Ainsi, entre la série de moyens qui a pour fin mon bonheur et la série

de moyens qui a pour fin le vôtre, il reste un intervalle et une

solution de continuité; comme leur coïncidence finale m'est inconnue

et qu'elles sont actuellement divergentes, le seul moyen de les faire

coïncider dès à présent serait un acte vraiment gratuit et

désintéressé. Vous ne démontrerez jamais que vous et moi et tous les

autres nous sommes un; je ne puis donc être uni à vous que par

moi-même[156]. Il faut pour cela que l'ordre des termes soit renversé

et que je puisse dire: votre bien devient mon bien parce que je le

veux, et non pas: je veux votre bien parce qu'il est mon bien. En

d'autres termes, il faut que ce qui change votre bien en mon bien soit

l'initiative de ma volonté libre, et non la conséquence d'un rapport

nécessaire, soit de causalité mécanique, soit de finalité sensible. Je

ne puis confondre mon bien avec le vôtre que par un acte d'amour qui

n'est ni _forcé_ ni purement _logique_, mais inspiré par l'idée même

de la liberté comme fond de la moralité. Dans cet acte, c'est une idée

supérieure au déterminisme qui tend à se réaliser et, en une certaine

mesure, se réalise.

L'amour, on le voit, ne peut avoir d'autre moyen que l'amour même; la

liberté, en tant qu'essentiellement identique à l'amour volontaire,

est donc à elle-même son moyen comme sa fin. Les conditions diverses

de la liberté sont des degrés divers de la liberté. C'est en

commençant à aimer qu'on devient capable d'aimer davantage; c'est par

une première délivrance qu'on devient capable de se délivrer

entièrement; c'est le bien déjà accompli qui est l'instrument du bien

à accomplir. Tout ce qui nous élève au-dessus du moi, tout ce qui nous

en détache à quelque degré, tout ce qui nous désintéresse, depuis la

simple _pensée_ d'autrui et du bien d'autrui jusqu'à la _volonté_

effective du bien d'autrui, est un moyen de la liberté morale.

[156] Voir notre _Idée moderne du droit_, 2e édition, livre II.

Dès lors, la morale se trouve tout entière suspendue à la possibilité

d'un désintéressement progressif, c'est-à-dire d'un dégagement de la

liberté au sein du déterminisme même. Elle suppose que la liberté

n'est pas en essentielle opposition avec la nature, que le vrai

désintéressement n'est pas impossible à réaliser de plus en plus, que

l'égoïsme n'est pas l'unique fond de l'activité et l'essence de la

volonté même. En un mot, une certaine liberté en puissance, comme

pouvoir de désintéressement graduel, voilà la _condition_ et le

_moyen_ nécessaire pour réaliser un idéal véritablement moral.

III.--L'union idéale de tous les êtres, qui réclame un lien supérieur

au mécanisme des forces et des intérêts, prend pour notre esprit deux

formes principales, selon qu'elle est plus ou moins complète. Nous

voudrions d'abord être égaux, puis nous voudrions être _frères_. La

nature ignore l'égalité: elle est fondée tout entière sur le rapport

du plus au moins, de la supériorité à l'infériorité. Le mouvement

suppose l'_excès_ d'une force sur une autre. La vie suppose aussi la

domination d'une force centrale sur les autres, dont cette force se

sert instinctivement comme d'organes pour elle-même. Dans le mécanisme

brut, tyrannie absolue; dans l'organisme vivant, monarchie plus ou

moins constitutionnelle; nulle part la nature n'est républicaine. Nos

intelligences sont inégales; nos bonheurs ne sont égaux et équivalents

qu'à un point de vue abstrait; dans la réalité concrète, il y aura

toujours cette inégalité énorme, que votre bonheur est le vôtre et non

pas le mien. Pour établir entre nous le rapport d'égal à égal, il faut

donc que je vous conçoive, ainsi que moi, par rapport à une même fin

idéale, sous l'_idée_ de liberté. C'est seulement dans cette idée et

par cette idée que la substitution de ma personne à la vôtre est

possible et que je puis dire: «Ne fais pas à un autre ce que tu ne

voudrais pas qu'il te fit.» Cette réciprocité des volontés, conçues

comme tendant au même idéal de liberté, constitue la justice, dont la

proportion mathématique n'est que le symbole abstrait: je veux

relativement à vous ce que vous voulez relativement à moi. En dehors

de cette idéale égalité des libertés, le droit n'est plus qu'une force

majeure, un intérêt majeur, une sagesse majeure, toujours un rapport

de supériorité, jamais un rapport d'égalité[157].

[157] Voir la _Science sociale contemporaine_, livres IV et VI.

Mais l'égalité du droit est encore un rapport trop extérieur entre les

hommes: elle laisse subsister une certaine opposition des

individualités, elle ne réalise ou ne protège que la liberté

individuelle. L'acte de fraternité, au contraire, tend à réaliser la

liberté universelle. Par cet acte, s'il était possible, je voudrais

être un avec vous; je ne me contenterais plus de poser votre liberté

égale à la mienne; je les unirais toutes deux en les subordonnant,

sans les détruire, à un troisième terme qui est leur commun idéal: la

société universelle des libertés, au sein de laquelle disparaîtraient

tout antagonisme, tout égoïsme, toute servitude.

Il y a d'ailleurs de la fraternité dans le droit même et de l'amour

dans le respect; mais le droit n'est qu'un commencement d'union par

l'égalité: la fraternité seule pourrait consommer l'unité morale de

tous les êtres.

* * * * *

De ce point de vue supérieur apparaissent sous un jour nouveau les

principes de la morale, dont le dernier fondement devient la notion de

libre fraternité.

La traduction en langage réfléchi du vouloir spontané qui est notre

fonction essentielle et notre direction normale serait la formule

suivante:--Je veux la libre union de tous les êtres, l'universelle

bonté et l'universel bonheur.

Quand notre volonté arrive, par la réflexion, à la conscience claire

d'elle-même et de sa direction normale, la formule qui exprime le

mieux cet état est la suivante:--L'universelle bonté devant être une

union libre, je veux la vouloir librement.

C'est là ce qu'on désigne, en termes plus ou moins impropres, sous les

noms d'obligation morale ou de loi morale; mais, par cette loi, il ne

faut pas entendre une nécessité imposée du dehors: c'est une nécessité

que nous nous imposons, expression détournée d'une liberté qui se

prendrait elle-même pour objet. On caractérise donc mal la moralité en

disant que _nous sommes obligés_; il faudrait dire que _nous nous

obligeons_. Nous ne trouvons pas une loi toute faite, nous nous en

faisons une nous-mêmes. Kant, tout en enseignant l'autonomie de la

volonté, ou plutôt de la raison, ne paraît pas donner une exacte

notion du bien moral quand il l'appelle l'impératif catégorique et

qu'il lui prête un caractère de nécessité rationnelle. Une loi qui

n'apparaîtrait que comme impérative, sans rien de plus, ne serait

encore qu'une règle négative et limitative de la liberté, un joug

propre à lui imposer une mesure et des bornes, propre à réaliser un

ordre mathématique et logique plutôt qu'un ordre vraiment moral. Le

côté par lequel la perfection idéale se manifeste comme règle ou loi

ne répond pas à notre idée d'une vraie infinité, qui pénétrerait en

toutes choses sans les limiter et sans être limitée par elles. Pour

que je conçoive et accepte sans réserve un bien idéalement infini, il

faut qu'il m'apparaisse non seulement comme impératif, mais comme

_persuasif_: le bien doit être pour moi non seulement suprême loi ou

justice, mais suprême amour ou charité. Si je ne voyais rien de

positivement bon et d'aimable dans le bien dont je fais mon idéal, si

je n'y voyais pas le règne universel de la bonté libre, je n'y verrais

rien non plus de respectable. Respecter, c'est encore aimer;

commander, c'est encore persuader. Ce qu'on n'aime absolument pas, ce

en quoi on ne trouve pas l'attrait de quelque bonté positive et

personnelle, de quelque libre amour, le respecte-t-on? Et ce qui, tout

en commandant, ne persuade point, ne demeure-t-il pas extérieur,

étranger, comme une nécessité gênante et inintelligible? A vrai dire,

il n'y aurait qu'un commandement catégorique et sans réplique

possible, c'est celui qu'un amour vraiment libre se ferait à lui-même,

à l'appel de l'objet aimé. Nous sommes nous-mêmes le pouvoir

législatif, et c'est par un libre suffrage que nous changeons l'idéal

en loi. Une obligation morale doit donc être d'abord érigée librement

en obligation; c'est là son essence, méconnue d'ordinaire et

transformée en nécessité. L'idéale bonté doit se faire aimer librement

des êtres bons: elle n'est pas simplement la limite morale qui défend

à mon intérêt d'aller plus loin; elle est l'illimité qui m'invite à

franchir toutes limites, y compris celles du moi, par mon

intelligence, par ma volonté et mon amour[158].

[158] Voir la _Philosophie de Platon, Études platoniciennes_, II,

612.

La libre adhésion à cette idéale société d'êtres libres, égaux et

frères, qui pourrait seule fonder ce qu'on nomme l'obligation morale,

fonderait aussi la seule sanction vraiment morale. Si le bien _en

soi_, comme dit Platon, n'était pas bon pour nous, et nous laissait en

dehors de lui-même, comment répondrait-il à notre idée d'infinité? Il

y a là une contradiction que nous ne pouvons lever qu'en nous

représentant et en désirant un triomphe final du bien dans l'univers.

Sans cet accomplissement, qui n'est que la bonté et la fraternité

victorieuses de toutes les limites, la «loi», règle intellectuelle et

restrictive, resterait étrangère à nous-mêmes, autre que nous,

semblable à ce sublime terrible dont parle Kant. Elle se poserait en

face de nous, s'opposerait à nous, et nous limiterait pour jamais par

un sacrifice sans compensation. De notre côté, nous pourrions nous

poser en face d'elle, nous opposer même à elle, comme une puissance

capable d'arrêter la sienne. Ce ne serait plus là le bien vraiment

idéal et complet, même pour la raison, qui conçoit quelque chose

au-delà, franchit ces limites et va à l'infini. Dans la société idéale

des êtres il faudrait qu'il y eût partout amour et retour, réponse à

l'amour par l'amour même. Alors l'universelle bonté produirait

l'universel bonheur. Ainsi conçu, le bien suprême devient pour moi non

l'impératif, mais le _persuasif_. Toute puissance qui triomphe en me

limitant et malgré moi, se limite par là elle-même, car cette victoire

de nécessité suppose résistance dans l'objet et effort dans le sujet:

c'est encore le domaine de la limitation mutuelle des forces. Mais la

vraie et définitive victoire serait consentie, voulue par le vaincu

lui-même. Alors, il y aurait liberté pure des deux côtés: la liberté

de l'un, loin d'empêcher la parfaite liberté de l'autre, la

réclamerait au contraire. Supposez réalisée une société d'êtres

vraiment libres et aimants, les amours se limiteront-ils, se

détruiront-ils? Non, la grandeur de l'un appellera la grandeur de

l'autre. Ce seront deux termes d'autant plus réels et distincts qu'ils

seront plus unis, deux puissances qui agiront dans le même sens,

d'autant plus harmonieuses que chacune sera plus forte, plus libre,

plus réelle en son individualité. On aura mieux le droit de dire alors

qu'elles sont deux, puisque chacune se manifeste par une activité plus

énergique; et d'autre part on aura mieux le droit de dire qu'elles ne

sont qu'un, puisqu'elles se confondent en s'aimant. Tel serait le vrai

règne de la liberté, qui échapperait aux oppositions ou aux antinomies

de la matière et de son mécanisme. Nous voyons maintenant comment

pourrait être atteinte cette parfaite unité que poursuivent également

la science, l'art et la morale. Platon l'a dit: «La seule chose qui

lie tout le reste, c'est le bien;» mais le bien idéal, pour être le

vrai bien, devrait se réaliser en tous les êtres par amour et liberté.

* * * * *

La théorie qui rétablit ainsi la liberté dans le bien idéal et dans

l'amour de ce bien est le complément naturel des doctrines de Socrate,

de Platon, d'Aristote et du christianisme sur l'attrait du Bien

suprême. Selon Platon, c'est la réminiscence et l'amour du divin qui

fait naître les ailes de l'âme; selon Aristote, c'est l'amour du divin

qui meut le monde entier: le divin attire à lui toutes choses par

persuasion[159]. De même, selon le christianisme primitif, l'attrait

du bien est la vraie _grâce_ morale: cette grâce, au lieu de détruire

tout d'abord ma liberté, me fait au contraire désirer d'être libre,

parce que je conçois l'absolue liberté comme un caractère du bien et

que je tends à réaliser en moi un bien digne de ce nom. Si, lorsque

j'aime, le bien faisait tout sans moi, je ne serais plus rien, pas

même un pur effet ou un pur instrument, car il n'y a pas de pur

instrument: tout moyen est aussi un agent, et toute passion est une

action. Le bien doit donc être déterminant en ce sens qu'il propose le

but de l'acte; mais mon activité doit être aussi déterminante pour sa

part, en ce qu'elle produit l'acte lui-même. Tel serait, en effet, le

règne de la bonté universelle et de la fraternité réciproque. Si cet

idéal était jamais réalisé, il y aurait partout comme un appel de

l'amour et une réponse de l'amour: la réponse serait partout sûre,

certaine, infaillible; l'appel ayant lieu partout, il serait certain

que la réponse aurait lieu. Mais cette certitude ne reposerait pas sur

un seul des termes; ce ne serait pas l'appel de l'un qui ferait

complètement et absolument la réponse de l'autre, car alors il ne

ferait que se répondre à lui-même ou, pour mieux dire, il n'y aurait

que lui. Son appel n'aurait pas de sens; il serait un appel dans le

vide, un appel à rien. Donc, l'infaillible certitude de la réponse

n'enlèverait pas à celle-ci sa valeur propre et son initiative.

L'impuissance de répondre produite par les nécessités extérieures

ayant disparu, il serait certain que la réponse de l'amour aurait

lieu. Cela serait certain non parce que cela serait _forcé_, ou par

une nécessité _logique_, mais parce que cela serait _raisonnable_ et

_bon_. L'être aimant qui appellerait serait bon, la réponse de l'autre

être serait bonne: ces deux biens, ainsi mis comme en présence l'un de

l'autre, se répondraient l'un à l'autre par une certitude de bonté. De

ce que vous pouvez aimer, on ne saurait _logiquement_ conclure que

vous voudrez et aimerez en effet; car la conclusion dépasserait les

prémisses. On ne peut pas non plus l'affirmer en vertu d'une coaction

_physique_ qui vous laisserait tout passif, car alors le second terme

s'absorberait dans le premier. Si pourtant nous croyons que l'amour,

au cas où il serait dégagé de tout obstacle, répondrait aussitôt à

l'amour, cette croyance n'a plus son fondement que dans la bonté de

l'amour même, que dans la liberté supposée parfaite chez tous les

êtres.

[159] V. Ravaisson, _Rapport sur la philosophie au dix-neuvième

siècle_, conclusion.

Ainsi, à tous les points de vue, semblent coïncider l'amour de la

parfaite liberté et la liberté même. Entre l'idée de la liberté et la

liberté, entre le désir de la liberté et la liberté, une différence

subsistait toujours, mais l'amour moral ne peut s'accommoder de cette

différence: la liberté est le fond, la forme et la condition de la

charité vraie. Ou l'amour moral est une illusion, ou il est une

réalité; et, dans ce dernier cas, croire à la réalité de son amour,

c'est s'attribuer un pouvoir de liberté. Cette croyance implicite à la

présence d'un germe de liberté au sein même du déterminisme, nous la

retrouvons au fond de tout acte moral, de tout acte de justice et

principalement de tout acte de fraternité.

CHAPITRE SEPTIÈME

LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ.--LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE

AVEC LE DÉTERMINISME? 1º DANS LA RÉALISATION DU BIEN IDÉAL; 2º DANS LA

RÉALISATION DU MAL

I. LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ.--De l'imputabilité ou

attribution des actes au _moi_.--Nécessité d'un lien entre le

_moi_ et ses actes. Absence de ce lien dans

l'indéterminisme.--Nécessité d'un lien entre le _moi_ et la

cause universelle.--L'idéal moral doit être supérieur aux

idées d'indéterminisme et de déterminisme.

II. LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME DANS LA

RÉALISATION DU BIEN IDÉAL.--Pour qu'il y ait liberté dans l'amour

du bien, est-il nécessaire qu'il y ait un réel indéterminisme

dans la volonté.--La multiplicité des objets de vouloir contraires

augmente-t-elle ou diminue-t-elle par le progrès de la

liberté.--Comment la puissance du plus fonde la puissance du

moins et en détruit en même temps l'exercice.--Comparaison

entre l'impossibilité d'une action par manque de puissance et

son impossibilité par excès de puissance.

Déterminisme moral de Socrate et de Platon.--La _science_ du

souverain bien, admise par eux, n'est qu'un idéal.--Part de

l'_opinion_ et de l'_amour_ dans l'accomplissement du

bien.--Conclusion: la détermination morale et la liberté.

III. LA LIBERTÉ EST-ELLE CONCILIABLE AVEC LE DÉTERMINISME DANS LA

RÉALISATION DU MAL MORAL.

Examen de la doctrine qui admet à la fois la liberté dans le bien

et l'absence de liberté dans le mal.--Raisons en faveur de

cette doctrine.--Ses conséquences: suppression du mal absolu,

de la haine, du démérite absolu, de la punition expiatoire, de

la damnation.

Raisons défavorables à la doctrine précédente: excuse qu'elle

fournit à l'individu pour ses propres fautes. Conclusion:

nature relative de nos idées sur l'individualité et

l'universel.--Règles pratiques qui en dérivent.

I.--LES ANTINOMIES DE LA RESPONSABILITÉ MORALE.

La responsabilité est l'_attribution_ des actes au _moi_, attribution

non plus seulement logique, mais _morale_. D'une part, dans

l'hypothèse de la nécessité il n'y a pas de vrai moi, pas de réelle

individualité; l'attribution des actes à un moi responsable semble

donc incompatible avec la thèse des nécessitaires. D'autre part, elle

n'est pas moins incompatible avec l'antithèse de la liberté

d'indétermination ou du libre arbitre. D'abord, l'état d'indifférence

est chimérique, surtout en face de cette suprême alternative:

dévouement ou égoïsme, bien ou mal. Tout pour moi ou tout pour les

autres, être tout ou n'être rien: voilà la terrible question dont

Hamlet n'apercevait qu'un faible symbole quand il s'interrogeait avec

inquiétude sur la vie et sur la mort. Qu'est-ce que la vie physique ou

la mort physique devant le problème moral qui se pose au sein des

consciences? Mais, quand même la liberté d'indifférence serait

possible, elle ne produirait pas une suffisante attribution au moi. En

effet, si chaque _moi_ est en lui-même une volonté indifférente, en

quoi se distinguera-t-il des autres moi, volontés également

indifférentes, de manière à devenir le sujet d'un attribut propre?

Toute distinction est une détermination; quelle distinction déterminée

peut-il y avoir entre une chose indéterminée et une autre qui l'est

également, entre un _x_ et un _x_? L'attribution au moi responsable,

cette sorte d'individuation morale, ne commencera qu'avec les

déterminations différentes qui sortiront de ces volontés

indifférentes. Mais, si ces déterminations sont elles-mêmes

arbitraires, si elles sont un hasard inexplicable qui peut être suivi

d'autres hasards également inexplicables, qu'y aura-t-il dans cette

suite incohérente de déterminations qui puisse constituer une

individualité distincte des autres et moralement responsable de son

choix personnel?

L'idée même du choix, qui est l'acte essentiel d'un moi libre et

responsable, apparaît comme incompatible tout ensemble avec les

notions opposées de volonté indéterminée et de volonté déterminée.

D'une part, il est vrai, pour nous représenter le choix, nous sommes

obligés de nous figurer deux choses possibles à la volonté

individuelle qui se détermine; car si, en dernière analyse, nous

affirmons qu'une seule ligne de conduite est possible, le choix

volontaire semblera simplement une sélection dynamique par le triomphe

de l'inclination la plus forte, ou une sélection intellectuelle

par la prévalence de l'idée du plus grand bien; et comme les

idées elles-mêmes correspondent à des forces, le théorème du

parallélogramme des forces sera l'unique et suffisante explication du

phénomène.--Mais, d'autre part, supposons deux choses également

possibles, et une volonté qui se détermine pour l'une plutôt que pour

l'autre indépendamment des inclinations et des idées, ou contrairement

aux inclinations et aux idées. Pour avoir la part du choix et de la

responsabilité il faudra, semble-t-il, mettre de côté tout ce qui

pourrait s'expliquer par l'influence de ces inclinations et de ces

idées; il faudra supposer qu'une chose contraire est possible par le

choix d'une puissance supérieure, qui n'est plus ni l'intelligence,

ni la sensibilité, et qui constitue le moi ou la personne. Mais alors

ce choix a lieu dans une sorte de région obscure où les divers

possibles, perdant leur spécification sensible et intellectuelle,

deviennent indifférents, neutres et même impersonnels. Les

déterminations imprévues qui sortent ensuite de cette indétermination

peuvent-elles bien s'appeler choix? L'idée de choix ou d'_arbitre_

n'enveloppe-t-elle pas celle de comparaison intellectuelle et de

conformité finale au résultat de cette comparaison? Si la fatalité

n'est pas un choix, le hasard n'en est pas un, et le passage de deux

contraires possibles à un acte déterminé apparaît comme un coup de

hasard dès qu'on abstrait les raisons tirées des inclinations et des

idées. Choisir indifféremment, choisir arbitrairement, choisir

autrement que selon ses motifs, ses mobiles et son caractère, c'est

choisir sans choix. La thèse et l'antithèse semblent ici équivalentes

au fond et également inadmissibles. Un dévouement arbitraire ne se

comprend pas plus qu'un dévouement mécanique. Ainsi, quand nous

voulons définir le choix personnel, d'où résulte la responsabilité,

nous trouvons que la puissance d'un seul contraire et celle de

plusieurs contraires sont des notions inadéquates.

C'est qu'à vrai dire l'imputabilité suppose un lien de mon action avec

moi-même, et il n'y a point de lien, semble-t-il, entre une chose

déterminée et une chose indéterminée; or, la liberté d'indifférence et

le libre arbitre laissent bien subsister des conséquents déterminés,

qui sont les effets appréciables de la volonté, et ils admettent même

des antécédents déterminés, qui sont les motifs de la volonté; mais à

ces antécédents ne se lie pas telle action plutôt que telle autre. Dès

lors l'action qui se produit, considérée dans son principe, n'est plus

reliée à rien; la liberté arbitraire et pour ainsi dire ambiguë à

laquelle on la relie aurait pu tout aussi bien produire le contraire.

Le lien semble, par une de ses extrémités, attaché au vide;

c'est-à-dire qu'au fond, il n'est point attaché. Nous arrivons ainsi à

cette antinomie nouvelle: l'action liée de toutes parts ne paraît plus

action, mais passion, et n'est plus imputable; d'autre part, si l'un

des bouts n'est pas lié, l'action, par ce côté-là, abstraction faite

de tout le reste, n'est pas plus _ceci_ que _cela_ et paraît

s'évanouir dans l'indétermination.

Aussi Leibnitz disait-il, en donnant d'ailleurs une forme trop logique

à sa pensée psychologique, qu'il doit toujours y avoir un lien de

l'_attribut_, fût-il le plus accidentel en apparence, avec le _sujet_

auquel il appartient. Appartenir, c'est être la propriété, le propre

d'un sujet; l'acte libre ne fait pas partie de l'«essence», et

pourtant il doit être, sous quelque rapport, _propre_ à l'être qui

l'accomplit; sans cela je ne pourrais dire que mon acte est mien.

«Dans toute proposition affirmative véritable,--nécessaire ou

contingente, universelle ou singulière,--la notion du prédicat est

comprise en quelque façon dans celle du sujet: _prædicatum inest

subjecto_; ou bien je ne sais ce que c'est que la _vérité_[160].»

Serait-il vrai, par exemple, que j'accomplis tel voyage, si ce voyage

était un accident entièrement détaché de ma personne? L'action ne me

serait pas plus imputable et attribuable, à _moi_, que le mouvement

d'un corps n'est attribuable à l'espace où il se meut et avec lequel

il n'a qu'un rapport accidentel, extrinsèque, passager. De plus, quand

je passerais d'une action à l'autre, ou plutôt, quand en moi une

action succéderait à l'autre, comme en un réceptacle indifférent, on

n'aurait aucune raison de dire que c'est le même moi, et non un autre

moi, qui fait l'action[161].

[160] Leibnitz, _Lettre à Arnauld_, du 14 juillet.

La Liberté et le Déterminisme · 第 33 / 39 段