[161] «Il faut donc qu'il y ait une raison _à priori_,

indépendante de mon expérience, qui fasse qu'on dit véritablement

que c'est moi qui ai été à Paris, et que c'est encore moi, et non

un autre, qui suis maintenant en Allemagne; et par conséquent il

faut que la notion du moi lie ou comprenne ces différents états.

Autrement on pourrait dire que ce n'est pas le même individu,

quoiqu'il paraisse l'être. Et en effet, quelques philosophes qui

n'ont pas assez connu la nature de la substance et des êtres

invisibles ou êtres _per se_, ont cru que rien ne demeurait

véritablement le même. Et c'est pour cela entre autres que je

juge que les corps ne seraient pas des substances s'il n'y avait

en eux que l'étendue.» (LEIBNITZ, _Lettre à Arnauld_.)

«Je demeure d'accord, continue Leibnitz, que la collection des

événements, quoiqu'elle soit certaine, n'est pas nécessaire, et

qu'il m'est libre de faire ou de ne pas faire ce voyage; car,

quoiqu'il soit enfermé dans ma notion que je le ferai, il y est

enfermé aussi que je le ferai librement. Et il n'y a rien en moi

de tout ce qui peut se concevoir _sub ratione generalitatis seu

essentiæ, seu notionis specificæ sive incompletæ_, dont on puisse

tirer que je le ferai nécessairement; au lieu que de ce que je

suis homme, on peut conclure que je suis capable de penser; et par

conséquent, si je ne fais pas ce voyage, cela ne combattra aucune

vérité éternelle ou nécessaire. Cependant, puisqu'il est certain

que je le ferai, il faut bien qu'il y ait quelque connexion entre

moi qui suis le sujet, et l'exécution du voyage, qui est le

prédicat, _semper enim notio prædicati inest subjecto in

propositione vera_. Il y aurait donc une fausseté si je ne le

faisais pas, qui détruirait ma _notion individuelle_ ou

_complète_.»

* * * * *

Outre la nécessité de quelque relation qui unisse mes actes à moi-même

comme cause pour fonder l'imputabilité, il faut aussi admettre une

relation qui les unisse au tout. Ce lien est plus indispensable encore

dans l'hypothèse théiste: c'est le problème des rapports de la liberté

responsable avec la cause omnipotente et avec la providence des

théologiens ou des spiritualistes. Il est clair que ceux-ci n'ont

jamais pu trouver une chaîne ininterrompue capable de relier les deux

termes, c'est-à-dire la diversité des personnes libres et l'unité

féconde de la cause première d'où ils les font sortir. Mais ce qu'on

peut dire, c'est que, dans n'importe quel système, on doit admettre un

lien quelconque entre les êtres et l'Être. Pour le moraliste, ce lien

ne doit pas être une fatalité qui détruirait de fait le second terme

en lui enlevant, avec l'activité et l'imputabilité, toute existence

propre: si d'ailleurs la cause première faisait tout, elle ne ferait

rien. Mais d'autre part, l'indétermination du libre arbitre suspendu

entre les possibles détacherait entièrement le second terme du premier

et supprimerait toute liaison avec l'univers. Ici encore, il faudrait

une relation capable de fonder la «_certitude_» et la «_vérité

métaphysique_» sans détruire l'imputabilité morale. C'est pour cela

que Leibnitz déclarait nécessaire un lien entre la cause universelle

et le moi, comme entre le moi et ses actions imputables; mais Leibnitz

s'est représenté ce lien d'une manière trop intellectuelle: il semble

considérer l'individualité, et aussi l'univers, comme une notion

logique qui se développe en ses conséquences. C'est un lien plus que

logique sans doute, plus même qu'intellectuel, qui serait ici

nécessaire pour fonder l'unité d'un monde vraiment moral.

* * * * *

Nous venons de voir que l'acte imputable, considéré dans son rapport

avec la _cause_ individuelle et la _cause_ universelle, exclut

également la nécessité et la liberté d'indifférence ou même le libre

arbitre. Considérez-le maintenant dans son rapport avec sa _fin_, il

vous apparaîtra de nouveau comme devant être supérieur à ces deux

contraires.

Ce que nous blâmons ou louons moralement dans un acte et ce qui fonde

à nos yeux la responsabilité morale, c'est l'intention. Or l'intention

est la fin poursuivie, et la fin est tout à la fois une idée et un

sentiment, un motif et un mobile. Si cette fin agit avec une nécessité

mécanique, elle est moins une fin qu'une cause qui vous pousse par

derrière, et il n'y a pas de responsabilité. D'autre part, supprimez

toute raison intentionnelle, faites sortir l'action comme un coup de

foudre d'une nuit impénétrable, et vous pourrez encore constater que

cet accident, sans but comme sans loi, vous est _utile_ ou _nuisible_,

mais vous ne pourrez plus lui donner aucune qualification _morale_. Je

suis devant vous, vous m'êtes parfaitement indifférent, je ne vous

aime ni ne vous déteste, je suis aussi indéterminé par rapport au bien

et au mal, soit que je puisse choisir sans raison (liberté

d'indifférence) ou choisir contre les raisons (libre arbitre); et

voilà que, tout d'un coup, de ma complète indétermination jaillit

cette détermination étrange: vous tuer. Je ne le fais pas par une

intention égoïste, ce qui serait une raison et une fin; ni pour me

donner à moi-même une émotion nouvelle et bizarre, ce qui serait une

raison; ni pour me donner le spectacle de ma liberté ou de mon

arbitraire, ce qui serait encore une raison. Non; alors que j'aurais

pu faire aussi bien mille autres choses indifférentes, ou une autre

chose que je jugeais et sentais meilleure dans ma délibération, je

tire du néant cette action imprévue et que personne n'aurait pu

prévoir. Assurément, c'est là pour vous chose fâcheuse; mais qu'y

a-t-il dans mon action de moral ou d'immoral que vous puissiez

m'imputer? On me traitera de fou, non d'homme méchant; encore le fou

agit-il sous l'influence des passions dominantes, ou sous des

impulsions physiques qui expliquent ses actes. Quant à moi, je serai

un vivant mystère, insondable et irresponsable comme les décrets de

Jéhovah, et pourquoi pas adorable comme eux?

De même, si, au lieu d'être dans un état d'indifférence absolue à

votre égard, je suis en parfait équilibre entre mon affection pour

vous et ma haine pour vous, et si de cette mutuelle neutralisation des

mobiles sort, sans intention et sans fin déterminable, un acte de

violence, cet acte incompréhensible, considéré en lui-même, aura-t-il

moins de valeur morale qu'un acte de bonté absolument arbitraire?

Malheureux hasard! pourrez-vous dire; et non pas: Méchant homme!

Si nous louons un individu, c'est pour avoir l'idée dominante du bien,

l'amour dominant du bien, le plaisir dominant du bien, en un mot la

détermination au bien comme fin. Quand un acte a été accompli, nous

demandons tout d'abord, pour pouvoir le juger, quels en ont été les

motifs, les intentions, et quel était le caractère de l'individu; s'il

n'y a pas d'explication, notre jugement d'imputabilité n'a plus de

prise. Un homme agissant sans motifs, ou contre ses motifs, ou faisant

sortir du néant ses motifs par un commencement absolu, échappe à

l'appréciation morale, comme une valeur indéterminée échappe à

l'appréciation mathématique. Tous ses actes se valent en eux-mêmes et

ne se distinguent que par leurs conséquences agréables ou

désagréables; chacun d'eux est absolu, il se suffit, il se refuse à

votre jugement, il vous impose le silence.

Les jugements sociaux s'évanouiraient avec les jugements moraux, s'ils

s'adressaient à ce terme indéterminable: la volonté arbitraire, ou

encore l'intelligence arbitraire se créant des motifs imprévus et

faisant jaillir en quelque sorte des volitions sans source intérieure.

Vivant en bonne amitié avec un homme de ce genre, vous ne pourriez

jamais savoir s'il ne se livrera pas, dans les effusions mêmes de

l'amitié, aux plus surprenantes et aux plus dangereuses fantaisies,

s'il ne se créera pas à lui-même des motifs et des mobiles imprévus et

imprévisibles, soit qu'il exerce sa toute-puissance sur la _décision_,

soit qu'il l'exerce sur la _délibération_: il serait exactement dans

le même cas que ces maniaques qui raisonnent, parlent et agissent

comme tout le monde, sauf à éprouver de temps en temps des accès

imprévus de folie furieuse: ils vous feront des promesses, signeront

des contrats, vous donneront mille preuves d'amitié et de sagesse,

mais vous ferez bien d'être toujours sur vos gardes et de ne compter

sur rien. Croit-on les fous plus responsables que les sages parce

qu'ils peuvent agir sans motifs ou contre leurs motifs, ou encore se

fabriquer des motifs inattendus?

Le droit, qui est comme la garantie sociale de la responsabilité

individuelle, ne saurait se fonder sur le respect d'une pareille

puissance, plus propre à justifier la crainte et les moyens de défense

légitime que tout autre sentiment à son égard. L'éducation de la

famille et les lois de l'État n'auraient pour but que de faire reculer

le plus loin possible cette puissance fantasque et redoutable, afin de

lui substituer une volonté régulière ou une intelligence régulière,

qui se manifestât par des déterminations rationnelles et conséquemment

imputables. A celui qui posséderait cette liberté arbitraire, on

conseillerait de la laisser dormir dans le coin le plus reculé de son

être, et de ne jamais s'en servir.

* * * * *

D'une part, donc, il n'y a de moral et d'imputable au moi dans

l'action que ce qui semble indépendant de la puissance intrinsèque des

motifs ou des penchants; d'autre part, ce qui est indépendant de la

puissance des motifs semble une puissance qui échappe en soi à toute

qualification morale et à toute imputabilité. Ce qui vient de mon

caractère et de ma nature déterminée paraît venir d'une nécessité que

je subis; et ce qui n'est pas lié à mon caractère, paraît un accident

ou un hasard sans moralité. Toutes les difficultés qui précèdent

viennent donc se résumer, en dernière analyse, dans cette alternative

vraiment terrible pour la pensée:--Un acte ne pourrait être vraiment

moral qu'en tant qu'il serait libre et conséquemment absolu en

lui-même: _sic volo_; voilà, à ce qu'il semble, la condition de la

responsabilité personnelle; eh bien, s'il est absolu, son caractère

moral semble aussitôt s'évanouir, et on ne voit pas comment serait

responsable une volonté qui peut dire: «Je veux ce que je veux, je

suis ce que je suis.» La moralité semble une _relation_, une loi, un

rapport incompatible avec l'acte de volonté _absolue_.

Métaphysiquement, la question de la responsabilité morale vient se

confondre avec cette question:--Quel est le fond de l'individualité?

Quel est son lien de causalité et son lien de finalité avec

l'universel, avec le principe absolu d'où tout dérive?--Le passage

volontaire du moi au non-moi, de l'égoïsme au désintéressement, de

l'individu à l'universel, postulat d'un ordre vraiment moral, a son

analogue dans le passage du subjectif à l'objectif que présuppose

l'ordre intellectuel. La connaissance suppose que, demeurant en

nous-mêmes, nous sortons cependant de nous-mêmes par la pensée;

l'impossibilité d'expliquer ce passage à l'objectif et à l'universel

ne saurait en justifier la négation[162]. L'action transitive d'une

force sur une autre suppose encore un passage analogue, parfaitement

inexplicable, et dont néanmoins le mouvement nous offre la visible

réalisation. Le déterminisme, admettant que ce qui a lieu dans une

chose est déterminé par ce qui a lieu dans une autre et même dans

toutes les autres, suppose un passage quelconque de l'une aux autres;

il n'échappe donc pas à la difficulté et fait le même postulat sous

une autre forme. Enfin, le passage de la cause radicale et

universelle,--qu'elle soit transcendante ou immanente,--à tous les

effets qui composent le monde, semble réclamer le même pouvoir de se

communiquer, de se donner sans se perdre.

[162] Voir plus haut, même livre, ch. III.

Sans prétendre résoudre entièrement des antinomies qui tiennent à la

relativité de nos notions sur le fond même de l'activité individuelle,

nous devons cependant chercher jusqu'à quel point le déterminisme et

la liberté peuvent, sans contradiction, être _conçus_ comme

conciliables, d'abord dans la réalisation du bien, puis dans celle du

mal. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre métaphysique, peut-on

admettre un lien qui enchaîne et unisse sans confondre? Peut-on éviter

à la fois ce qui n'est que déterminé et ce qui n'est qu'indéterminé,

pour subordonner ces deux choses à la notion plus compréhensive d'un

pouvoir déterminant et, en ce sens, responsable, qui, dans son idéal,

serait dégagé des relations et fins inférieures, mais poserait

volontairement les relations et fins supérieures?

II.--LE DÉTERMINISME ET TA LIBERTÉ SONT-ILS CONCILIABLES DANS LA

RÉALISATION DU BIEN MORAL.

Tant que l'être n'a pas de raison pour ne point répondre à cette sorte

d'appel que lui adresse le bien idéal, la réponse affirmative de la

volonté est certaine. Cette certitude empêche-t-elle: 1º la liberté,

2º la responsabilité? En un mot, pour qu'il y ait indépendance et

imputabilité du bien, est-il nécessaire qu'il y ait au fond de la

volonté un indéterminisme réel et absolu?

I. Selon nous, il y a deux sortes de certitudes, l'une fondée sur

l'effet calculable de la contrainte extérieure ou de la nécessité

proprement dite; l'autre fondée sur l'effet attendu de la spontanéité

intérieure en l'absence de raisons capables de s'opposer au

développement de cette spontanéité. Dans ce dernier cas on pourrait

_compter_ sur la liberté, sans qu'elle fût cependant _nécessitée_ par

rien. La liberté, idéal d'indépendance et de détermination par soi,

n'est une indétermination que _relativement à certaines nécessités

inférieures_; en elle-même elle comporte, à mesure qu'elle se réalise,

une plus grande certitude et une plus grande unité de direction. Le

progrès de la moralité est un progrès dans l'indépendance de la

volonté à l'égard des antécédents particuliers, parce que la

dépendance de la volonté à l'égard de l'idée du tout s'accroît: par

cela même diminue le libre arbitre comme pouvoir de choisir

indéterminable. La doctrine vulgaire du libre arbitre prend pour

l'_essentiel_ de la liberté ce qui n'en est que l'_accidentel_, à

savoir la multiplicité des objets de vouloir réellement possibles;

elle croit que, plus on peut vouloir de choses opposées, plus on est

libre; mais c'est là une illusion d'optique. Si le sage ajoute à la

force de sa volonté en l'exerçant, en la perfectionnant, il ajoute

aussi à son unité et à sa certitude; il a tout à la fois plus de

liberté et plus de détermination au bien.

Les partisans de l'indéterminisme nous feront l'objection

suivante:--Le sage ne peut, il est vrai, exercer son libre arbitre que

dans la région du bien, mais, parce qu'il ne saurait retomber dans les

régions inférieures, il n'en résulte pas que, à la hauteur où il se

tient, il n'ait pas une plus grande liberté des _contraires_. Si les

crimes sont exclus de son choix, il reste, dans le domaine des bonnes

actions, un champ assez large pour son libre arbitre. Au lieu de

s'exercer entre des contraires très opposés l'un à l'autre,

dévouement ou trahison, sincérité ou parjure, le choix s'exercera

entre des degrés ou des nuances du bien. En un mot, le nombre des

objets de choix s'accroîtra, bien que parmi ces objets ceux de l'ordre

inférieur aient disparu. A mesure que l'intelligence s'agrandit, elle

connaît plus de choses et plus de différences entre les choses; ce qui

se confondait en un point, s'allonge en une ligne dont les diverses

parties sont discernables. Il doit en résulter une sphère d'action

plus large pour la liberté de choix entre les contraires, bien que

cette liberté se soit enlevé à elle-même le pouvoir de choisir

certains actes inférieurs.--

Nous répondrons que cette conception du libre arbitre confond la

connaissance d'un grand _nombre_ d'objets avec la connaissance de leur

_valeur_. Le progrès intellectuel me fait connaître, il est vrai, plus

de choses; mais, en même temps, il me les fait ramener de plus en plus

à l'unité du bien. Les points plus nombreux que ma vue embrasse sont

loin d'avoir tous la même valeur: connaissant plus de choses

différentes et contraires intellectuellement, je connais moins de

choses indifférentes par rapport au bien; je vois mieux ce qui est

comparativement meilleur et superlativement le meilleur. Or, le

superlatif implique la notion d'unité: dans une grande multiplicité

d'objets, le meilleur ne peut pas être lui-même multiple, il est un.

Dès lors, à mesure que mon pouvoir libre augmente d'intensité, le

nombre d'objets que je puis _effectivement_ vouloir diminue; lorsque

la liberté sera à son maximum, il n'y aura plus qu'un seul objet de

vouloir possible, et conséquemment il n'y aura plus de libre arbitre

proprement dit. Choisir, c'est ramener les choses à une unité

supérieure, c'est prendre une chose entre plusieurs, c'est de

plusieurs en faire une. Au point où il n'y a plus qu'une chose, toute

nouvelle réduction à l'unité est impossible, précisément parce que la

puissance de réduire à l'unité y a atteint son maximum et son point de

repos.

De cette manière, l'impuissance résulterait de la puissance même, et

la détermination augmenterait avec l'intensité de l'action. Par

exemple, il m'est impossible de vouloir la mort d'un de mes amis; mais

cette impossibilité tient à un accroissement, non à une diminution de

ma puissance. Au lieu de chercher la liberté idéale dans le pouvoir de

faire plusieurs choses, qui est le libre arbitre traditionnel, il

faudrait appeler libre celui qui se rend à lui-même impossible le

contraire de ce qu'il fait. _La vraie liberté consiste à avoir assez

de puissance pour pouvoir tout faire, assez d'intelligence et assez

d'amour pour ne pouvoir faire qu'une chose: la meilleure._ Si les

obstacles qui nous empêchent de voir distinctement le bien

disparaissent, notre spontanéité, admise par hypothèse, se dirigera

vers le bien en droite ligne; les lignes autres que la ligne droite ne

résultent donc point de la spontanéité, mais d'une contrainte produite

par des obstacles intérieurs ou extérieurs. De même, quand un mobile

matériel dévie de la ligne droite, cette déviation est la résultante

de deux causes, d'abord de son mouvement propre, spontané peut-être,

puis d'une action étrangère. On voit que la puissance du plus _fonde_

et _détruit_ tout ensemble la puissance du moins. En un sens, celui

qui peut faire mieux est capable aussi de faire moins bien, comme

celui qui peut soulever un lourd fardeau peut en soulever un moindre;

la puissance du plus _fonde_ donc la puissance du moins. Mais en même

temps elle la _détruit_; car, en fait, la puissance de faire mieux,

une fois tout obstacle disparu, se réalisera seule, et l'acte

inférieur demeurera une simple possibilité. En effet, il n'y aura, par

hypothèse, aucune raison pour que celui qui peut faire le meilleur

fasse le moins bon, et il y aura au contraire une raison pour faire le

meilleur, à savoir le bien même: c'est donc certainement le meilleur

qui sera réalisé. A ce nouveau point de vue, le moins deviendra

impossible, et la puissance du moins sera annulée. Mais autre chose

est l'impuissance réelle qui dérive de ce qu'on ne peut _atteindre_ un

but, et autre chose l'impossibilité rationnelle qui dérive de ce qu'on

peut le _dépasser_; l'une vient d'un manque de force, l'autre d'un

excédent de force. A vrai dire, la première seule est une impuissance,

la seconde est une puissance supérieure; c'est par une réelle

impuissance que je ne puis voir les étoiles trop éloignées de moi, ou

que je ne puis résoudre un problème trop difficile; c'est par une

puissance supérieure que je ne puis faire telle action vile ou

ridicule. Là l'objet dépasse ma puissance, ici c'est ma puissance qui

dépasse l'objet. Dans le premier cas, je subis évidemment une

nécessité; pourquoi, dans le second cas, cette puissance qui domine un

objet inférieur ne serait-elle pas la liberté même, conciliable avec

la détermination certaine? A coup sûr, si c'est là une nécessité, ce

ne sera plus une nécessité du même genre que l'autre, physique ou

logique; ce sera une nécessité morale qui viendra de ce que la

puissance du bien et de l'amour, n'ayant rien qui la neutralise, passe

par elle-même à l'acte, avec une certitude qu'elle produit elle-même

et qu'elle ne subit pas. C'est là cette certitude de bonté dont nous

avons parlé déjà, et que l'on confond à tort avec la nécessité.

Entre l'impossibilité d'une action par manque de puissance et son

impossibilité par excès de puissance, il y a encore une différence

essentielle. Quand le moins existe, le plus n'_existe_ pas par cela

même, car il n'est aucunement contenu dans le moins; mais celui qui

réalise le plus, ou le meilleur, _réalise_ d'une certaine manière le

moins, parce que le moins est contenu dans le plus. Ce qu'il y a de

positif dans le degré inférieur d'une chose, ne disparaît pas dans le

degré supérieur, mais, selon les expressions de l'école platonicienne,

y subsiste éminemment. Cela est clair d'abord dans le domaine de la

quantité. Si je réalise cent, je réalise cinquante; mais je le réalise

deux fois et non une seule; au lieu de le réaliser à part et

exclusivement, je l'enveloppe dans un surplus. Si je fais cent pas

dans l'espace, j'en fais par cela même d'abord cinquante, puis

cinquante en outre. Ici la puissance du moins devient palpable, parce

qu'elle se réalise à part, et qu'elle est un des moments de l'action

totale: j'ai fait à un certain moment cinquante pas, ni plus ni moins,

avant d'achever la somme des cent pas que je voulais faire. Mais si,

ma puissance augmentant, je puis d'un seul bond franchir les cent pas

qui me sont proposés, le nombre cinquante ne sera qu'un moment fugitif

et insaisissable de l'action intégrale. Pourtant, comme on ne peut

occuper à la fois plusieurs points, la réalisation, séparée de la

moitié existera encore avant la réalisation du tout. Supposez enfin

qu'en un instant indivisible je pusse franchir un espace divisible:

les éléments du tout ne seraient plus séparés; ils n'en existeraient

pas moins dans le tout, distincts pour l'intelligence quoique

indivisibles dans le temps. Passez maintenant de la quantité à

l'intensité et à la force proprement dite: les différents degrés de la

faiblesse, qui n'est qu'une force limitée, ne trouvent-ils pas leur

réalisation positive, quoique non exclusive et négative, dans la force

supérieure qui a sa limite plus loin, et bien mieux encore dans la

force suprême qui, par hypothèse, n'aurait pas de limite? Enfin

l'amour d'un bien supérieur ne renferme-t-il pas tout ce qu'aurait de

réel l'amour d'un bien inférieur? Si je vous aime assez pour sauver

votre vie par la mienne, vous direz que _je ne puis pas_ me contenter

de vous donner un faible secours, voisin de l'indifférence, que je

suis _incapable_ d'assister presque passif au malheur qui vous menace.

Mais est-ce là impuissance en moi; ou plutôt mon amour d'autrui, par

cela même qu'il réalise la plénitude du dévouement, ne réalise-t-il

pas tout ce qui se trouverait dans un dévouement inférieur et

partiel? Vous pouvez bien alors me mettre au défi d'éprouver pour

vous un amour faible et vulgaire; mais à vrai dire, en vous donnant le

tout, je vous donne la partie; dans ma libéralité qui ne s'arrête pas

aux limites d'une demi-affection, ne reconnaîtrez-vous pas la

surabondance d'un pouvoir indépendant que j'ai le droit d'appeler

liberté?

On dit qu'un jour Apollon défia Jupiter au jeu de l'arc. Faisant

placer le but à une grande distance, il l'atteignit du premier coup

avec une merveilleuse adresse; puis il passa son arc à Jupiter. Les

dieux sourirent, pensant que pour Jupiter même la victoire allait être

difficile. Mais le Père du monde, se levant, fit un pas: et ce pas

gigantesque l'avait porté bien au delà du but. «Eh quoi! comment

veux-tu que je lance une flèche contre un but si rapproché? Un seul

pas me suffit pour l'atteindre.»

* * * * *

La Liberté et le Déterminisme · 第 34 / 39 段