Après avoir conçu une pluralité de causes et d'existences, je n'ai

donc qu'à continuer le mouvement commencé pour en concevoir une

infinité. Nous avons déjà vu comment nous généralisons et induisons,

c'est-à-dire comment nous élevons d'une certaine manière les choses à

l'infini. Objectiver, c'est supposer une autre volonté; quand j'ai

accompli une fois et mille fois cet acte, j'ai conscience d'une

tendance identique à l'accomplir encore. En objectivant cette

tendance, cette _puissance_ indéfinie qui est en moi et qui demeure

indépendante, je suppose une _possibilité_ indéfinie de causes ou de

volontés et j'arrive, par l'abstraction des limites, à une supposition

universelle, à une totalité de causes pour la totalité des

effets.--Ce n'est toujours, direz-vous, qu'une hypothèse.--Je

l'accorde; le principe de causalité _métaphysique_ (qu'on pourrait

aussi bien appeler causalité _psychique_, pour le distinguer du

principe des _conditions_ ou _lois_ scientifiques), n'est réellement

que la première et la plus élémentaire, par cela même aussi la plus

générale des hypothèses, qui permet à notre volonté de se maintenir le

plus intacte, en concevant un monde de volontés et de forces. C'est

même mieux qu'une hypothèse intellectuelle: c'est une thèse sans

raisonnement, une _position_ naturelle; ou plutôt c'est une _marche_

naturelle, une continuation d'action qui se ramène à une continuation

de désir. En définitive, avez-vous vraiment _conscience_ de

l'universalité des causes efficientes, de manière à admettre cette

universalité par une nécessité immédiate? Non; vous posez idéalement

d'autres volontés, et vous partez de là pour marcher en tous sens;

votre succès vous fait alors croire à une action du dehors, quoiqu'il

vienne d'un élan intérieur et d'une réaction du dedans. C'est le désir

d'_indépendance_ et d'_indétermination_ qui nous fait précisément

_déterminer_ toutes choses par la pensée, dans la mesure compatible

avec le maximum d'indépendance et le minimum d'effort.

Les disciples de Victor Cousin nous objecteront que l'universel ne

saurait procéder de notre causalité particulière, de notre moi, de

notre volonté individuelle.--Pourtant il faut bien que nous portions

en nous de quelque manière ce qu'on nomme l'universel; il faut que

nous trouvions ainsi en nous le pouvoir de nous dépasser. Pour Victor

Cousin, ce pouvoir était une _faculté_ particulière, la raison, mais

une faculté n'explique rien; même dans la doctrine de Cousin, nous ne

pouvons pas avoir deux «âmes,» et il faut bien qu'en définitive

volonté et raison s'identifient dans la conscience. La «raison,» sans

la sensation et la volonté, est une pure abstraction, comme l'objet

même qu'on lui donne, qui serait je ne sais quel infini indéterminé;

la raison n'est vivante et concrète que dans le vouloir et le désir.

Quant aux idées d'individualité et d'universalité, elles semblent

toutes relatives: la conscience proprement dite les domine. Là je vois

ce qu'il y a de plus individuel, puisque ma volonté est moi-même; mais

là aussi je trouve la source de l'universel, parce que ma volonté tend

précisément à franchir toute borne et à réaliser un mouvement

perpétuel: elle est une marche perpétuelle en avant, une induction

perpétuelle. Ce que j'appelle moi, qu'il soit _réel_ ou _formel_,

n'est-ce pas une force emmagasinée qui paraît ne se faire jamais

défaut à elle-même et dépasse toujours ses manifestations présentes

dans le temps ou dans l'espace? Qui dit force et puissance motrice,

nous l'avons vu, dit quelque chose de virtuellement général, non d'une

généralité abstraite, mais en ce sens que ce qui est agissant et

mouvant aspire à dépasser ses bornes. Cette puissance de vouloir et de

mouvoir, les physiciens pourront la comparer à l'expansion indéfinie

des gaz, qui tend à franchir toute sphère limitée. Outre la

_perception_ présente, comme le disait Leibnitz, nous avons encore une

tendance à passer d'une perception aux autres, et cette tendance est

l'_appétition_. Physiologiquement, nous ne pouvons pas ne point

restituer le mouvement reçu, au moyen du mouvement par nous transmis.

Nos opérations intellectuelles, principalement la généralisation et

l'induction, nous les avons vues s'expliquer par cette réaction que le

sensualisme a eu le tort de ne pas assez étudier; or, ce pouvoir de

réagir, une fois admis, paraît suffire pour expliquer tout ensemble la

volonté et la «raison.» L'objet conçu par la conscience et l'objet

conçu par ce qu'on nomme la raison ne différent pas en espèce, mais en

degré: dans les deux cas, en effet, il s'agit d'une puissance que nous

concevons comme plus ou moins indépendante par rapport à son milieu.

Ce qu'on appelle perfection ou infinité n'est qu'une puissance

supposée sans obstacle. «Perfection de l'intelligence» signifie

«puissance absolue de penser»; et «absolu» veut dire «indépendant des

obstacles» ou, en définitive, «libre». De même pour les autres

perfections. Toutes les fois que nous croyons (illusion ou réalité)

avoir conscience d'un vouloir libre et jouissant de son objet, nous

avons le sentiment d'une perfection en nous, de quelque chose de

complet, d'achevé en son genre; nous n'avons besoin que de

généraliser, de multiplier pour ainsi dire la notion par elle-même,

pour imaginer une perfection idéale, parfaitement parfaite en tout

genre, qui nous paraît alors supposer une liberté infiniment libre:

c'est simplement notre idée de liberté se multipliant et s'élevant à

une nouvelle puissance.

On a vu tout à l'heure comment notre volonté s'objective,

conséquemment se double et se multiplie, par le pouvoir qu'elle a de

franchir ses bornes actuelles; la même tendance en avant lui permet de

s'objectiver sous une forme absolue et de concevoir, en abstrayant

tout obstacle, une activité dégagée de passivité, un vouloir adéquat à

ce qu'il produit, un désir immédiatement satisfait et jouissant de son

objet. La «personne-Dieu,» comme les autres personnes, est ainsi une

_projection_ de notre propre personnalité; mais, tandis que notre

construction des autres personnes humaines est vérifiée par

l'expérience, vérifiée par leur réponse même à notre action, la

personne-Dieu demeure une construction idéale, sans vérification

possible. C'est lui-même, en sa pureté, que le moi conçoit en

concevant l'absolu; ce n'est sans doute pas lui-même dans son état

présent, mais dans sa tendance et dans ce qu'il veut être; car nous

sommes essentiellement, semble-t-il, désir tendant à la complète

satisfaction, volonté tendant à la complète liberté, et non seulement

au bonheur personnel, mais encore au bonheur universel.

* * * * *

En résumé, ce que nous avons de plus intime, je veux dire la

conscience, est aussi ce qui nous permet de pénétrer dans l'extérieur.

C'est de ce centre que nous pouvons rayonner; c'est par ce qu'il a de

plus essentiel que le sujet qui _veut_ et _désire_ peut s'objectiver;

c'est par ce qu'il a de plus personnel qu'il peut pénétrer dans

l'impersonnel ou l'admettre en lui-même. Cette pénétrabilité de ce qui

nous est le plus propre et de ce qui semble sous un autre rapport le

plus impénétrable, est le fait dernier que ne peut guère analyser la

pensée logique. A ce point semble s'évanouir cette apparence

d'individualité fermée qui semblait d'abord essentielle à la

conscience et qui en réalité ne lui est pas essentielle, puisqu'en

fait nous concevons autrui, nous concevons même l'univers. Le

«monisme» fondamental se laisse entrevoir au fond de la volonté

consciente; le principe de la causalité universelle, en son sens

métaphysique, n'en est que la formule abstraite, et l'idée de cause

par excellence est identique à celle de liberté. Cette idée est ce

qu'on peut appeler avec Kant l'_idéal_ problématique de la raison;

mais si un tel idéal est problématique en lui-même, dans son existence

transcendante, il a du moins une première réalisation dans notre

pensée et dans notre désir.

CHAPITRE QUATRIÈME

RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LE SENTIMENT DU BEAU

I. Le sentiment du beau. Caractère désintéressé du jugement et du

sentiment esthétiques.

II. Apparence de la liberté dans la beauté même.--Théories de

Plotin et de Kant.

III. La grâce comme symbole de la liberté.--Insuffisance du point

de vue esthétique pour établir la réalité de la liberté.

I.--Le jugement et le sentiment esthétiques semblent essentiellement

_désintéressés_, et Kant a même cru pouvoir dire qu'en ce sens ils

sont _libres_. N'entendons pas par là une liberté d'indifférence et

d'_indétermination_, qui serait incompatible avec la réelle

_détermination_ de notre esprit en face du beau; le sentiment

esthétique n'est libre qu'en ce sens qu'il paraît _indépendant_ de

toute contrainte mécanique et de tout intérêt sensible; en cela il

ressemble au sentiment moral. Quand une chose affecte agréablement mes

sens, elle ne me laisse pas désintéressé: elle excite nécessairement

en moi un effort pour la posséder ou posséder des objets de même

nature, pour continuer ou renouveler mon plaisir: de là naît

l'appétit, ce mouvement de notre sensibilité qui nous porte vers

l'agréable. Il n'en est pas ainsi, selon Kant, devant la beauté: en sa

présence, je tends à me délivrer de tout appétit, de toute contrainte

sensible. Je tends aussi à être libre de tout calcul d'utilité

personnelle et même d'utilité générale: en jugeant cette seconde sorte

d'utilité, j'attacherais encore un intérêt à l'existence matérielle de

l'objet, ma volonté, serait encore «_liée_» dans ses sentiments et

dans ses jugements, et ceux-ci envelopperaient, avec cette finalité,

une certaine nécessité. Enfin, d'après Kant, en présence du beau, la

volonté semble se dégager non seulement de la nécessité mécanique et

téléologique, mais même de cette nécessité morale qu'on se fait à

soi-même en se liant au bien par une finalité volontaire. Le sentiment

esthétique est le seul où la volonté se maintienne, comme en une

région intermédiaire, libre des nécessités matérielles sans s'être

encore liée par des nécessités morales. Voilà pourquoi, selon Kant et

Schiller,--dont Spencer a reproduit la pensée,--le plaisir du beau

serait une sorte de _jeu_ supérieur: on agit pour agir, on pense pour

penser, on sent pour sentir, on se meut pour se mouvoir; en un mot, on

exerce ses facultés sans autre but que d'en sentir le jeu facile, le

développement harmonieux, la vie débordante et sans obstacles,

l'exercice en pleine _liberté_.

Dans cette théorie, Kant et Schiller ont certainement exagéré le

caractère contemplatif et, en quelque sorte, platonique de notre amour

pour le beau. Le sentiment esthétique a pour caractère d'intéresser

notre être tout entier, les sens et l'intelligence aussi bien que la

volonté, en un mot toutes les fonctions de la vie. On peut cependant

accorder à Kant que le sentiment du beau, au milieu même du plaisir

sensible, est un commencement de désintéressement intellectuel et

volontaire, une sorte de libération par rapport aux besoins et aux

désirs inférieurs. C'est ce qui fait la moralité de ce sentiment,

quoique en lui-même il n'ait pas pour objet quelque chose de moral.

II.--Pour produire en nous ce sentiment complexe, qui est une des

formes de la félicité, la beauté même doit avoir en elle quelque image

de ces trois choses en dehors desquelles la pensée ne peut rien

concevoir: la nécessité mécanique, la finalité, la liberté idéale.

Selon l'école platonicienne et surtout Plotin, la beauté offre d'abord

une _matière_, c'est-à-dire une diversité soumise aux lois de la

nécessité mécanique, puis une _forme_ qui domine la matière et

l'organise, comme la vie organise le corps qu'elle anime. Aussi, dans

toute beauté sensible, l'être vivant, sentant et conscient, reconnaît

quelque chose d'intime et de sympathique à sa propre nature: il semble

qu'il se retrouve dans les objets extérieurs et prenne par là

conscience de tout ce qu'il contenait. Les harmonies que font les

voix, dit Plotin, donnent à l'intelligence le sentiment des harmonies

qui sont en elle: lorsqu'elle entend ces harmonies au dehors, la

beauté du dedans lui devient plus sensible. «Quand les sens

aperçoivent dans un objet la forme qui enchaîne, unit et maîtrise une

substance sans forme et par conséquent d'une nature contraire à la

sienne, alors l'esprit, réunissant ces éléments simples, les

rapproche, les compare à la forme indivisible qu'il porte en lui-même,

et prononce leur accord, leur affinité, leur sympathie avec ce type

intérieur[147].»--Kant admet également que la beauté, outre sa

matière, suppose une _forme_ contemplée par nous; de plus, pour être

vraiment et objectivement belle, il faut que cette forme paraisse

indépendante de celui qui juge ou des autres individus. Il faut en

outre qu'elle soit considérée indépendamment: 1º de toute la causalité

mécanique qui sert à la produire; 2º de tout rapport avec une fin

extérieure ou intérieure. En effet, la causalité mécanique est

nécessité; or la beauté vraie, la beauté vivante disparaît pour nous

quand nous ne voyons plus dans un objet qu'une machine mue par des

ressorts, qui pourrait être démontée sous nos yeux. Quant à la

finalité extérieure ou utilité, elle imprime encore à l'objet un

caractère de nécessité. La finalité intérieure elle-même, ou la

perfection, a encore quelque chose de nécessaire: pour juger de la

perfection d'une chose, il faut que j'aie préalablement l'idée de ce

que _doit_ être cette chose, et que je compare ensuite ce qu'elle est

avec ce qu'elle doit être, sa «réalité sensible» avec sa «nécessité

intelligible.» Par exemple, sachant ce que doit être un octogone, je

déclare parfaite géométriquement toute figure qui, dans son ordre

intérieur, me paraît remplir les conditions exigées par la définition

même; au contraire, selon Kant, dans la forme que je juge belle il y a

bien une concordance des parties entre elles et avec le tout, mais

cette concordance ne semble pas avoir été déterminée par la conception

raisonnée et abstraite de la chose même: elle n'offre pas un caractère

réfléchi et intentionnel, mais un caractère en apparence spontané et

inspiré. Aussi, quoique la _forme_ de la finalité se trouve dans

l'objet beau et que tout y semble à la réflexion organisé en vue d'une

fin, cette fin, néanmoins, ne semble pas avoir été conçue

abstraitement, pour être ensuite réalisée: elle semble avoir été

atteinte par une spontanéité de la nature et, dans les oeuvres d'art,

par une vive inspiration, où Schelling voit la synthèse de la volonté

aveugle et de la volonté réfléchie. La beauté «pure»,--la seule

proprement belle et sans mélange d'éléments étrangers,--ne paraissant

soumise à aucune condition «mécanique» ou «téléologique,» exprime donc

quelque chose qui semble échapper tout ensemble à la nécessité

physique et à la nécessité finale: voilà pourquoi Kant l'appelle la

beauté _libre_. Toute beauté qui, au contraire, dépend de certaines

conditions imposées d'avance, soit par la nature physique ou logique,

soit par la destination finale de la chose en qui elle réside, est une

beauté _liée_ et comme attachée à autre chose qu'elle-même.

[147] Plotin, _Ennéades_, I, VI, 3.

Dans cette théorie, Kant a sans doute exagéré le caractère «libre» de

la beauté, en voulant l'élever trop complètement au-dessus de toute

finalité, comme il a élevé le sentiment du beau au-dessus de tout

désir. Le beau n'est réellement séparé ni de l'agréable ni du bon.

Dans son esthétique comme dans sa morale, Kant est trop formaliste; ce

qui fait le fond de la vraie beauté, c'est la vie, et la vie n'est pas

une pure forme où se jouerait l'intelligence: elle est avant tout

sensibilité et volonté. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait point dans

la beauté véritable une certaine apparence de liberté; mais, pour bien

comprendre en quoi cette liberté consiste, il faut considérer

l'élément le plus caractéristique du beau, qui, selon nous, est la

grâce.

III.--Au point de vue mécanique, la grâce suppose le mouvement

facilement accompli et facilement perçu, les lignes flexibles,

continues, arrondies, sans secousse et sans rudesse, la plus grande

exertion de force avec le moins de perte et de dépense possible. Au

point de vue physiologique, elle exclut tout ce qui sent l'effort, le

labeur de la réflexion, la sujétion de la volonté; elle exige

l'aisance naturelle, le plus grand effet avec les moindres moyens, en

un mot, l'inspiration en apparence spontanée qui trouve sans chercher.

La grâce est la surabondance d'une activité qui a plus qu'il ne lui

est nécessaire pour réaliser un mouvement ou pour atteindre une fin,

et qui semble vouloir se répandre au delà de toutes limites. Il y a

par cela même dans la grâce une image de l'infini et de l'absolu, et

c'est ce qui fait qu'on la nomme «divine.» Au point de vue moral, la

liberté étant le principe de la libéralité, la grâce est un don, et un

don désintéressé: le gracieux est gratuit. Enfin la gratuité, la

surabondance et la fécondité créatrice étant le propre de l'amour, la

grâce est aimante ou paraît aimer, selon la pensée de Schelling; et

c'est là ce qui la rend aimable[148]. Kant disait que la beauté est la

représentation symbolique de la moralité; on peut dire plus

particulièrement de la grâce qu'elle est, au point de vue moral, le

symbole de la bonté aimante.

[148] Voir sur ce sujet M. Ravaisson, _La philosophie en France_.

La grâce, que les anciens appelaient [Grec: charis] et qu'ils ne

séparaient point de l'amour, est ce qui, au sein même d'un mécanisme

réellement nécessaire et d'un organisme où les parties dépendent

réellement du tout, exprime et fait entrevoir, comme dans un songe, un

principe affranchi de toute nécessité matérielle ou formelle: la grâce

est, selon nous, l'expression esthétique de l'idéale liberté.

Nous retrouvons ainsi, avec l'école platonicienne, le bien dans le

beau: «le bien donne aux choses aimées les grâces, et à ce qui les

aime les amours». Ce n'est pas par elle seule que la _forme_ belle a

le pouvoir d'exciter l'amour: tandis que le regard de l'intelligence

embrasse cette forme, la volonté en franchit les limites et place

derrière la forme, comme le fond dont elle dérive, une volonté

vivante, qui aspire à agir, à s'épanouir, à aimer.

La beauté et surtout la grâce, «plus belle encore que la beauté», nous

invite donc déjà à concevoir un principe d'action et de détermination

spontanée qui serait supérieur aux fatalités mécaniques; elle est

l'intermédiaire entre le monde matériel et le monde moral. Elle paraît

figurer la liberté idéale de la volonté au moment où celle-ci jouirait

d'elle-même, avant de s'imposer une loi et une règle nécessaire, une

limite et un sacrifice: par cela même la beauté est une expression de

la «vie heureuse», de la félicité. Lorsque plus tard, par un dernier

effort, la liberté semble s'être élevée au-dessus de toute limite et

de tout sacrifice, dans la plénitude et l'infinité de l'amour

d'autrui, elle réunit en soi la sublimité morale et la grâce morale.

S'il y a grâce et beauté dans l'expansion spontanée de l'innocence, il

y a grâce et sublimité dans le désintéressement sans effort de la

charité.

* * * * *

Le déterminisme scientifique et mécanique, en détruisant l'illusion de

la liberté, tend à détruire le charme moral du beau et enlève à la

beauté de son prix. Cependant, une fois complété par l'idée de liberté

et par le désir qu'elle excite, le déterminisme moral peut suffire à

la rigueur dans le domaine de l'esthétique. Si l'art, qui est surtout

de nature contemplative, nous fait pressentir une lointaine liberté

dont la grâce est comme un rayon, il ne saurait la montrer dans son

foyer même, ni fournir une raison suffisante pour nous faire affirmer

son existence.

CHAPITRE CINQUIÈME

L'IDÉE ET LE DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS L'AMOUR D'AUTRUI

I. Idéal de l'amour.--1º Le _sujet aimant_ nous apparaît comme

devant être doué de volonté et même de volonté libre. 2º

L'_objet aimé_ nous apparaît comme devant être doué de volonté

libre. Conclusion: l'amour idéal serait une union de libertés.

II. Réalité de l'amour.--L'amour réel, en nous, est d'abord un

amour nécessaire; mais nous concevons et désirons un amour

libre, et nous agissons sous cette idée, dont la réalisation

absolue demeure invérifiable. Nécessité de passer au point de

vue moral.

Il est quelque chose de moins contemplatif que l'art, c'est l'amour

d'autrui, quelle que soit la forme qu'il prenne. Élevons-nous donc à

ce nouveau point de vue. Illusoire ou vraie, l'idée de liberté

fait-elle le fond de ce que nous nous représentons comme un amour

désintéressé?

I.--L'amour réel est d'abord un amour nécessaire. Il est l'harmonie

des _sensibilités_, la «sympathie» dont parle l'école anglaise. Dans

cette sorte de contre-coup que les joies ou les peines d'autrui

trouvent en nous-mêmes, la part de la passivité et de la fatalité est

dominante; aussi la sympathie, sous son air de désintéressement,

cache-t-elle encore une sorte d'intérêt élargi. Deux cours qui battent

malgré eux d'un même battement sympathisent, ils n'aiment pas encore.

Cependant, comme le plaisir ou la douleur résultent d'un vouloir

satisfait ou contrarié, l'union des sensibilités semble annoncer déjà

une union générale et naturelle des volontés. Supprimez ce

commencement de volonté ou d'activité dans le plaisir même, et vous

réduirez la sympathie à un accord de sensations brutes.

L'harmonie des _intelligences_ est la préparation de l'amour, elle

n'est pas encore l'amour même; mais déjà l'union des désirs et des

volontés y est plus évidente. Penser en commun la vérité, c'est la

vouloir en commun, c'est aimer un même objet qui sera entre les

volontés un trait d'union.

Ce qui constitue essentiellement l'amour, c'est l'union des

_volontés_; non pas seulement leur union avec un objet conçu et

poursuivi en commun, mais leur union entre elles, qui fait qu'elles se

veulent mutuellement. Aimer quelqu'un, c'est le vouloir, lui, et non

autre chose.

Maintenant, jusqu'à quel point cette idée de l'amour est-elle

compatible avec la notion de fatalité? Pour répondre à cette question,

examinons successivement le sujet et l'objet de l'amour.

En premier lieu, les écoles fatalistes ne peuvent concevoir,

semble-t-il, que cette image incomplète de l'amour qu'Auguste Comte

nommait l'altruisme. L'égoïsme est une inclination fatale vers le moi

comme centre, l'altruisme est une inclination fatale vers autrui comme

centre; mais l'altruisme, au fond et absolument, n'est pas plus

désintéressé que l'égoïsme, auquel l'école anglaise le ramène.

Qu'importe qu'un mouvement soit un mouvement d'expansion ou de

concentration, s'il exprime toujours la nécessité d'un désir cherchant

à se satisfaire? Deux corps qui s'attirent ne s'aiment pas plus que

deux corps qui se repoussent. C'est pour cela que nous ne pouvons

confondre l'amour avec le besoin. Si je n'aime que par besoin et que

ce dont j'ai besoin, je n'aime que moi-même; mon prétendu amour est

égoïsme, mon désintéressement est intérêt. Pour que je vous aime,

vous, et non pas moi, il faut que je n'aie pas absolument besoin de

vous, que je ne sois pas poussé fatalement vers vous par un intérêt

comme celui que je prends à ma nourriture et à ma santé. Quel gré

pourriez-vous me savoir pour cette affection prétendue? Aurais-je le

droit de dire que je suis un être aimant, que je vous aime, que je

vous donne mon affection? Le don qu'arrache la nécessité est un don

qu'on se fait à soi-même; et s'il en était toujours ainsi; loin d'être

aimants, nous ne pourrions jamais aimer. Si l'amour vrai existe, il ne

peut commencer qu'avec le consentement de la volonté et là où cesse la

fatalité du besoin; il doit se montrer avec la liberté d'une nature

qui donne parce qu'elle est riche, et non parce qu'elle est pauvre. Si

le désir est «fils de la Pauvreté et de la Richesse», l'amour en sa

pureté idéale est la Richesse même[149]. Dans le fait, l'être le

meilleur en soi et qui a le moins besoin d'autrui est cependant le

meilleur pour les autres; c'est celui qui donne le plus et qui demande

le moins. En nous, à mesure que le besoin et le désir diminuent,

l'amour semble grandir; avec le progrès vers la liberté croît la

libéralité. Le besoin n'est donc que le point de départ et la

condition première dont l'amour aspire à se dégager de plus en plus

comme d'un obstacle. L'enfant n'aime d'abord sa mère que par besoin;

mais déjà, avec son premier sourire, semble se révéler le premier don

d'un amour désintéressé, la première grâce d'une âme volontairement

bonne. C'est ce qui fait la beauté et le charme du sourire, aurore de

l'intelligence, de la volonté et de l'amour; c'est ce qui en fait

aussi l'irrésistible puissance. Le sourire est le symbole de l'idéale

et parfaite bonté, souverainement libre de tout besoin et par cela

même souverainement libérale, qui, pour appeler toutes choses à

l'existence et à la vie, n'aurait qu'à laisser entrevoir à travers

l'infini sa grâce radieuse. Tel, selon Platon et Plotin, le Bien en

soi engendre l'univers par son rayonnement, Dieu crée le monde par son

éternel sourire.

[149] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. II, page 575.

Ce don de l'amour qui nous paraît volontaire, nous aimons nous-mêmes à

le faire, et si de plus nous parvenons à nous le faire rendre, nous

nous jugeons ainsi tout à la fois auteurs de l'amour donné et de

l'amour rendu. Par là nous nous sentons plus actifs, par là aussi plus

heureux. Créer l'amour en soi et hors de soi, c'est créer ce qui seul

a une valeur infinie et un prix inestimable: l'amour volontaire.

* * * * *

La Liberté et le Déterminisme · 第 30 / 39 段