«L'intelligence est comme l'âme de la liberté,» disait Leibnitz.

Seulement, mesurant encore mal la puissance des idées, Leibnitz ne

voit toujours dans cette intelligence, dans cette conscience, qu'une

réflexion par laquelle le développement interne de l'âme devient pour

l'âme un spectacle. Il ne pousse pas jusqu'au bout l'analyse, il ne

s'aperçoit pas que le spectateur même va transformer le drame.

L'introduction du spectateur, au lieu de laisser passivement le drame

se développer suivant son plan primitif, y entre comme élément, fait

partie du plan et du drame même. Il n'y a pas, comme dans nos

théâtres, l'acteur qui joue son rôle, et un spectateur passif; c'est

l'acteur même qui est spectateur. Et quand il devient spectateur, il

ne joue plus de la même manière qu'auparavant. Le spectacle modifie

donc le drame; la contemplation modifie l'objet contemplé. C'est une

vision qui agit sur la chose vue, c'est un miroir qui transforme les

objets; bien plus, ce vivant miroir arrive à produire lui-même toute

une série d'objets qui, sans lui, n'eussent pas existé.

* * * * *

Dans l'idéalisme de Kant, non moins que dans celui de Leibnitz, l'idée

de liberté pourra être introduite comme un moyen terme entre le

phénomène et le noumène. L'idée de liberté étant en même temps une

puissance, par cette idée l'homme est en possession actuelle de sa

raison, qui descend alors, en quelque sorte, dans la série des

phénomènes; par cette idée la «raison» est en même temps «nature». Il

n'y a pas d'un côté le _sensus_ sans l'_intellectus_, et de l'autre

l'_intellectus_ sans le _sensus_: les deux mondes, intelligible et

sensible, semblent coïncider dans la conscience que l'être raisonnable

a de lui-même et de son pouvoir, dans son idée active de l'activité

même.

Tout, dans le mensonge, «est expliqué et déterminé par les antécédents

du menteur»,--dit Kant; mais dans ces antécédents mêmes,

ajouterons-nous, il faut compter l'idée de la liberté et l'action

motrice de cette idée, dont l'intervention peut _suspendre_ ou faire

_dévier_ le cours antérieur des causes naturelles. Pour prédire les

actions par leurs conditions phénoménales, il faut donc aussi calculer

l'intensité de cette idée.

Si le tort des naturalistes est de ne pas voir que, parmi les forces

naturelles, se trouve l'idée de liberté, le vrai tort des idéalistes

n'est pas de croire à la puissance des idées, mais au contraire de n'y

pas croire encore suffisamment. En refusant à l'idée de liberté la

puissance de produire un effet de plus en plus conforme à elle-même,

de se réaliser au moins partiellement et progressivement comme les

autres idées, ils s'arrêtent à moitié chemin dans leur idéalisme.

Kant a admirablement défini la volonté en l'appelant: la propriété

d'être cause par ses idées de la réalité des objets de ces idées

mêmes. Dans cette définition, il semble avoir en vue la puissance

déterminante des idées, qui réalisent leurs objets dans la conduite.

Allons jusqu'au bout de cette définition et nous pourrons dire aux

idéalistes:--Puisque j'ai, selon vous, la propriété de produire par

mes idées les objets de ces idées, je dois avoir la propriété de

produire, par l'idée subjective de ma puissance libre, la réalité au

moins partielle de cette puissance même. Donc, du déterminisme la

liberté tend à surgir; donc, de votre point de départ subjectif il

n'est pas absolument impossible de passer à un effet objectif; donc,

de ce que vous appelez la raison sort la volonté, et c'est surtout en

ce sens qu'on peut parler avec Kant d'une raison _pratique par

elle-même_.

VI. _L'idée-force de liberté et l'idée de l'avenir._--Nous avons vu

que le problème du libre arbitre vient se concentrer peu à peu dans la

considération du _temps_. Les uns cherchent au libre arbitre un refuge

dans le temps même; les autres, comme Kant, placent au contraire la

liberté hors du temps. Nous savons ce qu'il y a de hasardeux dans

cette dernière ressource. Quant au refuge du temps pour le _libre

arbitre_, on peut le considérer au point de vue mécanique et au point

de vue psychologique. Nous avons montré combien il est peu sûr _au

point de vue mécanique_. Dans les questions mécaniques, le temps est

ce qu'il y a de plus dépendant; on le traite comme une pure

conséquence qui est donnée et _fixe_ quand les principes sont donnés:

le temps d'une éclipse, par exemple, n'offre aucun élément de

variation. On considère donc le temps en son abstraction comme sans

_efficace_ par lui-même, comme une pure forme, dirait Kant, et cette

forme est par excellence celle du déterminisme. Il n'en est pas de

même de la distance, parce que, l'espace étant plein, la distance

répond à un nombre plus ou moins grand de forces, à une quantité plus

ou moins grande de matière: si l'espace est plein, le temps, en un

certain sens, est vide, la quantité de matière et de force n'y

croissant point. Supposez un glacier absolument immobile: un kilomètre

carré de glace contiendra plus de matière et plus de force qu'un mètre

carré; mais une année, pour ce glacier immobile par hypothèse, ne

contiendra rien de plus qu'un jour: des données _identiques_ en des

temps différents sont toujours des données _identiques_, et la

différence du temps est objectivement _indifférente_. L'accroissement

du temps n'est une expression et une première image du progrès que

pour l'esprit qui le calcule, et il ne devient un progrès réel que

s'il recouvre un progrès de l'activité, de l'intelligence, de la

sensibilité. Chercher le libre arbitre dans le temps, au point de vue

_mécanique_--et cela, en voulant garder le principe de la conservation

de la force,--c'est donc précisément, comme nous l'avons fait voir,

chercher le libre arbitre dans le domaine de la plus grande

détermination et de la plus grande _passivité_.

Mais il n'en est plus de même au point de vue psychologique. L'_idée_

du temps, ici, peut commencer à nous affranchir; elle peut produire

dans le déterminisme même ce que nous avons appelé une première

approximation de la liberté. La supériorité du déterminisme humain sur

les pures machines (auxquelles voudraient l'assimiler des théories

grossièrement mécanistes), consiste précisément en ce que

l'intelligence conçoit le temps. Il y a donc un problème très

intéressant de psychologie:--Quelle influence l'idée de temps

exerce-t-elle dans le déterminisme de nos actions?--Elle y peut

produire des phénomènes de _suspension_ et de _direction nouvelle_,

comme si nous disposions du temps en une certaine mesure par l'idée

même que nous avons d'un tel pouvoir. Et c'est là une confirmation

nouvelle de notre doctrine sur la force efficace des idées. Quand,

dans l'emportement tout mécanique de la passion, surgit l'_idée_ de

l'avenir, cette idée produit un phénomène d'_arrêt_. Ce qui distingue

l'action purement réflexe de l'action plus ou moins volontaire, c'est

la _conscience_, et la conscience suppose un certain _temps_ intercalé

entre l'excitation et la décharge. Eh bien, placez dans cette

conscience l'_idée du temps_ même, et vous avez une complication de la

plus haute importance. L'être conscient vivra par anticipation dans

l'avenir, et il y aura comme une réaction de l'avenir anticipé sur le

présent,--réaction soumise à des lois déterminées et qui pourtant nous

rapproche d'un idéal de liberté. Cette approximation est d'autant plus

grande que nous faisons entrer un espace de temps plus vaste dans

notre calcul. Que sera-ce si j'essaie, tant bien que mal, de concevoir

les choses _sub specie æterni_? Ce sera alors l'idée de ce qu'il y a

de plus durable qui tendra à se réaliser dans ma conduite: je

m'efforcerai, comme si j'étais la providence, d'agir pour l'éternité,

et aussi pour l'immensité, pour l'universalité des êtres. Je me

désintéresserai de mon _moi_, peut-être périssable, pour considérer la

durée infinie des siècles, l'intérêt permanent de l'humanité,

l'intérêt éternel du monde, tel que je me le figure symboliquement

dans ma pensée. L'action toute mécanique sans considération de temps,

c'est la _passion_ pure; l'action avec considération de temps limité,

c'est l'_intérêt_ proprement dit; l'action _sub specie æterni_, ou

_universi_, c'est le _désintéressement_ et la moralité idéale; c'est

en même temps la plus grande approximation possible de la liberté au

sein du déterminisme. L'idée du temps et de l'éternité est donc un

élément capital du problème psychologique; dans cette sorte de tempête

intérieure qui est la passion, elle produit le même effet qu'une large

main qui, au moment où les vagues se soulèvent et vont tout submerger,

les aplanirait en les refoulant et les ferait s'étendre, équilibrées,

apaisées, sur un espace indéfini.

Concluons qu'au point de vue psychologique, c'est par l'_idée_ du

temps que nous disposons du temps et semblons le «_suspendre_», ce

n'est pas par une sorte de miracle mécanique, comme celui que quelques

philosophes ont proposé. L'idée permet d'_asservir_ le mécanisme, mais

comme Bacon veut que nous asservissions la nature: _parendo_. Pour

produire un effet mécanique sans une action mécanique, nous avons vu

qu'il faudrait produire cet effet sans y _penser_, sans se le

_représenter_ dans sa pensée, et conséquemment sans l'avoir déjà

_commencé_ par cette pensée. Nous ne pourrions échapper tout à fait au

mécanisme que par une idée qui n'aurait absolument plus rien ni de

mécanique ni de sensible, une [Grec: noêsis aneu phantasias], une

pensée sans manifestation cérébrale, comme celle que s'attribuent un

peu généreusement les spiritualistes. Du moins y a-t-il des idées qui

se _rapprochent_ de ce pur idéal, sans l'atteindre, et parmi

lesquelles nous placerions volontiers l'idée de l'éternité. C'est en

agissant sous l'influence de ces idées que nous tendons le plus

directement vers notre idéal de liberté. L'idée de ce qui serait _hors

du temps_ agit alors dans le _temps_ même. De là encore une théorie

synthétique, où peuvent se rencontrer les adorateurs du temps et les

adorateurs de l'éternité.

* * * * *

Il résulte des considérations qui précèdent que, loin d'exclure la

réaction de l'idée sur le fait à venir, le déterminisme tel que nous

l'avons rectifié présuppose cette réaction. Et il faut la concevoir

comme capable d'une énergie et d'une flexibilité dont les bornes nous

sont inconnues. Le possible et le probable ont beau n'être au fond que

des idées, auxquelles répondent primitivement dans les objets des

rapports réels et certains, ces idées réagissent secondairement sur la

nécessité aveugle. L'idéale indétermination de l'avenir pénètre dans

le déterminisme même sous cette forme d'idée, et d'idée directrice.

Est-ce là une indétermination absolue?--«Si nous pouvions tenir compte

de tout ce qui agit dans l'âme d'un homme, disait Kant, nous pourrions

calculer sa conduite future.» On a essayé, dans cette question, de

retourner contre Kant le principe même dont il est parti, à savoir que

les phénomènes, ou cela seul qui est objet de représentation, tombent

sous le déterminisme. Et qu'est-ce qui est objet de représentation?

Des faits; or, selon certains néo-kantiens ou criticistes, les faits

ne peuvent être que ce qui est accompli déjà; le passé, selon eux, est

donc seul soumis aux lois nécessaires. Il serait contradictoire,

ajoutent-ils, de nous dire que l'avenir peut nous être représenté et

plus évidemment encore de dire qu'il peut nous être présenté:--«Cet

avenir prétendu n'est qu'un passé décoré du nom de futur. L'avenir ne

peut donc être déterminé[137].»--Dans ce passé, a-t-on dit encore, qui

a été et qui est, avec le présent, la seule réalité _achevée_ ou

s'achevant, il y a sans doute une nécessité; «mais le futur est encore

dans le néant; on ne peut pas dire qu'il soit nécessité, car il n'est

pas[138].» Nous ne saurions admettre ce raisonnement. Le déterminisme

ne porte pas seulement sur les _phénomènes_ et sur les faits

accomplis, mais sur leurs _lois_ de succession. Or, si le phénomène

est passé, la loi peut et doit être toujours présente. Ce n'est donc

pas seulement «le passé qui est soumis aux lois nécessaires»; par cela

même que nous concevons des lois et encore mieux des lois nécessaires,

ces lois sont indépendantes du temps et des termes mêmes qu'elles

relient. Donc encore, si nous nous _représentons_ ou _présentons_

l'avenir, ce n'est pas seulement en nous représentant des phénomènes

passés, mais en concevant des rapports présents et futurs; il n'y a là

rien de contradictoire. L'avenir n'est pas un simple passé décoré du

nom de futur: c'est le _passé_, plus une _loi_ qui est toujours

actuelle. Donc enfin «l'avenir peut être déterminé».--D'ailleurs,

l'argument qu'on vient de lire prouverait trop et s'appliquerait même

aux lois physiques et astronomiques; on ne pourrait plus prédire une

éclipse, pour cette raison qu'elle est un passé décoré du nom de futur

ou qu'une éclipse à venir ne peut être nécessitée puisqu'elle n'est

pas. La vraie question n'est point de savoir si les phénomènes futurs

peuvent être présents, mais si leur loi et leurs conditions ou causes

peuvent être présentes et relier les divers moments de la durée.

[137] Expressions de M. Burdeau dans un compte-rendu consacré à

M. Renouvier.

[138] M. Penjon, dans la _Critique philosophique_ du 10 mars

1883.

Loin de croire ainsi qu'il soit impossible et même contradictoire de

se représenter l'avenir dans la pensée, nous croyons que c'est

seulement en nous représentant notre avenir qu'il nous est possible,

_à nous_, de le faire exister _par nous_. Laplace, supposant une

intelligence universelle, capable de soumettre toutes les forces de la

nature à l'analyse mathématique, lui faisait résoudre ce problème déjà

indiqué par Leibnitz et Kant:--Étant donné l'état présent du monde, en

déduire le passé et le futur.--Peut-être, remarquerons-nous d'abord,

un tel calcul est-il de fait impossible au sens mathématique, si les

phénomènes et les êtres constituent une multiplicité infinie en tous

sens, qui ne se laisserait pas mettre en équation régulière:

l'infinité actuelle échappe peut-être au calcul même de Leibnitz. A

cause de cela même, elle peut devenir pour nous un espoir de

délivrance, sinon une raison de liberté immédiate: il semble que

l'infinité se concilie mieux avec la flexibilité, avec la variabilité,

avec le progrès. Si les combinaisons possibles des choses sont en

quantité infinie, au lieu d'être bornées à tels ou tels effets

monotones, nous pouvons mieux espérer, du sein de cette infinité,

l'avènement progressif d'un monde nouveau, surtout quand nous arrivons

à _concevoir_ cette infinité et à _agir_ sous cette idée directrice.

En un mot, l'infinité dans le déterminisme et dans la pensée, c'est la

fécondité dans le déterminisme même. Supposons cependant possible le

calcul de Laplace, il y a un second problème qui rentre dans la

question générale de l'influence des idées: c'est de savoir si

l'individu ne pourrait pas faire lui-même, non pour un autre, mais

pour soi, le calcul de la conduite à venir. Il ne s'agit plus ici d'un

monde qui m'est pour ainsi dire extérieur et étranger, et qui va son

chemin sans se douter que je détermine en ce moment _à priori_ la

trajectoire qu'il va suivre; il s'agit de cet individu qui est en moi,

qui est moi-même, et dont je veux prédire toutes les démarches à

venir[139]. Supposons-nous donc capables de faire ce calcul avec toute

la compétence requise, comme l'intelligence universelle dont parlent

Laplace et du Bois-Reymond.

[139] Sous cette forme le problème nous a été posé jadis à

nous-même, comme application immédiate de notre théorie sur _la

liberté et le déterminisme_, par notre ancien élève M. Émile

Boirac.

«Cette vue entière de l'avenir, a dit un partisan du fatalisme, serait

le plus cruel des supplices[140],» parce que nous nous sentirions

«aussi impuissants à agir qu'à modifier le cours des astres; si

l'esprit doué de cette prescience, prophète clairvoyant, «ne savait

d'avance combien seraient vains les voeux qu'on pourrait former, il en

formerait un seul, celui de perdre toute sa science de l'avenir.» Il

aimerait mieux recommencer à vivre dans un monde comme le nôtre, où

l'immense majorité des hommes ne pensent pas, où la foule inconsciente

semble avoir compris la profondeur du conseil donné à Faust par son

conseiller railleur: traverser le monde sans rien approfondir.--Selon

nous, il y a dans ce découragement un fatalisme excessif, où se glisse

encore un souvenir du [Grec: logos argos]. L'analyse du problème n'est

pas poussée assez loin. Soit ma conduite à venir complètement

déterminée ou tout au moins partiellement déterminée dans toutes ses

circonstances importantes; me voilà en possession du tracé de la

trajectoire que je vais décrire, et il s'agit de savoir si l'avenir

vérifiera ma prévision. Mais voici ce qui va se produire, en vertu

même de la réflexion de la conscience sur soi. Si tout ce qui arrive

dans le présent a une cause dans le passé, tout ce qui arrive dans le

présent est aussi une cause pour l'avenir: ces deux propositions

réciproques sont le fondement même du déterminisme. Par suite, outre

les causes qui constituent mon état présent et dont j'ai calculé les

effets, il y a une autre cause qui doit aussi exercer son influence

sur l'avenir: à savoir le résultat de mon calcul ou ma prévision

elle-même, qui, étant comme une expérience anticipée, a pour modifier

la conduite la même propriété qu'aurait l'expérience. L'avenir, en

tant qu'il est pensé et produit par moi-même, est donc un avenir

modifiable pour moi-même. En d'autres termes, connaître l'avenir,

c'est connaître tous les effets des causes actuellement ou

prochainement agissantes; mais, parmi ces causes, une des principales,

une de celles qui peuvent et doivent modifier les effets de toutes les

autres, c'est précisément la connaissance même et l'idée de tous ces

effets, ou de l'avenir; dès lors, il ne faut plus poser comme

entièrement déterminé indépendamment de ma connaissance ce qui n'est

déterminé en partie que par cette connaissance. Quoi qu'il fasse,

l'être pensant ne peut se considérer lui-même comme un mécanisme

inerte et passif. La prévision n'est pas une simple prescience

contemplative qui verrait d'avance s'écouler sans elle le fleuve des

choses: elle modifie et produit en partie ce qu'elle prévoit; elle

est pour ainsi dire une _prémotion_.

[140] Le docteur Le Bon, _L'homme et les sociétés_, I, 455.

Aussi nous concevons-nous plutôt dans l'avenir sous la forme de la

liberté, tandis que nous arrivons par la réflexion et l'analyse à

déterminer pourquoi nous avons agi de telle manière dans le passé.

Avoir conscience d'un futur possible, c'est avoir conscience de la

première et essentielle condition de sa réalité, puisque cette

condition est ma pensée même; il n'est donc pas étonnant que je me

voie libre en une certaine mesure de commencer la réalisation de

l'avenir, puisque effectivement je tiens le premier anneau et n'ai

qu'à tirer vers moi les autres. L'intelligence est à la fois le

pouvoir de lier et celui de délier: en pensant les choses du dehors,

nous les lions, et la science même consiste dans cette liaison; en les

pensant du dedans et en nous, en nous pensant nous-mêmes, nous pouvons

nous délier en une certaine mesure par rapport à l'extérieur, mais en

nous reliant toujours à quelque motif intérieur ou supérieur. L'idée

de l'avenir indéterminé tend ainsi à déterminer dans le cours des

choses, par une sorte d'interférence, une certaine indétermination

partielle et relative, ou plutôt un certain équilibre. Cet équilibre

peut amener la partielle dépendance des choses par rapport à notre

pensée agissante, non plus seulement voyante ou expectante. C'est dans

cette mesure que nous pouvons dire comme le Dieu de Bossuet:--Je ne

pense pas les choses à venir uniquement parce qu'elles seront, mais

elles seront en partie parce que je les pense.

CHAPITRE DEUXIÈME

PUISSANCE EFFICACE DU DÉSIR DE LA LIBERTÉ.--I. LIBERTÉ ET SÉLECTION

NATURELLE.--II. LIBERTÉ ET FINALITÉ IMMANENTE

I. Liberté et sélection naturelle. Application des théories de

Lamarck et de Darwin.

II. Liberté et finalité. Substitution du déterminisme des causes

finales au déterminisme des causes efficientes. Organisme

produit par le désir de liberté.

III. Caractère relatif du mécanisme et de la finalité.--Leur

impuissance à exprimer le fond de l'activité

universelle.--Félicité et liberté.

I.--LIBERTÉ ET SÉLECTION NATURELLE.

Les théories de Lamarck et de Darwin, sur le jeu des fonctions

physiologiques et sur les lois fondamentales de l'organisation, nous

semblent propres à répandre quelque lumière sur cette fonction

supérieure que nous tendons à réaliser en nous: la liberté, qui serait

la vie à sa plus haute puissance. Selon Lamarck, la tendance à la

fonction crée l'organe quand elle s'exerce dans un milieu qui en

fournit les éléments. Platon disait poétiquement que le désir fait

croître les ailes de l'âme; Lamarck et Darwin diraient presque, en un

sens scientifique, que le désir de voler, joint aux matériaux

nécessaires, est ce qui donna aux oiseaux leurs ailes. Les

circonstances développent chez l'animal un besoin par l'obstacle même

qu'elles opposent à une fonction; le _besoin_ n'est donc que la

_fonction_ tendant à s'affranchir des obstacles. Par là la fonction

tend à s'accroître en intensité et à se perfectionner sous le rapport

de la qualité, pour s'approprier au milieu tout en le soumettant à sa

dépendance. Il en résulte une série d'actions et de réactions, par

lesquelles se transforment à la fois et la fonction et ce milieu le

plus immédiat qui constitue l'organe. La tendance à la fonction, force

supérieure, agit sur les forces inférieures, et se sert de leur

résistance même comme d'un moyen, semblable à l'architecte qui tourne

les obstacles au profit de son oeuvre en les faisant entrer dans son

plan. Le rudiment de la fonction agit sur le rudiment de l'organe, qui

réagit à son tour sur la fonction; et de ces actes répétés naissent

des habitudes, c'est-à-dire un accroissement des _puissances_ par la

diminution des _résistances_. Par l'_hérédité_ se transmettront

ensuite et les tendances instinctives et des organes plus dociles à

leur action; les générations successives, en perfectionnant la machine

organisée, aplaniront peu à peu les obstacles devant le désir, qui

trouvera à son service des instruments plus parfaits. L'existence d'un

besoin prouve physiologiquement l'existence au moins rudimentaire d'un

organe qui, en se développant, pourrait le satisfaire; et d'autre

part, la tendance à satisfaire le besoin développe l'organe même. On

ne désire pas ce qu'on ne fait pas déjà à quelque degré; s'il est vrai

de dire qu'il n'y a aucun désir de l'inconnu, c'est que la

connaissance est déjà l'action. L'action, en se révélant elle-même,

est aussi la révélation d'une puissance capable de progrès; c'est une

ouverture sur un horizon dont on ne voit pas les bornes. Aussi Platon

disait-il encore, dans sa poésie métaphysique, que le désir est fils

de la richesse et de la pauvreté. L'être qui constamment désire des

ailes et en porte le premier germe transmettra ce germe avec ce désir

à ceux qui le suivront, et un jour viendra peut-être où, grâce aux

efforts accumulés des générations, les derniers venus verront devant

eux s'ouvrir l'espace.

La Liberté et le Déterminisme · 第 27 / 39 段