Par cela même que le monisme doit supprimer l'individualité dans la

sphère de la liberté absolue ou de la «volonté absolue,» il est obligé

de supprimer aussi tout l'intellectuel, comme trompeur et illusoire.

Dès lors, par une élimination progressive, Schopenhauer aboutit à

placer le fond prétendu libre et moral de l'homme dans une absolue

indétermination, à laquelle tendait déjà le noumène de Kant. En

premier lieu, la volonté et le moral de l'homme ne peut être pour

Schopenhauer la détermination éclairée par des motifs, car ces motifs

sont intellectuels, donc plus ou moins matériels et «cérébraux.» La

volonté absolue ne peut être non plus simplement le désir, la tendance

à vivre, à jouir, la détermination à une fin: le désir n'est point

l'absolu, car il enveloppe une évidente relativité. S'il nous paraît

plus voisin du fond des choses, c'est simplement parce qu'il est

chronologiquement antérieur à l'intelligence développée, parce qu'il

est plus général parmi les êtres que l'intelligence même, à laquelle

il sert comme de matière; mais suffit-il qu'une chose soit la matière

d'une autre et son antécédent pour avoir le droit d'être érigée en

absolu? De plus, le désir lui-même, par la fin qu'il suppose,

enveloppe encore plus ou moins implicitement de la pensée, car comment

désirer s'il n'y a pas un objet désiré et une conscience plus ou moins

obscure de cet objet? Enfin la volonté radicale n'est pas non plus ce

que les physiciens appellent la force, et c'est au contraire la

force, nous dit Schopenhauer, qui doit se ramener à la volonté. Et en

effet, au point de vue scientifique, la force n'est qu'un symbole

abstrait du mouvement; au point de vue psychologique et métaphysique,

elle n'est qu'une forme de nos sensations de pression et de tact,

c'est-à-dire la chose la plus relative du monde. Mais que reste-t-il

alors dans la volonté après cette élimination successive des motifs,

des désirs, des fins conçues ou senties, des forces déployées, etc.?

Il ne reste qu'une idée vague et générale d'activité. Peut-on même

dire que cette idée reste? Toute activité à nous connue est

déterminée, saisissable à la conscience et par cela même à

l'intelligence, d'autant plus active et forte qu'elle se connaît mieux

et qu'elle est plus pénétrée de lumière. La prétendue liberté de

Schopenhauer est la nuit absolue. Aussi Schopenhauer conclut son

traité par le mot de Malebranche: «La liberté est un mystère;» si bien

que l'action libre, au lieu d'être faite «en connaissance de cause»,

est ce qu'il y a de plus mystérieux, de plus inconnu et de plus

inconnaissable. La liberté ainsi entendue, Schopenhauer lui donne

lui-même son nom véritable: X. Et telle est en effet la seule liberté

qu'on puisse concevoir, ou plutôt cesser de concevoir, quand on veut

la mettre toute hors du temps et la réduire à un noumène.

III.--En somme, une hypothèse ne se justifie qu'en tant qu'elle

explique des faits. L'hypothèse d'un dieu et d'une providence, par

exemple, ne se justifie qu'en tant qu'elle prétend expliquer

l'existence du monde et sa conservation. Si elle ne l'explique pas,

elle est inutile; il en est ainsi de toute autre hypothèse. Une

hypothèse ne doit pas être en quelque sorte une superposition à la

réalité, mais une explication de cette réalité. Or, l'hypothèse de la

liberté intemporelle et individuelle tout ensemble est la traduction

de la difficulté même en termes nouveaux et incompréhensibles. Nous

n'avons donc pas le droit de dire immédiatement: «_La liberté_ est un

mystère;» il faut dire: «Il y a au fond des choses un mystère, et nous

ne savons pas s'il faut l'appeler liberté plutôt que de tout autre

nom.» Le mystère porte sur ce fond innommable de la réalité; quant à

la liberté, elle est pour nous un _idéal_, et nous ne savons pas si

elle fait le fond de la réalité même. Le vrai problème est donc de

chercher, à un point de vue _immanent_, comment nous pouvons nous

rapprocher de cet idéal, comment le _progrès_ est possible dans la

sphère du temps, et possible par cette idée même de liberté.

Dans cette recherche, l'accord peut exister entre les diverses

doctrines, et sur le point de départ et sur le but à atteindre. Les

déterministes eux-mêmes, nous l'avons vu, doivent se ranger parmi les

partisans, sinon de la liberté déjà réalisée, du moins de

l'indépendance idéale sous toutes ses formes, de la liberté idéale en

tant qu'elle est réalisable; comme Pythagore, qui ne se croyait pas

sage, mais ami de la sagesse, ils ne se croiront pas libres, mais du

moins amis de la liberté. La vraie liberté étant pour tous le but à

atteindre, les déterministes pourront lui appliquer ce qu'on a dit de

l'Éden: elle est devant nous, et non pas derrière nous; nous n'en

venons pas, mais nous y allons, et peut être nous est-il permis de

nous en rapprocher sans cesse.

C'est là, dans le déterminisme, le commencement d'une évolution dont

nous avons déjà mesuré l'importance et les limites dans la pratique.

Le moment est venu de la poursuivre dans l'ordre théorique et d'en

déterminer aussi la limite à ce point de vue. Nous ne pouvons nous

arrêter à moitié chemin dans une voie où le déterminisme lui-même

commence à entrer de nos jours, et où la nécessité semble se diriger

dans le sens de la liberté idéale. Nous avons reconnu que, quand nous

croyons l'idéal de la liberté déjà réalisé en nous partiellement et

réalisable progressivement, cette croyance nous confère sur nous-mêmes

un pouvoir pratique, une liberté d'action apparente que les

déterministes eux-mêmes peuvent admettre. Mais, de cette nouvelle

position où nous avons amené le déterminisme, l'homme aspire encore à

quelque chose de plus élevé; partis de la liberté apparente, ne

pourrions-nous nous rapprocher de la liberté réelle? Nous avons poussé

la conciliation des doctrines jusqu'à un centre intérieur sur la

nature duquel le désaccord demeure possible: tout se passe comme si,

dans ce centre, était en germe une réelle liberté, et cependant ce

n'en est peut-être que le semblant. Tel est le doute final.

Ce doute n'intéresse-t-il que la spéculation, et pouvons-nous, même

dans la pratique, laisser le problème irrésolu?--Beaucoup d'hommes,

sans doute, agissent sous l'idée de la liberté et de leur liberté sans

se demander s'il y a là autre chose qu'une simple idée et une simple

apparence de réalisation. Leur pratique semble alors indépendante de

la théorie; mais c'est qu'en réalité les deux choses demeurent à leurs

yeux confondues dans une synthèse spontanée et obscure. Pour eux,

l'idée est la chose, et ils n'en demandent pas davantage. Mais, pour

quiconque réfléchit et en vient par la réflexion à séparer le

subjectif et l'objectif, l'incertitude de la solution, tant qu'elle

subsiste, exerce une influence sur la pratique même. Du moins

l'exerce-t-elle dans l'ordre moral, car, sous toutes les autres formes

pratiques, l'idée de liberté et la croyance à sa réalité en nous

équivalent de fait à la liberté réelle. Mais, en morale, si nous

doutons de notre liberté objective, surtout si nous la nions, nous

diminuons par cela même notre énergie morale, nous subissons, au lieu

d'une influence excitatrice de l'idée, l'influence paralysante de

l'idée sur l'action, qui a été plus haut analysée. Il y a assurément

une morale pour ainsi dire impersonnelle et théorique dont nous avons

reconnu la possibilité dans les écoles déterministes. Cette morale

toute nécessitaire se concilie avec l'autre tant qu'on n'est pas

arrivé à l'acte même de la moralité, à la détermination morale ou aux

faits qui en sont la plus immédiate expression: sentiment d'obligation

et de responsabilité, remords ou satisfaction intérieure; mais le côté

proprement _moral_ de ces faits subit une évidente altération dans le

déterminisme traditionnel et exclusif. C'est que non seulement on n'y

admet pas la liberté, mais l'idée même de liberté en est absente. Il

en résulte dans les choses comme un notable changement de couleur,

produit par l'absence d'une de ces couleurs élémentaires auxquelles

nous avons comparé les éléments de nos notions morales; non seulement

se trouve supprimée la réalité des faits moraux, mais nous n'en

retrouvons plus l'apparence exacte en nous. Ce sont des nuances toutes

nouvelles, auxquelles on donne par analogie le même nom qu'aux

anciennes. Ce n'est pas là, encore une fois, la dernière position que

le déterminisme peut et doit prendre. Parmi les éléments du problème

il doit rétablir: 1º l'_idée de la liberté_ comme fin concevable et

désirable, 2º l'_idée de notre liberté_ comme apparente réalisation de

cet idéal en nous-même. En fait, après avoir conçu ce que Stuart Mill

appelle le pouvoir de modifier notre caractère _si nous le voulons_,

nous concevons tous, au moins comme idéal, un pouvoir que Stuart Mill

ne nous accorde pas, celui de _vouloir_ modifier notre caractère[131].

Nous concevons une puissance sur nous-mêmes qui ne serait pas

seulement «intermédiaire», comme dit Mill, mais première et radicale.

Cette idée, chimérique ou non, nous l'avons tous; tous nous désirons

la réaliser, tous nous la reconnaissons douée d'une certaine

efficacité, tous à de certaines heures nous croyons la voir réalisée

en nous. Cette illusion, si c'en est une, ne peut être détruite que

par les plus subtils raisonnements; encore ces raisonnements ne

détruisent-ils pas l'apparence intérieure, mais seulement la croyance

à la valeur objective de cette apparence. Nous ressemblons alors à un

homme que l'on convaincrait d'être en proie à une hallucination, mais

qui, tout en reconnaissant la fausseté des apparences, n'en

continuerait pas moins à les voir. Il ne pourrait pas exclure ces

apparences de sa propre psychologie sous prétexte qu'elles sont sans

objet; il devrait, au contraire, en étudier avec soin la nature,

l'influence, les combinaisons diverses avec les autres apparences plus

véridiques. Si même il reconnaissait qu'il y a dans ses illusions

quelque chose de bon, il se demanderait s'il n'y a pas aussi en elles

quelque chose de vrai et si on ne pourrait pas, tout au moins, les

rendre plus vraies à l'avenir: la perception et la mémoire ne

sont-elles pas elles-mêmes, en définitive, des «hallucinations

vraies?»

[131] «La volonté de modifier notre caractère est un résultat non

de nos propres efforts, mais de circonstances que nous ne pouvons

empêcher; si nous l'avons, elle ne peut venir en nous que de

causes extérieures.» (_Logique_, t. II, p. 424.) On ne voit guère

alors comment Stuart Mill croit pouvoir ajouter: «Nous sommes

_moralement obligés_ de travailler au perfectionnement de notre

caractère. A la vérité nous ne le ferons que si nous venons à

_désirer_ de nous perfectionner.» Et il se trouve en dernière

analyse que ce désir ne dépend pas de nous. En d'autres termes,

devant une table vide, j'aurais la faculté et même l'obligation

de faire un excellent festin, si elle était pleine; mais d'autres

que moi peuvent seuls la remplir. Notre puissance n'est telle que

quand on ne remonte pas assez haut, et elle finit par se résoudre

en une réelle impuissance.

Recommençons donc cette sorte de voyage à la recherche de la liberté

qui résume le progrès de la pensée même et de la volonté humaine. Il

importe de déterminer avec précision l'étendue et la valeur théoriques

de cette efficacité pratique qui appartient à l'idée et à la

persuasion de notre liberté. Ce pouvoir conféré par l'idée, déjà réel

comme pouvoir, peut-il être aussi réel comme pouvoir _libre_, et

jusqu'à quel point? C'est là une dernière question que le déterminisme

même doit s'adresser, une dernière position qu'il doit prendre. Plus

ambitieux que Pyrrhus, après avoir conquis la terre, il faut que

l'homme s'essaie à y faire descendre le ciel même avec la liberté

idéale.

LIVRE DEUXIÈME

RECHERCHE D'UNE SYNTHÈSE THÉORIQUE

CHAPITRE PREMIER

FORCE EFFICACE DE L'IDÉE DE LIBERTÉ SELON LA THÉORIE DES IDÉES-FORCES

I. _Notion synthétique de la liberté psychologique._--Recherche

de la notion où pourraient coïncider, dans ce qu'ils ont de

positif, le système de la détermination et celui de

l'indifférence.

II. _Idéal métaphysique de l'acte libre._--L'acte libre doit avoir

la liberté et pour fin et pour cause.--Mécanisme et organisme

de la liberté, que nous cherchons à réaliser.

III. _L'évolution vers la liberté et ses trois

moments._--Evolution nécessaire pour arriver à produire des

actes ayant comme fin l'idée de liberté.

IV. _L'idée-force de liberté comme complément du

naturalisme._--Objections et réponses.--L'idée de liberté,

équivalent et substitut de la liberté dans l'ordre logique,

mathématique et mécanique.

V. _L'idée-force de liberté comme complément de

l'idéalisme._--Introduction d'un nouvel élément dans les

théories de Leibnitz et de Kant.

VI. _L'idée de liberté et l'idée de l'avenir._--Influence des

idées du temps et de l'avenir sur le déterminisme. Réaction de

l'idée sur le fait et de la prévision sur l'action.

I. _Notion synthétique de la liberté psychologique._--Nous entendons

par liberté, on s'en souvient, l'indépendance sous toutes ses formes

et à tous ses degrés. Des analyses que nous avons faites précédemment

il résulte que, dans l'idée ordinaire de la liberté, il y a de

l'impossible et du possible. La liberté d'indifférence est impossible:

le libre arbitre, qui s'y ramène, est impossible en tant que puissance

de vouloir au même instant, dans les mêmes conditions, deux choses

contraires: une telle puissance n'est conçue que par l'abstraction des

réelles conditions de la volonté. Et cette abstraction, on s'en

souvient, s'opère en quelque sorte toute seule par le seul effet de

l'ignorance. Il en résulte une illusion, d'ailleurs partiellement

utile dans la pratique par la réaction qu'elle produit; car la

réaction de l'idée sur le fait a une si grande force de réalisation

que, même sous ces deux formes inférieures et paradoxales de

l'indifférentisme et du libre arbitre, je puis encore réaliser

_approximativement_ la liberté. Ce qui n'est pas illusoire et faux

dans l'idée de liberté, c'est d'abord le côté négatif de cette idée,

qui est l'_indépendance de l'être intelligent à l'égard du dehors_;

puis le fond positif de l'idée, qui est _la plénitude de la puissance_

et notamment de la puissance intelligente ou consciente. Cette

puissance n'a rien d'illusoire. L'idée de liberté, dans son fond le

plus empirique, renferme donc tout au moins un élément indéniable et

vrai: l'idée de la force des idées, de quelque manière qu'on conçoive

cette force. N'y eût-il rien de plus, ce serait déjà quelque chose, et

l'idée de liberté ne ressemblerait pas à l'utopie du mouvement

perpétuel.

Mais ce n'est pas là tout ce que renferme cette notion. Parmi ces

idées-forces qui ont une incontestable puissance, il y en a deux

dominantes en nous: celle du _moi_ et celle de l'_universel_.

L'indépendance du _moi_, voilà déjà une notion plus concrète de la

liberté. Et cette indépendance même, nous le verrons, ne se manifeste

jamais mieux que quand le moi agit pour un motif _universel_. De là

dérive la notion de liberté supérieure et morale, qui manifeste

l'indépendance du moi par rapport aux limites de sa propre

individualité bornée. Cette liberté est la condition du vrai

désintéressement et de l'amour d'autrui.

En abstrayant ainsi toutes les dépendances, toutes les limites, nous

finissons par concevoir, d'une conception indirecte, une indépendance

absolue, une cause qui serait indépendante sous tous les rapports:

c'est ce que les métaphysiciens appellent l'_absolu_. C'est là, à nos

yeux, la forme tout idéale de la liberté, conçue au point de vue

métaphysique[132].

[132] Voir plus haut, sur l'idéal de liberté métaphysique et

d'indépendance absolue, chap. VII, § 3.

On le voit, vouloir renfermer la liberté dans les bornes d'une

définition étroite, c'est en contredire la notion même, qui exclut

précisément toutes les bornes. Cependant, nous ne pouvons ici

considérer la liberté à la fois sous tous ses aspects. Nous serons

donc obligé de procéder dialectiquement, comme eût dit Platon, ou,

pour parler le langage moderne, d'établir un _processus_ et une

_évolution_ qui nous fasse passer d'un degré à l'autre, d'une forme

d'indépendance à une autre supérieure et plus complète.

Il est naturel, au début de notre recherche, de considérer d'abord la

liberté psychologique, la liberté du moi. Nous n'entendons point par

cette liberté psychologique une détermination qu'on ne saurait trop

comment qualifier, qui aurait lieu abstraction faite de toute

appréciation des choses, de toute considération des buts offerts, une

détermination de libre arbitre sans motif et sans mobile, en un mot

sans raison. La liberté humaine nous semble, à son premier degré, le

pouvoir de faire équilibre aux raisons tirées de la nature intrinsèque

des choses par une raison tirée de l'idée que le moi a de son

indépendance. Si la valeur intrinsèque des choses, telle que mon

intelligence la conçoit, déterminait seule mon action, cette valeur

des choses étant impersonnelle et conçue en vertu de lois

impersonnelles, je n'aurais aucune liberté; mais, si je trouve dans la

conscience même de mon individualité (réelle ou formelle), du _sujet_

qui est moi, un motif et un mobile capable de contre-balancer les

raisons qui procèdent des _objets_, il y aura une certaine attribution

de l'acte à _moi-même_ et non plus seulement au _non-moi_. La liberté

est donc, sous cette première forme, le sujet se posant en face de

l'objet comme une force capable de résister avec la conscience de sa

résistance; c'est le moi trouvant dans le moi une raison d'agir qu'il

se fait à lui-même au lieu de la recevoir du dehors. Nous admettons

toujours une raison d'agir, mais elle est tantôt dans la conscience du

sujet, tantôt dans la perception des objets.

Nous avons vu le fort et le faible des deux théories relatives à la

liberté: il faut maintenant essayer de les concilier dans une notion

plus large et plus compréhensive de la liberté psychologique. Selon le

déterminisme, nous nous déterminons pour tels ou tels motifs; et ces

motifs sont des pensées actuelles qui, étant donnée notre constitution

psychologique, devaient nécessairement amener notre détermination.

Dès lors, l'idée de notre liberté ne serait plus qu'une forme vide

s'appliquant indifféremment à tous nos actes; le contenu positif

de ces actes serait déterminé réellement et exclusivement par les

motifs actuels et par toute la série d'états de conscience

antécédents.--Selon la doctrine vulgaire de la liberté d'indifférence,

au contraire, nous nous déterminons parce que nous le voulons; ce qui

revient à dire que nous nous déterminons ainsi parce que nous nous

déterminons à nous déterminer ainsi. C'est là un acte absolu et

indépendant de tout le reste. Comment alors expliquer le contenu

positif et déterminé de ses effets? Comment cette suprême indifférence

a-t-elle pu aboutir à telles et telles différences, par exemple à un

acte de pardon ou à un acte de vengeance?--Voilà les notions

contraires de la liberté que se font les déterministes et les

indéterministes.

Maintenant, il y a deux manières de concilier des notions. On peut les

combiner dans ce qu'elles ont de positif pour arriver à une troisième

idée, distincte et une, qui en est la synthèse; c'est là, ce semble,

la vraie méthode. On peut aussi juxtaposer simplement les notions

contraires et, pour éviter la contradiction, en éliminer les

caractères spécifiques ou différentiels; mais on n'arrive ainsi qu'à

une identité vide et sans contenu déterminé, ou, si on laisse

subsister la moindre différence, l'opposition éclate bientôt au sein

même de l'apparente conciliation et réclame en vain une conciliation

nouvelle[133]. L'abstrait, et conséquemment l'incomplet, voilà le

défaut ordinaire des systèmes relatifs à la liberté. «Nous nous

déterminons pour tels ou tels motifs;» mais alors les motifs sont tout

sans la volonté, et le mot «nous nous déterminons» n'a plus de sens.

«Nous nous déterminons pour nous déterminer, nous voulons pour

vouloir; mais alors la volonté demeure abstraite et sans motif, comme

une forme sans contenu.» Toutes ces doctrines, après avoir brisé la

vivante unité du vouloir, s'efforcent vainement de la reconstruire.

Nous devons d'abord rétablir la réalité psychologique des faits, avant

de passer aux considérations métaphysiques.

[133] Voir, sur notre méthode, l'Introduction à notre _Histoire

de la philosophie_, 4e édition.

En premier lieu, relativement au motif de nos actes, l'observation

intérieure nous a montré que les systèmes adverses sont également

incomplets.--Je puis vouloir pour vouloir, disent les partisans de la

liberté indifférente.--Oui, leur avons-nous répondu; mais vous avez

alors un motif intérieur, qui est d'exercer la puissance même que vous

concevez.--Alors, disent à leur tour les déterministes, je veux pour

une raison, et en vue de quelque chose?--Oui; seulement cette raison,

ce quelque chose que vous avez en vue comme idéal, est le vouloir même

et le vouloir libre.--En ce cas, ma volition est déterminée par le

motif, et je ne suis pas libre.--Votre volition est déterminée par le

motif, et comme ce motif est précisément d'être libre, la question que

vous ne devez pas préjuger est de savoir si vous ne réalisez pas

effectivement, dans quelque mesure, une certaine liberté en

vous-mêmes. Reconnaissez tout au moins que la question doit être mieux

posée qu'elle ne l'a été.

Voici donc, relativement au motif de nos actions, les deux extrêmes et

la notion synthétique, fournie par l'expérience intérieure, qui les

concilie dans ce qu'ils ont de positif.--Je ne puis vouloir pour

vouloir et sans raison, disait Leibnitz.--Je puis vouloir sans raison

et pour vouloir, disait Reid.--La vérité psychologique est que je puis

vouloir pour la _raison_ de vouloir, et alors je veux tout à la fois

pour une raison et sans raison: pour une raison subjective (l'idée de

ma puissance), et sans raison objective (tirée de la nature des choses

que je veux, ou des fins externes). Dans ce cas, nous expliquons notre

acte en disant: «_Parce que je veux_». Cette expression ne désigne pas

seulement l'agent ou la volonté, mais aussi un objet de pensée ou un

motif que la volonté se pose à elle-même: ce n'est donc pas, comme on

le croit, une tautologie. Lorsque la volonté, entre deux biens,

choisit un bien moindre ou égal parce qu'elle le _veut_, ce mot est

pris dans un sens original, et sert à rendre raison du choix ainsi

fait: il ne désigne plus la volonté en général, mais la volonté se

prenant elle-même spécialement pour motif et pour fin, par un acte de

réflexion. Quand nous préférons le plus grand bien extérieur, mille

francs plutôt qu'un franc, nous croyons inutile d'ajouter que nous le

voulons pour vouloir: la valeur du motif extrinsèque suffit alors pour

expliquer la détermination de la volonté; mais, dans le choix d'un

moindre bien ou d'un bien égal, si on nous interroge sur le motif,

nous donnons pour raison: _parce que je veux_. La volonté devient

alors pour elle-même un vrai motif, car elle s'objective et se pose en

face d'elle-même: _Sit pro ratione voluntas_.--Reid n'a vu que le côté

extrinsèque des choses; il n'a pas vu la raison intrinsèque qui

détruit en nous l'indifférence: à savoir l'idée de l'indépendance

même, à laquelle nous sommes loin d'être indifférents. D'autre part,

les déterministes ont négligé à tort l'idée de la volonté libre parmi

les motifs de détermination.

La même insuffisance des doctrines opposées se retrouve à propos du

_mobile_ de nos déterminations, qui n'est que le motif par nous senti

et désiré. Ici encore les faits psychologiques semblent avoir été mal

analysés.

Selon les déterministes, non seulement il n'y a point d'acte sans

raison ou sans motif, mais encore la raison d'agir ne peut être que

quelque bien senti ou représenté: on ne peut vouloir que pour un bien,

et tout motif devient ainsi un mobile.--Je puis vouloir pour vouloir

et sans mobile, disent au contraire les partisans de la liberté

d'indifférence.--Mais, répondrons-nous aux deux systèmes adverses, si

la volonté libre est elle-même un bien, les contraires ne sont plus

aussi inconciliables: je puis vouloir pour le bien de vouloir. Ici

encore les partis dissidents font à tort abstraction de l'idée de

liberté; celle-ci nous apparaît toujours, à ses degrés différents,

comme l'idée d'un _bien_ réalisable dans le _moi_; et conséquemment,

de même qu'elle est un motif, elle est un mobile.

--Ce n'est pas un bien, objectera-t-on, de lever le bras ou de

l'abaisser; et cependant je lève librement le bras pour le lever, je

l'abaisse librement pour l'abaisser.--Analyse incomplète. Quand vous

faites ces mouvements avec réflexion, vous les faites pour montrer aux

autres votre liberté, ou pour vous la montrer à vous-même; et cette

sorte de triomphe que vous remportez sur le simple _possible_ en le

rendant _actuel_ est assurément un bien, dont vous avez la notion plus

ou moins confuse et le sentiment plus ou moins vif: il y a ici un

mobile, ne fût-ce que le plaisir d'agir, de se mouvoir, de se sentir

maître de ses mouvements, de se sentir vivre.

La Liberté et le Déterminisme · 第 24 / 39 段