mécaniste.--L'intelligibilité universelle et ses conditions:
universalité des _lois_, permanence de la _quantité de
matière_ phénoménale, _réciprocité_ universelle des
phénomènes.--Réduction de ces trois principes à celui de la
_causalité phénoménale_.--Comment un même principe, selon
Kant, rend à la fois possible l'intellection dans le sujet
pensant, l'intelligibilité dans l'objet pensé.--Insuffisance
de ce principe pour expliquer la réalité du sujet et celle de
l'objet.
II. Principe du déterminisme dynamiste.--L'équivalence mécanique
n'exclut pas le progrès intérieur et psychique.--Idée de la
_causalité efficiente_.--Que la notion de temps n'est plus
aussi intimement liée à cette idée.--Comment nous tendons à la
dépasser en nous élevant du successif au simultané et du
simultané au permanent.
III. Limite du déterminisme.--Valeur relative et symbolique du
déterminisme.--L'idée de «liberté supérieure au
temps.»--Définition de cette idée.--Son caractère
problématique.--Son identité avec celle d'absolu.
I.--L'intelligence a des fonctions analytiques et des fonctions
synthétiques; les premières sont soumises au principe d'_identité_. On
a voulu faire de la nécessité logique, fondée sur ce principe
d'_identité_, la suprême explication des choses[104]. Mais cette
nécessité n'offre, selon la remarque de Leibnitz, qu'un caractère
relatif et hypothétique: car la nécessité pour une chose d'être
identique à ce qu'elle est ne nous apprend pas ce qu'elle est, et
présuppose la chose elle-même. Le principe d'identité, le syllogisme
même, qui semblait d'abord ce qu'il y a de plus inconditionnel, est
donc la forme du conditionnel et de l'hypothétique: _supposé_ qu'une
chose soit, elle est. Comme, en fait, toutes choses ne sont pas
identiques sous tous les rapports, comme il existe des différences,
des oppositions même dans la nature et dans l'esprit, il reste
toujours à savoir quel est le lien qui unit en un ensemble harmonieux
les choses les plus différentes. Ce lien, étant une synthèse, ne
pourra être exprimé par un axiome analytique, ni par un syllogisme,
mais par des principes synthétiques.
[104] Voir M. Taine, _l'Intelligence_, t. II.
On sait de quelle manière Kant a déterminé ces principes, qui sont les
conditions de l'universelle intelligibilité. L'objet de la pensée ou
de l'intellection, c'est une synthèse des phénomènes dans l'espace et
surtout dans le temps. Or le temps a trois formes principales:
permanence, succession et simultanéité. De là les trois relations
fondamentales qui seules peuvent réduire en un système unique les
phénomènes, pour en faire un objet de pensée et par là les rendre
intelligibles.
Le premier principe régulateur qui sert à établir l'universelle
synthèse des phénomènes, conséquemment l'universelle intelligibilité,
est la _permanence de la force_ et de la quantité de _matière_
phénoménale. Ce principe est présenté par Kant non comme loi
empirique, mais comme condition de la pensée scientifique. Nos
sensations, en tant que telles, sont dans une vicissitude indéfinie;
si l'on n'admettait que cette vicissitude sans la rapporter à quelque
chose de permanent, l'existence phénoménale commençant et finissant
sans cesse n'offrirait aucune quantité, aucune durée mesurable. Il n'y
aurait pas même de vrai changement ni de phénomène perceptible à la
conscience, car le vrai changement est une manière d'exister qui
succède à une autre manière d'exister dans le _même_ objet de
conscience. L'être permanent en quantité seul change, malgré
l'apparence de paradoxe, dit Kant; car les manières d'être qui
naissent ou périssent dans l'être n'éprouvent pas, elles, un
changement véritable: elles éprouvent seulement une vicissitude. Voilà
pourquoi tout commencement est pensé comme relatif à quelque chose de
permanent en quantité dans l'espace et dans le temps. Un commencement
absolu qui ne se rattacherait à aucune chose préexistante et
augmenterait la quantité d'existence, serait un monde à part des
autres, à part de la pensée.--N'est-ce pas le même raisonnement que
nous reconnaissons dans les _Premiers principes_ de Spencer?
Cette universelle relation des phénomènes avec le _substantiel_,
entendu d'ailleurs en un sens qui n'a rien de métaphysique[105], n'est
encore selon Kant, et aussi selon Spencer, qu'une unité insuffisante
pour la pensée, pour l'intellection. Il faut de plus que les
phénomènes soient unis entre eux, non pas seulement avec leur matière
permanente en quantité; il faut que leur _succession_ soit soumise à
un principe synthétique. Autrement, il n'y aurait dans l'esprit qu'un
jeu de représentations sans lien et sans objet intelligible.
L'expérience n'est donc possible que dans la supposition suivante:
_tout événement est précédé de quelque autre événement qu'il suit
d'après une loi déterminée_. C'est là le principe de la _causalité_
purement _phénoménale_, de la _succession_ régulière, de la
_loi_,--principe où il est facile de reconnaître la base du
déterminisme.
[105] Il ne s'agit nullement, en effet, de la substance des
métaphysiciens, mais de celle des physiciens et des mécaniciens,
qui se réduit à une quantité permanente de matière et de force
motrice.
Après avoir, au moyen de la _loi_ ou succession uniforme d'antécédents
et de conséquents, fait la synthèse de la diversité dans des temps
successifs, nous devons, pour unifier entièrement la connaissance,
faire la synthèse de la diversité dans le même temps. Cette synthèse
est la relation de _simultanéité_ et de réciprocité universelle. La
place d'une chose dans le temps et dans l'espace doit pouvoir être
assignée par rapport à celle de toutes les autres, et les _séries_ de
_successions_ doivent former un _système_ de _simultanéités_. Il doit
y avoir quelque chose par quoi A détermine à B sa place dans le temps,
et réciproquement B à A. Par conséquent, selon Kant, _tout objet doit
comprendre en soi la loi qui assigne à certaines déterminations leur
place dans d'autres objets; et ceux-ci, à leur tour, doivent assigner
à certaines déterminations leur place dans le premier_. Par là les
choses sont en une réciprocité universelle. Le _consensus_ des choses
fait que chacune influe sur toutes, et toutes sur chacune. C'est la
réciprocité du déterminisme entre tous les êtres. Alors seulement
l'intelligence a vraiment pour objet un _univers_ intelligible,
c'est-à-dire un tout lié et déterminé en toutes ses parties.
On reconnaît dans cette doctrine de Kant les trois lois que Leibnitz
avait déjà imposées au monde: principe de la persistance de la force,
principe de la raison suffisante, principe de l'harmonie préétablie. A
vrai dire, Kant aurait dû ramener ces trois lois à une seule: la loi
de causalité phénoménale. En effet, réciprocité des causes, c'est
toujours causalité universelle; quant à la substance matérielle et
phénoménale, nous ne la concevons que comme l'ensemble des choses qui
se conditionnent dans l'espace et dans le temps selon la loi de
causalité: c'est la totalité phénoménale et causale. Kant n'en a pas
moins le mérite d'avoir montré dans les lois du monde un organisme où
les parties et le tout s'impliquent mutuellement, et, dans cet
organisme, l'expression de la _pensée_ même ou les conditions de sa
possibilité, c'est-à-dire de son _unité consciente_.
Ces conditions produisent un double résultat. En même temps qu'elles
rendent la pensée possible pour le _sujet_ pensant, elles la rendent
aussi _objective_, c'est-à-dire qu'elles lui donnent une portée, une
valeur, une vérité. A quelles conditions, en effet, se demande Kant,
devons-nous considérer le rapport des phénomènes et leur liaison
comme ayant lieu dans la réalité, non pas seulement dans nos
représentations[106]? «Les représentations ne sont toujours que des
représentations, c'est-à-dire des déterminations intérieures de
l'esprit dans tel ou tel rapport de temps. D'où vient donc que nous
faisons de ces représentations un objet, ou qu'indépendamment de leur
réalité subjective comme modifications, nous leur attribuons encore je
ne sais quelle réalité objective? La valeur objective ne peut
consister dans le rapport avec une autre _représentation_; car
autrement reviendrait la question: comment cette représentation
sort-elle d'elle-même et acquiert-elle une valeur objective, outre
cette valeur subjective qui lui est propre comme détermination ou état
de l'esprit?--Si nous cherchons quelle propriété nouvelle le _rapport_
à _un objet_ donne à nos représentations, et quelle importance elles
en retirent, nous trouvons qu'il ne fait que rendre _nécessaire_ une
certaine liaison des représentations et la soumettre à une règle.
Réciproquement, par cela seul qu'un certain ordre de nos
représentations est _nécessaire sous le rapport du temps_, elles ont
une valeur objective... comme si une règle servant de principe nous
forçait à garder cet ordre de perceptions plutôt qu'un autre. Cette
contrainte est proprement ce qui rend enfin possible la représentation
d'une succession dans l'_objet_, et non plus seulement dans notre
imagination. En premier lieu, je ne puis intervertir une série de
choses objectives, comme les diverses positions d'un bateau sur un
fleuve,--en mettant avant ce qui vient après. En second lieu, étant
posé l'état antérieur, l'événement déterminé arrive _immanquablement_
et _nécessairement_[107].»
[106] _Critique de la raison pure_, p. 217, 218. Tr. Tissot.
[107] _Critique de la raison pure_, p. 322.
Ainsi donc, si le lien établi entre les sensations n'était qu'un lien
momentané, nous ne pourrions vraiment _objectiver_: nous retomberions
encore dans la confusion primitive où le subjectif et l'objectif sont
indiscernables, où il n'y a point de pensée ni de vérité; voilà
pourquoi Kant admet un ordre de succession invariable. De plus, il
ajoute à la constance la nécessité; les choses, pour être _vraies_,
doivent être tellement liées par un déterminisme universel que nous
n'en puissions concevoir la place changée; seul un tel ordre de
choses, par sa nécessité, s'opposera au désordre de nos sensations ou
à l'arbitraire de notre imagination, et acquerra ainsi une valeur
objective, une _vérité_. Poussant sa thèse jusqu'au bout, Kant
construit ainsi un déterminisme absolu et universel, où chaque chose
est déterminée dans le temps et dans l'espace par tout ce qui la
précède et par tout ce qui l'accompagne, en même temps qu'elle
détermine pour sa part toutes les autres choses. Il ne se contente
pas, comme l'école anglaise, d'une constance de fait, lien trop
fragile et trop superficiel à ses yeux: il veut une nécessité
intrinsèque, une loi universelle, qui est le principe de causalité
phénoménale. Ce principe est la condition commune de toute
intelligence et de toute intelligibilité.
Si la doctrine de Kant s'arrêtait à ce premier point de vue, qui est
le déterminisme intellectualiste, on pourrait se poser cette
question:--Faisons-nous nous-mêmes partie de ce déterminisme
universel, ou sommes-nous en dehors? Si nous en faisons partie, tout
étant nécessaire, tout est réellement inséparable; nous n'avons rien
en nous qui puisse réellement se séparer de quoi que ce soit; on ne
voit donc plus comment distinguer d'une manière _réelle_ le subjectif
de l'objectif: cette distinction n'aura qu'une _vérité_ abstraite, non
une _réalité_ concrète. La nécessité, en effet, s'appliquant à tout,
ne peut s'opposer à rien, et il n'y a plus réellement qu'un seul être,
dans lequel tout est indissoluble. Si nos sensations offrent une
apparence de désordre et d'arbitraire, qui fonde la distinction
purement formelle du sujet et de l'objet, ce n'est là qu'une
apparence, que la réflexion doit détruire; et la réflexion, au lieu de
fournir une distinction réelle du moi et du non-moi, finira par la
refuser. Dans l'universelle nécessité tout est un au fond, le divers
n'est qu'à la surface. Aussi le point de vue du déterminisme
intellectualiste, quand il est exclusif, aboutit à un système de
choses indissoluble où le _moi_, le sujet, n'est vraiment qu'une
forme.
Et l'_objet_, à son tour, c'est-à-dire le monde de la science, est-il
autre chose qu'une forme? Les lois scientifiques sont les rapports des
choses dans l'espace et dans le temps; par leur nécessité, elles
constituent la _vérité_ logique du monde ou son intelligibilité, mais
non sa vivante _réalité_. Le déterminisme intellectualiste exprime
l'ordre dans lequel s'enchaînent tous les anneaux des choses, il peut
servir à découvrir les dessins que forme cette chaîne enroulée et
nouée de mille manières; mais avec quoi est-elle faite?--Une telle
question dépasse le domaine du déterminisme. La nécessité est donc
simplement l'ordre logique et mathématique des relations qui unissent
les phénomènes dans le temps et dans l'espace.
C'est ce que rendra évident une considération plus approfondie de cet
ordre nécessaire. Pour mériter vraiment son nom et pour être une
véritable unité, l'ordre universel doit être tel que chacun des
rapports dont il est l'ensemble puisse être connu par le moyen de tous
les autres. En mathématiques, on trouve le quatrième membre d'une
proportion par le moyen des trois autres membres donnés. Les rapports
des quantités entre elles peuvent être déterminés d'avance par les
lois des proportions ou de l'analogie mathématique, et cette analogie
est une formule énonçant l'égalité de deux rapports de quantité (par
exemple: 2/4 = 3/6). Comme il ne s'agit alors que de quantités, la
connaissance de trois termes permet de déduire effectivement le
quatrième ou de le construire d'après les règles d'une synthèse
mathématique: par exemple l'égalité du rapport de 4 à 8 et du rapport
de 3 à _x_ me permet de construire le quatrième terme, 6, d'après la
loi de formation des quantités extensives. De même nous pourrions,
selon la remarque de Kant, construire et déterminer _à priori_ la
quantité intensive de la sensation produite par la lumière solaire, en
ajoutant environ deux cent mille fois à elle-même celle de la
lune[108]. Le déterminisme universel, lui aussi, au point de vue de la
relation, unit toutes choses par un raisonnement analogique; seulement
ce genre d'analogie n'énonce plus, comme en mathématiques, l'égalité
de deux rapports de quantité, mais celle de deux rapports de qualité,
par exemple lumière et chaleur. Dès lors, trois membres étant donnés,
je ne puis plus déduire le quatrième membre _lui-même_, mais seulement
un rapport à ce quatrième, savoir un rapport de temps, un mode de
liaison et une place dans le temps: par exemple la concomitance entre
la lumière d'une bougie et sa chaleur. Seule la sensation peut
m'apprendre _à posteriori_ ce que ce quatrième terme est en fait; je
ne puis avoir _à priori_ qu'une _règle_ pour le chercher dans
l'expérience et un _signe_ auquel on peut le reconnaître. Voilà pour
quelle raison la nécessité porte seulement sur les relations et sur
les phénomènes, non sur les choses elles-mêmes: on ne saurait montrer
_à priori_ pourquoi, une chose A étant posée, par exemple des
vibrations sonores, il est _nécessaire_ qu'il en résulte une chose B
toute différente en _qualité_, par exemple la sensation de la note
_ut_, et comment il serait _contradictoire_ que l'effet ne résultât
point de la cause, à laquelle il n'est pas _identique_.
[108] Il ne s'agit, bien entendu, que de la quantité, et non de
la qualité particulière qui peut appartenir à la sensation.
Même sous sa forme mécanique, qui est plus concrète, la nécessité
n'est encore, pourrait-on dire, que la limite commune de l'action
réciproque par laquelle les êtres se conditionnent mutuellement; elle
n'est, dans ce monde, que la mise en rapport et le conflit des forces,
ainsi que des mouvements qui en dérivent. Son type sensible, c'est le
choc; ses lois typiques dans le monde sensible, ce sont les lois du
choc. Mais, si le choc se retrouve partout dans les objets de notre
expérience sensible, il n'est jamais que le plus général des
phénomènes physiques et ne peut être érigé en dernier mot de toutes
choses. Il ne rend même pas compte de la _sensation_ de choc qui lui
correspond. Le physique et le mental s'accompagnent sans qu'on puisse
les déduire l'un de l'autre.
Ajoutons que la proposition qui veut que _toute_ causalité soit
purement _nécessaire_ devient antinomique si on la prend dans son
universalité. Cette proposition était que rien n'arrive sans une
raison suffisante et déterminée _à priori_; or, en remontant la série,
on n'aboutit à rien qui suffise, on a une série de raisons
insuffisantes; rien de _réel_ ne se trouve vraiment déterminé _à
priori_: la _place_ de chaque terme dans l'espace et dans le temps se
trouve seule déterminée par son antécédent. L'explication de la
réalité devrait partir d'une donnée réelle qui s'expliquât
d'elle-même; mais ici l'explication, qui n'est qu'une _mise en ordre_
et en _équation_ de réalités inconnues, recule et fuit, comme dirait
Pascal, d'une fuite éternelle. Dès lors il n'y a plus aucune nécessité
réellement primordiale: les choses n'étant conditionnantes qu'après
avoir été conditionnées, il n'existe qu'une nécessité de rapports,
subie de la part d'autrui et dérivée, non une nécessité en soi et pour
soi[109]. Pourquoi donc les choses se succèdent-elles ainsi sans
commencement et sans fin?--On ne peut plus répondre d'une manière
intelligible à cette question par une raison de nécessité; d'autre
part, le déterminisme _exclusif_ ne peut invoquer une causalité
supérieure et absolue. Il ne peut donc répondre que par le fait même;
et encore le fait est invérifiable dans sa totalité. On arrive ainsi à
cette conséquence: s'il n'y a rien que de nécessaire, rien n'est
définitivement et foncièrement nécessaire. Le déterminisme universel
et exclusif, conçu en vue de l'unité intelligible, ne peut atteindre
ni l'unité ni l'universalité; l'explication qu'il donne est toujours
inachevée. La pensée cherchait quelque chose de fixe où elle pût se
tenir en équilibre et elle croyait le trouver dans la nécessité; mais
cette nécessité, avec sa série de commencements sans commencement,
entraîne la pensée dans un mouvement sans fin.
[109] Voir notre _Philosophie de Platon_, t. II, p. 923, 635.
* * * * *
En résumé, la nécessité, moyen en vue de l'unité, ne saurait suffire à
elle seule pour achever l'entière unité de la pensée. Si la nécessité
a une valeur scientifiquement incontestable quand on en fait une
partie de la réalité et une condition de la science, elle n'a plus
métaphysiquement la même valeur quand on en veut faire le tout de la
réalité. Le déterminisme, qu'il soit _à priori_ comme chez Kant ou _à
posteriori_ comme chez Stuart Mill, est un _formalisme_
intellectualiste. Ce formalisme est inévitable et _vrai_ sans doute,
mais il ne rend pas compte de la _réalité_. Nous avons vu qu'il
absorbe notre réalité comme sujets individuels dans le grand tout,
dont nous ne sommes plus qu'une des formes. Ce tout lui-même, cet
_objet_, il n'en présente encore que la forme et le plan nécessaire,
non le fond vivant et agissant. Dès lors, il n'y a plus de tous côtés
que des _rapports_ sans _termes_.
Leibnitz n'avait donc pas tort de dire que le déterminisme logique,
mathématique et mécanique de Descartes est la face extérieure de la
réalité, dont la face intérieure doit être plus ou moins analogue à ce
que nous trouvons en nous-mêmes. La conscience, en effet, ne semble
plus être un extérieur, mais un intérieur, et le seul que nous
connaissions; du moins doit-elle nous placer à un point de vue plus
central, d'où le mécanisme nous apparaît comme externe. En somme,
peut-on dire, c'est avec nos sensations ou nos _pré-sensations_ que
nous sommes obligés de construire et d'_imaginer_ le monde mécanique
lui-même, et c'est avec notre intelligence que nous _concevons_ ses
lois. Tout dépend donc de notre conscience même et de sa constitution.
On voit que Kant a eu raison de faire remonter le principe du
déterminisme jusqu'aux conditions de la conscience. Seulement, dans la
conscience, il a surtout considéré la pensée et le déterminisme
intellectuel; or l'intellectualisme est, tout comme le mécanisme, un
aspect de surface. Kant s'en est trop tenu à un _à priori_
intellectuel, à des _formes_ constitutives de la pensée, à des cadres
logiques. Le mécanisme et l'intellectualisme se ramènent en définitive
à de la sensibilité et à de l'activité. Ce qui est _à priori_ pour la
conscience, ce n'est pas le _penser_, c'est le _sentir_ et l'_agir_.
Les principes universels de Kant ne sont que l'extension au dehors de
notre constitution intime. Façonné par le macrocosme, le microcosme en
réagissant exprime le grand monde, et même le reconstruit en soi à son
tour.