hypothèse, le fond des choses est précisément la tendance à un vouloir

universel, il en résultera que, quand nous voulons et aimons

universellement, nous manifestons notre radicale unité avec cette

volonté qui est la racine commune de toute existence.

C'est là une supposition métaphysique, à coup sûr; mais précisément

nous sommes dans la région des hypothèses, non de la science comme

l'entendait Socrate, et on peut dire que l'acte de moralité est

lui-même une hypothèse en action, la plus généreuse de toutes parce

qu'elle est la plus aléatoire[164].

[164] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, dernier

livre.

Concluons que la _détermination_ morale et la _liberté_, au vrai sens

du mot, sont conciliables dans la moralité et dans l'amour de

l'individu pour l'universel. L'idéal de la liberté est absolument

identique à l'idéal de la moralité. Cet idéal sera-t-il jamais

pleinement réalisé dans une action humaine, c'est un problème; mais,

ce qui est incontestable, c'est que nous pouvons nous rapprocher de

cet idéal, et que le progrès moral consiste dans ce rapprochement

même.

II.--La liberté ainsi entendue est parfaitement compatible avec

l'_imputabilité_ du _bien_,--nous ne parlons pas encore du mal. Quand

l'idée de l'universel, l'idée du tout, l'idée du principe qui agit

éternellement au fond de tous les êtres, devient mon idée directrice,

mon idée-force, mon moteur, je ne vois pas pourquoi vous ne

m'appelleriez pas _bon_, moi, dis-je, et pourquoi vous me refuseriez

la dose d'imputabilité, de responsabilité, de dignité à laquelle j'ai

raisonnablement droit. Sans doute, tout en faisant la part de mon

_moi_, je ne dois pas la faire trop grande, ni exclusive, ni prendre

tout pour moi. Car, précisément, mon activité _personnelle_ se trouve

ici, par hypothèse, unifiée avec l'activité universelle: on peut donc

dire que c'est l'idée du tout ou, si l'on préfère, l'action du tout

qui se manifeste en moi; je suis _lui_, il est _moi_ dans l'acte de

moralité pure (je ne sais si quelqu'un aura l'orgueil de prétendre

l'avoir réalisé). Rêver une liberté plus grande que celle-là, c'est

demander le moins en croyant demander le plus: c'est vouloir mettre un

_moi_ absolument individuel à la place du principe universel qui se

déploie réellement en vous comme en moi; c'est s'ériger en une sorte

de petit dieu, s'attribuant son acte de bonté par un _fiat_ absolu et

absolument inexplicable.

Aussi, quoique les symboles religieux ne soient pas des raisons

philosophiques, on peut pourtant reconnaître, jusque dans des mystères

souvent absurdes, le vague pressentiment d'une idée vraie au point de

vue psychologique ou métaphysique. Or, toutes les religions, ou à peu

près, en louant l'homme de bien, ont mis une restriction à

l'imputabilité absolue et individuelle qu'il pourrait réclamer; toutes

ont vu là un orgueil insoutenable, un réel égoïsme au moment même où

on se prétend désintéressé. Toutes ont fait, avec Platon, dans la

bonté du sage ou du saint, 1º la part des heureuses circonstances

extérieures, de la _chance_, de la _fortune_,[Grec: tuchê]; 2º la part

d'une action intérieure qui, tout en étant l'action de l'individu,

n'est cependant pas exclusivement son acte, mais est encore attribuée

à l'influence d'un principe universel, immanent à l'univers: qu'on

l'appelle l'Unité, le Tout-un, le grand Tout, la Raison universelle,

la Volonté universelle, le Noumène, Dieu, ou de tout autre nom. C'est

ce qu'on retrouve symbolisé jusque dans le dogme choquant de la

grâce;--si ce dogme est choquant, ce n'est point parce qu'il attribue

le bon vouloir de l'individu à un bon vouloir qui lui serait tout

ensemble supérieur et intérieur; c'est parce qu'on représente ce bon

vouloir lui-même comme je ne sais quoi d'_arbitraire_, comme une

élection, comme un libre arbitre. D'où une double inconséquence: 1º on

veut éviter l'arbitraire de la volonté humaine, et on ne fait que le

déplacer en le transportant en Dieu; 2º cette élection arbitraire, qui

de plus n'est que l'élection «d'un _petit nombre_ d'élus,» se trouve

être une limitation de la bonté chez un être auquel on attribue une

bonté illimitée: contradiction manifeste qu'aucune subtilité

théologique ne pourra lever. Tout cela vient de ce qu'on prête au bien

idéal une existence transcendante et une réalisation éternelle, ce qui

rend inexplicable l'imperfection manifeste du monde. Supposez au

contraire une volonté du bien immanente à l'univers, mais non

absolument réalisée et satisfaite, une volonté en action et en progrès

dans le monde, vous pourrez admettre que l'homme est libre quand il

agit et veut dans le sens de la volonté radicale, dans le sens

universel; alors, en vertu du _monisme_ essentiel, ce qu'il veut est

son vouloir et est, en même temps, le vouloir universel; pour parler

mythologiquement, sa _liberté_ est _grâce_. Il mérite donc d'être loué

et aimé, sans pourtant avoir le droit de prétendre à un mérite absolu

et exclusivement individuel. C'est là sans doute, encore une fois, une

supposition métaphysique; mais, c'est aussi la traduction exacte,

croyons-nous, de la pensée directrice des actes moraux.

Ainsi comprise en un sens supérieur, la liberté redevient la

conscience de la nécessité morale suprême, non d'une nécessité

extérieure et mécanique, mais d'un vouloir immanent, intelligible dans

son évolution et cependant spontané en sa source. Cette conception est

comme le _résidu_ de tous les grands systèmes métaphysiques, de toutes

les grandes religions et de toutes les grandes doctrines morales;

c'est la _figuration_ en langage humain du dernier et impénétrable

fond des choses. Si l'univers n'est pas un ensemble de petits

cailloux inertes qui se choquent mécaniquement, s'il y a au-dessous ou

au-dessus de la multiplicité infinie une unité quelconque, X, la seule

formule symbolique qui semble pouvoir nous donner une valeur approchée

de cet X, c'est l'identité finale de la vraie liberté d'un seul avec

la vraie liberté de tous, l'unité finale des volontés dans une volonté

universelle, en un mot, l'amour universalisé. Cette formule est en

même temps une conciliation approximative (peut-il y en avoir d'autres

pour nous?) de la liberté morale et de la nécessité morale.

III.--LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME

DANS LA RÉALISATION DU MAL MORAL

Le doute sur la réconciliation finale de tous les biens, y compris mon

bien propre, dans un bien universel, tel est le terme de la

spéculation intellectuelle. Pratiquement, ce doute qui est dans la

pensée se résout en une décision de fait, en une affirmation ou en une

négation symbolisant ma croyance. Si je préfère le _moi_ et la

certitude du bien présent à l'idée problématique du bien universel, je

retire à l'idéal le concours de ma volonté, et au lieu de dire:

L'univers avant moi, je dis: Moi avant l'univers.--Le doute de

l'intelligence résolu par la volonté en une négation pratique, est ce

qu'on nomme le mal moral.

Y a-t-il là un mal complet? Non. Après tout, en voulant mon bien et

mon bonheur, je veux encore quelque chose de bon. Le _moi_ que

j'affirme et que je préfère, il a aussi sa valeur; il a même,

peut-être, une valeur inestimable; il réalise déjà en partie l'idée

d'absolu, et l'action égoïste est un effort pour la réaliser

davantage: je veux me _suffire_ à moi-même, trouver tout mon bien en

moi-même; je veux être comme un dieu. C'est encore une certaine

perfection que je veux. Il y a donc quelque chose de raisonnable et de

bon dans l'acte même de celui qui affirme son _moi_ et le préfère à

tout le reste, car il préfère le certain à l'incertain, et ce qu'il

s'efforce de réaliser ainsi, c'est toujours l'idée de liberté, mais

sous sa forme immédiate, individuelle et passagère. Il ferme, pour

ainsi dire, la main sur la portion d'être et de jouissance puisée au

grand océan, et qui, comme l'eau, va s'échapper entre ses doigts.

Maintenant se présente la plus grande difficulté que renferme la

«métaphysique des moeurs.» Quand un homme réalise le moins bon et s'y

arrête, n'est-ce pas qu'il n'a _pu_ réaliser le mieux, ni aller plus

loin? Et cette impuissance n'est plus l'expression détournée d'un

excès de puissance, comme lorsque nous disions: celui qui peut le

mieux, peut _physiquement_ et _logiquement_ le moins bon, mais est

incapable _moralement_ de l'accomplir et, _en fait_, ne l'accomplit

jamais. Celui qui a réellement fait le mal, n'a-t-il pas dû être dans

la réelle impuissance de bien faire?

C'est cette considération qui donne lieu à une dernière forme du

déterminisme, qu'on pourrait appeler le déterminisme du mal. On aurait

tort de confondre ce système avec ceux qui ne laissent aucune place

possible à la liberté ni pour le bien, ni pour le mal, au sein de la

nécessité universelle. Cherchons d'abord les raisons favorables, puis

les raisons défavorables à ce déterminisme du mal.

On peut dire que le mal, contraire du bien, doit être aussi le

contraire de la liberté: il doit venir d'un obstacle interposé entre

la liberté et son but, entre l'amour et son objet. Nous attribuons le

bien à l'amour, et nous plaçons dans cet amour la vraie liberté; mais

en quoi est-il nécessaire de donner pour pendant à l'amour la haine,

au mérite le démérite, à l'admiration pour les bons la colère contre

les méchants? Qu'est-ce que la haine, sinon un amour contrarié, un

_amour trahi_ et trompé, semblable à ces Grecs qui, selon Platon,

prenaient le fantôme d'Hélène pour l'Hélène véritable? La haine est

une maladie où nous subissons quelque fatalité et dont le paroxysme

est une folie furieuse; l'amour, cette santé, cette sagesse de l'âme,

est seul vraiment libre. Une force, considérée en soi, a telle

direction, et pourtant elle dévie; si c'est sa force propre qui

explique sa direction normale, c'est une force étrangère qui la fait

dévier. Pareillement, la haine peut être la déviation fatale d'un

amour libre en lui-même, qui, si l'obstacle venait à disparaître,

manifesterait de nouveau sa liberté. En quoi consisterait la véritable

méchanceté? A vouloir le mal uniquement pour le mal et en tant que

mal; or, encore une fois, le mal n'est tel que relativement à un bien

supérieur, et on ne peut rien vouloir qui soit un mal absolu. Le mal

n'est voulu que comme moyen de quelque bien, qui est sur le moment

même l'objet d'un désir dominant. La méchanceté d'autrui, par une

illusion d'optique, nous semble libre; nous accusons alors la

personne, nous la haïssons; mais, loin d'être haïssable, le vrai _moi_

est essentiellement aimable, parce qu'il est essentiellement volonté

et sans doute, par cela même, volonté du bien. Si vous alliez au fond

de ce coeur qui vous semble mériter la haine, vous y verriez, avec la

vie, palpiter encore la bonne volonté. Votre haine se changerait alors

en _pitié_, parce qu'au lieu d'une volonté à la fois libre et

mauvaise, comme celle que vous imaginiez, vous ne trouveriez qu'une

volonté malade, entravée, esclave, et pourtant amoureuse de la

liberté; dans votre haine aveugle, vous confondiez le prisonnier avec

la prison. La pitié même n'est plus assez à l'égard de celui qui tout

à l'heure vous paraissait à la fois haineux et haïssable; vous lui

devez l'_amour_. «Aimez ceux qui vous haïssent.» Voilà le vrai

précepte. Mais pourriez-vous les aimer s'ils n'avaient rien en eux

d'aimable? et seraient-ils aimables s'ils n'étaient pas aimants, loin

d'être ces hommes haineux que vous vous étiez d'abord représentés? Au

lieu de les accuser, prenez-vous-en plutôt à vous-même et dites:--Je

ne suis pas encore assez bon ni assez aimant, puisque je ne suis pas

encore assez aimé.

Dans cette doctrine, avec la réalité de la méchanceté et de la haine

semble disparaître la réalité du _démérite_, c'est-à-dire de cette

liberté responsable attribuée au mal, qui produit l'indignation. Il

n'y a plus démérite positif, mais seulement _absence_ de mérite dans

la mesure même où la volonté est restreinte et asservie. Cela

n'empêche pas le mérite inhérent au bien de subsister, puisque, par

hypothèse, le bien est toujours libre et que la bonne volonté appelle

un retour de la bonne volonté.

Dire que l'homme vertueux _mérite_, c'est dire que la bonne volonté

lui veut du bien en retour du bien qu'il a voulu. Le mérite n'est pas

ce rapport abstrait qu'imagine une morale vulgaire; c'est un rapport

de volonté à volonté, de personne à personne, un rapport de

reconnaissance et conséquemment d'amour moral, qui consiste en ce que

celui qui aime doit être aimé. Le bonheur, prix de l'amour, doit en

être la satisfaction; or, l'amour n'est satisfait que s'il produit

chez les autres un amour égal à lui-même; l'amour ne peut donc se

payer qu'avec de l'amour: voilà le prix qu'il _mérite_. Cette

conception du mérite ne fait que reproduire l'idée d'où découle toute

la morale de la liberté: c'est qu'une liberté placée, par hypothèse,

en face d'une autre liberté, une bonne volonté placée en face d'une

bonne volonté, l'aimera certainement, et néanmoins librement.

Quant au démérite, peut-on admettre la doctrine qui en fait une sorte

de droit à la malveillance et au malheur? Le bien appelle le bien;

mais le mal, ce bien inférieur, appelle aussi le bien. Si la bonne

volonté est nécessaire à l'égard des meilleurs, elle est encore plus

nécessaire à l'égard des moins bons. Le démérite est donc la

_nécessité d'un bien_, et non d'un mal, pour l'homme vicieux; ou, si

le mal est alors nécessaire, ce n'est que comme moyen d'un bien, à

défaut d'un moyen meilleur. Tel, dit Platon, le médecin cause parfois

de la douleur au malade en vue de sa guérison. Mais le mal n'appelle

pas pour compensation le mal, selon la loi barbare du talion que

l'humanité prête encore à Dieu même sous le nom d'_expiation_ ou de

vengeance divine. Il n'y a pas d'expiation, ni même de _punition_

proprement dite; on ne neutralise pas le mal en ajoutant un second mal

au premier, mais on triomphe du mal à force de bien. Toute douleur

infligée, toute répression qui n'est pas un bienfait et un acte de

bonne volonté, devient blâmable. La force ne peut être employée que

comme moyen de défense personnelle; croire à un Dieu qui emploie la

force, lui qui ne devrait pas avoir besoin de se défendre, c'est se

faire une idole à l'image de l'homme.

Avec la réalité de la mauvaise volonté disparaît toute possibilité de

_damnation_. Celui qui éprouverait véritablement, comme l'imaginent

les théologiens, la «haine de Dieu» et ferait librement le mal pour le

mal, celui-là, tant que durerait cet état, semblerait réaliser la

conception théologique du _dam_; et si, par une hypothèse absurde, une

volonté libre dans le mal s'obstinait éternellement à vouloir le mal,

elle réaliserait le Satan de la Bible. Mais, peut-on dire aux

théologiens, pour que votre Dieu soit possible, faut-il donc que Satan

le soit? faut-il que Dieu même, pour être libre, puisse être à son

choix Satan ou Dieu? faut-il enfin que nous, pour être libres, nous

puissions être aussi, à notre choix, divins ou sataniques?

L'attribution de la liberté au mal, que vous donnez pour pendant à la

liberté du bien, est un reste de ce long culte des contraires et de ce

dualisme qui produisit Ormudz et Ahrimane, Dieu et Satan, la bonne

volonté éternelle et la mauvaise volonté éternelle. De nos jours,

Satan détrôné doit emporter dans sa chute toutes les conceptions de

_haine_, de _méchanceté libre_, de _démérite_ positif, de _vengeance_,

d'_expiation_, de _damnation_. Vous tenez à conserver Dieu, soit; mais

vous ne devez pas tenir à l'existence d'un ennemi qui s'opposerait à

sa bonté. Vous voulez que l'amour subsiste avec toute sa liberté, sa

beauté, sa dignité, son mérite, sa récompense d'amour; mais, si la

haine ou la malice libre n'est qu'une apparence, regretterez-vous de

voir se changer votre colère en pitié?

Tels sont les arguments favorables à la doctrine qui admet tout

ensemble la liberté dans le bien et l'absence de liberté dans le mal.

La preuve que cette doctrine est vraie en grande partie, c'est qu'elle

est celle que nous devons appliquer au jugement des autres: n'est-ce

pas à ce point de vue élevé que les grandes âmes se sont toujours

placées pour apprécier les actions d'autrui? Voici maintenant la

contre-partie de cette doctrine.

* * * * *

Si l'indulgence est légitime envers nos semblables, elle est

dangereuse à l'égard de nous-mêmes. Le juste, quand il s'agit de peser

ses propres actions, change entièrement de poids et de mesure, et

semble raisonner d'après des principes absolument contraires aux

précédents: le bien qu'il a fait, il refuse de se l'attribuer, et il

s'attribue le mal. S'il a bien fait, à l'en croire, il n'a aucun

mérite, il n'a fait que suivre une heureuse inspiration, un élan de la

«nature» ou un élan de la «grâce.» Comme il s'accuse, au contraire,

quand il a mal fait! Avec quelle énergie il réclame sa part de liberté

et de responsabilité! Il ne veut pas être irresponsable du mal, il en

appelle sur sa tête toutes les conséquences, il veut le remords, il

veut l'expiation. C'est un sentiment que nous avons tous éprouvé après

avoir mal agi: nous ne voulons pas que l'on nous excuse, nous ne

voulons pas que l'on nous plaigne en nous disant que nous n'avons

point été libres et que nous n'aurions pu agir autrement. N'avoir pas

assez aimé! voilà ce que nous nous reprochons avec une indicible

amertume, comme s'il avait dépendu de nous d'aimer davantage. Nous ne

pouvons pas nous pardonner, et nous nous condamnons en quelque sorte

nous-mêmes à un éternel remords, que nous diminuerons indéfiniment à

force d'amour sans cependant l'effacer jamais. Sans doute nous ne nous

attribuons pas alors une liberté d'indifférence proprement dite: nous

ne croyons pas que nous aurions pu agir autrement si nous n'avions

éprouvé que le même degré d'amour; mais nous nous persuadons que ce

degré aurait pu être supérieur, nous raisonnons comme si l'amour était

une force indéfiniment et librement expansible, une puissance

spontanée qui, en limitant son acte, peut placer la limite plus ou

moins loin, au prix d'un effort plus ou moins grand, mais toujours

possible. L'amour, à ce point de vue, serait responsable de ses

propres défaillances, provoquées sans doute, mais non imposées par les

fatalités extérieures.

La Liberté et le Déterminisme · 第 35 / 39 段