II.--A ce point de vue intérieur de la sensibilité et de la volonté

ou, en général des faits de conscience concrets, cherchons ce que vont

devenir les formules de l'identité logique ou de l'équivalence

mécanique, où nous avons reconnu les thèses fondamentales du

déterminisme extérieur.--Il y a dans notre vivante conscience, à côté

de l'identique, du changement et du progrès. Peut-on nier qu'aux

divers degrés de l'évolution physique aient répondu, dans l'évolution

mentale, soit des sentiments nouveaux, soit des idées nouvelles, soit

des volitions nouvelles? L'identité mécanique, mathématique et

logique, est donc réellement compatible avec une perpétuelle nouveauté

dans l'ordre mental. Vous combinez différemment des rayons de lumière,

et au lieu d'avoir la sensation du blanc, j'ai la sensation du

rouge; il n'y a là, dites-vous, qu'une autre direction du

mouvement;--objectivement, peut-être; subjectivement, non. La

sensation nouvelle est, dans ma conscience, une chose qu'on ne saurait

déclarer identique aux autres sensations. Qu'importe que l'être en qui

naissent des sentiments, des pensées, des volitions nouvelles, pèse

toujours le même poids dans une balance? S'il n'y a aucune création

mécanique, comme aussi aucune annihilation, il y a une rénovation

mentale ou morale. C'est là encore, sans doute, la production d'une

_forme_ nouvelle, non d'une _existence_ telle que les métaphysiciens

l'entendent; mais, si cette forme est un plaisir qui n'existait pas

auparavant, une joie, un bonheur, et un bonheur plus ou moins durable,

n'est-ce pas une chose suffisamment réelle, quoique vous l'appeliez

une forme? En tout cas elle est plus réelle que les formes logiques,

mathématiques ou mécaniques. Tout à l'heure je souffrais ou j'étais

indifférent, maintenant je jouis: les deux états peuvent être

équivalents pour la balance et pour la mécanique; soutiendra-t-on

qu'ils sont équivalents pour moi ou pour ma conscience? Et si, par

hypothèse, cette joie était la première qu'un être vivant eût éprouvée

d'une manière distincte, ne marquerait-elle pas, dans le vieil

univers, l'apparition d'un bien qui, à lui seul, serait comme un

univers nouveau? De même, une pensée nouvelle dans la conscience

n'est-elle pas un nouveau monde, alors que, dans la balance de la

nature physique, elle ne produirait pas la moindre oscillation, le

moindre dérangement à l'éternel équilibre des plateaux? Et si vous

supposez que dans la conscience ces grandes nouveautés peuvent se

produire,--sentiment et pensée,--peut-être surgira-t-il par leur

intermédiaire une nouveauté supérieure encore, un monde plus beau et

meilleur, une réalisation progressive de la liberté idéale. Par là

sans doute nous n'entendons pas une liberté capable de bouleverser ce

que Goethe appelait le budget de la nature: celle-ci, en additionnant

ses unités de force mécanique, trouvera toujours le même compte; mais

que de richesses nouvelles sur le livre des idées, des sentiments et

des volontés! Simple changement de forme, répétez-vous. Si ce ne sont

là que des apparences et des modifications superficielles, où placer

alors le fond et les choses mêmes? Les vraies réalités ne sont-elles

pas ce dont j'ai ou pourrais avoir conscience? L'identité pour la

balance n'est, après tout, que l'identité d'un phénomène. Bien plus,

la foi à la balance suppose elle-même l'unité des forces de

gravitation, qui suppose à son tour que la quantité d'énergie reste la

même; et ce dernier principe, on ne peut plus lui assigner une origine

uniquement extérieure. C'est à l'identité de la conscience qu'il en

faut revenir. Mais qu'est-ce alors que la persistance dont on parle,

sinon l'expression de ce fait: nous avons conscience d'une multitude

de réalités nouvelles qui ont pour caractère commun et persistant que

nous en avons conscience? Somme toute, si c'est la conscience que l'on

consulte, elle se voit changeante en même temps qu'identique, et

l'expression de la réalité pour elle n'est pas permanence, mais

évolution; elle ne connaît pas ce substratum immobile et mort dont

quelques-uns ont voulu faire la «substance durable» et l'unique

réalité. La réalité pour elle, c'est ce qu'elle est; or, elle est

évolution, elle est progrès. Il faut donc que l'identité des lois

mécaniques laisse place à quelque chose de nouveau dans l'ordre

esthétique des sentiments, dans l'ordre intellectuel des idées, dans

l'ordre moral et social des volitions. Cette nouveauté ne sera

vraiment une équivalence que dans la série mécanique; elle pourra être

une prévalence ou un profit dans la série des états de conscience. On

a beau vouloir ramener entièrement le nouveau à l'ancien, le nouveau

est un fait indéniable pour la conscience et dans la conscience; or le

nouveau suppose une certaine fécondité capable d'un changement

régulier, d'une évolution qui peut devenir progrès. Peut-être le

stable même n'est-il que la condition du progressif. Parménide, après

avoir écrit un livre sur l'être, en a écrit un autre sur l'apparence.

L'apparence est nouvelle, cela suffit. Il faut donc dans l'être même

un principe d'apparence nouvelle et de changement.

C'est ce principe qu'on a exprimé sous le nom plus ou moins

symbolique de la _force_ intérieure, de l'_activité_, de la [Grec:

dunamis]. A ce point de vue dynamiste et psychique, le principe de

causalité prend un sens nouveau et moins _formel_, dont Kant ne

s'est pas assez occupé: ce n'est plus la simple _loi_ de succession

et d'ordre entre les antécédents et les conséquents, c'est

l'_activité_ efficace de la cause proprement dite. Ce n'est plus la

simple projection au dehors de notre intelligence sous forme

d'universelle _intelligibilité_, c'est la projection au dehors de

notre volonté même, de notre pouvoir d'agir ou de réagir, de

désirer, de faire effort, projection qui a lieu sous la forme

d'universelle _causalité efficiente_[110]. Par là, nous sortons déjà

du domaine purement scientifique pour entrer dans le domaine

métaphysique: nous franchissons les _lois_ pour essayer de nous

représenter les _causes_.

[110] Nous verrons, dans le livre suivant, comment a lieu cette

projection.

Sommes-nous ainsi délivrés du déterminisme?--Non; car la fécondité et

le progrès n'excluent pas une loi de détermination qui en relie les

degrés. Le déterminisme, en devenant dynamiste, est seulement plus

concret, plus vivant et moins superficiel. De plus, sous cette forme,

il aboutit à nous faire concevoir quelque chose qui le dépasserait; de

l'idée des causes relatives il va nous élever à la conception

problématique d'une cause absolue, supérieure peut-être au temps même

et à ses parties successives. C'est ce mouvement ascendant que nous

devons maintenant faire comprendre.

* * * * *

Le déterminisme, sous sa forme mécaniste et intellectualiste, nous a

paru exprimer, en dernière analyse, un ordre de choses dans le temps;

or, l'introduction du temps ne semble plus un élément aussi essentiel

quand on se place, comme nous le faisons maintenant, au point de vue

de la causalité efficiente et vraiment active. Lorsque j'attribue un

fait à l'action d'une cause, cette attribution est primitivement

indépendante de toute considération de temps: il n'y a pas encore

d'avant ni d'après, de succession ni de simultanéité; il y a

simplement, pour parler comme Malebranche, l'agent et l'agi, le

voulant et le voulu, la cause indépendante et l'effet dépendant.

L'enfant place derrière tout ce qu'il voit une volonté, d'abord

prochaine et immédiate, puis plus ou moins lointaine. La feuille que

le vent pousse est pour lui animée. Puis il s'aperçoit que la cause

n'est pas là, mais dans le vent; il conçoit alors le vent comme un

être animé. Plus tard, il reculera encore la cause agissante, mais, ce

qu'il placera toujours comme à l'extrémité de cette perspective de

plus en plus lointaine, ce sera quelque volonté. A l'origine, il

semble que le temps n'existe pas encore pour lui: il n'en a qu'un

sentiment vague et il en confond presque toutes les parties. Avenir,

passé, présent, sont trois points de vue qui s'entremêlent dans sa

pensée et qu'il prend assez souvent l'un pour l'autre. Même confusion

des temps chez les peuples primitifs: les événements, pour eux, se

raccourcissent ou s'allongent, se concentrent ou se répandent, passent

de l'avenir même au présent et du présent au passé, ou suivent l'ordre

inverse, comme si tout procédait de causes supérieures à l'histoire et

au temps. C'est que le temps est un ordre de déterminations et de

conditions; il exprime moins l'activité ou la liberté idéale de la

cause que les conditions réellement subies par elle et les nécessités

qui lui viennent du dehors. Le premier élan de la volonté ne semble

point connaître le temps: l'expérience seule nous apprend à compter

avec cette série de moyens et d'intermédiaires qui sépare le vouloir

initial de l'effet final. Alors seulement se développe et s'organise

l'idée de succession. Comme le dit Kant, «la succession des effets

tient seulement à ce que la cause ne peut opérer en un clin d'oeil son

effet tout entier[111].» La succession a donc son origine non dans la

vraie et positive puissance de la cause, mais dans son impuissance ou

dans les résistances qu'elle rencontre; non dans ce qui la fait

vraiment cause, mais dans ce qui lui fait subir la limitation des

autres causes, dans ce qui la rend effet par rapport à elles: elle

n'exprime pas la liberté, mais la nécessité. En un mot, la succession

est certainement la loi des effets, mais elle n'est peut-être pas la

loi d'une cause digne de ce nom.

[111] _Critique de la Raison pure_, I, 226.

Il est vrai que, si les effets ont une loi, la cause, indirectement et

partiellement, devra subir cette loi, à moins qu'elle ne la fasse

elle-même. Encore ne pourra-t-elle la _faire_ que pour les choses qui

lui seront absolument intérieures: dès qu'elle agira sur des objets

étrangers, elle devra _subir_ la loi qui préside à la génération des

effets. La loi de succession et son déterminisme résultent donc de ce

que la cause exerce son action au sein d'une _multiplicité d'autres

causes_. Pour agir dans cette sphère, la cause est soumise à un

certain _ordre_; car, là où se trouve la multiplicité se trouvent

aussi les éléments de l'ordre: la multiplicité a besoin de l'ordre, et

l'ordre à son tour suppose la multiplicité. La forme la plus générale

de cette multiplicité est le _temps_, et l'ordre qui y est introduit

consiste, nous l'avons dit, dans les rapports mêmes du temps:

succession, simultanéité, permanence. Nous allons de nouveau les

examiner et les interpréter au point de vue de leur portée dynamique

et métaphysique. Nous complèterons ainsi la théorie de Kant.

Quel est notre procédé pour trouver les causes empiriques d'un

phénomène, c'est-à-dire les phénomènes antécédents? C'est la

succession, car nous faisons se suivre les choses de diverses manières

pour voir ce qui se produira. Mais ce que nous cherchons au delà de la

succession, c'est la simultanéité; par une méthode d'abstraction et

d'élimination, nous dégageons le simultané du successif. Nous disons

par exemple: à la nuit succède le jour quand le soleil est présent,

donc le soleil et le jour sont réellement simultanés, donc c'est le

soleil qui doit contenir la condition ou les conditions principales du

jour. De même que les polygones inscrits dans le cercle sont un moyen

de découvrir l'aire du cercle, parce qu'ils permettent d'éliminer

progressivement toutes les valeurs qui ne sont pas cette aire même,

ainsi la succession est un moyen d'arriver par élimination à la

simultanéité, bien que l'une ne soit pas l'autre, ou plutôt

précisément parce que l'une n'est pas l'autre. Si ensuite nous

transportons dans la simultanéité même une succession idéale, c'est

par un élan de l'imagination analogue à celui qui fait transporter

dans le cercle les côtés infiniment petits du polygone: à vrai dire,

ces côtés n'y subsistent pas, ou n'y subsistent qu'éminemment et sous

une tout autre forme. Ainsi la durée ne semble plus exister que d'une

manière éminente dans le rapport vraiment dynamique de la cause avec

l'effet. Toutes les successions physiques manifestent et annoncent

extérieurement l'action intime et métaphysique des causes; mais cette

action n'est peut-être pas elle-même une succession dans le temps,

quoiqu'elle doive rendre possible le temps et en envelopper le premier

germe.

La _réciprocité_ dans la succession est le moyen pratique par lequel

nous arrivons à découvrir la simultanéité objective. Quand je regarde

la terre, puis la lune, et que, recommençant dans un autre ordre, je

me retrouve toujours en présence des mêmes termes, je distingue fort

bien le changement produit par ma volonté et la nature constante des

sensations qui lui sont imposées. Il n'en serait pas de même si je

suivais un bateau descendant un fleuve: je ne pourrais intervertir ses

positions successives. La simultanéité de la terre et de la lune est

alors l'hypothèse la plus naturelle que je puisse faire pour concilier

les séries contraires de mes sensations; et je sens très bien que ce

qu'il y a eu de contraire vient de moi, que ce sont les mouvements

voulus par moi qui ont changé, non pas les choses elles-mêmes.

Supposer que la lune et la terre s'anéantissent et renaissent au gré

de ma volonté, ce serait substituer l'hypothèse la plus compliquée à

l'hypothèse la plus simple, ce serait dépenser plus de travail pour

arriver au même résultat, ce serait violer la loi de la moindre

dépense ou de la moindre action. La ligne la plus droite que puisse

suivre la volonté, en demeurant le plus identique possible à

elle-même, c'est d'expliquer les changements produits dans l'intuition

sensible par les changements qu'elle-même a voulus, et, au contraire,

d'expliquer la partie constante ou pour ainsi dire résistante par

l'action constante de forces étrangères sur elle-même. Quant à

l'action de ces forces les unes sur les autres, c'est une conception

ultérieure à laquelle on arrive très tard, quand on y arrive; car le

déterminisme réciproque et universel décrit par Kant n'a point été

conçu, ce semble, par tous les esprits; c'est une construction de la

pensée qui n'est inévitable que pour toute pensée réfléchie et assez

consciente de soi, et Kant a eu le tort d'y mettre trop d'_à priori_.

De même que la succession et surtout la réciprocité de succession sont

un moyen de découvrir la simultanéité, celle-ci, à son tour, n'est

qu'un moyen pour nous de rattacher les choses au permanent. Mais, si

nous remontons ainsi de la succession à la simultanéité et de la

simultanéité à la permanence, c'est que le permanent nous semble plus

voisin de l'indépendant. Commencement, c'est dépendance et relation;

commencement et cause absolue sont donc en ce sens incompatibles, et

tout commencement, au point de vue dynamique, nous paraît dépendre du

permanent.

Ainsi la marche de l'esprit consiste à s'élever de plus en plus

au-dessus de la succession dans le temps par la réduction du successif

au simultané, du simultané au permanent, du permanent à l'indépendant.

Cette marche nous semble plus voisine de la réalité vivante et

concrète que la construction trop abstraite de Kant, dont nous ne

nions pas d'ailleurs la valeur relative.

III.--Arrivé à ce point, il est naturel de se demander, avec Kant

lui-même, si le déterminisme dans le temps, mécaniste ou dynamiste, ne

serait pas un cadre où nous sommes obligés de ranger les séries

d'effets, un procédé intérieur de figuration et de coordination

analogue aux monogrammes des mathématiques, en un mot, le principe de

ce que Kant appelait le schématisme de l'entendement, «art caché dans

les profondeurs de l'esprit et dont il est difficile de surprendre les

secrets[112].» La succession régulière et constante de choses diverses

dans le temps peut être seulement le schème ou le procédé

représentatif de ce que serait la vraie causalité active; de même, la

persistance dans le temps peut être la représentation de ce que serait

la vraie substance; de même encore la simultanéité des phénomènes dans

le temps, selon une règle générale, peut représenter l'action

réciproque des causes. Toutes ces représentations et tous les schèmes

en général ne sont que des déterminations du temps d'après des règles.

Et ces règles, dit Kant, ont pour objet la _série du temps_, qui

répond à la quantité; la _matière du temps_, qui répond à la qualité;

l'_ordre du temps_, qui répond à la relation; enfin _l'ensemble du

temps_, qui répond aux modes de la possibilité, de l'actualité et de

la nécessité. Le temps, dans cette doctrine, est l'intermédiaire à la

fois sensible et intellectuel par lequel devient possible

l'application de la pensée aux phénomènes, conséquemment la réduction

de leur diversité à l'unité.

[112] La notion de cause métaphysique est, selon Kant, un concept

pur, que nous appliquons aux intuitions sensibles. Mais, pour

qu'il soit possible d'appliquer le concept à l'intuition, il faut

une certaine homogénéité entre ces deux termes. Or, cette

homogénéité n'existe pas tout d'abord. La pensée est donc obligée

de chercher un moyen terme qui soit homogène tout à la fois avec

le concept pur et avec les phénomènes, qui soit en même temps

sensible et intellectuel. C'est ce terme moyen, produit d'une

sorte d'imagination transcendantale, que Kant appelle le schème;

ce n'est pas une image proprement dite, mais c'est la condition

au moyen de laquelle seulement les images deviennent possibles;

c'est le procédé général que doit employer l'imagination pour

ramener à l'unité la variété donnée dans l'intuition sensible. La

quantité pure, par exemple, n'est pas le nombre, car elle est

continue et le nombre est discret; et pourtant, quand nous

voulons nous représenter la quantité, nous sommes obligés

d'employer le nombre, c'est-à-dire l'addition successive, une par

une, des choses de même espèce. Le nombre est la figuration pure

ou le schème de la quantité. Le schème est si près de la chose

que nous le confondons avec la chose même; pourtant il n'est déjà

plus cette chose, il en commence la représentation et en est le

plus pur symbole. Comme il la représente dans autre chose

qu'elle-même, il l'altère et la contredit. Les mathématiciens, et

surtout Leibnitz, avaient bien compris cette imperfection de nos

procédés de représentation inadéquats aux choses; on sait par

quel artifice de méthode Leibnitz s'efforça de rendre le nombre

discret adéquat à la quantité concrète: il compléta le nombre par

l'idée d'infinité, qui semble le contredire, et arriva ainsi à

une expression exacte ou, si on veut, à un schématisme parfait de

la quantité.

Ce qui est vrai indépendamment des spéculations sur les schèmes, c'est

que le déterminisme, en définitive, est un symbolisme. La nécessité

est une pensée déterminée, liée, ayant une constitution qui s'impose à

elle en même temps qu'à son objet; c'est une pensée mélangée de

passivité et dépendante, mais il ne faut pas prendre les verres qui

encadrent et protègent une lumière pour la lumière même. Le temps

exprime la condition que rencontre une cause qui, obligée d'agir sur

l'extérieur, perd en partie son activité au moment même où elle la

manifeste. L'espace même semble n'être qu'un mode du temps, le mode de

la simultanéité ou de la coexistence. Nous arrivons donc par ce nouvel

ordre de considérations à la même conclusion que tout à l'heure:--Le

symbolisme du temps et de l'espace ne saurait être toute la vérité, et

surtout toute la réalité. On est obligé, sans doute, d'admettre la

nécessité comme loi des effets ou des moyens, c'est-à-dire d'admettre

que les effets sont déterminés par la cause, que les moyens sont

déterminés par la fin, quand il y a une fin; mais cette conception des

effets et des moyens comme conditionnés ou nécessités, chacun par

rapport aux autres et tous par rapport à la cause, ne porte pas sur la

cause métaphysique, qui demeure _x_. Aussi le vrai fatalisme n'est-il

pas celui qui soumet les effets empiriques à la nécessité, mais celui

qui, par une conception toute métaphysique, soumet à la nécessité les

causes elles-mêmes, ou plutôt la cause.

* * * * *

Les métaphysiciens peuvent donc poser au déterminisme une limite au

moins idéale. Ils s'appuient sur ce principe même que toutes les

réalités purement partielles et visibles sont nécessaires d'une

nécessité _hypothétique_: telle chose devra suivre _si_ telle autre

chose s'est déjà produite. Toutes ces choses se conditionnent les unes

les autres, et chacune n'existe qu'autant qu'une autre existe déjà;

supposé que cette autre n'existât point, elle n'existerait pas non

plus. Mais la réalité dernière et radicale, X, s'il y en a une, est

conçue comme différente de ces réalités partielles: c'est elle qui

doit en faire le lien et l'unité, c'est elle qui doit les produire en

se communiquant à toutes. L'unification produite par la _nécessité_

n'atteint, comme la science, que les formes des choses; elle n'est

donc, tout comme la _possibilité_, qu'un rapport entre des termes déjà

donnés, et ces termes, nous pouvons les concevoir donnés par un terme

supérieur qui, en tant qu'_indépendant_, serait libre. En ce cas, le

caractère propre de la réalité fondamentale serait l'indépendance,

sans laquelle n'existeraient ni ces dépendances qu'on nomme

possibilités, ni ces dépendances qu'on nomme nécessités ou

impossibilités. D'une part, les possibilités et les nécessités

dérivent des _réalités_; d'autre part, on ne peut pas montrer _à

priori_ de contradiction entre la _réalité_ ultime et la _liberté_;

l'activité et le progrès ne semblent même possibles qu'au moyen d'un

principe supérieur tout ensemble à ce qui est actuellement déterminé

par autre chose ou à ce qui est actuellement indéterminé. Si ce

principe n'était adéquat qu'à ce qui est déterminé, il s'y tiendrait à

jamais, et tout serait immobile; s'il s'épuisait tout entier dans

l'indétermination, il serait encore à jamais immobile dans cet abîme

insaisissable.--C'est par cette suite de raisonnements que le

métaphysicien est amené à élever, au-dessus de l'existence déterminée

et de l'existence indéterminée, un principe _déterminant_ qui les

relie et les domine. Ce pouvoir n'est plus proprement nécessité,

c'est-à-dire purement déterminé; il n'est plus indifférence

arbitraire, c'est-à-dire purement indéterminé: il doit être conçu

comme quelque chose d'indépendant qui _se détermine_.

Ainsi se construit l'idée «problématique,» de liberté absolue.

La notion de liberté, ainsi conçue, ne peut rentrer dans une

définition trop étroite; car la vraie liberté idéale consiste

précisément dans une puissance hypothétiquement délivrée de toute

limite, et qu'on ne saurait conséquemment restreindre à telle ou telle

application particulière. La liberté, sous ses divers aspects, est

identique à l'indépendance, soit dans l'ordre physique, soit dans

l'ordre intellectuel, soit dans l'ordre moral. On peut donc dire,

d'une manière générale, que la liberté serait le pouvoir de causer ses

propres déterminations, avec la conscience et la certitude de sa

réelle indépendance par rapport à toute cause étrangère. Ce n'est là

du reste qu'une explication, et non une définition logique.

En premier lieu, l'indépendance entraîne l'absolu. Jusque dans le

langage vulgaire, libre, indépendant et absolu (_ab solutus_) sont

synonymes. En effet, l'absolu, qui ne peut être d'ailleurs conçu que

d'une manière négative et détournée, ne saurait être représenté comme

nécessité: car, s'il était nécessité par quelque chose d'autre que

lui, il serait relatif à un pouvoir supérieur; s'il était nécessité

par lui-même, il serait une cause ayant dans sa nature propre une

_relation nécessaire_ avec son effet.

En second lieu, l'indépendance dans l'ordre de la causalité semble

entraîner encore l'infinité ou l'indépendance dans l'ordre de la

quantité, car les relations dans l'espace et dans le temps seraient

des dépendances.

En troisième lieu, une entière liberté ou indépendance entraînerait

sans doute l'absence de limites dans l'ordre de la qualité, ou la

perfection. L'idée de la liberté pure, ainsi développée, n'est autre

chose que la «catégorie de l'idéal et du divin.»

La complète indépendance ou la liberté, en tant que telle, serait une

chose réellement inexplicable et _incompréhensible_ pour nous;

expliquer, c'est montrer comment une chose dépend d'une autre qui en

est la cause ou la raison, et on ne peut montrer de quoi dépendrait

une indépendance complète par hypothèse. Ce n'est pas à dire pourtant

que la liberté soit pour nous de tout point _inconcevable_. On peut en

effet, en s'aidant de l'expérience, concevoir une chose de deux

manières, soit comme chose qui dépend d'une autre, soit comme chose

dont une autre dépend. Par abstraction, nous pensons la suprême

indépendance comme ce dont tout le reste dépendrait. Sans doute cette

pensée enveloppe encore une relation, comme toute pensée humaine; mais

ce n'est pas la relation de l'indépendance aux autres choses, c'est

celle des autres choses à l'indépendance.

Ce qui réduit la liberté absolue au rôle d'idée _problématique_, c'est

qu'on peut toujours retourner contre la réalité et la liberté de

l'absolu sa manifestation. Si, en définitive, tout est nécessaire dans

les phénomènes, le principe quelconque de la nécessité ne se manifeste

que par cette nécessité même: la réalité absolue est-elle donc

astreinte à ne poser que des _relations_, à ne s'incarner que dans la

_relativité_? Telle est la suprême antinomie entre la conception d'une

liberté absolue et l'expérience certaine du relatif. C'est ce qui fait

que la liberté absolue demeure pour nous une pure idée, dont on peut

montrer l'influence _régulatrice_ sur notre pensée et sur notre

conduite, mais nullement la valeur _constitutive_ et _objective_.

On peut cependant essayer une solution, au moins approximative, de

cette grande antinomie entre la liberté et la nécessité. Et ici

s'ouvrent deux voies. L'une aboutit à la conception théorique et à

l'affirmation pratique d'une liberté _transcendante_, qui existerait

dans un monde intemporel dont le monde temporel est la manifestation

sous les formes du déterminisme. C'est la voie que Kant a suivie.

L'autre voie aboutit à rapprocher le déterminisme et la liberté dans

l'ordre temporel, par la conception d'une certaine liberté _immanente_

au déterminisme même, sous la forme de l'_idée_, du _désir_ et de la

_volition morale_. C'est la voie que nous essaierons de suivre, après

avoir montré d'abord ce qu'il y a d'insuffisant dans la théorie de

Kant.

CHAPITRE HUITIÈME

L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS LE MONDE INTEMPOREL

I. La liberté dans le monde intemporel, selon Kant.

II. Critique de la liberté intemporelle et transcendante admise

par Kant et Schopenhauer.

III. Conclusion. Nécessité d'une synthèse de la liberté et du

déterminisme dans l'ordre immanent.

La Liberté et le Déterminisme · 第 21 / 39 段