[123] _Raison pratique_, p. 172. La raison seule étant

«absolument spontanée,» est libre; «car l'indépendance par

rapport aux causes déterminantes du monde sensible, indépendance

que doit toujours s'attribuer la raison, est la liberté.» (_R.

p._, 108.) S'il n'y avait rien de plus, «si je n'appartenais

qu'au monde intelligible, toutes mes actions _seraient_ toujours

conformes à l'autonomie de la volonté; mais comme je me vois en

même temps membre du monde sensible, je dis seulement qu'elles

_doivent_ être conformes à ce principe.» (_Ibid._, p. 111.)

«L'homme, comme membre d'un monde intelligible veut

nécessairement ce qu'il doit moralement,» nécessité rationnelle

et morale qui, selon Kant, est la liberté même; «et l'homme ne

distingue le devoir du vouloir qu'autant qu'il se considère comme

faisant partie du monde sensible.» (_Ibid._, p. 112.)

[124] Introd. tr. Barni, p. 38.

Ainsi la causalité de la raison pure ne peut être rationnellement

déterminée que par un principe d'action indépendant de toute condition

sensible. Et cependant, elle a été en fait déterminée par un principe

d'action dépendant du monde sensible, puisqu'elle a péché et pèche

encore. La liberté est donc, pour Kant, tantôt ce qui permet au

«moi-noumène» de bien faire en lui permettant aussi de mal faire,

tantôt l'immédiate et certaine actualité de la loi morale. Kant n'a

point concilié ces deux notions antinomiques, qui aboutissent, l'une à

la possibilité de pécher, l'autre à l'impossibilité de pécher.

* * * * *

L'antinomie va reparaître et développer ses conséquences dans les deux

théories kantiennes de l'obligation et de la responsabilité.

L'obligation tient, selon Kant, à ce que la liberté intemporelle est

cependant astreinte à la condition d'_agir_ dans le temps et d'y agir

selon une _loi_ universelle.--Mais d'abord, demanderons-nous, comment

la liberté peut-elle être _nécessitée_ à agir dans le monde du temps?

Puis, comment peut-elle être _obligée_ dans ce monde? En tant que

vraiment libres au sein du noumène, nous ne pouvons avoir d'obligation

relativement à la totalité des phénomènes, car il n'y a rien qui

puisse obliger une liberté absolue, et d'ailleurs il n'existe aucune

raison pour qu'une liberté absolue fasse le mal. Nous ne pouvons donc

être obligés que par rapport à l'ensemble de _nos_ phénomènes, _de

notre caractère empirique_. Mais précisément ce qui spécifie _notre_

caractère, ce qui détermine l'ensemble _particulier_ de nos

phénomènes, c'est le _tout_, c'est une nécessité universelle, et nous

ne pouvons être obligés par rapport à cette nécessité: nous ne pouvons

être que _prédestinés_ par la puissance d'où sort le tout. Donc, notre

liberté _individuelle_ dans le monde intelligible est _prédestination_

et _nécessité_. Nous ne pourrions être libres que d'une liberté

_universelle_; nous ne pourrions être obligés que par rapport à

l'_univers_, que comme créateurs de l'univers, que comme Dieu; par

malheur, Kant nous dit que l'obligation n'a plus de sens pour Dieu,

pas plus que le péché. On ne voit donc nulle part sur quelle liberté

fonder une obligation quelconque ni par rapport à quoi la fonder.

La responsabilité n'est pas plus intelligible que l'obligation si on

accepte l'idée de la liberté nouménale. Le péché de notre moi-noumène,

en effet, ne peut être produit par les conditions _seules_ de son

existence phénoménale, qui ne dépendent pas de lui; ce péché doit donc

être produit encore par un mauvais vouloir transcendant, non

explicable par les conditions de l'existence phénoménale. Mais ce

mauvais vouloir est, en somme, absolument inexplicable pour nous,

_pour nous qui sommes cependant les auteurs responsables de ce péché_.

Dès lors, cet acte de liberté morale n'est toujours qu'un acte de

liberté d'indifférence transporté au sein de l'absolu: c'est un hasard

nouménal, qui pourrait bien recouvrir un destin nouménal. En d'autres

termes, pourquoi le moi-noumène n'est-il pas immédiatement saint et

éternellement pur? Comment la «raison» peut-elle, par exemple, ainsi

que le soutient Kant, se résoudre à un «mensonge?» Comment peut-elle

montrer de la «négligence»? Comment, avec sa portée universelle,

peut-elle produire des actions sans maximes universalisables? Comment,

en un mot, la raison peut-elle ne pas être absolument raisonnable,

puisqu'elle n'a pas de raisons, mais des déraisons pour vouloir être

autre chose?--Il faut évidemment supposer ici, comme condition du

péché et du devoir dont il est la violation, un noumène _imparfait_,

car Kant nous a formellement dit qu'il n'y a pas de devoir pour Dieu;

mais en quoi peut consister l'imperfection d'un noumène et la

différence du créé avec le créateur? En ce que le noumène,--même

intemporel, même créé par Dieu «en dehors du temps» et comme «être en

soi»,--est cependant soumis à de certaines conditions, sinon de temps

et d'espace, du moins de multiplicité, d'action réciproque, de

causalité transitive et de passivité. Donc, il n'est _tel_ noumène

qu'à condition d'être déjà engagé dans le phénomène; il n'est telle

liberté, tel moi libre, qu'à la condition d'être enveloppé de

_nécessités_. Kant lui-même vient de nous dire que Dieu ne crée pas

les êtres dans le temps, sans quoi, d'une part, son acte subirait la

condition du temps, et d'autre part, les êtres eux-mêmes ne seraient

plus des êtres en soi, mais des phénomènes; or, on peut appliquer son

propre argument aux autres conditions de multiplicité, d'action

réciproque et de passivité qu'il admet. Si c'est Dieu qui subit ces

conditions, Dieu n'est plus libre et vraiment créateur; si ce sont ses

créatures, elles ne sont plus libres ni vraiment des _êtres en soi_.

On ne peut donc pas leur imputer la faute si elles tombent dans le

phénomène et dans le mal. C'est la volonté absolue et universelle, et

non le _moi_ individuel qui a commis la faute de déchoir, au lieu de

rester dans son insondable abîme: elle est seule responsable de cette

faute. Toutes les difficultés reparaissent ainsi avec les deux sens de

la liberté entre lesquels nous avons vu flotter la pensée de Kant: 1º

_causalité du noumène_, pouvant être morale ou immorale; 2º

_moralité_. Ou ces deux sens sont au fond identiques,--ce qui supprime

le péché du noumène,--ou ils sont différents, ce qui supprime la

liberté et la responsabilité du noumène. Entre le noumène pur et le

phénomène, entre l'éternel et le temporel, nous voyons toujours un

hiatus infranchissable. L'intemporel doit être tellement libre que le

phénomène y disparaisse, et le phénomène est toujours tellement

nécessité que le noumène y disparaît.

Admettons cependant le péché radical et la responsabilité du

moi-noumène, une nouvelle difficulté se présente: comment l'homme réel

peut-il _connaître_ ce péché accompli dans un monde inconnaissable? On

répondra peut-être:--«Parce que l'homme réel, par sa raison pure, a

conscience de la loi morale, sous laquelle le noumène _doit_ produire

tel phénomène[125];» en d'autres termes, nous trouvons que les

phénomènes ne répondent pas en nous à la loi idéale par nous

conçue.--Soit, mais comment savons-nous que c'est _notre_ faute à

nous, le résultat de notre _causalité_ nouménale, qui précisément est

pour nous inconnaissable? D'une part, dans le monde phénoménal, notre

action est expliquée par la totalité des phénomènes, par l'univers;

d'autre part la causalité nouménale, qui a produit notre action, nous

échappe; comment donc, encore une fois, connaître un péché accompli

dans un monde inconnaissable par une cause inconnue que rien ne prouve

être nous, plutôt que la cause universelle?--Nous ne pouvons vraiment

_savoir_ s'il existe des êtres responsables et si nous sommes du

nombre. Nous savons qu'il y a des êtres sans raison et des êtres doués

de raison, voilà tout. Chez ces derniers, la raison élèvera sans doute

son idéal au-dessus du fait, elle souffrira de se voir méconnue, elle

jugera et condamnera le mal, et cela sans se préoccuper de savoir si

ce mal est présent, passé ou à venir; mais elle ne s'attribuera pas _à

elle-même_, dans la conscience, la cause du désaccord entre l'idéal et

la réalité. Je ne me connais pas comme _moi en soi_, comme cause _en

soi_; je ne connais donc pas _ma_ responsabilité, et, si je l'accepte

pratiquement en acceptant pour _moi_ la loi du devoir, cette

acceptation, en tant que _personnelle_, est tout hypothétique. Le moi

_que je connais_ est déterminé, le moi _que je ne connais pas_ est

seul libre; dès lors, plus de marque pour distinguer, dans la série de

mes actions, ce qui est l'oeuvre de _ma_ liberté, de mon _moi_

transcendantal, et ce qui provient des causes étrangères. Comment, en

effet, discerner le mal que j'ai fait avec une «intention» libre, de

celui que j'ai fait sans intention? La véritable intention doit

«appartenir au caractère intelligible» et ce caractère intelligible

«ne peut être connu de nous...»--«La moralité propre des actions (le

mérite et le démérite), celle même de notre propre conduite, nous est

donc profondément cachée,» avoue Kant. «Nos imputations ne peuvent se

rapporter qu'au caractère _empirique_.»--Mais précisément le caractère

empirique n'est pas responsable; nos imputations tombent donc à

faux.--«Personne ne peut faire la juste part de la liberté, celle de

la simple nature, celle du tempérament involontairement mauvais ou bon

(_merito fortunæ_), ni par conséquent juger avec une parfaite

justice[126].»--Nous ne devons point sans doute prétendre faire la

_juste_ part; mais comment, dans une série tout entière déterminée,

faire pratiquement une part _quelconque_ à la liberté et distinguer

les actes de responsabilité morale d'avec les actes sans

responsabilité morale? Quand nous nous croyons bons ou méchants, quand

nous nous croyons responsables, en fait nous n'en savons rien. Nous ne

devrions donc éprouver qu'un remords platonique et général, non

personnel, sans rien juger de notre responsabilité propre, car nous ne

voyons pas plus clair dans notre conscience individuelle que dans

celle d'autrui.

[125] M. Darlu.

[126] _Raison pure_, p. 251, note.

* * * * *

Le problème de la responsabilité _personnelle_ aboutit, comme on le

voit, à la question de savoir si nous avons ou non _conscience_ de

_notre_ liberté, et c'est en agissant que nous aurions besoin de

sentir notre pouvoir libre et responsable; mais l'examen de notre

conscience est impuissant à nous révéler ce pouvoir, car, selon Kant

lui-même, la conscience ne saisit que des phénomènes, tout comme les

sens. «L'homme, dit-il, d'après la connaissance qu'il a de lui-même

par le sentiment intérieur, ne peut se flatter de se connaître tel

qu'il est en soi; car, comme _il ne se produit pas lui-même_, et que

le concept qu'il a de lui-même n'est pas _à priori_, mais qu'il le

reçoit de l'expérience ou du sens intime, il est clair qu'il ne

connaît sa nature que comme phénomène, c'est-à-dire par la manière

dont sa conscience est affectée[127].» Voilà précisément le point

capital; si je suis libre, je dois connaître _à priori_ ce que je

produis moi-même. Qu'est-ce qu'une liberté qui ne sait pas ce qu'elle

fait et qui est obligée d'attendre que l'expérience le lui apprenne

comme du dehors? Selon Kant, je me détermine d'une manière absolue

dans le noumène; ma vie phénoménale ne sera que le visible reflet de

cette détermination dans les eaux mobiles du temps; et néanmoins je

suis obligé, comme Narcisse, de me pencher sur ce miroir, pour savoir

si ma détermination est belle ou laide! Est-ce donc bien là mon _moi_,

et cet acte aveugle est-il un acte libre? «Au-dessus, continue Kant,

de cette collection de purs phénomènes que l'homme trouve en son

propre sujet, il doit nécessairement admettre quelque _autre chose_

qui leur sert de fondement, c'est-à-dire son moi, quelle que puisse

être sa nature intime.»--Pourquoi _dois-je_ admettre cette _autre_

chose qui est _moi_, et qui ne devrait pas paraître _autre_ ou

étrangère à ma conscience? C'est là un _moi_ de raison, un _moi_

inconnu et transcendant, qui est bien loin de la vraie liberté.

[127] _Raison pratique_, p. 106.

Dans les lignes qui suivent, il est vrai, Kant semble nous rendre une

certaine conscience de notre activité propre: «Toutes les

représentations, dit-il, que nous recevons passivement (comme celles

des sens) ne nous font connaître les objets que comme ils nous

affectent, ce qui ne nous apprend pas du tout ce qu'ils peuvent être

en soi; par conséquent, par cette espèce de représentations, quelque

attention que leur donne et quelque clarté qu'y ajoute l'entendement,

nous ne pouvons arriver qu'à la connaissance des phénomènes, jamais à

celle des _choses en soi_. Dès qu'on fait cette distinction (et il

suffit pour cela de remarquer la différence des représentations qui

nous viennent du dehors, où nous sommes passifs, et de celles que nous

produisons de nous-mêmes, où nous montrons notre activité), il

s'ensuit nécessairement qu'on doit admettre derrière les phénomènes

quelque chose encore qui n'est pas phénomène, c'est-à-dire les _choses

en soi_; quoiqu'il faille bien avouer que nous ne pouvons les

connaître que par la manière dont elles nous affectent, et non pas

comme elles _sont_[128].» Toute cette doctrine est fort obscure; si

nous avons conscience, d'une manière quelconque, de représentations

que nous produisons nous-mêmes par notre activité, nous les

connaissons dans leur cause, _à priori_; nous pouvons donc les

connaître telles qu'elles sont en elles-mêmes, et nous pouvons ainsi

avoir une conscience de notre liberté par le dedans, non par le

dehors, une conscience active et non passive de notre activité.

Seulement, cette activité n'est plus, chez Kant, que celle de la

raison. Nous voilà donc revenus à la liberté purement rationnelle,

conséquemment impeccable. Quant à la conscience que j'ai de moi-même

comme être individuel agissant dans le temps, loin de me révéler ma

liberté, elle n'est possible elle-même, selon Kant, que sous la

condition de la nécessité empirique. C'est donc bien à la raison

universelle, et à elle seule, que Kant accorde la spontanéité absolue.

Dès lors, on cherche vainement dans sa doctrine la part du _moi_ et de

la conscience véritable, non de celle qui se verrait passivement

affectée, mais de celle qui, en agissant, se verrait agir. Nous

demeurons toujours en présence de deux mondes, l'un intelligible et

intemporel, celui de la raison, l'autre sensible et temporel, celui

des phénomènes; mais nous n'avons aucun moyen terme entre la liberté

universelle du premier et la nécessité universelle du second: les deux

sont également impersonnelles.

[128] _Raison pratique_, p. 105.

* * * * *

Toutes les considérations précédentes peuvent se résumer en une

objection fondamentale. Kant, pour sauver la liberté, a cru qu'il

suffisait de l'élever au-dessus du _temps_, et il nous en a donné ce

motif un peu trop élémentaire que, le _passé_ n'étant point en notre

pouvoir et le présent dépendant du passé, rien de ce qui est dans le

temps ne se trouve en notre pouvoir.--Mais, comme nous croyons l'avoir

montré, le temps n'est pas l'unique ennemi de la liberté: là où

subsistent la pluralité des individus, leur causalité réciproque, la

relation d'agent et de patient, le déterminisme mutuel demeure[129].

Dans le monde intemporel subsiste tout l'ordre temporel, toutes les

choses relatives et nécessaires, mais réduites pour nous à l'état

d'ombres métaphysiques. L'ombre de notre moi, placée par une loi

inexplicable devant l'ombre des fruits défendus, commet avec une ombre

de responsabilité un péché inexplicable; et il en résulte qu'elle

éprouve dans la vie temporelle des souffrances qui, elles, ne sont pas

des ombres de souffrance. La métaphysique transcendante se borne à

projeter le monde immanent dans une sorte de vide élyséen: elle

concentre le temps dans l'éternité, mais elle ne change rien aux

relations véritables des choses, ni à leurs lois nécessaires.

L'antinomie que nous avons signalée entre les deux conceptions de la

liberté s'y retrouve à son _maximum_: si la liberté y est raison et

moralité, elle est toujours nécessité; si elle est libre arbitre, elle

est toujours hasard. Ces deux sens du mot restent d'ailleurs également

insoutenables et inconciliables; ni péché ni impossibilité de pécher

ne se comprennent. La liberté personnelle vient donc finalement, dans

le monde prétendu intelligible, se confondre avec la nécessité

universelle d'où dérive le torrent des choses.

[129] Voir notre _Critique des systèmes de morale_, conclusion:

«Ce qui n'est pas en notre pouvoir, c'est ce qui n'est pas nous

et n'est pas un effet de notre action propre; la question de

temps ne fait rien à l'affaire. La logique et la géométrie sont

en dehors du temps, elles n'en sont que plus nécessaires.

Fussions-nous dans la vie éternelle, si nous n'y sommes pas

seuls, si nous sommes en relation avec d'autres volontés, s'il y

a _causalité réciproque_, cette causalité fût-elle extemporelle,

sans avant et sans après, il y aura toujours détermination

mutuelle, il y aura déterminisme. Que l'agneau soit mangé par le

loup en plusieurs temps ou en dehors du temps, peu importe, s'il

est mangé et si la relation de loup à agneau subsiste

_éminemment_. Une charge en douze temps que je subis dans la

durée n'est pas plus nécessitante qu'une charge en un seul temps

ou même intemporelle que je subirais dans un univers supérieur à

la durée: il y aurait toujours violence exercée et violence

subie, volontés en présence, volontés en lutte. Ce n'est pas le

temps qui est le père de la guerre: c'est la pluralité et la

distinction des individus...

«Kant, en supprimant tout d'un coup le temps et l'espace, n'avance

pas la question d'un seul pas. On pourrait le comparer aux

astronomes qui imaginaient un ciel de cristal pour soutenir les

astres et en laisser passer la lumière, et qui étaient obligés

d'ajouter un second ciel de cristal au premier, un troisième au

second. Toute l'évolution du monde immobilisée et cristallisée

dans le septième ciel, que Kant appelle le monde intelligible,

n'en perd pas pour cela un seul de ses caractères, une seule de

ses antinomies, une seule de ses nécessités brutales: la vie

éternelle elle-même n'est donc pas un refuge pour la liberté. Kant

n'a fait que substituer à la servitude mobile et changeante du

temps une servitude éternelle et immuable, une sorte de damnation

de la liberté. En effet, en nous enlevant le temps, Kant nous a

précisément enlevé le seul espoir positif et pratique de

délivrance ou de _progrès_. Si nous avons un caractère

intelligible qui, une fois pour toutes, se fait bon ou méchant en

dehors de la durée, tout notre progrès apparent ne consistera plus

qu'à analyser et dérouler en ce monde sensible la synthèse du

monde intelligible. Notre destinée, nous la dictons en dehors du

temps, et le temps ne fait que tourner les pages du livre en les

épelant, sans y pouvoir changer un mot.»

* * * * *

Veut-on voir comme en une image agrandie les défauts et le caractère

trop mythique de la liberté extemporelle, c'est dans Schopenhauer

qu'il faut la considérer.

«Les opérations dérivent de la nature même de l'être: _operari

sequitur esse_,» disaient les scolastiques; Schopenhauer le répète

après eux.--«La conduite d'un homme, son _operari_, est déterminée

extérieurement par les motifs, intérieurement par son caractère, et

cela d'une façon nécessaire; chacun de ses actes est donc un événement

nécessaire; mais c'est dans son être, dans son _esse_, que se retrouve

la liberté. Il pourrait _être_ autre; et tout ce en quoi il est

coupable ou méritant, c'est d'être ce qu'il est... Dans la réalité

des choses, chaque homme le sait bien, l'acte contraire à celui qu'il

a fait était possible, et il aurait eu lieu, _si seulement lui, il

avait été autre_ qu'il n'est[130].» Ainsi nous sommes libres dans

l'éternité d'être ou de ne pas être, de choisir un caractère bon ou un

caractère méchant, courageux ou lâche. Mais, d'autre part, nous ne

pouvons connaître _a priori_ le caractère choisi par nous. «Nous

n'apprenons, dit Schopenhauer, à nous connaître nous-mêmes et les

autres, que _par expérience_; nous n'avons pas de notre caractère une

notion _a priori_.» Pourtant, demanderons-nous de nouveau, pour qu'un

choix soit vraiment libre, ne faut-il pas qu'on ait conscience _a

priori_ et du pouvoir de choisir et des raisons de choisir? Si je

prends sans le savoir une mauvaise nature au lieu d'une bonne, mon

erreur est involontaire, non libre. C'est une sorte de colin-maillard

transporté dans la vie intemporelle, où chacun poursuit un caractère

et une destinée qu'il saisit sans les voir, comme dans le mythe de

Platon. Aussi, en dernière analyse, la responsabilité et la liberté

finissent, selon Schopenhauer, par ne porter ni sur l'«_operari_» ni

sur l'«_esse_», mais sur une troisième chose, le «_fieri_»,

c'est-à-dire sur le devenir, sur le fait d'avoir préféré l'existence

et son devenir à la non-existence et à son immobilité.--Si tu es, tu

seras bête brute, et si tu es bête brute, tu agiras en bête brute,

mais tu peux ne pas devenir, ne point passer de l'être intelligible à

l'existence sensible.--Cette nouvelle distinction de l'_esse_ et du

_fieri_ ne nous avance pas plus que celle de l'_esse_ et de

l'_operari_; car, l'être ne révélant sa nature que par ses opérations,

en voulant éternellement devenir tel être, je ne sais pas ce que je

veux devenir, homme, ange ou bête; le _fieri_ ne m'est donc pas plus

imputable que le reste. J'en suis toujours réduit par delà le temps à

tirer un billet de loterie dans une urne où je ne vois rien, à moins

qu'on ne dise que la faute primitive est de vouloir tirer un lot

quelconque, de vouloir devenir n'importe quel être, au lieu de rester

dans le non-être. Mais cette incompréhensible et aveugle détermination

à _devenir_, sans savoir ce qu'on devient ou deviendra, ne fonde pas

une responsabilité plus réelle que toutes les autres. La doctrine de

Schopenhauer place notre responsabilité là où personne ne l'a jamais

placée, dans le fait de l'existence. On pourrait, du reste, poser à

Schopenhauer une question préalable:--Comment sait-il ce qu'il nous

apprend? Ce ne peut être ni _a posteriori_, puisque sa liberté est

antérieure à l'expérience, ni _a priori_, puisqu'elle est inconsciente

et qu'elle ne devient «intelligente» que quand elle a un «cerveau.»

[130] _Fondement de la morale_, p. 84.

Une autre objection consiste à demander comment nous pouvons nous

donner un caractère individuel en dehors du temps et de l'espace,

alors que, selon Schopenhauer, la distinction des individus,

l'_individuation_, n'est fondée que sur le temps et l'espace.

Schopenhauer distingue vainement ici l'_individualité_, qui aurait sa

racine dans le monde intelligible, et l'_individuation_, ou projection

de l'individualité dans la lanterne magique du monde sensible. Si le

«caractère» appartient vraiment au monde _intelligible_, c'est-à-dire

au monde de l'éternité et de l'unité, comment peut-il être réellement

individuel, et d'où peut provenir cette éternelle distinction des

individus? Si elle vient de Dieu, je ne suis plus libre; si elle vient

de moi, c'est moi qui suis mon créateur; bien plus, un monisme

conséquent (par exemple celui de Hartmann) ne peut plus distinguer de

moi ni de non-moi dans le domaine de l'éternelle unité: je suis donc

le créateur de tous les autres êtres, sans m'en douter.

La Liberté et le Déterminisme · 第 23 / 39 段