De même, vous me proposez le choix entre deux biens extérieurs, l'un

beaucoup plus grand que l'autre, et je choisis le moindre: ma

détermination est-elle sans mobile? Non. Je veux vous prouver ou me

prouver à moi-même que je ne suis pas esclave d'une influence

extérieure, je veux affirmer et, en une certaine mesure, réaliser ma

personnalité, mon _moi_, ma liberté et ma dignité, en préférant le

moindre bien au plus grand. Cette affirmation et réalisation de ma

puissance personnelle est un bien à mes yeux, et je _préfère_ ma

liberté aux choses extérieures. Les déterministes ont donc raison:

quoi que je fasse, je ne puis vouloir qu'un bien; mais ce bien peut

être précisément la liberté. En concevant la liberté, je la conçois

comme bonne, je l'aime, et je suis excité ainsi à la réaliser; l'être

raisonnable, qui se créait tout à l'heure à lui-même un motif par la

conception de la liberté, se crée aussi un mobile et une fin: le moi

trouve en lui-même une raison de vouloir et un intérêt à vouloir. Que

cette idée et ce désir de la liberté aillent croissant par l'attention

et la réflexion, ils produiront des effets en analogie avec eux-mêmes,

indépendants de la valeur des autres motifs ou des autres mobiles.

Voilà, ce semble, la réalité psychologique. Le grand tort du

déterminisme est donc de n'avoir pas vu que, si l'homme veut toujours

en vue d'un bien, il peut vouloir en vue d'un bien qui soit sa volonté

même. Cette conception de la volonté libre comme bonne en soi se mêle

à tous nos actes réfléchis; elle constitue un motif et un mobile

inhérent au moi, et dont l'intervention modifie tous les autres motifs

et tous les autres mobiles empreints de passivité extérieure. C'est

proprement la part du _moi_ et de son idée dans l'acte accompli; aussi

est-ce là ce que le moi croit pouvoir s'attribuer à lui-même.

En résumé, l'idée du vouloir qui semble la plus synthétique et la plus

conforme à l'expérience psychologique est la suivante: nous voulons

pour telles ou telles raisons, pour tels ou tels biens, et de plus, et

surtout, pour la raison et le bien de vouloir.

II. _Idéal métaphysique de l'acte libre._--C'est là aussi ce qui

répond le mieux, ce semble, à la notion métaphysique de la vraie

liberté individuelle. D'une part, en effet, pour être entièrement

libre, la volonté ne doit pas, en se portant vers tels et tels objets,

s'y porter exclusivement pour eux; elle ne doit pas s'absorber dans la

matière sur laquelle elle s'exerce: il faut qu'elle veuille encore

avec le but d'être libre, avec le but de vouloir librement. D'autre

part, elle ne peut vouloir _à vide_, dans une indifférence qui

exclurait tout contenu déterminé. La réalité concrète, c'est de

vouloir librement telle chose 1º pour vouloir cette chose-là et non

une autre, 2º pour la vouloir librement et non d'une autre manière.

La liberté individuelle doit donc remplir deux conditions pour

réaliser son idéal: elle doit donner à son acte la forme de la

liberté, non une forme tout extérieure, mais, s'il est possible, cette

forme réelle et constitutive qu'Aristote appelait «l'essence»; en même

temps elle doit donner à cet acte, de forme libre, un contenu

déterminé.

La forme essentielle de la liberté du moi c'est de vouloir pour

vouloir, de se déterminer par soi-même pour se déterminer par

soi-même. Vouloir ainsi pour vouloir, d'après nos explications

précédentes, n'est pas une identité vide posée par l'entendement, au

moyen de laquelle on se dispenserait de toute explication en répondant

à la question par la question même. Le premier vouloir n'est pas la

même chose que le second; ce sont deux éléments à la fois identiques

et différents, dont l'unité concrète forme un tout, parce que le

premier a sa raison dans le second et le second sa raison dans le

premier. Comment ce cercle peut-il se produire sans constituer un

cercle vicieux?--C'est que, quand je veux _pour_ vouloir, le premier

terme est le vouloir actuel, et le second un vouloir possible, raison

finale et idéale du premier. Si ces deux vouloirs pouvaient se suffire

l'un à l'autre indépendamment de tout le reste, il en résulterait que

l'acte libre, composé de deux vouloirs inséparables, à la fois

identiques dans leur forme et différents parce que l'un est moyen,

l'autre fin, subsisterait dans leur unité ou plutôt serait lui-même

cette unité.

En ce qui concerne le premier point, il n'y a pas de difficulté à

admettre que le vouloir libre devienne une fin pour notre activité

présente. La liberté est _indépendance_; de plus, en son sens le plus

positif et au plus haut degré de son évolution, nous verrons qu'elle

se confond avec la volonté de l'_universel_, avec la moralité. On

conçoit donc très bien la possibilité de se proposer à soi-même comme

raison finale un acte libre,--sinon un acte libre abstrait, notion

sans contenu, du moins un acte libre particulier, enveloppé dans un

ensemble de circonstances données. Je veux faire telle chose et non

telle autre, et je veux la faire librement; c'est-à-dire que je veux,

tout en la faisant, être indépendant de ce que je fais, ne pas y

épuiser une puissance qui me paraît contenir en elle des choses

opposées. En fait, c'est là l'idée dont nous nous proposons à chaque

instant la réalisation dans la pratique: nous voulons, par exemple,

faire un acte de désintéressement pour le faire et aussi pour

manifester, pour réaliser notre liberté, qui est en même temps notre

indépendance _individuelle_ et notre volontaire union à l'_universel_;

nous ne voulons pas être libres sans agir et sans faire passer notre

liberté dans un acte particulier, ni accomplir un acte particulier

sans y mettre notre liberté. La liberté se trouve donc toujours dans

l'idée de l'acte proposé et en est la forme essentielle: nous agissons

_en vue de la liberté_.

Bien plus, pour que le contenu déterminé de l'acte libre ne soit pas

en contradiction avec la forme essentielle, nous voulons imprimer

cette forme à tous les éléments dont l'acte se compose, et

conséquemment à cet ensemble de circonstances où nous nous trouvons

engagés. Or, pour ne pas être déterminé par ces circonstances, il faut

les connaître, sinon dans leur nature intime, du moins dans leur

rapport avec moi. Si je ne les connaissais pas et qu'elles me

déterminassent à mon insu, il se trouverait dans l'acte accompli des

choses dont je ne verrais pas la raison en moi-même. Voilà pourquoi je

pénètre par la réflexion dans les moindres détails de l'acte (tel que

l'exercice d'une fonction à moi confiée) et du milieu où il se

produit, loin de m'y mouvoir sans y porter la lumière. Ce que je

connais, je l'ai, dans une certaine mesure, ramené à moi et mis sous

ma dépendance; ce que je connais, je le tiens. Aussi, plus mon vouloir

est libre, plus il est raisonné, réfléchi, et par suite concret. Mon

premier vouloir se subdivise en autant de vouloirs particuliers qu'il

y a de conditions à remplir pour que l'acte produit soit, et ait la

forme de la liberté. Et tous ces vouloirs ont leur raison dans la fin

à atteindre, c'est-à-dire dans l'acte libre idéal dont ils sont les

moyens; comme d'autre part l'acte libre, qui ne sera que le dernier de

ces vouloirs, aura son principe dans les vouloirs antécédents dont il

doit être la conséquence. Une fois que toutes les conditions seront

ainsi déterminées, je saurai complètement ce que je veux, je pourrai

vouloir toutes ces choses connues de moi, et me vouloir moi-même avec

ma liberté dans ces choses ou plutôt au-dessus de ces choses. L'acte

concret que je veux est comme une ligne à parcourir, dont il faudrait

déterminer tous les points par la pensée afin de les vouloir tous.

C'est là un idéal impossible à réaliser entièrement. Dans la pratique

on se contente de déterminer le plus grand nombre de points possible,

comme quand on divise une ligne en un grand nombre de parties; puis,

ces points de repère déterminés, on se meut de l'un à l'autre par un

mouvement continu, en laissant les intervalles dans l'indétermination

et l'indifférence. Voilà pourquoi la liberté doit être en raison

inverse et non en raison directe de l'indétermination. Plus mon

vouloir sera déterminé et concret, plus sa réalisation d'un point à

l'autre paraîtra nécessaire, et plus cependant il pourra être

raisonnable et libre, au vrai sens de ce mot.

D'après ce qui précède, c'est tout d'abord dans un _mécanisme_ que

l'acte idéal de liberté doit se réaliser.

L'acte libre, que nous nous proposons comme fin, a besoin en effet

d'une série d'actions liées par la loi mécanique des conditions

suffisantes; car l'effet que la liberté veut produire doit être sous

sa dépendance absolue, et conséquemment soumis à des conditions qui le

rendront nécessaire. Sans cette nécessité des effets, il n'y aurait

plus de certitude pour la liberté intelligente: en attirant à elle un

anneau de la chaîne des choses pour atteindre un autre anneau plus ou

moins éloigné, la volonté ne serait point sûre de ne pas voir la

chaîne se briser entre ses mains, et les anneaux détachés se perdre

dans le vide. La liberté doit donc réaliser un mécanisme d'effets

soumis à la nécessité, c'est-à-dire à cette loi mécanique des effets

que l'on confond trop souvent avec la notion métaphysique de cause

efficiente.

Dans tout mécanisme apparaît une direction principale, déterminée par

le point de départ et par le point d'arrivée. Au sein de la conscience

l'_idée directrice_ sera celle même de la liberté. Cette idée sera

d'abord la force impulsive qui domine et meut tout le système, car

toute idée a une intensité et une force proportionnelle à cette

intensité. En outre, l'idée de liberté imprimera aux autres forces une

direction vers elle-même; c'est elle-même qu'elle prendra pour but

dernier, tout en se réalisant dans un système concret d'actions

intermédiaires. En conséquence, elle devra se maintenir d'un bout à

l'autre de la ligne suivie, comme un mobile présent à chaque point

parcouru et qui conserve toujours sa tendance au mouvement. Bien plus,

le résultat dynamique obtenu par l'idée de liberté ne sera pas

seulement la conservation d'elle-même, mais son accroissement. Chaque

mouvement intérieur étant réfléchi sur ce moteur qui ramène tout à lui

et ayant en outre pour effet de diminuer progressivement les forces

opposantes, quelles qu'elles soient, la force principale, c'est-à-dire

l'idée de liberté, accroîtra sans cesse son effet de tout ce qu'auront

perdu les autres forces. Elle aura ainsi réussi à agir en vue

d'elle-même sur elle-même, et à produire la réflexion du mouvement sur

le moteur.

Un mécanisme circulaire est précisément ce qui constitue un

_organisme_. On sait que, selon la formule de Kant, l'organisme est un

système dont toutes les parties sont tour à tour cause et effet; il se

résume dans une réciprocité principale: celle de la force dominante et

des forces auxiliaires, de la vie et des organes. La vie produit les

organes, qui à leur tour produisent, maintiennent, accroissent la vie.

Mais, dans les organismes inférieurs, la vie s'ignore et ignore les

moyens qu'elle emploie: elle est instinctive. Au contraire, la vie

supérieure, que tend à créer l'idée de liberté, serait une vie

consciente d'elle-même et de ses moyens, transparente pour elle-même

dans tous ses organes, se voyant fonctionner et voyant se ramener à

elle toutes les autres fonctions mentales. Pour cela l'idée de liberté

doit être présente, comme fin et comme cause, à tous ses organes

intérieurs ou psychiques; et de plus elle doit être son organe à

elle-même.

III. _L'évolution vers la liberté et ses trois moments._--La volonté

ne peut réaliser l'idéal de l'acte libre sans passer par trois moments

dont l'évolution constitue un véritable progrès. Si, par hypothèse,

nous considérons le moi avant qu'il ait produit aucun acte sous l'idée

de liberté (comme chez les enfants), nous le trouvons déterminé

principalement par le dehors et par ce qui ne vient pas de lui-même;

il est tout entier esclave de la conformation du cerveau. C'est là le

premier moment, où les déterminations du moi intelligent sont posées

par des forces étrangères,--hérédité, milieu, excitations du

dehors,--plutôt qu'il ne les pose et ne les affirme lui-même en sa

conscience. Son activité ne s'est exercée encore que par des réactions

purement _réflexes_ (non _réfléchies_), en raison composée des actions

de l'extérieur et des forces emmagasinées dans le système nerveux. Ces

réactions réflexes étaient comme la traduction exacte du dehors par le

dedans, du physique par le mental. Ce n'était pas cependant une

complète _fatalité_, c'est-à-dire une complète _passivité_, puisqu'il

y avait déjà réaction et conscience confuse de réagir; mais cette

réaction était moins _individuelle_ que due à l'_espèce_; de plus,

elle était analogue à l'élasticité des corps. Aussi est-elle restée

soumise aux lois de la pure dynamique, jusqu'à ce que la force qui

réagissait sous forme simplement _réflexe_ se fût développée par

l'action même, fût arrivée à une conscience _réfléchie_, se fût posée

dans son unité en face de la multiplicité extérieure. Tout le travail

de la volonté pendant l'enfance consiste à se ressaisir par une

réflexion progressive, dans le chaos des sensations disparates,

qu'elle réduit peu à peu à l'unité formelle d'une même conscience.

Nous arrivons au second moment, que l'analyse sépare du premier, mais

qui peut se confondre avec lui dans le développement continu et

synthétique de la nature humaine. Le moi, aspirant à la liberté

idéale, c'est-à-dire à l'affirmation de soi par des actes propres,

travaille à détruire en lui ces déterminations qui n'y ont pas été

posées par lui-même. Notre volonté imparfaite semble d'abord contenir

tout plutôt que soi: le cerveau, résultat de l'hérédité dans la

famille et dans l'espèce, est tout entier sous la dépendance du

dehors; pour que la volonté s'affirme, il faut donc qu'elle commence

par nier le reste, en un certain sens, c'est-à-dire par résister aux

impulsions immédiates du dehors, et cela au moyen d'une réaction

_individuelle_. Quand nous nous saisissons par la conscience, nous

nous trouvons mis en mouvement ou modifiés dans notre mouvement par

mille moteurs divers et étrangers. Avant donc de faire effort pour

nous imprimer un élan qui vienne entièrement de nous-mêmes, il faut

d'abord que nous arrêtions tous les autres mouvements et fassions en

nous le repos. Au point de vue physiologique, ce second stade de la

volonté, tout préparatoire, est ce qu'on a nommé le pouvoir

d'_inhibition_ ou d'_arrêt_; il se manifeste par un équilibre des

impulsions nerveuses en divers sens. C'est comme un phénomène

d'_interférence_. C'est aussi le second moment de l'évolution

psychologique, qui enveloppe une sorte de dialectique vivante; c'est

le moment de la négation, par où doit passer ce _moi_ que Platon

définissait «un moteur qui se meut lui-même». Le _moi_ se fait alors

immobile relativement au dehors; c'est-à-dire que, parmi toutes les

déterminations possibles, il n'en regarde aucune comme capable

d'absorber ou d'épuiser son idée de liberté en le contraignant à telle

ou telle action. Cette situation du moi à l'égard des choses

extérieures, sous l'idée de liberté, est celle de l'indépendance et

même de la séparation; il tend en effet à se séparer de tous ses

mobiles, de toutes ses inclinations, de toutes ses habitudes: il

conçoit tout cela comme incapable de produire un acte tel qu'il se le

représente, c'est-à-dire un acte vraiment libre. Dès lors, tout

devient petit et presque indifférent devant cette idée d'une entière

indépendance. Sous ce rapport, le moi en suspens et en équilibre est

indéterminé; mais, nous l'avons vu déjà, c'est une indétermination

partielle dont il est lui-même l'auteur au moyen de sa pensée. Par cet

_arrêt_, par cet _équilibre_, le _moi_ est déterminé à se déterminer

soi-même. Il arrive à ce troisième et décisif moment où la nécessité

intelligente, réfléchie sur soi, doit s'efforcer de se dépasser et de

se contredire, par une sorte de métamorphose psychologique qui est

l'apparition de l'être moral. Il y a là un passage que l'intelligence

aspire à franchir, comme si la nécessité, après l'avoir conduite

jusqu'à ce point, lui montrant au delà de l'obstacle la terre promise

de la liberté idéale, la chargeait d'achever l'oeuvre commencée.

En fait, quand nous agissons sous l'idée de liberté, nous nous

efforçons de réaliser le mécanisme automoteur précédemment décrit,

qui a la liberté pour fin directrice. L'idée de liberté montre sa

valeur, comme le mouvement, en marchant. En prenant la liberté pour

but nous ne poursuivons pas un idéal de tout point chimérique et

illusoire: l'acte que nous nous proposons d'accomplir librement, nous

l'accomplissons comme s'il était libre en une certaine façon et

soumis à notre pouvoir. Nous réalisons donc tout au moins le

_contenu_ de cet acte. Si on peut nous contester le succès complet,

c'est relativement à ce principe de liberté que nous lui attribuons,

à cette _forme_ essentielle (au sens aristotélique du mot) que nous

aurions voulu aussi lui donner. La contestation ne peut plus porter,

à vrai dire, que sur le degré de notre succès dans cette tentative

d'affranchissement et dans cette évolution progressive; mais on ne

saurait nier les effets réels de ce coefficient négligé par tous les

déterministes. Rétablissons-le donc d'abord dans le déterminisme

naturaliste, puis dans le déterminisme idéaliste.

«Des faits, disent les naturalistes, tout s'explique par des faits.»

Mais l'idée de liberté est aussi un fait qui doit produire comme les

autres un résultat original.--«Des idées, disent les idéalistes, tout

s'explique par des idées.» Mais la liberté est aussi une idée, qui

doit avoir sa part dans la génération des choses par les idées

mêmes.--Les systèmes arrivent donc par diverses voies à poser une

idée-force ou une force-idée. Nous devons examiner successivement ces

deux points de vue.

IV. _L'idée-force comme complément du naturalisme._--Les plus récentes

observations de l'école empirique et naturaliste s'accordent avec les

spéculations des idéalistes sur l'identité fondamentale de la pensée

et de l'action. Selon MM. Bain et Spencer, et aussi selon Müller,

l'idée d'un objet absent et la perception d'un objet présent sont des

actes qui ne diffèrent pas en nature, mais seulement en degré; l'idée,

en général, est le commencement d'une action. Le phénomène fondamental

du mécanisme nerveux est l'acte réflexe; par conséquent, c'est une

transmission de mouvement. Le mouvement communiqué aux centres

cérébraux se restitue nécessairement au dehors et se transmet sous une

forme ou sous l'autre. Toute pensée suppose une réception et une

transmission de mouvement, par conséquent une continuation de

mouvement, une _tendance_, une _force motrice_ au sens mécanique[134].

[134] Nous trouvons la théorie des idées-forces de plus en plus

confirmée par les travaux des physiologistes et psychologues

contemporains. Selon les remarques ajoutées par M. Taine à sa

dernière édition de l'_Intelligence_, «quand l'image devient très

lumineuse, elle se change en impulsion motrice; on peut donc

supposer que, s'il y a dans l'écorce cérébrale des points où

l'image devient plus lumineuse, ces points se rencontrent là où

les extrémités terminales de l'appareil intellectuel s'abouchent

avec les extrémités initiales de l'appareil moteur...

D'innombrables courants intellectuels cheminent ainsi dans notre

intelligence et notre cerveau, sans que nous en ayons conscience,

et ordinairement ils n'apparaissent à la conscience qu'au moment

où, devenant moteurs, ils entrent dans un autre lit.»

(_L'intelligence_, 3e édit., I, 482.)

Le substratum physique de l'esprit, disent Carpenter et Laycock,

n'est pas seulement les nerfs efférents avec leurs centres, ce

sont aussi les nerfs afférents, «ce sont les processus

sensori-moteurs.»--«Il doit y avoir un élément moteur aussi bien

qu'un élément sensoriel dans le _substratum_ anatomique dont la

faible décharge correspond à ce que nous appelons _penser_ un

objet. Cette notion peut paraître singulière. Quoi de commun,

dira-t-on, entre un mouvement et une idée, l'un étant un processus

physique, l'autre un processus mental? Je le répète, le mouvement

entre comme élément non dans les idées, mais dans le substratum

anatomique des idées.» (Huglings Jackson, _Clinical and

physiological researches on the nervous system: I, on the

localisation of movement in the brain_, p. 18, et sq.) Pour la

théorie des centres psycho-moteurs, qui sont comme les centres des

idées-forces, voir les travaux de Ferrier, de Bastian, de Maudsley

et les pages substantielles de M. Ribot, dans la _Revue

philosophique_ de juillet 1882.

La tendance qu'a l'idée d'une action à la produire montre que l'idée

est déjà l'action elle-même sous une forme plus faible. Au souvenir

de quelque action énergique, par exemple d'un combat, il nous est très

difficile de nous empêcher de répéter partiellement cette action. Une

sorte de courant causé par l'émotion se précipite dans les mêmes voies

et s'empare des mêmes muscles, au point de leur imposer une répétition

réelle. Un enfant ne peut rendre compte d'une scène à laquelle il a

pris part qu'en la reproduisant avec tous les détails. Remarquons en

passant que c'est ce qui donne naissance au langage d'action; c'est

aussi ce qui le rend si facilement intelligible pour les enfants

eux-mêmes: nous interprétons rapidement les signes parce qu'ils sont

le commencement des actes qu'ils représentent.--En pensant des mots ou

une phrase, on sent une sorte d'impulsion et de mouvement se

communiquer à la langue et aux autres organes de l'articulation, qui

sont alors sensiblement excités. «L'articulation, dit M. Bain, est la

seule différence qu'il y ait entre la représentation purement

intellectuelle d'une idée et son expression vocale... Penser, c'est se

retenir de parler ou d'agir.» Nous sentons à chaque instant combien il

est facile de convertir nos idées en paroles; il suffit d'y ajouter

une force mécanique presque insensible, de faire entendre un faible

chuchotement. Il y a des gens qui sont si peu maîtres de leurs organes

qu'ils articulent ou murmurent toutes leurs pensées; il en est

d'autres qui, dans certains moments d'excitation, ne peuvent

s'empêcher de se parler à eux-mêmes. L'idée seule du bâillement le

provoque: «le frein qui accompagne ordinairement les idées d'action et

qui les empêche de se traduire en mouvements, est trop faible dans ce

cas; en conséquence l'idée devient à elle seule l'expression complète

de la réalité.» Ce frein résulte du mécanisme des forces: les

mouvements commencés dans le cerveau tendent à se répandre et à se

réaliser dans les muscles, mais ils rencontrent des mouvements déjà

réalisés qui peuvent les contenir, ou d'autres courants nerveux qui

les neutralisent. Les ondes produites par une pierre dans l'eau vont

plus ou moins loin et sont neutralisées plus ou moins vite, selon la

force du choc initial; de même il est en nous des tendances et des

mouvements qui ne rayonnent pas jusqu'à la sphère visible de

l'activité extérieure, mais qui n'en sont pas moins déjà l'action

elle-même et le mouvement lui-même au premier degré.

Si l'idée peut exercer une action jusque sur des mouvements de nature

réflexe, de manière à les exciter ou à les modérer, on comprend

combien elle doit être plus puissante sur les mouvements qui

dépendent immédiatement d'elle-même. Et parmi ces idées, qui tendent à

se réaliser, à s'exprimer par des actes, nous savons qu'il faut placer

au premier rang l'idée de liberté, dont l'action est tantôt

modératrice, tantôt excitatrice. Cette idée est un ressort dont

l'action a été négligée par l'école physiologique et naturaliste.

La Liberté et le Déterminisme · 第 25 / 39 段