La tendance des moralistes modernes est, en effet, de considérer la

liberté comme faisant partie de la fin suprême, comme exprimant non

pas la _forme_ du bien, mais le _fond_ même du bien et ce qu'il

renferme de meilleur. C'est ce que les stoïciens avaient déjà entrevu;

c'est ce que le christianisme a enseigné plus ou moins explicitement.

Avec Kant, dans la conception de la moralité idéale, le rôle de l'idée

de liberté devient dominant. Mais Kant a fait de la liberté une forme

plus négative que positive, et de la loi morale une loi également

trop négative et trop formelle: Kant est formaliste à l'excès[153].

L'universalité de la loi est une catégorie rationnelle à laquelle on

n'arrive qu'après des abstractions successives. A vrai dire, ce n'est

pas l'universel qui est le premier objet de la volonté morale, mais

plutôt la personnalité: le problème moral se pose véritablement en

posant face à face deux moi, deux volontés, la nôtre et celle

d'autrui. Il ne s'agit pas d'une _loi_ abstraite, mais de personnes

_vivantes_, et à vrai dire d'individualités que nous nous figurons

libres. Sans doute, comme nous le verrons tout à l'heure, la conduite

d'une personne à l'égard d'une autre peut renfermer virtuellement et

en germe une loi d'universalité: la maxime de cette conduite,

abstraite des deux termes individuels, peut devenir une loi

universelle; il importe cependant de ne pas confondre la conséquence

avec le principe. Dire tout d'abord que le bien est l'universel, ce

serait se contenter d'un cadre vide et d'une considération toute

_formelle_ de quantité. Kant a beau nous affirmer ensuite que le cadre

enveloppe quelque chose de réel et même la réalité suprême, comment le

savoir? Si nous le croyons, c'est que nous avons rempli préalablement

ce cadre par quelque idée plus concrète et plus vivante.

L'universalité n'a de valeur que par ce qu'elle contient.

[153] Voir la critique de la théorie Kantienne dans nos _Systèmes

de morale contemporains_.

Quel est donc ce contenu de la moralité? Est-ce un bien renfermé en

soi ou est-ce un bien qui soit bon pour tous? Est-ce l'universalité

de l'égoïsme ou est-ce l'universalité de l'amour? Pour répondre, il

faut examiner tout ce qu'implique la liberté, car, nous l'avons vu,

l'idéal est liberté; c'est de là que nous devons partir dans notre

déduction.

La liberté apparaît d'abord comme l'indépendance à l'égard de ceci et

de cela, comme un pouvoir de choisir entre n'importe quels objets,

comme une indétermination relativement à tels et tels motifs

déterminés. De là le côté _négatif_ de la liberté, qu'on a cherché à

ériger en absolu sous le nom de libre arbitre. Mais ce n'est là,

évidemment, qu'un moyen pour la volonté de s'opposer à tout le reste,

de se replier sur elle-même et d'emmagasiner sa force propre, afin de

ne pas dépendre purement et simplement des motifs extérieurs. On ne

saurait admettre que l'idéal de la liberté consiste dans cette

indépendance toute négative et dans cette sorte d'indéterminisme qui

se mettrait au-dessus des raisons. La vraie liberté agit selon des

raisons. L'indépendance positive, et non pas seulement négative, doit

elle-même avoir un contenu positif. Elle ne doit être indéterminée que

par rapport à tels ou tels motifs inférieurs et extérieurs; mais, en

elle-même, elle doit être la détermination par un motif supérieur et

intérieur: elle doit porter en soi, avoir sa raison d'être, sa propre

lumière.

L'unique question est donc de savoir comment la volonté se délivre des

mobiles asservissants, pour se déterminer par ceux qui sont conformes

à sa direction normale. Or, la volonté peut être déterminée par une

idée plus ou moins étroite ou large. Par exemple, elle peut céder à

l'impulsion du moment présent ou embrasser l'avenir, et on a toujours

considéré comme plus libre la volonté qui sait se maîtriser dans le

présent en vue du bien futur: _suî compos_. La volonté peut même, nous

l'avons vu, agir en une certaine mesure «sous l'idée de l'éternité,»

c'est-à-dire avec l'intention d'atteindre un bien qui ne soit pas

borné à tel ou tel temps: elle peut se proposer, par exemple, une

affection éternelle, soit qu'en fait la nature même des choses

comporte, soit qu'elle ne comporte pas la réalisation de ce haut

idéal. Tous les philosophes ont regardé comme un affranchissement pour

la volonté de s'élever au-dessus des considérations de temps. Parmi

les dimensions mêmes du temps, il en est une dont nous essayons

principalement de nous affranchir par la pensée et par la volonté:

c'est le passé. Nous tendons à ne pas répéter simplement ce qui a été,

à ne pas dépendre entièrement de ce que nous avons fait, à trouver

dans l'idée même de l'avenir une force de réaction contre le passé, en

un mot, à réaliser un véritable progrès qui ne soit pas une simple

imitation de soi-même. A défaut d'une création _ex nihilo_, nous

tentons une création par l'idée. En un mot, nous ne voulons pas être

épuisés par ce qui fut et par ce qui est, nous voulons dominer le

temps écoulé pour faire exister le temps futur. C'est là encore pour

nous une des figurations de la liberté; il est même des philosophes

qui ont vu la liberté tout entière dans ce pouvoir de rompre en

quelque sorte avec le passé. Quelle que soit la mesure dans laquelle

nous pouvons réaliser cette idée, toujours est-il que, dans les

occasions où il faut prendre l'initiative, elle devient une de nos

idées directrices.

Nous tendons à nous affranchir des considérations de lieu comme des

considérations de temps. Tout en agissant sur un certain point de

l'étendue, l'homme peut cependant se proposer une action qui soit

indépendante des bornes de l'espace et qui s'étende au monde entier:

il peut vouloir, selon la parole stoïque, se faire citoyen du monde,

_civis totius mundi_. Nous concevons l'immensité de l'univers, donc

nous pouvons agir sous cette idée et la faire entrer parmi les idées

directrices de nos actes: c'est là encore une sorte de libération que

l'humanité a toujours rêvée sous des formes plus ou moins symboliques.

Outre les bornes du temps et de l'espace, nous tendons à dépasser les

bornes plus concrètes et plus réelles de notre propre corps et des

corps qui nous entourent. La «matière», avec son déterminisme

mécanique, a toujours semblé un obstacle à l'idéale liberté. Quoiqu'il

ne faille pas se figurer un bouleversement possible des lois

mécaniques du monde, on peut cependant concevoir qu'un déterminisme

encore inférieur et extérieur soit subordonné à un déterminisme plus

intime et plus vivant. C'est déjà une libération que de s'affranchir

d'une nécessité par une autre qui surpasse la première: un être

déterminé par ses mobiles intérieurs sera toujours considéré comme

plus libre qu'une machine déterminée par des ressorts extérieurs; et

de même, un être intelligent déterminé par des idées, par des motifs

réfléchis, sera toujours considéré comme plus libre que la brute

déterminée par ses appétits instinctifs. Agir pour une fin consciente,

quelque _explicable_ d'ailleurs que soit un tel acte par ses

_raisons_, c'est être plus libre que d'agir aveuglément et

mécaniquement. Aussi l'humanité entière a-t-elle vu dans la recherche

des fins une forme de liberté.

Parmi les fins elles-mêmes, celles qui ont toujours paru les plus

conformes à la liberté idéale, ce sont les fins intellectuelles, les

idées, et parmi ces fins, les plus universelles. D'abord, l'idée la

plus large et la plus universelle correspond au plus grand nombre

possible de déterminations particulières: elle les résume en quelque

sorte, comme un symbole algébrique, grâce à sa généralité supérieure,

résume une bien plus grande quantité de choses ou de rapports qu'une

formule arithmétique. Agir en vue d'une _loi_ universelle, comme le

veut Kant, c'est donc certainement faire preuve d'une liberté plus

grande et d'une activité moins bornée que d'agir uniquement pour le

particulier, sous l'immédiate influence de la sensation. Toutefois, ne

l'oublions point, ce n'est pas comme pure _forme_ que vaut alors la

loi, c'est comme exprimant le _fond_ à la fois le plus vaste et le

plus concret possible, qui n'est autre que la totalité des individus

auxquels la loi est applicable. Agir pour tous les individus, voilà la

véritable liberté; car, c'est celle qui implique la plus grande

indépendance par rapport à toutes les bornes de l'espace, du temps, du

corps et de l'individualité même.

Comme, d'ailleurs, nous ne pouvons pas directement atteindre tous les

individus, la question se particularise de fait entre plusieurs

individus ou entre plusieurs groupes: humanité, patrie, famille. Le

plus souvent, c'est une relation entre deux personnes, ou entre une

personne et un groupe. Mais, quelque particuliers que soient les

termes de la relation, l'être intelligent peut agir à la fois selon

les particularités et indépendamment de ces particularités; il tient

compte des circonstances, et cependant il se propose un bien universel

qui n'est pas tout entier dépendant de ces circonstances.

Pour qu'une telle action soit possible, il faut qu'en une certaine

façon nous puissions franchir la sphère de notre individualité propre,

de notre moi égoïste. Or, on l'a vu, nous la franchissons d'abord par

la _pensée_, puisqu'en fait nous arrivons à concevoir autrui. Il y a

donc dans notre «monade» des fenêtres sur le dehors, malgré le mot de

Leibnitz. En second lieu, notre _existence_ n'est pas plus séparée du

tout que notre pensée. Il y a en nous-mêmes quelque chose qui ne

semble pas uniquement borné à nous-mêmes et dont les métaphysiciens

ont proposé des formules symboliques sous le nom d'_essence

universelle_, d'_être_ présent à chacun et à tous. Peut-être

comprendra-t-on que la contradiction entre le _moi_ et le _tous_ n'est

qu'apparente, si on réfléchit qu'en fait nous _coexistons_: nous ne

sommes pas des atomes séparés par un vide, puisque nous _communiquons_

ensemble. L'égoïsme métaphysique, consistant à croire que je suis le

seul être et la seule conscience qui existe, est aussi absurde qu'il

est logiquement irréfutable. Enfin, en troisième lieu, si nous avons

des points communs par notre pensée et par notre être, il n'est pas

irrationnel d'admettre que ma _volonté_ radicale touche aussi par son

centre à votre volonté radicale, et qu'il y a une union possible des

volontés. Dès lors, l'égoïsme moral n'est pas une nécessité démontrée.

La plus grande approximation de la liberté serait précisément l'acte

opposé à l'égoïsme, l'acte qui, tout en sortant du fond même de notre

individualité, aurait pour fin l'universalité des individus et

dépasserait ainsi infiniment par son objet les bornes de notre

_individuation_ proprement dite. Cet idéal, il convient de lui donner

le nom que la philosophie moderne a adopté: liberté _morale_. L'idée

d'une telle liberté, en se concevant elle-même avec une force de plus

en plus grande, peut devenir réellement supérieure à n'importe quelle

force particulière et déterminante, à n'importe quoi autre motif ou

mobile moins profond, parce qu'elle est la réflexion de la conscience

portant tout ensemble sur le fond du _moi_ et sur le fond de _tous_,

en un mot sur ce qu'il y a de plus personnel et de plus impersonnel.

Par rapport à une telle idée, quelque incomplète d'ailleurs qu'elle

demeure chez l'homme, tout peut prendre pratiquement une valeur

inférieure, tout peut s'anéantir en quelque sorte comme le fini devant

l'infini. Le progrès de cette idée et du sentiment qui l'accompagne,

c'est le progrès de la _moralité_, qui est identique au progrès de la

_liberté_.

_La liberté ne se réalise donc que dans la détermination par

l'idée d'un bien de plus en plus universel; la liberté est le

désintéressement._

Mais, qu'est-ce que se désintéresser,--si on veut appeler la chose

d'un nom encore plus positif et plus vivant,--sinon _aimer_? Nous

l'avons vu, en effet, tant que la volonté est renfermée dans la sphère

du moi, tant qu'elle reste égoïste à quelque degré, tant qu'elle

n'_aime_ pas, son activité est dépendante de certaines limites, et

cette dépendance ne peut s'expliquer que par la domination des

penchants sensibles et des besoins matériels sur la volonté. Celle-ci,

en sa liberté idéale, n'aurait pas plus de raison pour être égoïste et

«jalouse» que le dieu de Platon: [Grec: agathô de oudeis peri oudenos

egginetai psthonos]. Aussi, loin d'être envieuse, une volonté

entièrement libre voudrait le bien d'autrui, et par conséquent serait

tout aimante. La pleine liberté et la pleine libéralité du vouloir, si

elle était possible quelque part, voilà le fond de l'infinité réelle,

de l'infinité morale, dont l'infinité mathématique ou même

métaphysique n'est que l'image.

Ainsi conçu, l'idéal de la liberté n'est plus une idée neutre; c'est

ce que Platon appelait «l'universelle essence,» et par là il

n'entendait point une abstraction, mais l'unité fondamentale des

êtres, inséparable de la variété vivante des êtres. L'objet idéal

qu'une volonté vraiment libre prendrait pour fin de ses actes, encore

une fois, c'est _tous les êtres_ dans leur unité. Dès lors, nous

pouvons dire que la _liberté est l'amour d'autrui_ s'étendant à tous.

Et l'amour de quoi dans autrui? L'amour de cette même volonté, capable

à son tour de désintéressement, d'amour, de liberté. Ainsi, le vrai

fond qui peut remplir la notion trop vide de l'_universel_, c'est une

certaine _union des personnes_ qui n'est autre que l'union de l'amour.

Kant a trop partagé l'opinion selon laquelle l'amour d'autrui est un

sentiment tout fatal, une inclination qui n'enveloppe rien de

proprement moral ou de volontaire, une inclination purement

passionnelle ou «_pathologique_». Aussi la morale, selon lui, ne peut

nous ordonner d'_aimer_ nos semblables, d'aimer le bien même, mais

seulement d'agir _comme si_ nous aimions; la justice extérieure est

seule, pour Kant, un devoir catégorique, et la charité ne devient un

objet de vraie obligation que dans sa _manifestation_ extérieure, non

dans son intime foyer.--«Aime Dieu par-dessus tout et ton prochain

comme toi-même.--Ce précepte, dit Kant, exige, à titre d'ordre, du

respect pour une loi qui commande l'amour et qui ne laisse pas à notre

choix le soin d'en faire ou de n'en pas faire notre principe de

_conduite_. Mais l'amour de Dieu est impossible comme inclination,

comme amour _pathologique_, car Dieu n'est pas un objet des sens.

Quant à l'amour des hommes, il est sans doute possible à ce point de

vue, mais il ne peut être ordonné, car il n'est au pouvoir d'aucun

homme d'aimer quelqu'un par ordre. Dans ce noyau de toutes les lois il

ne peut donc être question que de l'_amour pratique_[154].» Kant ne

semble pas avoir saisi dans toute son étendue l'idéal de la fraternité

morale. «Les désirs, dit-il, et les inclinations, reposent sur des

causes physiques[155]; mais l'amour n'est-il conçu par nous, en son

idée, que comme une inclination nécessaire et un désir?--Nous l'ayons

vu, si l'amour idéal exclut l'indifférence et cette liberté

d'indétermination que Descartes appelait le plus bas degré de la

liberté, il n'exclut pas cette liberté supérieure qui consisterait à

se déterminer soi-même, quoique non indifféremment: loin de là, la

libre union des volontés constituerait, au-dessus du rapport des

sensibilités, au-dessus du rapport des intelligences, la vraie et

seule réalisation de cet idéal qu'on appelle l'amour.

[154] _Raison pratique_, p. 263.

[155] _Ibid._, p. 265.

Telle est aussi la véritable _universalité_; entendue en un sens plus

que logique et plus que quantitatif, l'universalité est la perfection

de la liberté même; la liberté ne pourrait être parfaite que si elle

était universellement réalisée chez tous les êtres. Voilà pourquoi je

ne m'estime pas vraiment et complètement libre tant que les autres ne

le sont pas, tant qu'il reste une servitude devant moi: _Pour que je

sois parfaitement libre, il faut que tous le soient_. Et de même, pour

que je sois parfaitement heureux, il faut que tous le soient. C'est en

ce sens que ma liberté personnelle est universelle. En d'autres

termes, il y aurait identité des libertés de tous dans la parfaite

liberté d'un seul. C'est dire encore que la plénitude de la liberté

serait l'amour pleinement satisfait.

On arrive à la même conséquence, si on considère quelle est la nature

du déterminisme. Le déterminisme est une réciprocité d'action entre

tous les êtres, qui fait que l'un dépend de l'autre et est solidaire

de l'autre; le déterminisme est donc _universel_. Par cela même, un

entier affranchissement du déterminisme ne serait pas seulement une

liberté bornée à un individu; car, en vertu du déterminisme

universellement réciproque, une liberté tout ensemble isolée et

complète est chose impossible. La libération de l'une est donc liée à

celle des autres. Un seul être ne peut entièrement se délivrer du

déterminisme, tous les êtres à la fois pourraient s'en délivrer. La

liberté idéale, qui est comme la limite commune à laquelle tendent

toutes les libérations partielles, apparaît ainsi de nouveau comme une

liberté universelle, conséquemment comme une fraternité universelle.

Concluons. L'amour étant la fin que la _moralité_ se propose et le

_fond_ du bien moral,--dont l'universalité des préceptes n'est que la

forme logique,--on peut dire que la liberté, au sens positif du mot et

non plus au sens négatif, fait le fond même du bien, car elle se

réalise dans l'amour et ne fait qu'un avec l'amour même. La liberté

n'est donc pas seulement la _forme_ de la moralité, elle en est

l'essence, elle est la moralité même.

II.--Maintenant, la fin étant posée,--fraternité universelle et

liberté universelle,--par quel moyen cette fin pourra-t-elle être

atteinte?

La méthode morale, comme la méthode de la science et comme celle de

l'art, tend à l'unité. Mais notre science, on s'en souvient, ne

réussit qu'à unir les choses par des lois tout extérieures dans le

temps et dans l'espace, lois dont le mouvement est la réalisation

visible: la science n'obtient ainsi qu'une identité de séquences ou de

concomitances entre des choses qui demeurent absolument diverses.

Quant à la méthode de l'art naturel, que nous plaçons au fond des

choses par une conception de finalité en grande partie subjective,

elle produit l'organisation avec la vie, et semble relier une variété

de moyens à une fin intérieure plus ou moins pressentie; c'est donc un

lien supérieur au précédent, qui donne à la variété, sans la détruire,

la forme de l'individualité. Cependant les individus, une fois posés

l'un en face de l'autre, forment encore comme autant de mondes

distincts. L'unité vraie et parfaite est si peu réalisée par le

déterminisme intérieur de la vie,--comme par le déterminisme extérieur

du mouvement,--que l'histoire de la vie est celle d'un combat dans

lequel le plus fort l'emporte sur les autres et subsiste à leurs

dépens. La lutte pour la vie et la sélection naturelle assurent le

triomphe à l'organisme qui a réalisé intérieurement la plus grande

somme de désirs et de puissances prenant la forme de la spontanéité.

Ce mode de sélection se poursuit jusque dans les sociétés humaines,

tant qu'on demeure au point de vue de l'utilité. Les lois de la

science utilitaire par excellence, de l'économie politique, nous

montrent la même lutte pour la vie que l'histoire naturelle. Il se

produit des antagonismes _naturels_ entre l'accroissement de la

population et les subsistances, selon la loi de Malthus; des

antagonismes entre la rente du sol et le travail, selon la loi de

Ricardo; des antagonismes entre le travail du passé ou la violence du

passé, emmagasinés dans le capital, et le travail présent, réduit

parfois à l'alternative de, l'asservissement ou de la faim. Les

harmonies économiques, opposées par Bastiat aux contradictions

économiques de Proudhon, sont des harmonies idéales, que la justice

humaine peut seule réaliser, mais que la _mécanique_ et la _vie_ ne

sauraient réaliser par elles-mêmes. La mécanique naturelle ne connaît

que les lois générales, les genres et les espèces; elle ne connaît pas

les individus, qu'elle sacrifie à son fonctionnement régulier et

aveugle. Quant à la vie, elle subordonne, elle aussi, les membres au

corps, et les membres du corps social au corps lui-même. Pouvons-nous

donc nous contenter des lois de la causalité mécanique ou de la

finalité sensible, et nous abandonner à leur jeu fatal pour réaliser

entièrement l'idéal de la fraternité?--Que ces lois préparent le

rapprochement des êtres intelligents et sentants, qu'elles réalisent

même ce rapprochement sur un nombre croissant de points, c'est ce qui

est incontestable; mais il est certain aussi que, ni dans le présent

ni dans l'avenir, une complète réconciliation des intérêts n'est

possible par cette voie entre les hommes. Il y aura toujours des

circonstances où se posera ce problème:--Mon bonheur et le bonheur

d'autrui étant contraires, comment agir? comment trouver dans les lois

de l'intérêt une raison déterminante du désintéressement? Socrate aura

beau répéter que nous ne devons jamais mettre notre bonheur en

opposition avec celui des autres, parce qu'en réalité tous les biens

ne font qu'un dans le bien suprême, et que bien pour moi, bien pour

vous, bien en soi, sont dans le fond une seule et même chose.--On

pourra toujours répondre que cette unité est un simple idéal: au

point de vue de la réalité présente elle est fausse; au point de vue

de la réalité future, elle est invérifiable par l'expérience et

indémontrable par la raison.

A quels principes, en effet, à quelles lois essayerez-vous d'emprunter

cette démonstration? Est-ce aux lois du _mécanisme physique_?

Démontrez donc, apodictiquement, que la série de nécessités mécaniques

qui aboutirait à mon propre bonheur et celle qui aboutirait au vôtre

finissent par se rencontrer au même point. Démontrez que le mécanisme

de la nature ne peut satisfaire mon intérêt final que si j'identifie

mon intérêt avec le vôtre. Démontrez par exemple que, si j'ai le choix

entre la mort et une trahison, le mécanisme de la nature fait de la

mort mon plus grand intérêt. Pour cela, il faudrait prouver

mécaniquement l'immortalité de mon mécanisme et son harmonie finale

avec le vôtre, ce qui est chimérique. Nous ne connaissons pas tous les

éléments et toutes les lois de la nature: nous ne savons pas en

définitive si la machine du monde peut fonctionner sans écraser les

uns entre ses rouages au profit des autres. Aussi le fatalisme

purement matérialiste et mécaniste ne pourra-t-il jamais considérer

l'acte de désintéressement que comme une sublime folie, comme une

manière de satisfaire sa nature plus rare, mais peut-être moins sensée

que celle du vulgaire.

Puisque vous ne pouvez démontrer par la causalité mécanique l'identité

des bonheurs, invoquerez-vous l'ordre des _causes finales_?

Assurément, au point de vue spéculatif, l'unité de tous les biens dans

le bien est le «suprême désirable;» mais, pour qu'une chose reste

pratiquement le suprême désirable, encore faut-il qu'elle soit

possible; or nous ignorons si cette unité de tous les biens dans le

bien est réalisable, et à plus forte raison si elle est réelle. Le

certain, c'est mon intérêt; l'incertain, c'est l'identité finale de

mon intérêt avec le vôtre. Si cette identité se trouve être

chimérique, le vrai désirable sera mon bonheur personnel. Sans doute

mon bonheur pourra encore avoir pour condition le vôtre; mais ce sera

par la prédominance en moi des penchants métaphysiques et rationnels,

ou des penchants sympathiques et sociaux, ou des penchants

esthétiques. En satisfaisant à votre profit ma nature de logicien et

d'artiste, je n'aurai pas fait un acte de réel désintéressement ou de

réelle moralité.

La Liberté et le Déterminisme · 第 32 / 39 段