Le tort de cette école, en général, c'est le peu d'importance qu'elle

accorde à la conscience et aux idées. Nous avons vu qu'elle en fait de

simples reflets d'un mouvement accompli sans elles, de simples

«phénomènes lumineux» sans action et sans réelle influence. Les choses

se passent dans le cerveau tantôt avec conscience, tantôt sans

conscience, et dans le premier cas elles se passent comme si la

conscience même n'existait pas: le courant suit l'arc nerveux de la

même manière, soit qu'il y ait conscience au centre, soit qu'il y ait

inconscience. Ce rôle effacé, ou plutôt cette absence de toute action

efficace attribuée aux idées, nous paraît une exagération des

naturalistes contemporains, que nous avons déjà signalée[135]. Leur

erreur est de croire que les actes, connus ou non de nous, demeurent

toujours les mêmes, semblables au fleuve qui coule de la même manière,

soit qu'on regarde ou qu'on ne regarde pas les flots qui se suivent.

[135] Voir principalement Maudsley, Herzen, M. Taine et M.

Ribot.--Cf. p. 109.

Sans doute il y a des combinaisons d'idées qui ne tendent pas à se

réaliser parce qu'elles n'enveloppent en elles-mêmes aucune tendance

capable de satisfaire l'être qui les conçoit; parfois même elles

enveloppent une tendance répulsive plutôt qu'attractive. L'idée

d'imbécillité, par exemple, ou celle de fatalité, n'incline pas à sa

réalisation. Encore ne faudrait-il pas qu'une intelligence fût tout

envahie et absorbée par des idées de ce genre, car alors elles

tendraient à s'exprimer tantôt par une sorte de fascination, tantôt

par une passivité inerte, etc. Une représentation dominante et

exclusive, fût-elle chimérique ou terrible, exerce déjà par elle-même

une fascination qui peut susciter les mouvements élémentaires

correspondants. Une idée n'est _oisive_ et inactive que dans deux cas:

1º quand elle est _contrebalancée_ et refrénée par d'_autres_; 2º

quand, étant _seule_, elle est tout à fait abstraite ou tout à fait

impossible. Si je conçois, par exemple, la négation de toutes mes

conditions d'existence, cette idée purement négative et

irreprésentable n'entraîne d'autres mouvements élémentaires que ceux

des mots qui l'expriment. Si la liberté n'était qu'une idée de ce

genre, elle n'agirait pas. Mais, dans l'idée d'indépendance, surtout

par rapport aux mobiles sensibles et à l'égoïsme, dans l'idée d'une

possession de soi par soi-même, dans l'idée d'une expansion vers

l'universel, dans l'idée de perfectibilité et de progrès, il y a des

éléments intelligibles et désirables, conséquemment excitateurs et

moteurs. C'est donc, de la part des naturalistes, une inconséquence

que de méconnaître, en ce sens, la force des idées et surtout de

l'idéal de la liberté.

* * * * *

Cherchons maintenant jusqu'où peut aller l'efficacité finale de l'idée

de liberté tant qu'on s'en tient au point de vue exclusif du

déterminisme naturaliste. Si ce point de vue exprimait le fond des

choses, les déterministes auraient le droit de dire:--Nous avions sans

doute négligé un chiffre dans nos calculs et vous avez raison de le

rétablir; mais nous n'aurons désormais qu'à mesurer la valeur de

l'idée de liberté; après l'avoir calculée une fois pour toutes, nous

commencerons nos tables des motifs par ce premier facteur invariable,

après lequel nous écrirons, comme nous le faisions auparavant, les

motifs variables. La loi de nos actions sera trouvée.

On peut répondre, d'abord, que l'idée de liberté n'est pas un facteur

d'une valeur constante.--Cette idée, quoique toujours présente plus ou

moins implicitement à toute action réfléchie et délibérée, n'est pas

toujours également développée, claire et _intense_: il y a donc des

intermittences et des degrés dans notre conception réfléchie de la

liberté.

--Mais, dira-t-on, constante ou variable, sa force ne modifie pas la

résultante du mécanisme interne: elle s'ajoute toujours aux motifs

antérieurement dominants, tantôt égoïstes, tantôt désintéressés, et se

borne à en accélérer l'action.--Cela n'est vrai que quand nous

agissons sans penser au contraire de notre acte; dans ce cas, l'idée

de notre puissance accroît en effet notre confiance et accélère notre

mouvement. Mais, quand il s'agit d'une chose où le bon et le mauvais

se mêlent, l'association des idées par contraste nous fait concevoir

toujours le parti opposé; et ce parti nous apparaît, lui aussi, comme

un mélange de bon et de mauvais. Si nous n'avions aucune idée de notre

liberté possible, nous accepterions simplement et passivement l'état

présent de nos tendances, sans concevoir la possibilité de rendre

dominante la tendance actuellement la plus faible; mais il n'en est

pas ainsi, et l'idée de liberté, loin d'_accélérer_ la tendance

dominante, la _retarde_ ordinairement en faveur de la plus faible.

C'est quelque chose d'analogue à ce qui se passe quand nous sommes

témoins d'une lutte entre deux adversaires dont l'un est plus fort

que l'autre: nous sommes inclinés à prendre parti pour le plus faible

afin de rétablir l'égalité; au besoin, nous lui portons secours. Et

pourquoi voulons-nous rétablir l'égalité? Pour laisser libre jeu à une

puissance supérieure, par exemple celle de l'intelligence, plus

intime, plus personnelle que la force physique, quoique en même temps

plus impersonnelle par son objet. Mais, devant une trop grande

inégalité d'intelligence, nous sommes encore portés à rétablir

l'égalité, comme pour donner place de nouveau à une puissance

supérieure, comme pour en appeler d'un tribunal provisoire à un

jugement sans appel. Nous voulons moins la victoire du plus

intelligent que du meilleur, et moins celle du meilleur en lui-même

que de celui qui serait meilleur par lui-même ou librement aimant. Le

moi, avec son idéal d'indépendance personnelle et de volontaire

impersonnalité, est la grande force décisive que, dans cette lutte,

nous voudrions voir _donner_. Quand il s'agit d'une lutte intérieure

dans notre conscience, la même tendance à intervenir pour le plus

faible se produit: l'idée même de notre liberté surgit et se réserve

le dernier mot, au lieu de laisser la décision à des puissances

inférieures. Cette idée tend donc à équilibrer les motifs et à les

rendre par là indifférents devant elle, plutôt qu'à se précipiter du

côté de la force dominante. Au lieu d'accélérer, elle suspend d'abord,

elle arrête; elle produit, avec ce que les physiologistes appellent

l'inhibition à son plus haut degré, ce que les moralistes appellent la

possession de soi: le moi, au lieu d'être absorbé par les tendances

particulières et les objets extérieurs, se recueille dans la réflexion

et se pose. Le moi fût-il toujours une simple idée, cette idée

devient, au point de vue même du naturalisme, une puissance capable en

fait de contrebalancer les autres, elle est une _idée-force_.

En outre, ce n'est pas une puissance fixe, mais quelque chose

d'analogue à ces variables des mathématiciens qui tendent vers une

limite plus grande que toute quantité donnée. L'idée de la liberté, en

effet, est l'idée d'une force capable de se multiplier elle-même par

la réflexion, d'une force variable et virtuellement indéfinie. Tels

deux miroirs se renvoient l'un à l'autre une même image; et l'idée de

la liberté, au lieu de s'affaiblir dans cette réflexion du sujet moi

sur l'objet moi, va grandissant. Le déterminisme mécaniste parle

toujours des idées comme de valeurs stables, comme d'unités fixes;

mais il faut admettre des idées dont la valeur et la force impulsive

soient capables de s'accroître, et qui deviennent multiples de soi

par la réflexion. Le cerveau, disent eux-mêmes les physiologistes, est

un organe multiplicateur et condensateur.

Ainsi se produit un phénomène mental de haute importance, qui résulte

du pouvoir que nous avons de _réfléchir_ sur notre _moi_: du moment où

nous réfléchissons, il y a le _moi actuel_ donné à notre réflexion, et

le _moi possible_, qui, en se concevant, peut se réaliser différent du

moi donné. De là deux termes et une multiplication possible de l'un

par l'autre. Une seconde réflexion peut multiplier encore la puissance

de l'idée par elle-même. Nous avons ainsi un multiplicateur qui

s'élève à des puissances successives. L'idée de liberté est

précisément l'idée de cette multiplication toujours possible, de cette

variabilité sans limites précises.

Les symboles arithmétiques sont, du reste, bien loin de suffire à

l'explication de tout ce que contiennent les faits de liberté

apparente ou réelle: aux considérations de quantité doivent se joindre

celles de qualité. Les faits physiques eux-mêmes ne trouvent pas leur

unique explication dans des variations de quantité purement

mathématiques et mécaniques; il existe des combinaisons où le tout est

autre chose que la somme numérique de ses éléments: ce sont les

combinaisons _chimiques_. De même, dans l'esprit, se produisent ces

faits que l'école naturaliste appelle une sorte de _chimie mentale_,

comme quand les sensations élémentaires des sept couleurs engendrent,

par leur synthèse, une sensation toute différente en qualité, celle du

blanc. Les naturalistes seront donc forcés de reconnaître que l'idée

de liberté, en s'ajoutant à un motif, n'en doit pas modifier

simplement l'intensité quantitative, mais encore la qualité spécifique

et surtout la qualité «morale.» Si, par exemple, je conçois un tort

fait à autrui comme pouvant être libre, ce n'est pas seulement un tort

plus grand que je conçois, mais un mal d'un nouveau genre et pour

ainsi dire d'une tout autre couleur, l'injustice volontaire. De même,

le bonheur d'autrui produit par le sacrifice de mon intérêt devient,

en se combinant avec l'idée de liberté, cette merveille idéale qui ne

ressemble à aucun autre objet: la libre bonté. Le bien conçu sous

l'idée de liberté cesse donc d'être neutre et impersonnel pour

apparaître comme bien «moral,» en même temps que le mal apparaît comme

mal moral. Ou plutôt, auparavant, nous ne concevions que le plaisir ou

la douleur; le bien comme tel, ou la moralité, n'a pu être conçu que

grâce à l'idée, vraie ou fausse, de liberté. Celle-ci introduit donc

des motifs tout nouveaux et _sui generis_, c'est-à-dire les motifs

moraux, impliquant un certain degré de croyance à la liberté: ce que

je veux, c'est un bien libre, une réelle bonté. Or, la persuasion de

ma liberté me permet d'agir _en vue_ de cette réelle bonté, et c'est

là une évolution intérieure d'où peut sortir progressivement un monde

nouveau. Quand même ces hautes notions morales ne seraient qu'un

idéal, la seule conception de cet idéal n'en introduit pas moins en

nous une lumière toute nouvelle. Si nous agissons sous la pensée et le

désir de la libre bonté, n'aurons-nous pas lieu de croire avec Platon

qu'on peut devenir, en une certaine mesure, semblable à l'objet de sa

contemplation et, qui plus est, de son action? J'ai une arme dans les

mains; vous prétendez que c'est une ombre et non une réalité; mais,

puisque avec cette arme je triomphe des forces ennemies, comment ne

finirais-je pas par me demander si c'est simplement une ombre, ou au

moins si l'ombre ne prend pas corps?

* * * * *

Est-ce à dire que nous prétendions, sans sortir du point de vue même

auquel se placent les naturalistes, introduire dans le déterminisme

une liberté radicalement différente de ce déterminisme même?--Non;

nous voulons seulement, à ce premier point de vue, qui n'est pas le

dernier et le plus haut, _élargir_ le déterminisme et l'_orienter_

vers la liberté idéale. Nous voulons montrer que l'être intelligent,

si déterminé qu'il soit, n'attend point que les choses se fassent ou

ne se fassent pas: le croire, c'est là un faux déterminisme. Le vrai

déterminisme n'est pas _fait_ passivement, il _se fait_ lui-même, il

se modifie lui-même par lui-même. Le but que nous nous proposons dans

ce livre, c'est de rendre le déterminisme aussi large, aussi ouvert,

aussi infini, conséquemment aussi flexible et vivant, aussi

modifiable, aussi variable et progressif que cela est compatible avec

un _ordre intelligible_, avec une continuité sans hiatus, avec une

_loi_ sans exception, qui est pourtant une loi de vie et non

d'inertie. Pour cela le déterminisme ne doit pas être réduit

exclusivement aux lois _mécaniques_, car ces lois sont une enveloppe

trop extérieure; il ne doit pas être réduit aux lois _physiques_ et

_physiologiques_, qui n'épuisent pas tout; au moins faut-il y ajouter

les lois _psychiques_, et principalement celles de la pensée; puis,

après avoir ainsi _égalé_ le déterminisme à tout ce que nous pouvons

connaître, il est encore permis de se demander si tout est pour nous

connaissable. On laisse ainsi subsister l'_x_ problématique au fond

des choses. Tout déterminisme qui s'arrête à moitié chemin est un

déterminisme _paresseux_; d'autre part, les objections adressées à un

déterminisme incomplet sont des objections _paresseuses_.

Le déterminisme naturaliste et mécaniste est de ceux qui s'arrêtent à

moitié chemin. Il voit les choses du dehors, il voit simplement le

réseau qui les enserre, et encore il ne se rend pas un compte exact de

la nature des mailles. Ces mailles, en effet, ne sont pas purement

mécaniques et physiques, elles sont encore psychiques. De plus, dans

le domaine psychique, il y a un facteur capital qui intervient, la

_conscience_ de soi, dont l'_idée_ n'est qu'une forme supérieure.

Répéter que la conscience est simplement un reflet, c'est dogmatiser,

c'est faire de la métaphysique matérialiste. A vrai dire, nous ne

savons pas si la conscience, au lieu de refléter le dehors, ne nous

révèle point précisément le dedans de l'être et la vraie cause active,

dont les lois mécaniques, physiologiques, sociologiques, statistiques,

ne sont que les expressions et traductions diverses. La conception des

idées ou, plus généralement des états de conscience comme simples

_empreintes_ des choses extérieures, est un reste du préjugé vulgaire,

qui prend au sérieux la métaphore contenue dans l'étymologie même du

mot _idée_. C'est en même temps un reste de _substantialisme_: on

trouve que l'état mental, l'état de conscience, l'idée au sens large

du mot, a besoin d'un substratum, et il en résulte que la conscience

peut recouvrir un fond substantiel, soumis à une nécessité absolue.

C'est là une pure hypothèse matérialiste. Nous ne savons pas ce qu'est

le fond de la conscience: nous n'avons donc pas le droit de traiter

d'illusoire l'action que la conscience, par la réflexion, croit

exercer sur elle-même, l'action que l'idée croit exercer sur sa propre

réalisation. La possibilité de l'idéalisme subsiste toujours à côté et

au-dessus du naturalisme.

Si l'idée de liberté, par sa seule action efficiente et mécanique, ne

suffit pas à changer absolument et objectivement la nature des choses,

si elle ne donne pas tout d'un coup une entière liberté morale à un

être qui, par hypothèse, serait exclusivement soumis aux lois

physiques, il n'en est pas moins vrai que cette idée, entre le

mécanisme et la liberté, offre un _moyen terme_ nécessaire. C'est là

ce que nous pouvons conclure de toutes les considérations qui

précèdent, et par là se produit une première rencontre des doctrines.

En effet, supposons que la liberté existe; elle n'existera qu'à la

condition d'avoir conscience d'elle-même, et elle n'aura conscience

d'elle-même qu'à la condition de devenir l'idée d'elle-même. Or, toute

idée étant une force capable de produire le mouvement, la liberté

devra toucher par là au mécanisme. D'autre part, si c'est le mécanisme

qui existe tout d'abord et qui, dans les systèmes particuliers de

mouvements et de forces appelés individus intelligents, arrive à

concevoir l'idée de la liberté, le mécanisme pourra, en se conformant

à cette idée, se rapprocher progressivement de la liberté idéale.

L'idée de la liberté est donc bien un terrain commun et en quelque

sorte neutre, où peut se préparer un rapprochement entre les opinions

opposées. Si la liberté n'existe pas, le mécanisme que nous avons

décrit sera ce qui peut le mieux la suppléer dans l'ordre mécanique.

Si elle existe, elle devra, pour agir dans l'ordre mécanique, réaliser

précisément ce mécanisme. Nous avons donc, soit le _substitut_, soit

l'_instrument_ de la liberté.

Ce substitut ou cet instrument pourrait être appelé, par simple

analogie, l'équivalent de la liberté au sein du mécanisme. La chaleur,

l'électricité, le magnétisme ont leur équivalent mécanique, qui

exprime la quantité de mouvement dans laquelle ils doivent se

transformer pour produire tel ou tel effet. La liberté, devant

produire ses effets dans l'ordre mécanique, a dans cet ordre un autre

genre d'équivalent, moins sous le rapport de la quantité que sous le

rapport de la qualité: la notion de liberté est un équivalent logique

et intellectuel de la liberté, et la force impulsive inhérente à cette

idée en est, si on peut parler ainsi, une sorte d'équivalent

mécanique. Seulement, il ne faut pas oublier l'extrême variabilité de

cette force susceptible d'accroissement et de diminution. Nous ne

voulons d'ailleurs indiquer ici que des analogies.

Nous avons déjà rappelé comment Leibnitz s'est efforcé de rendre les

quantités discontinues adéquates à la quantité continue: par le

rapport constant des variables, il découvre le rapport de leurs

limites idéales; on substitue ainsi aux choses des séries indéfinies

dont elles sont la limite. Ces séries pourraient s'appeler des

substituts mathématiques; elles sont, en d'autres termes, un moyen

d'approximation indéfinie. De même, nous avons cherché au sein du

déterminisme mécanique un moyen d'approximation indéfinie par rapport

à la liberté idéale, ou son substitut mathématique, mécanique et

logique tout à la fois. C'est l'idée de liberté qui nous permet

d'intercaler une série indéfinie de moyens termes entre le mécanisme

physique et la parfaite liberté morale. Étant donné un système de

forces, quelque grand qu'il soit, l'idée de liberté, toujours présente

en moi, me fait concevoir une force encore supérieure; et si je mets

cette idée à l'essai, je puis réussir. J'arrive donc à concevoir une

série de forces de plus en plus grandes. Sans doute aucune de ces

forces ne doit être considérée comme adéquate à la liberté parfaite;

mais, pour cette raison même, je puis toujours dépasser la force

présente par ma pensée; je puis toujours, grâce à l'idée de liberté,

passer d'une force à une autre plus grande; je n'aurai donc qu'à

continuer ce mouvement pour obtenir le degré de force nécessaire à

chaque action. J'obtiens par là non une puissance infinie, mais une

puissance pratiquement indéfinie, qui en est le symbole mathématique

et le substitut mécanique.

V. _L'idée-force de liberté comme complément de l'idéalisme._--Si, du

point de vue naturaliste, nous passons au point de vue idéaliste,

l'idée de liberté nous apparaîtra encore comme un moyen de

rectification et de conciliation progressive. La théorie platonicienne

des idées prendrait un sens plausible si, au lieu de ne considérer les

idées que dans un monde intelligible où on les suppose éternellement

réalisées, on les faisait descendre et agir au sein du monde sensible,

par une influence observable et déterminable. Au lieu d'une

dialectique purement formelle et logique, on aurait ainsi une

dialectique vivante et réelle, comme celle dont Hegel voulait établir

les lois et dont il n'a écrit que le roman fantastique.

Leibnitz, en introduisant dans l'idéalisme platonicien des conceptions

plus réalistes et même mécanistes, essaie d'expliquer la production

des choses par une sorte de «_mécanisme métaphysique_», par une

«mathématique» éternelle. Dans ses spéculations aventureuses et

cependant profondes, il s'efforce de montrer comment du _vrai

métaphysique_, ou des possibilités idéales, procède le _vrai

physique_, c'est-à-dire les réalités actuelles. La possibilité ou

l'essence implique un effort vers l'existence: chaque possible, en

vertu d'une loi vivante, tend à devenir réel, et il serait réel s'il

ne rencontrait pas quelque obstacle qui le rend impossible, soit

provisoirement, soit définitivement, auquel cas il n'est réellement

pas possible. Tous les possibles ne peuvent se réaliser à la fois: il

en est qui s'excluent et se contredisent; de là une sorte de lutte

entre des prétentions rivales. Ces prétentions ne peuvent toutes être

satisfaites, mais il en résulte toujours, dans la réalité, la

combinaison par laquelle peut exister le plus grand nombre de

choses[136]. On voit que c'est le parallélogramme des forces

transporté dans le principe d'où dérive l'univers. Cette évolution des

possibles qui sont en même temps des puissances, des forces, des

causes de mouvement, explique tout, selon Leibnitz, par une

dialectique idéale et réelle. Le mécanisme intelligible, d'ailleurs,

n'exclut pas dans le principe des choses la liberté, dont il est

l'instrument.

[136] «Omne possibile exigit existere, et proinde existeret, nisi

aliud impediret, quod etiam existere exigit et priori

incompatibile est; unde sequitur semper eam existere rerum

combinationem qua existunt quam plurima.» (_De verit. primis_,

Erdm., p. 99.) «Omnia possibilia pari jure ad essentiam (l.

existentiam) tendere pro quantitate essentiæ, seu realitatis, vel

pro gradu perfectionis quem involvunt.--Et ut possibilitas est

principium essentiæ, ita perfectio seu essentiæ gradus (per quem

plurima sunt compossibilia) principium est existentiæ. Ex his jam

mirifice intelligitur quomodo, in ipsa originatione rerum,

mathesis quædam divina seu mecanismus metaphysicus exerceatur.»

(_De rerum originat. rad._, Erdm., p. 148.)--«Tous les possibles

prétendent à l'existence dans l'entendement de Dieu à proportion

de leur perfection. Le résultat de toutes ces tendances doit être

le monde actuel le plus parfait qui soit possible.» (Dutens, II,

II, p. 36.)

«Feignons, dit Théophile, qu'il y ait des êtres possibles, A, B,

C, D, E, F, G, également parfaits et prétendant à l'existence,

dont il y a d'incompatibles A avec B, et B avec D, et G avec C. Je

dis qu'on pourrait les faire exister deux ensemble de quinze

façons: AC, AD, etc.; ou bien trois ensemble, des manières

suivantes: ACD, ACE, etc.; ou bien quatre ensemble de cette seule

suite: ACDE, laquelle sera choisie parmi toutes les autres, parce

que par là on obtient le plus qu'on peut; et, par conséquent, ces

quatre A, C, D, E, existeront préférablement aux autres, B, F, G.

Donc, s'il y avait quelque puissance dans les choses possibles

pour se mettre en existence et pour se faire jour à travers les

autres, alors ces quatre l'emporteraient incontestablement; car,

dans ce combat, la nécessité même ferait le meilleur choix

possible, comme nous voyons dans les machines, où la nature

choisit toujours le parti le plus avantageux pour faire descendre

le centre de gravité de toute la masse autant qu'il se peut.--Mais

les choses possibles, n'ayant point d'existence, n'ont point de

puissance pour se faire exister, et par conséquent il faut

chercher le choix et la cause de leur existence dans un être dont

l'existence est déjà fixe et, par conséquent, _nécessaire_

d'elle-même.»

Si cette lutte des possibles imaginée par Leibnitz dans l'activité

primordiale est une pure hypothèse, elle devient la vérité dans notre

activité intelligente. Il n'y a pas en nous de dialectique purement

formelle comme celle des métaphysiciens, car toute dialectique de la

pensée enveloppe une mécanique qui aboutit à l'action et au mouvement;

aussi notre pensée est-elle toujours accompagnée de quelque action.

L'idée directrice de toutes les autres, celle de liberté, ne saurait

donc rester abstraite. La liberté, pour parler le langage de Leibnitz,

est un _possible_ qui doit, lui aussi, prétendre et tendre à

l'existence en nous, par une sorte de prétention idéale et de tendance

réelle ou active. La conception de cette puissance supérieure ne

saurait rester en nous à l'état d'une simple possibilité logique; elle

s'accompagne nécessairement de quelque tendance à l'action, elle

commence sa réalisation et ne se conçoit qu'en se réalisant déjà: car,

selon la parole d'Aristote, savoir c'est faire, et faire c'est savoir.

La Liberté et le Déterminisme · 第 26 / 39 段