I.--Le grand ennemi de la liberté, aux yeux de Kant, c'est le temps:

toute sa doctrine a pour but de nous en affranchir. Dans l'ordre du

temps, ce sont les antécédents des actions qui les déterminent; or le

nom même d'antécédent indique une chose passée qui n'est plus «en

notre pouvoir,» et dont nous ne pouvons plus changer les effets[113].

Seul, en quelque sorte, le phénomène antécédent l'aurait pu; mais il

est déjà passé à tout jamais. On pourrait rendre sensible la pensée de

Kant en disant que le présent est comme un testament que le mort seul

pourrait changer, mais qu'il ne peut changer parce qu'il est mort.

[113] _Raison pratique_, p. 296.

A ce point de vue du temps et de son ordre régulier, si nous pouvions

pénétrer l'âme d'un homme, telle qu'elle se révèle par des actes

internes ou externes, connaître tous ses mobiles, même les plus

légers, et tenir compte en même temps de toutes les influences

extérieures, nous pourrions calculer la conduite future de cet homme

_avec autant de certitude qu'une éclipse de lune ou de soleil_[114].

[114] _Raison pratique_, p. 289.

C'est que, empiriquement, toutes les actions et passions sont liées

selon les règles de l'expérience. Il en résulte une série ou trame

continue de phénomènes, qui est l'histoire ou la biographie de

l'individu. De cette série, éliminez la part des circonstances et des

objets extérieurs, ne laissez que les mobiles et les motifs moraux: ce

reste représentera le caractère propre de l'individu, la part non

plus des objets extérieurs, mais du sujet même, ou «les principes

subjectifs de son arbitre»[115]. C'est ce que Kant appelle le

_caractère empirique_, qui seul tombe sous l'observation.

[115] _Raison pure_, p. 249.

Mais, une fois qu'on a expliqué les actions par le caractère empirique

préalablement donné, tout n'est pas expliqué encore. Il reste à savoir

ce qui _donne_ ce caractère, ce qui le produit, en un mot sa vraie

cause. La vie d'un homme peut être considérée comme un seul et même

phénomène total, dont le caractère empirique est la règle ou la loi.

D'où vient donc cette règle, cette loi qui imprime une unité de

direction à tous les phénomènes, et qui a pour conséquence un degré

plus ou moins grand de bonté ou de méchanceté, une plus ou moins

grande intensité dans l'inclination au bien?

Ce terme supérieur, cette vraie _cause_ de notre caractère, ce n'est

point dans la série des phénomènes qu'il faut la chercher. Le

caractère empirique, comme tout ce qui se manifeste dans le temps,

n'est qu'une représentation de ce que la chose est en soi. L'homme,

tel qu'il apparaît aux autres et tel qu'il s'apparaît dans le sens

intime, n'est que «le phénomène de lui-même»[116]. Sa réalité absolue,

c'est son _caractère intelligible_, qui n'est soumis à aucune

condition de temps, et dans lequel «ne naît ni ne passe aucune

action»[117].

[116] _Erscheinung seiner selbst._--_Raison pratique_, p. 117.

[117] _Raison pure_, p. 339.

Comme cause intelligible, l'homme peut commencer spontanément et de

lui-même ses effets dans le monde sensible, sans que l'action commence

en lui. Aussi n'est-il pas soumis à la loi de toutes les

déterminations de temps, à la loi nécessaire de tout ce qui change et

se meut. Dans cette sphère, il est conçu _libre de toute influence

sensible et de toute détermination phénoménale_[118].

[118] «Et comme rien n'_arrive_ en lui en tant qu'il est noumène,

comme il n'y a en lui aucun changement qui exige une

détermination dynamique de temps, et par conséquent aucune

dépendance par rapport à des phénomènes comme causes, cet être

actif, en tant qu'affranchi dans ses actions de toute nécessité

naturelle telle qu'elle se présente dans le monde sensible, est

indépendant et libre; on dirait très bien de lui qu'il commence

_de lui-même_ et spontanément ses effets dans le monde sensible,

sans que l'action commence _en lui_... Ainsi donc, liberté et

nature, chacune dans son sens complet, se trouvent en même temps

et sans contradiction dans les mêmes actions, suivant qu'on les

compare avec leur cause intelligible ou avec leur condition

sensible.» (_Raison pure_, p. 240.)

Quand nous avons expliqué un mensonge par toutes les conditions

antécédentes, cette explication nous empêche-t-elle de blâmer le

menteur? Non, répond Kant. Nous attribuons donc à la raison un

pouvoir indépendant de la sensibilité et transcendant, pouvoir dont

elle aurait pu faire usage et dont elle n'a point fait usage. Mais il

ne faut pas entendre par là que la raison aurait pu dans le temps,

_après_ toutes ses actions antérieures et dans les mêmes

circonstances, produire exactement le phénomène contraire, par la

décision particulière d'une liberté d'indifférence. Si tel homme

n'avait pas menti à tel moment, il n'aurait pas fait telle chose

auparavant, ni telle autre chose; toute la série de ses actions

phénoménales et tout son caractère empirique auraient été changés; ce

changement dans la direction visible ou dans la règle de la conduite

empirique supposerait un autre caractère intelligible: l'homme

n'aurait donc pu ne pas mentir qu'en ayant un autre caractère

intelligible. Mais précisément, rien n'empêche de croire, ajoute Kant,

qu'il aurait pu avoir cet autre caractère; car le caractère

intelligible est indépendant de la série totale des phénomènes, qu'il

produit selon une règle et dans une direction dont il est l'auteur. En

d'autres termes, chaque action, considérée par rapport aux antécédents

_chronologiques_, n'aurait jamais pu être autrement; mais, par rapport

à son antécédent _métaphysique_, à la puissance intelligible de l'être

raisonnable, elle aurait toujours pu être autrement, parce que l'être

raisonnable aurait toujours pu, comme chose en soi et dans le monde

intelligible, déterminer autrement la totalité de la série empirique,

en se donnant à lui-même un caractère moral différent[119].

[119] «Le blâme se fonde sur une loi de la raison dans laquelle

on regarde cette _raison_ comme une _cause_ qui, sans aucun égard

aux autres conditions empiriques, a _pu_ et _dû_ déterminer

autrement le fait de la volonté. Et l'on n'envisage pas même la

causalité de la raison comme un simple _concours_, mais comme

_complète_, parfaite en elle-même, quoique les mobiles sensibles,

loin de lui avoir été favorables, lui aient été contraires.

L'action de l'homme est attribuée à son caractère intelligible;

au moment où il ment, il a complétement tort: par conséquent la

_raison_, sans égard à toutes les conditions empiriques du fait,

était parfaitement libre, et ce fait doit être entièrement

attribué à sa _négligence_... La raison est présente, et la même,

à toutes les actions de l'homme, dans tous les temps, dans toutes

les circonstances de temps, sans tomber dans un état nouveau qui

n'aurait pas d'abord été le sien; elle y est _déterminante_, mais

non _déterminable_. On ne peut donc pas demander pourquoi la

raison ne s'est pas déterminée autrement, mais seulement pourquoi

elle n'a pas _déterminé autrement les phénomènes_ par sa

causalité. Mais à cela pas de réponse possible; car un autre

caractère intelligible aurait donné un autre caractère empirique;

et quand nous disons, sans égard à la vie qu'il a menée jusqu'à

ce temps, que l'agent aurait cependant pu éviter de mentir, cela

signifie seulement que le mensonge est _immédiatement_ soumis à

la _puissance de la raison_, et que la raison, dans sa causalité,

n'est soumise à aucune condition du phénomène ni du cours du

temps; la différence du temps constitue à la vérité une

différence principale des phénomènes _entre eux_, puisqu'ils ne

sont pas des choses, par conséquent non plus des causes en

eux-mêmes, mais _elle ne peut faire aucune différence de l'action

par rapport à la raison_.» (_Raison pure_, p. 240.)

Notre vie entière ne fait que dérouler dans sa variété ce que notre

caractère intelligible enveloppe dans son unité. Tels nous nous

faisons dans l'ordre _intemporel_ de la réalité absolue, tels nous

apparaissons dans le temps, image mobile de l'immobile liberté. _Tels

nous nous faisons_, avons-nous dit, et non pas: _tels nous nous sommes

faits_. On ne peut dire en effet que nous soyons aujourd'hui les

esclaves du caractère que nous nous sommes donné dans le passé, car

pour la liberté intelligible il n'y a point de passé. La liberté est

toujours actuelle, sans être à proprement parler ni présente, ni

passée, ni à venir. Dire:--J'agis aujourd'hui et j'agirai demain en

vertu du caractère que je me suis donné dans le passé,--ce serait

transporter la fatalité du temps, avec son ordre successif, dans la

réalité intelligible. La liberté étant pour ainsi dire, dans la pensée

de Kant, omniprésente et simultanée à toutes nos actions, il faut dire

plutôt:--J'agis en vertu du caractère que je me donne librement,--sans

entendre par là un acte de liberté qui descendrait _présentement_ dans

la série phénoménale. De même encore, nous ne devons pas croire

l'avenir prédéterminé par le présent, sinon dans l'ordre

_chronologique_; à considérer l'ordre _métaphysique_, l'avenir sera

dans le temps ce que je le détermine à être du haut de ma volonté

intemporelle.

C'est dans cette indépendance de la volonté raisonnable par rapport au

temps que Kant voit le fondement et la justification du repentir. Que

signifie ce sentiment douloureux produit par la condamnation de

nous-mêmes? Au point de vue de la pure expérience, il est

«pratiquement vide, en ce sens qu'il ne peut empêcher ce qui a été

fait de l'avoir été.» Mais le repentir, comme douleur, est

parfaitement légitime; car la raison, quand il s'agit de la loi

intelligible, de la loi morale, ne reconnaît aucune distinction de

temps. «Elle ne demande qu'une chose: le fait _nous_ appartient-il

comme _action_? et, dans ce cas, que cette action soit depuis

longtemps passée, la raison y lie toujours moralement le même

sentiment.» Voilà l'explication de cette actualité perpétuelle qui

s'attache à nos actes, même les plus lointains; en vain le cours du

temps semble les avoir emportés et effacés: la volonté raisonnable les

retient à jamais sous son regard, elle les juge comme ses oeuvres

impérissables, et si ce sont des oeuvres de lâcheté ou d'égoïsme, elle

ne peut voir sans douleur le mal enfanté par elle: qu'il soit passé,

présent, à venir, qu'importe? c'est le mal[120].

[120] _Raison pratique_, p. 289. «La vie sensible a donc,

relativement à la conscience intelligible de l'existence, ou à la

liberté, l'_unité absolue d'un phénomène_ qui, en tant

_simplement_ qu'il contient des phénomènes d'_intention morale_,

ne doit pas être jugé d'après la nécessité physique, sous

laquelle il rentre comme phénomène, mais d'après l'absolue

spontanéité de la liberté... Tout ce qui est un effet de la

volonté de l'homme (comme sont certainement toutes les actions

faites avec intention), a pour principe une causalité libre, qui,

dès la première jeunesse, _exprime son caractère_ par des

phénomènes (par des actions) qui lui sont propres. Ceux-ci, à

cause de l'uniformité de leur conduite, forment un enchaînement

naturel, mais cet enchaînement ne _rend_ pas _nécessaire_ la

méchanceté de la volonté; il est au contraire la _conséquence_ du

choix volontaire de mauvais principes devenus immuables, et, par

conséquent, il n'en est que plus coupable et plus digne de

punition.»

Le caractère intelligible semble donc être, dans la pensée de Kant,

une sorte d'élan libre vers le bien, élan d'une intensité plus ou

moins grande, que la volonté raisonnable s'imprimerait à elle-même par

un acte supérieur au temps. De là une certaine force morale, une

certaine énergie morale qui est ma volonté telle qu'elle se fait, et

qui par conséquent est moi-même. Cette force, une en soi, est

d'ailleurs soumise à la nécessité de ne produire ses effets que dans

la diversité du temps; elle se réfracte alors dans ce milieu selon la

variété des forces concomitantes, se divise, se multiplie, s'étale en

une image qui est le spectre d'elle-même: c'est le caractère

empirique. La résultante finale de ce concours entre la cause libre et

les influences extérieures est la vie sensible en sa totalité. Tel le

rayon de lumière unique à son origine, en traversant un milieu inégal,

se colore de mille nuances et s'épanouit en un cône, dont les parties

sont multiples comme celles du temps ou de l'espace. Une fois le rayon

donné avec le milieu, on pourra calculer le cône et toutes ses

parties, mais encore faut-il que ce rayon soit donné; dans l'ordre

intelligible, il se donne lui-même, il se fait lui-même plus ou moins

brillant et plus ou moins ardent.

* * * * *

Ici une question se présente. Une fois donné le caractère empirique,

ou le degré visible d'amour pour le bien et de courage dans le bien,

tout se déduit de cette force et des forces physiques concomitantes;

mais le caractère empirique pourrait-il lui-même se déduire des forces

physiques antécédentes, ou résulte-t-il seulement de l'intervention

_imprévue_ et _imprévisible_ du moi libre, se manifestant à partir de

la naissance jusqu'à la mort? En d'autres termes, étant donné l'état

physique de l'univers à tel moment, pourrait-on en déduire tous ses

états ultérieurs, y compris les actions des volontés libres, qui ne

semblent pas encore exister dans le temps ou ne s'y manifestent pas

encore? Si la chose est impossible, l'unité mécanique de l'univers est

brisée: un commencement absolu a lieu même dans la série empirique,

l'ensemble des choses phénoménales subit une addition qu'aucun calcul

n'aurait pu déduire de la somme antécédente. La difficulté première

reparaît alors, simplement reculée, non résolue.

Aussi Kant n'admet point ce commencement imprévu, produit par

l'intervention de la liberté à un moment précis du temps et de

l'histoire du monde. Mon caractère empirique est, selon lui, une

simple continuation de la série physique antécédente.--Mais alors,

comment peut-il être en même temps l'oeuvre de ma liberté? Supprimons

celle-ci, l'ensemble des causes antécédentes eût produit le même

caractère empirique. A quoi bon ce personnage toujours absent, sans

lequel tout se passe et s'explique?--Kant eût répondu sans doute: Vous

parlez comme si le temps était une réalité, et vous en appliquez les

lois à la liberté transcendante. La substance intelligible du moi, où

la liberté réside, ne _commence_ pas à notre naissance, ne tombe pas

du ciel ou du néant à un point déterminé de la durée. Toutes les

substances existent au-dessus du temps et, sous ce rapport,

coexistent. Nous étions donc ou sommes déjà présents, quoique non

temporellement, à l'ensemble des choses, avant notre apparition sous

une forme humaine. Dans la réalité intelligible, il y a un ordre

_intemporel_ des choses en soi dont la succession chronologique est

l'image, il y a une coexistence des choses en soi dont la simultanéité

chronologique est l'image, il y a une action réciproque des choses en

soi dont l'harmonie chronologique est l'image. Le monde intelligible

de Kant rappelle celui de Platon; mais les idées, ici, sont des êtres

en soi, des causes, des raisons, des libertés. L'ensemble de ces

libertés, avec leur évolution idéale, avec leur idéale coexistence,

avec leur idéale réciprocité, se projette dans le temps et dans

l'espace; et la mutuelle influence des libertés intelligibles se

traduit par la détermination réciproque de tous les phénomènes

visibles, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. C'est aussi

quelque chose d'analogue à l'harmonie préétablie de Leibnitz. Avant

mon apparition sous la forme humaine, tout conspirait à produire le

caractère empirique qui devait exactement correspondre à mon caractère

intelligible: c'est que nous tous, les volontés libres, qui semblons

être les effets, nous sommes réellement les causes, et l'ordre du

temps ne fait que se conformer à l'ordre intemporel du monde

intelligible, qui lui est supérieur. La complète connaissance d'un

état mécanique et psychique de l'univers permettrait donc de calculer

tous les autres, parce que l'ensemble des phénomènes résulte non pas

d'une partie des causes intelligibles, mais de toutes ces causes, y

compris moi-même, sans considération de temps. Par une conception

analogue, Leibnitz voyait en chaque chose la représentation ou le

miroir de l'univers, et il attribuait à l'intelligence divine la

solution éternelle de ce problème: «Étant donné l'état présent d'un

être, calculer le passé, le présent et l'avenir de tous les autres.»

En un mot, il n'y a prédétermination que dans la série des antécédents

chronologiques. Dans leur rapport avec leurs causes, les effets ne

sont plus prédéterminés, mot emprunté à la langue du temps; ils sont

déterminés par leurs causes déterminantes, dont je fais partie.

Ainsi, nous nous sommes tous entendus ou plutôt nous nous entendons

tous entre nous, au-dessus du temps et derrière la scène, pour

produire l'univers que le temps déroule sur la scène. Mais, si les

rapports que j'ai avec l'ensemble de l'univers ne détruisent point ma

liberté selon Kant, mes rapports avec Dieu ne la détruiront-ils

pas?--Ils la détruiraient en effet, répond Kant, si on admettait le

temps et l'espace comme des conditions de la réalité en soi; non, si

on y voit seulement des conditions subjectives de notre sensibilité

propre. Le temps et l'espace sont-ils, comme le veut le vulgaire, des

conditions _à priori_ de la réalité même et de la chose en soi; Dieu

alors ne peut plus créer de réalités que sous ces conditions, et par

conséquent il les subit dans son acte créateur; que devient son

indépendance? Il faut alors être logique comme Spinoza, qui fait du

temps et de l'espace des attributs de Dieu même. Mais le Dieu de

Spinoza ne crée pas des êtres en soi, mais seulement des êtres _en

lui_, c'est-à-dire des manières d'être; il ne crée pas des _noumènes_,

mais seulement des _phénomènes_. A vrai dire, il ne crée rien, il ne

fait que se déployer dans la série de ses modes selon l'invincible

fatalité de sa nature géométrique, et il produit directement,

immédiatement le mécanisme des phénomènes, sans laisser aucune place à

la liberté d'êtres qui ne seraient ni lui ni ces phénomènes. Pour

sauver la liberté il faut, selon Kant, dire que Dieu ne produit pas

les phénomènes, mais crée les êtres en soi, c'est-à-dire les causes

dont ces phénomènes sont les effets et les actions; et il crée des

causes libres. Mais pour cela, il faut que Dieu leur donne une

existence supérieure au temps; car, s'il était obligé, pour créer des

êtres, de les créer inférieurs au temps, il ne pourrait plus par cela

même créer qu'une série de phénomènes fatals. L'ordre des réalités

intemporelles, au contraire, pourra être un ordre de libertés; et

alors seulement Dieu aura produit un monde vraiment digne de ce nom,

un monde de réalités et non d'apparences, de vie véritable et non de

fantasmagorie. Pour la même raison, les difficultés relatives à la

prescience divine semblent à Kant levées en partie: car le rapport de

l'être éternel avec des êtres intemporels ne peut plus s'appeler ni

_pre_science ni _pré_détermination, mots encore empruntés à la langue

du temps. C'est un rapport mystérieux, dont on peut dire au moins,

selon Kant, qu'il ne détruit pas la liberté, quand même on n'en

pourrait dire autre chose[121].

[121] _Raison pratique_, p. 295. «S'il est possible (en regardant

l'existence dans le temps comme une condition qui ne s'applique

qu'aux phénomènes, et ne s'applique pas aux choses en soi),

d'affirmer la liberté malgré le mécanisme naturel des actions

considérées comme phénomènes, cette circonstance que les êtres

agissants sont des _créatures_ ne peut apporter ici le moindre

changement, puisque la création concerne leur existence

_intelligible_, mais non leur existence _sensible_, et que, par

conséquent, elle ne peut être regardée comme la cause

déterminante des _phénomènes_. Il en serait tout autrement si les

êtres du monde existaient _dans le temps_ comme _choses en soi_,

car alors le créateur de la _substance_ serait en même temps

l'auteur de tout le _mécanisme_ de cette substance.»

Pour toutes ces raisons, Kant soustrait au temps la liberté: que

l'aveugle Saturne dévore ses enfants et se nourrisse de la matière

brute, la libre intelligence n'a rien à craindre, car le temps, loin

d'être le père de l'intelligence, n'en est que le produit, ou plutôt

l'ombre et le fantôme.

Par là Kant ne prétend pas _expliquer_ la liberté, ou dire _comment_

elle est _possible_; car nous ne pouvons déterminer _à priori_, «par

de simples concepts, la possibilité d'aucun principe réel et d'aucune

causalité.» Il ne veut pas non plus prouver la _réalité_ de la

liberté; car «nous ne pouvons jamais conclure de l'expérience à

quelque chose qui ne doit pas être conçu suivant les lois de

l'expérience.» La liberté transcendante et intelligible n'est pas

impossible ni contradictoire, elle n'_implique_ pas, et elle pourrait

subsister avec le mécanisme de la nature: voilà, selon Kant, tout ce

que la théorie permet de conclure.

Si nous affirmons la liberté comme réelle, ce ne peut être, selon

Kant, que pour des raisons _pratiques_. En acceptant le _fait_ du

_devoir_ (_factum_), nous acceptons sa condition, la liberté. Ainsi,

c'est le devoir qui nous ouvre les portes du monde intelligible: si

nous y entrons, c'est seulement par un acte de volonté morale.

II.--Telle est, autant que nous avons pu la repenser, la pensée de

Kant. Elle a trop de grandeur et même de beauté pour ne pas avoir sa

part de vérité. Pourtant on ne peut s'empêcher de croire que Kant,

tout en se défendant de montrer la _possibilité_ de la liberté, a fait

une construction métaphysique qui n'est pas sans analogie avec les

subtiles spéculations des théologiens du moyen âge.

La première objection qu'on peut faire, c'est qu'on ne sait pas, en

définitive, ce qu'est dans ce système la liberté. Kant désigne par ce

mot deux choses distinctes et, quel que soit le sens qu'on préfère, la

difficulté du problème subsiste. Tantôt la liberté désigne la

_causalité de la chose en soi_, du noumène, c'est-à-dire le pouvoir,

indépendant du mécanisme physique, par lequel la chose en soi produit

ses manifestations. Elle est alors la puissance d'agir tantôt bien,

tantôt mal; elle est l'existence transcendante du sujet, le fond

absolu et substantiel du _moi_, soit qu'il se soumette au devoir, soit

qu'il préfère les biens sensibles. En ce sens, la liberté est

faillible et, en fait, a péché; aussi Kant dit-il que l'origine du

_péché radical_ est dans le noumène, dans la cause en soi[122]. Tel

est le sens ordinaire de la liberté dans la _Critique de la raison

pure_.

[122] C'est l'interprétation d'un très pénétrant critique, M.

Darlu, et nous la croyons vraie. (Voir _Religion dans les limites

de la raison_, art. 36.)

Dans la _Critique de la raison pratique_, au contraire, et surtout

dans la _Métaphysique des moeurs_, la liberté désigne non plus

l'activité transcendante du sujet, qui peut être morale ou non, mais

la moralité effective ou tout au moins la moralité idéale. La liberté

est en effet, «au sens positif,» la détermination de l'activité _par_

la loi du devoir. Elle n'est donc plus seulement la détermination de

l'action par «l'homme en soi» _sous_ la loi du devoir, tantôt en

conformité, tantôt en opposition avec cette loi. Elle est en somme la

raison même, la raison pure pratique: «Liberté et loi pratique absolue

sont des concepts corrélatifs; je ne cherche pas ici si ce sont des

choses réellement distinctes, ou si _plutôt_ une loi absolue n'est pas

entièrement identique à la conscience d'une _raison pure pratique_ et

celle-ci au concept _positif_ de la liberté[123].» Même théorie dans

la _Doctrine du droit_, avec cette conséquence que la liberté exclut

la possibilité de violer la loi morale, parce que «cette possibilité

est une impuissance[124].»

La Liberté et le Déterminisme · 第 22 / 39 段