La vérité est que le fond impénétrable des choses est au-dessus de

toutes ces combinaisons d'une pensée humaine. Ce qui en nous paraît

le plus s'en rapprocher, c'est la jouissance immédiate de l'existence

et de l'action, dont le bonheur serait l'idéal achèvement. Il y a un

point où nous _sentons_ immédiatement notre _existence_, où la vie en

s'exerçant jouit d'elle-même. Là il n'y a plus, semble-t-il, une

simple _impulsion_ mécanique exercée par l'extérieur: c'est un

_dedans_ et non un _dehors_, c'est le côté psychique, non mécanique.

D'autre part, il n'y a pas là non plus une conception abstraite d'un

bien à venir, d'une _fin_ proprement dite: il y a possession concrète

et sans intermédiaire d'une existence qui se sent précisément agir, il

y a _bonheur_ élémentaire. C'est quelque chose d'analogue, peut-être,

à [Grec: (l')energeia] à [Grec: (l') entelecheia] d'Aristote. La résistance

à ce _bien-être_ immédiatement inhérent à l'être et à la vie, voilà

sans doute ce qui produit l'_effort_; quand l'effort est conscient de

ses moyens de satisfaction et les conçoit d'avance, il devient

tendance à une _fin_. L'effort intérieur, à son tour, se manifeste par

le mouvement extérieur. Le mouvement ne serait ainsi que la surface de

l'effort, qui lui-même ne serait que le _bien-être_ élémentaire

luttant pour se maintenir. Or, là où il y a être et bien-être

immédiat, il doit y avoir quelque chose de ce que nous nommons

affranchissement des obstacles, délivrance, activité en possession de

soi, liberté. Le bien-être élémentaire peut être appelé une liberté

élémentaire; le bonheur parfait serait parfaite liberté: il

impliquerait une existence ou une activité vraiment _absolue, ab

soluta_, c'est-à-dire ne rencontrant au dehors de soi rien qui pût lui

faire obstacle.

Nous ne nous dissimulons pas le caractère hypothétique de ces

spéculations sur le fond des choses. Sous ce rapport comme sous tous

les autres, l'idée de liberté est essentiellement _problématique_,

ainsi que celle de l'absolu avec laquelle elle vient toujours se

confondre; mais elle n'en est pas moins le foyer idéal vers lequel

semblent converger nos deux conceptions du mécanisme extérieur et du

désir intérieur. Ces deux perspectives différentes tendent vers un

même centre, qui serait le bien-être _immédiat_, non plus une série

médiate de déplacements dans l'espace ou de moyens échelonnés dans le

temps en vue d'une fin préconçue. Devant ces questions, le

métaphysicien se trouve dans le même embarras que le physicien auquel

on demande si le mouvement a lieu par choc au contact ou par action à

distance: ces deux modes de communication du mouvement sont également

incompréhensibles, et il est probable qu'ils sont également faux. De

même, le métaphysicien n'a que deux manières de se figurer l'action:

tantôt il se la figure comme un mécanisme qu'on pousse en quelque

sorte par derrière; alors toute activité devient extérieure et le fond

universel est inerte,--mystère incompréhensible; tantôt il se figure

l'action comme une recherche de fins ou un attrait, et alors toute

activité redevient intérieure sans qu'on puisse concevoir d'action

extérieure;--autre mystère, où s'est perdue la pensée de Leibnitz.

Pourtant, l'homme croit entrevoir au plus profond de lui-même

l'_immédiat_; est-ce illusion? La joie du moins n'est pas illusoire,

et il semble bien que la joie, la jouissance, le bien-être suppose une

possession _actuelle_, immédiate, de l'être par l'être, de l'action

par l'action, de la vie par la vie, de la pensée par la pensée. C'est

ainsi que le métaphysicien arrive à pressentir, par des conceptions

éminemment problématiques, une sorte de _liberté_ comme condition de

toute _félicité_.

Si ce n'est point là la réalité actuelle, c'est du moins l'idéal que

nous arrivons à nous proposer, à désirer, à réaliser progressivement

par le désir même que nous en avons. Le terme du désir, n'est-ce pas

en effet d'être affranchi du désir même, c'est-à-dire de l'effort,

pour jouir librement de la félicité? Et d'autre part, n'avons-nous pas

vu que le désir, qui se retrouve au fond de l'idée, tend à réaliser

son objet en le concevant?

CHAPITRE TROISIÈME

RÔLE DE L'IDÉE ET DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ DANS LA FORMATION DE LA

CONNAISSANCE.--THÉORIE DE LA PROJECTION DU MOI

I. Les fonctions intellectuelles, au point de vue

_subjectif_.--En tendant à l'universalité, elles tendent à

satisfaire le désir de liberté.--Abstraction, généralisation,

affirmation, induction et croyance.

II. Explication du passage à l'_objectif_, puis du passage à

l'_universel_, par un développement du désir et du

vouloir.--Projection du moi.

La tendance du désir à sa propre satisfaction, et à cette satisfaction

totale de l'être qui supposerait la liberté, fait le fond de toute

notre vie mentale. Cette tendance organise le déterminisme même en vue

de la liberté. Suivons-la donc dans les diverses manifestations de la

vie mentale: la connaissance, l'art, l'amour, enfin la moralité.

Nous allons d'abord montrer le rôle du désir de la liberté dans la

formation de la connaissance.

I.--Penser, selon nous, n'est autre chose que sentir, désirer,

vouloir, mouvoir, avec le sentiment de son action et des bornes

qu'elle rencontre. Supposez un courant qui se sentirait et se verrait

lui-même marcher, par une conscience permanente de son action ou par

une sorte de transparence intérieure, et qui en même temps aurait la

conscience de ses propres limites ou de ses propres rives, vous aurez

l'image du désir devenu intelligence.

En se concentrant dans une direction déterminée, la force consciente

renferme sa réaction dans des limites: l'_abstraction_ n'est que la

conscience de cette direction exclusive du désir.

Quant à la _généralisation_, la chose à laquelle elle correspond, par

exemple la couleur en général, ne peut se représenter comme objet et

matériellement. Rien de moins général que le mot couleur, abstrait

parmi les sons et extrait de leur nombre; rien aussi de moins général

que l'image du bleu ou du blanc, extraite et abstraite parmi les

autres; mais ce qui est général et relativement illimité, c'est moi

qui abstrais, et j'ai d'autant mieux conscience de mon pouvoir

indéfini que je réduis à une plus grande simplicité l'objet de ma

représentation. Plus je vide cet objet et le dépouille, plus j'ajoute

à la plénitude de mon pouvoir intellectuel. Quoi de plus vide en soi

que le mot couleur? C'est le son _cou_ et le son _leur_, voilà tout.

J'applique ce mot à l'image du blanc, du bleu, du rouge: que lui

importe? il n'est que ce que je le fais, et je le fais mobile,

changeant, passif; je le traiterai à merci sans qu'il résiste, et ma

puissance gagnera tout ce que je lui aurai enlevé. Avec son aide je

passerai aisément d'une couleur à l'autre, d'autant plus léger que mon

bagage sera moins lourd. Il n'en serait pas de même si je voulais

appliquer l'image du bleu à celle du rouge: la première, ayant encore

trop de choses qui lui appartiennent en propre, me résisterait comme

par une force opposée à la mienne. Aussi je tâche de ne retenir des

sensations et des images que ce qui est strictement nécessaire pour

empêcher ma pensée d'être complètement subjective; je les dépouille le

plus possible, je les appauvris, je les efface: en les diminuant, je

diminue l'action de l'extérieur sur moi ou ma passivité au profit de

mon activité, et plus je me débarrasse ainsi des entraves, plus le

champ est libre pour ma pensée. La généralité que je crois voir alors

dans l'objet est simplement la _liberté intellectuelle_ que je me suis

donnée à moi-même. Un boulet de mille kilogrammes, auquel je suis

attaché par une chaîne, exclut toute généralité en me retenant à un

point fixe; un boulet de vingt kilogrammes est en quelque sorte plus

général, parce que je puis le traîner avec moi en divers lieux, non

sans effort; un boulet d'un kilogramme est bien plus général encore,

et plus encore celui de quelques centigrammes. A vrai dire, ce n'est

pas le poids que je traîne qui est général, c'est ma puissance de me

mouvoir; le poids est au contraire une limite à l'extension de cette

puissance. Voilà pourquoi je m'allège autant qu'il est possible,

changeant les sensations en images, les images en mots, les mots en

chiffres ou en lettres; je ne retiens que la quantité de contre-poids

nécessaire pour maintenir en équilibre ma pensée.

L'élan par lequel je tends à persévérer dans une direction quelconque,

à maintenir et à continuer mon action intelligente diffère-t-il de ce

qu'on appelle l'_affirmation_? Dès que j'agis avec le sentiment ou la

conscience de mon acte et des modifications qu'il subit, on peut dire

déjà que j'affirme; car mon action, en même temps qu'elle est faite et

sentie, est pour moi affirmée. Nous ne franchissons pas encore le

subjectif: à ce point de vue, affirmer et agir avec la conscience de

son acte sont même chose.

En fait, toute action passe aux organes et devient mouvement; les

limites apparaissent alors avec la résistance, dans le sentiment

complexe de l'effort. Moins mon expérience est grande, c'est-à-dire

moins j'ai senti d'obstacles, et plus j'ai le sentiment de ma

primitive énergie, de mon réservoir de force. Aussi ma volonté

va-t-elle de l'avant avec audace et presque toujours trop vite; elle

anticipe, elle _induit_, elle _croit_, en se fondant sur le sentiment

de sa propre activité et de sa vitesse acquise. C'est ce qui fait que

l'enfant et le jeune homme croient en eux-mêmes et, d'une manière

dérivée, croient dans la persistance des autres choses encore peu

nombreuses qu'ils connaissent.

Les logiciens attribuent d'ordinaire la force de l'_induction_ à la

multiplicité des expériences; mais il faut ici distinguer le point de

vue objectif du point de vue subjectif. Autre chose est l'énergie

subjective de l'acte par lequel nous induisons, autre chose la valeur

objective de cet acte ou sa conformité avec les objets extérieurs;

nous n'en sommes encore qu'au premier point de vue, et alors la force

de notre élan dans l'induction ou dans l'affirmation n'est nullement

proportionnelle au nombre des expériences. Une seule expérience suffit

pour me faire induire. Je me vois capable alors de continuer ma

volonté et je me crois capable d'en continuer l'exécution, parce que

je ne suppose encore aucun changement dans les causes qui concourent à

cette exécution. La volonté et le désir ressemblent à la force d'un

courant, la croyance inductive ressemble à sa vitesse. L'une engendre

l'autre: croire, au fond, c'est sentir sa puissance de vouloir et son

désir d'agir, c'est en faire à la fois l'exertion et l'assertion,

c'est avoir la conscience d'une certaine activité intérieure qui ne se

manque pas à elle-même et se traduit par le mouvement. Aussi la

croyance accompagne l'action et peut précéder en ce sens l'expérience

extérieure. Quant à la répétition des expériences, elle fortifie et

surtout justifie la croyance en un cours particulier de choses, en une

certaine résultante de mouvements; elle nous instruit sur les limites

extérieures de notre volonté et nous en trace pour ainsi dire le

dessin. L'expérience détermine et endigue le courant du vouloir

primitif, qui ne demandait qu'à s'épandre indéfiniment et qui garde

la conscience permanente de son effort.

Quand notre volonté ne rencontrd aucune raison de douter, en d'autres

termes quand elle se meut dans une voie sans rencontrer d'obstacle,

cette faculté d'exercer sans échec sa puissance répond à ce que

Descartes nomme l'_évidence_, qu'il n'a point définie suffisamment.

L'évidence, après tout, se réduit pour nous à notre énergie ou

conviction intérieure. «Je suis certain de telle chose,» ou «telle

chose est évidente,» équivaut à dire: «Je veux et me meus librement

dans cette direction, je marche dans une voie entièrement libre.»

Traduire en paroles ses pensées et convictions, c'est simplement

traduire ses actions et ses mouvements; et il semble que toutes nos

démonstrations finissent par se réduire à celle de Diogène, qui

affirmait le mouvement en marchant. Les choses évidentes sont les

voies dans lesquelles je n'ai jamais trouvé d'obstacle; quand j'ajoute

que je n'en trouverai jamais dans l'avenir, je n'affirme point une

chose que je _sais_ (mot qui conviendrait seulement à une immédiate et

parfaite conscience), mais j'affirme une chose que je _crois_ et

induis, c'est-à-dire un mouvement que je continue, une direction dans

laquelle je persévère. Le savoir a un fond pratique dont il est la

formule. Ce fond pratique n'est pas le libre arbitre, la volonté

indifférente qui choisirait entre des affirmations contraires; mais il

est le désir, l'action, le vouloir tel que nous l'avons défini plus

haut, comme tendance radicale à dépasser toutes bornes.

Quand nous prononçons un jugement sur des choses qui ne dépendent pas

de nous, plus sera grande dans leur réalisation la part des

antécédents extérieurs, plus nous serons exposés aux échecs et aux

erreurs de toutes sortes. Une proposition _certaine_ est donc celle

qui porte sur des choses que nous _pouvons_ réaliser; or les choses

que nous pouvons réaliser sont celles qui dépendent le plus de nous,

ou même exclusivement de nous, par conséquent les choses les plus

dépendantes de notre volonté. «Je désire, je veux» est la chose la

plus certaine, parce qu'elle exprime simplement ma volonté même, mon

désir dominant et sa direction intérieure. «Le soleil est chaud,»

exprimera une chose certaine, s'il dépend de moi de me mettre en

présence du soleil par une série de mouvements et de déterminer

occasionnellement la sensation de chaleur; mais, comme ici tout n'est

pas déterminé par mon désir, la part de l'incertitude se montre: il

faut que l'action et les mouvements du soleil achèvent mon action et

mes mouvements propres, il faut que le soleil d'hier reparaisse

demain, il faut que j'y croie préalablement avant de dire «le soleil

est chaud». Si tout pouvait dépendre de moi, je tiendrais pour ainsi

dire à ma disposition la vérité des choses avec leur réalité; mais les

jugements que je porte sur l'extérieur sont toujours conditionnels au

point de vue objectif, parce qu'ils n'ont pas leur condition unique

dans ma subjectivité. Néanmoins il dépend de moi, en augmentant la

part de mon action propre, d'augmenter aussi ma certitude; plus j'agis

et me meus, plus je sais, et Aristote avait raison de dire: «Savoir,

c'est faire.» On peut dire encore:--Savoir de science absolue, ce

serait être idéalement libre; car je n'aurais le droit d'affirmer

absolument que ce qui dépendrait absolument de ma liberté. Là se

trouverait le seul véritable _à priori_, puisque la liberté serait

antérieure à ses actes et ne dépendrait que d'elle-même. C'est là un

type pour nous irréalisable, et pourtant, ainsi entendue, l'idéale

liberté est au bout du déterminisme même, qui est le propre domaine de

la science.

II.--Maintenant, comment passons-nous à l'_objectif_, à l'affirmation

d'autres êtres, d'autres causes, et même de l'universelle existence,

des causes? Ce passage, objet de tant de controverses, a lieu, selon

nous, en vertu d'un déploiement du désir et de l'activité volontaire,

où se retrouve la tendance à la liberté, et à l'indépendance. La

volonté, en s'exerçant, a conscience de choses voulues par elle ou, si

l'on préfère, désirées par elle, et d'autres choses qu'elle n'a pas

voulues ou désirées. Si, par exemple, j'éprouve une douleur, ma

volonté a conscience d'une limite à son développement, et d'une limite

qu'elle n'a pas voulue. Voici donc, sur la première partie de la ligne

que ma volonté suit, des modifications avec la volonté, ou actions;

sur la seconde, des modifications sans la volonté, ou passions, et

même des passions douloureuses. L'exécution n'est point adéquate à la

volition et au désir: ce qui avait été voulu se trouve en fait empêché

et limité. Mais la volonté ne s'arrêtera pas à la limite que rencontre

ainsi son exécution; elle la franchira par une _loi de conservation_

analogue à celle de la vitesse acquise, et cette loi prend ici la

forme d'un élan spontané. Par là la volonté _se projettera_ elle-même

en quelque sorte sur les modifications autres que ce qu'elle avait

voulu ou désiré. Il en résulte une sorte de système à quatre termes,

ainsi conçus: d'un côté une volonté restant la même et produisant

toujours les mêmes modifications agréables, désirées par elles; de

l'autre côté la même volonté se prolongeant avec d'autres

modifications désagréables:

PREMIER MOMENT

Même vouloir où même désir.

|

Mêmes modifications, agréables.

DEUXIÈME MOMENT

Même vouloir.

|

Autres modifications, désagréables.

La volonté ne s'arrêtera pas à ce système comme s'il était suffisant

et satisfaisant. En effet, c'est une loi du désir, comme de toute

force, de tendre naturellement à maintenir son identité et sa

direction. Or, dans ce système, il y a une sorte de contradiction: la

même volonté consciente, après avoir coexisté avec les mêmes

modifications, voit, tout en restant la même, se produire d'autres

modifications; ce qui lui donne la conscience du _même_ et de

l'_autre_. En fait, le contraste de ces modifications,--plaisir

d'abord, puis douleur,--est complet; et je ne vois pas l'antécédent de

ce changement dans ma volonté demeurée la même. Ma volonté sentante et

mouvante, qui tend, comme toute force, à _se rétablir avec la moindre

altération possible_, continue alors à se concevoir: dans l'échec que

lui fait subir l'obstacle, elle le franchit en se plaçant derrière

l'obstacle même par la pensée et par l'association des idées.

Seulement, elle est obligée de changer en quelque sorte le signe

positif en signe négatif, le signe _moi_ en signe _non-moi_,

l'identité en différence. Elle était d'ailleurs en possession

préalable de ces signes, car, avant même de s'objectiver, elle avait

acquis déjà le sentiment de la différence dans la différence de ses

modifications: il lui suffit maintenant de combiner les notions de

différence, de modification et de volonté pour concevoir, derrière les

modifications différentes, une volonté différente. L'enfant ne tarde

pas à projeter ainsi un autre moi derrière les modifications qui lui

sont contraires, à construire en se _dédoublant_ d'autres volontés

opposées à la sienne; il prolonge le vouloir au delà du pouvoir et

ramène le passif à l'actif. C'est le seul moyen de rétablir l'harmonie

dans le système dont nous avons donné le tableau. Ce système devient

alors le suivant:

PREMIER MOMENT

Même volonté ou même désir.

|

Mêmes modifications.

DEUXIÈME MOMENT

Même volonté.

|

Autres modifications (ce qui produit dans la conscience la distinction

du même et de l'autre).

SOLUTION ET TROISIÈME MOMENT

Autres modifications.

|

Autre volonté.

Ce troisième moment est l'application de la distinction du même et de

l'autre, et le rétablissement de la volonté sentante et motrice avec

la moindre altération possible. Ainsi s'opère le dédoublement qui

permet à la volonté de se maintenir d'accord avec soi tout en

s'opposant à soi; de sorte que, par un phénomène singulier d'optique

intérieure, la volonté consciente ne se divise que pour maintenir son

unité; elle ne conçoit une volonté autre que pour pouvoir le plus

possible se concevoir la même. Telle est, semble-t-il, exprimée en

formules nécessairement abstraites, la construction psychologique de

l'objectivité au sein même du subjectif; et c'est, à notre avis, le

seul mode d'objectivité qui soit possible, puisqu'en fait nous ne

pouvons réellement sortir de nous-mêmes et de notre conscience. Encore

une fois, quand ma volonté en exertion motrice vient se heurter à un

obstacle, outre qu'elle tend à le surmonter réellement, elle tend

encore à le surmonter idéalement, en se prolongeant par la pensée au

delà des bornes où expire son action effective; le vide que le désir

trouvait à la limite de son action réelle, il le comble avec une

volonté idéale qu'il s'oppose et qui pourtant, en dernière analyse,

est encore lui-même multiplié par soi. Car, après tout, quand moi je

vous conçois, je suis obligé de vous construire, et de vous construire

avec moi-même: vous me donnez ou m'imposez certaines modifications et

sensations que je ressens, je vous prête mon moi en vous créant pour

ainsi dire à mon image et à ma ressemblance[146].

[146] Ce n'est donc pas, comme l'a soutenu Clifford, en vous

_rejetant_ de ma conscience que je vous conçois (comme _éjet_);

c'est au contraire en prolongeant ma conscience jusqu'en vous.

_Objets_ et _éjets_ ne sont toujours que le _sujet_ prolongé et

projeté.--Il n'y a pas là non plus une loi nécessaire _à priori_,

une _forme_ comme celle de Kant, ni une application d'un

_principe universel_ de la raison, comme dans Victor Cousin.

Notre théorie nous semble plus scientifique, parce qu'elle

s'appuie sur la _persistance de l'action et du mouvement

commencé_, laquelle devient, dans la conscience, une tendance à

la liberté et à l'indépendance.

D'après ce qui précède, la conception d'un autre moi, d'une autre

existence, d'une autre volonté, comme celle que l'enfant place dans sa

mère ou dans son père et jusque dans l'objet matériel qui lui a fait

mal, semble être une simple thèse, la plus élémentaire de toutes. La

volonté et le désir,--comme la nature, dont le désir ou quelque chose

d'analogue semble aussi faire le fond,--«agit par les voies les plus

simples,» c'est-à-dire les plus faciles, les plus agréables et, en ce

sens, les plus indépendantes et les plus _libres_.

--Mais, dira-t-on, je n'ai encore en face de moi qu'une seconde

volonté (pouvoir de sensibilité et de motricité), une seconde cause,

et à l'état d'hypothèse. Comment en venir à concevoir une infinité de

causes, de mouvements et même de sensations plus ou moins affaiblies

dans ce «non-moi» qui, au premier abord, est un?--Il faut pour cela se

placer soi-même dans chaque être, et, s'y étant placé, répéter de

quelque manière en lui et pour lui l'acte de «discrimination» que nous

avons accompli pour nous-mêmes. Non seulement notre volonté, en se

concevant _double_, suit la loi de la moindre action, mais encore elle

fait suivre cette loi à la volonté extérieure, à la force extérieure

qu'elle suppose et se représente: elle la fait se diviser à l'infini.

Je répète la même hypothèse d'une volonté autre que la mienne, d'une

tendance différente de la mienne, toutes les fois que ma volonté subit

une modification passive et reçoit le mouvement au lieu de le

transmettre: il y a en moi une certaine sensation quand je transmets

le mouvement et une sensation différente quand je le reçois; j'accole

la première à la seconde. Ainsi j'acquiers la notion d'une pluralité

de causes et de forces motrices. Les objets extérieurs servent

simplement de miroir et, par un jeu de réflexion, en arrêtant ma

volonté m'en renvoient l'image, qui ensuite se multiplie à l'infini

dans une perspective sans fond.

La Liberté et le Déterminisme · 第 29 / 39 段