déductivement la détermination des actes particuliers du seul fait
que leur moyenne est déterminée; certains partisans du libre
arbitre, au contraire, ont voulu déduire l'indétermination réelle et
absolue des actes particuliers de ce fait qu'ils restent toujours
indéterminés en une certaine mesure _relativement aux moyennes
statistiques_. Ces deux opinions dépassent également les prémisses
dont elles partent, et, en tant que _déductions_, elles ne peuvent
être prouvées ni l'une ni l'autre. 1º D'une seule moyenne et même de
plusieurs, tant qu'on reste dans la région des _moyennes_, on ne
peut arriver déductivement à un cas particulier. 2º D'autre part, de
ce que les généralités mathématiques ne peuvent s'étendre jusqu'aux
actions individuelles, il n'en résulte nullement que ces actions
soient libres en elles-mêmes: elles peuvent être simplement la
résultante _particulière_ d'une composition de lois naturelles, dont
la statistique ne mesure que les effets _généraux_ et _moyens_. Sur
le premier point, Quételet a donc raison de dire:--La loi des grands
nombres, ne régissant que le collectif, ne détermine pas chaque acte
en particulier; «toutes les applications qu'on voudrait en faire à
un homme en particulier seraient essentiellement fausses, de même
que si l'on prétendait déterminer l'époque à laquelle une personne
doit mourir en faisant usage des tables de mortalité.» On ne peut,
en effet, appliquer à un individu déterminé, ni même à de petits
nombres, la loi statistique qui, par définition est celle des grands
nombres. Les lois statistiques ne font que formuler la résultante
d'une foule de lois naturelles qui sont les vraies lois
déterminantes des phénomènes: on ne meurt pas en vertu des lois de
mortalité, mais en vertu des lois naturelles de l'organisme, dont
les tables de mortalité enregistrent les résultantes moyennes. Mais,
ce premier point accordé, il n'est pas moins faux de conclure à la
réelle indétermination des cas particuliers. Par exemple, si vous ne
pouvez prédire la mort de tel individu par les tables de mortalité,
vous n'avez pas le droit d'en déduire que cette mort n'est point
déterminée par un concours ou une composition de lois nécessaires,
et que l'individu meurt librement.
Sans doute la loi des grands nombres, n'est qu'approximative, et même,
en général, toutes les lois de la nature sont approximatives pour nous
en tant qu'invérifiables dans leurs derniers détails; déductivement il
reste donc dans le détail une place possible à la contingence. C'est
ce qui a fait dire à Zeller:--«La science a seulement pour objet les
_lois_ générales, et la contingence _peut_ ne porter que sur les faits
particuliers.--Mais, inductivement, cette contingence est une
hypothèse gratuite. On pourrait, par des raisonnements comme ceux de
Zeller et de M. Renouvier, laisser place jusque dans la loi
d'Archimède à l'action des anges et des démons, car on ne peut
vérifier la loi dans le menu détail, et, outre que toute loi est
_générale_, elle semble toujours approximative. N'est-il pas cependant
plus logique et plus probable d'expliquer les écarts apparents d'une
loi dans les faits particuliers par sa composition avec une autre loi,
comme on explique la déclinaison d'une pierre qui tombe par la
rencontre d'un obstacle[98]? On ne peut prédire le temps que d'une
manière approximative à l'aide des tables statistiques; mais, si on
connaissait mieux toutes les _lois_ particulières qui sont la trame de
la statistique, on pourrait prédire tel orage pour tel jour, à telle
heure. La statistique est une sorte d'artifice indirect, par cela même
insuffisant, pour enserrer les choses dans des lois sans connaître ces
lois; mais là où la statistique s'arrête, elle montre elle-même le
chemin à l'induction.
[98] «Toute constatation expérimentale, a dit excellemment M.
Boutroux, se réduit en définitive à resserrer la valeur de
l'élément mesurable des phénomènes entre des limites aussi
rapprochées que possible. Jamais on n'atteint le point précis où
le phénomène commence et finit réellement... Ainsi nous ne voyons
en quelque sorte que les contenants des choses, non les choses
elles-mêmes.» Mais M. Boutroux ajoute:--«Nous ne savons pas si
les choses occupent dans leurs contenants une place _assignable_.
A supposer que les phénomènes fussent indéterminés, mais dans une
certaine mesure seulement, laquelle pourrait dépasser
invinciblement la portée de nos grossiers moyens d'évaluation,
les apparences n'en seraient pas moins exactement telles que nous
les voyons. On prête donc aux choses une détermination purement
hypothétique, sinon inintelligible, quand on prend au pied de la
lettre le principe suivant lequel tel phénomène est lié à tel
autre phénomène» (p. 28).--Il nous semble que l'ingénieux
métaphysicien se place ici au contre-pied de la vérité, et qu'on
pourrait lui dire:--C'est précisément votre hypothèse de
l'_indétermination_ qui est: «1º inintelligible, 2º purement
hypothétique, 3º contraire à toute induction.» En effet, si je
puis, même expérimentalement, «resserrer la valeur» de l'élément
prétendu indéterminé entre des limites aussi rapprochées qu'il
est possible, c'est le cas de passer _à la limite_ en disant que
l'indétermination supposée est _comme si_ elle n'existait pas; de
même, si je vérifie une loi de physique entre des limites
indéfiniment rapprochées, il ne me viendra jamais à l'esprit de
supposer qu'en allant plus loin la loi cesse, à moins qu'elle ne
se compose avec une autre loi.
Voyons donc quelles sont les inductions les plus légitimes sur la
nature réelle de ce résidu qui demeure _déductivement_ en dehors des
moyennes statistiques?
1º Par économie d'hypothèses, toutes choses égales d'ailleurs, il est
légitime de supposer dans ce résidu la continuation de l'empire des
_lois_, loin d'y admettre avec M. Renouvier l'absence de lois. En
effet, supposer le libre arbitre là où les autres lois peuvent suffire
à l'explication, c'est faire une hypothèse scientifiquement gratuite,
comme si, après avoir expliqué les gelées d'avril par les causes
ordinaires, on s'obstinait à maintenir par surcroît l'influence de la
lune.
2º Par _analogie_, les cas de liberté et les cas sans liberté sont
assimilables. Les aberrations de mémoire relevées dans la suscription
des lettres ne peuvent pas plus être prévues dans le détail
_individuel_ que les suicides, quoiqu'elles soient aussi régulières en
moyenne; il n'en résulte pas que les erreurs de suscription soient
volontaires. De même, l'impossibilité de prévoir les suicides dans le
détail n'autorise pas à les croire libres.
3º L'induction en faveur du déterminisme croît en probabilité à mesure
qu'on resserre le libre arbitre dans un plus étroit espace: si ce
resserrement peut être poussé aussi loin qu'on veut, l'induction
deviendra de plus en plus voisine de la certitude.--Supposons, dit M.
Renouvier, des boules prenant leur couleur elles-mêmes dans une urne;
peu importe qu'elles l'aient d'avance ou la prennent au moment de
l'extraction, «pourvu que la _proportion_ du noir et du blanc
subsiste.»--Sans doute; mais d'abord, si les boules prenaient
réellement elles-mêmes leur couleur, la _proportion_ pourrait-elle
subsister? Si le libre arbitre était réel et agissant, il y aurait,
ici encore, un point indéterminé, sans loi, qui suffirait peut-être à
contrebalancer toutes les autres lois, et vous ne pourriez plus, par
exemple, imposer certainement _à priori_ aux boules d'une urne cette
loi de proportion:--Sur mille tirages, vous serez dans la proportion
de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf blanches et une noire.--De plus,
pour nous rapprocher des réalités particulières, il faut compliquer
les données: supposons donc une urne où soient des boules de sept
couleurs. La statistique m'apprend, je suppose, qu'il sort
effectivement de l'urne 60 boules sur 100; vous dites alors:--Pourvu
qu'il sorte 60 blanches, part nécessaire du déterminisme, les 40
boules restantes sont libres d'être bleues, jaunes, rouges, etc.--Par
malheur, une seconde loi de statistique m'apprend qu'il sort 30 rouges
sur 40 boules non blanches.--Mais alors il y a 10 boules qui peuvent
choisir entre le vert, le jaune, etc.--Une troisième loi statistique
m'apprend qu'il sort 6 boules vertes sur 10 boules non blanches et non
rouges.--Alors, il y a quatre boules qui peuvent choisir entre le
jaune et le bleu.--La statistique m'apprend qu'il sort 3 boules bleues
sur les boules qui ne sont ni jaunes, ni vertes, ni rouges, ni
blanches... Et ainsi de suite. Les lois statistiques vont ainsi
s'entrecroisant et établissant des proportions de plus en plus
déterminées. Elles ne pourront jamais, sans doute, comme les lois
naturelles dont elles ne sont que l'enveloppe, aboutir à une
_déduction individuelle_; mais n'a-t-on pas le droit d'_induire_ que,
si nous connaissions toutes ces lois naturelles, nous les verrions
produire par leur entrecroisement les faits particuliers, résidu de la
statistique? Est-il probable que, toutes les proportions des diverses
couleurs étant déterminées, les boules demeurent libres d'échanger
indifféremment leurs rôles et de se dire entre elles: «Passez-moi la
couleur rouge, vous aurez la couleur verte: pourvu qu'on trouve le
compte final, nous pouvons nous passer l'une à l'autre nos
couleurs.»--Enfin, le déterminisme statistique, quoique ne portant pas
sur les derniers détails des choses, acquiert une valeur nouvelle
quand il vient s'ajouter au déterminisme plus _interne_ des lois
sociologiques, psychologiques, biologiques, physico-chimiques,
mécaniques. La liberté que les indéterministes maintiennent alors dans
les détails rappelle trop la liberté laissée aux femmes par l'édit
humoristique d'un prince d'Orient:--Art. I. Toutes les femmes sont
libres de sortir à travers la ville. Art. II. Elles ne pourront sortir
que voilées. Art. III. Quiconque aura fabriqué ou vendu des voiles
sera puni de mort.--Pour parler sérieusement, la législation de la
nature est en elle-même aussi rigide que celle des souverains absolus,
et sa rigidité a des résultats trop souvent tragiques. Prenons un
exemple. Supposons qu'il y ait un naufrage sur mille personnes qui
s'embarquent; il faut, si nous sommes mille à nous embarquer, que l'un
de nous fasse naufrage, non pas directement en vertu des lois
statistiques, mais en vertu des lois dont la statistique compte et
classe les effets. Qui décidera dans ce cas de la victime tributaire?
Le concours des circonstances particulières, l'intersection des séries
de lois que présuppose la statistique. Si donc je connaissais mieux le
détail des circonstances, je pourrais savoir que c'est _moi_ qui suis
l'un sur mille, parce que je m'embarque sur une mer plus dangereuse,
par un mauvais temps, sur un mauvais navire, dans telle circonstance
fâcheuse, etc. Plus j'aurais de tables de statistiques variées à ma
disposition, de manière à y faire rentrer toutes les circonstances
particulières, plus, par ce moyen indirect, je pourrais me rapprocher,
sans y atteindre, d'une prévision portant sur le _particulier_.
Pareillement il faut qu'il y ait, je suppose, un assassin par jalousie
sur cent mille jaloux; voici donc déjà, pour les jaloux, la liberté de
ne pas assassiner resserrée dans les limites du nombre 999,999.
Maintenant, il faut aussi, je suppose, qu'il y ait six cents jaloux
sur mille amoureux, et deux cents jaloux jusqu'à la fureur, quatre
jusqu'à la folie, etc., etc. Nous resserrons de plus en plus le libre
arbitre par une sorte de compression indéfinie. L'induction rend
probable, par analogie avec l'autre exemple, que celui qui se trouvera
dans des circonstances spéciales de tempérament, d'éducation,
d'entraînement, etc., sera la victime prédestinée au minotaure du
crime. Quelle différence, en effet, pourrait-on établir entre les deux
cas, sinon artificiellement et tout hypothétiquement, quoique le
naufrage soit involontaire et l'assassinat voulu? En combinant
directement des lois naturelles avec des lois naturelles, on pourrait
probablement, sur les mille individus, en éliminer neuf cent
quatre-vingt-dix, et les dix restants pourraient dire:--L'un de nous
sera assassin.--On pourrait encore pousser plus loin le calcul des
circonstances, en éliminer huit. Alors se poserait pour les deux
restants le dilemme tragique:--Il faut que l'un de nous tue.--Avec un
peu plus de connaissance des causes, l'un des deux pourrait enfin
s'écrier: «Celui qui doit tuer, c'est moi.»--L'induction et l'analogie
n'amènent nullement à croire que cet homme tuerait ou ne tuerait pas
en vertu du libre arbitre. Seulement, il lui resterait dans la pensée
même de l'avenir une dernière ressource, et la réaction de l'idée sur
le fait pourrait l'empêcher de commettre le meurtre.
Les réactions de l'intelligence, en effet, et toutes les autres,
demeurent toujours possibles.--Les moyennes, comme le dit Quételet,
s'altèrent avec le temps; or cette altération, quand les causes
physiques restent les mêmes, ne peut être due «qu'à l'action
perturbatrice de l'homme[99].»--Seulement on n'en peut conclure, avec
Quételet, que les réactions _individuelles_ soient dues à l'exercice
d'un _libre arbitre_. Pourquoi ne seraient-elles pas aussi bien et
mieux encore l'effet du progrès intellectuel, de l'adoucissement des
moeurs, de l'évolution sociale? C'est par le perfectionnement de ses
idées et de ses sentiments que l'homme «maîtrise les causes, modifie
leurs effets et cherche à se rapprocher d'un état meilleur.» Les idées
sont des forces directrices, perturbatrices, correctrices; on ne peut
donc conclure, comme on prétend le faire, de la seule variabilité, de
la seule individualité à la liberté[100]. Le nouveau peut être _lié_ à
l'ancien par un rapport qui exclue la possibilité des contraires. La
variété des effets n'est pas l'ambiguïté des causes. En un mot, loin
d'exclure le devenir, le déterminisme est la loi du devenir. Causalité
est fécondité sans doute, non stérilité, mais c'est une fécondité
selon des lois. Notre espoir de progrès n'est donc pas un espoir en
dehors du déterminisme, mais en dedans et par le moyen du déterminisme
même.
[99] _Physique sociale_, t. Ier, 18.
[100] «Est-il un homme dont le caractère soit réellement
_invariable_? Est-il une nation dont l'histoire entière soit
l'expression d'une seule et même idée?... Ainsi la variabilité se
retrouve jusque dans les profondeurs les plus reculées de la
nature humaine.» (M. Boutroux, _id._, 138, 142.)
En résumé, on ne peut pas faire de la statistique une preuve
apodictique du déterminisme, comme l'ont prétendu certains savants
trop pressés de conclure: la statistique se borne à compter le nombre
de fois qu'un même dessin revient dans la tapisserie des événements;
elle ne nous découvre pas directement les fils mêmes et les lois du
tissage. Mais elle permet d'induire de la constance des dessins à la
constance des _lois_ qui les amènent. En outre, la connaissance
directe et progressive de ces lois naturelles rend de plus en plus
invraisemblable le libre arbitre attribué aux derniers éléments
qu'elles régissent. Par les lois de la statistique et leur
entrecroisement, le libre arbitre est resserré dans un domaine
indéfiniment décroissant, et le déterminisme devient d'autant plus
étendu qu'on pousse plus loin l'analyse.
III.--CRITIQUE DE L'IDÉE DE CONTINGENCE DES POSSIBLES
Le libre arbitre, qui est l'indéterminisme dans le temps, ne peut se
_représenter_ que comme une sorte de puissance à double effet qui
enveloppe en elle-même des contraires contingents; et alors on aboutit
à toutes les difficultés métaphysiques que nous avons passées en
revue. Aussi sommes-nous amené à conclure que l'opposition des
contraires également possibles au même instant est une représentation
toute logique, qui résulte d'abstractions et de combinaisons
imaginaires. Cette représentation se produit tout naturellement sans
exiger aucun effort de notre part, car elle provient de ce que nous ne
faisons pas une analyse complète ni un complet calcul: elle provient
de notre impuissance et de notre repos intellectuel. Les divers
possibles nous paraissent alors coïncider dans la perspective
intérieure, la pensée même de leur coïncidence tend effectivement à
les rapprocher. Dans une immense allée d'arbres, les arbres lointains
semblent se toucher, parce que nous demeurons en repos sans aller
vérifier jusqu'au bout; que serait-ce s'il n'y avait point de
bout?--Aussi la conscience n'a-t-elle pu nous apprendre ni si nous
sommes des causes libres, ni s'il existe une réelle puissance
enveloppant des possibles, une réelle contingence dans les causes, par
cela même une réelle indétermination des effets futurs. Passons donc
du point de vue subjectif au point de vue des faits objectifs.
Pour établir véritablement la possibilité absolue et inconditionnelle
ou contingence des contraires, il faudrait une science absolue des
choses et de leurs rapports: telle n'est pas, évidemment, notre
connaissance logique et discursive[101]. Une conception est pour nous
_logiquement_ possible lorsqu'elle ne se contredit point; mais cette
conception, selon la remarque de Kant, peut néanmoins être
_réellement_ vaine, «si la réalité objective de la synthèse par
laquelle le concept est produit n'est pas elle-même démontrée»; or,
cette démonstration repose toujours «sur des principes de
l'_expérience_ possible, et non sur le principe de l'_analyse_ ou
_principe de contradiction_»[102]. Au reste, si l'on ne peut _à
priori_ établir la possibilité absolue d'une chose par un simple
enchaînement de concepts, on ne peut pas davantage en établir _à
priori_ et de la même manière l'impossibilité absolue, à moins que la
chose ne soit absolument contradictoire. Il en résulte qu'il y a
toujours quelque chose de hasardeux dans les spéculations logiques sur
la possibilité ou l'impossibilité des choses. Il est possible
abstraitement que la fin du monde arrive demain, et, en général, il
n'est pas d'extravagance qui ne soit possible par une combinaison de
notions incomplètes. La possibilité, abstraction faite de la réalité
concrète, n'est que la pure forme de l'_identité avec soi_. Mais
précisément, comme l'a dit Hégel, dans tout contenu réel, dans toute
existence concrète,--par exemple dans l'objet qui de noir devient
blanc,--une _détermination_ ou qualité particulière peut être
considérée comme une «opposition déterminée» et, en conséquence,
comme impliquant une certaine contrariété. _Ce qui est est_, disait
Parménide, _tu ne sortiras jamais de cette pensée_; mais cet axiome
est stérile et il faut bien que la réalité, elle, _sorte_ de cette
pensée: sans cela, ce qui est actuellement serait toujours, et le
changement, qui suppose une opposition, serait impossible. Jamais un
objet blanc ne pourrait devenir noir s'il était réduit en quelque
sorte à dire pendant toute l'éternité: «Ce qui est est; je suis blanc,
donc je suis blanc; ce qui sort de l'identité logique étant
_impossible_, je ne puis sortir de l'identité du blanc avec le blanc
pour devenir noir.»--Hegel n'avait pas tort de dire que la philosophie
doit éliminer toute recherche qui a pour objet d'établir
_abstraitement_ et en l'air que telle ou telle chose est possible ou,
comme l'on dit, _pensable_: c'est là-dessus que la scolastique s'est
consumée[103]. Plus on est ignorant, moins on embrasse les rapports
déterminés de l'objet que l'on considère, et plus on est porté par
cela même à se perdre dans toute espèce de possibilités vides. La
pensée doit donc s'élever au-dessus de ces catégories logiques de
possible ou d'impossible. Tout au moins ne peuvent-elles fournir
qu'une représentation fallacieuse de la vraie liberté morale.
[101] «Que l'on nous montre _à priori_, a dit M. Janet (_Traité
de philos._, p. 318), en quoi ce que nous appelons le possible
est impossible.»--Mais, d'abord, on peut encore bien moins
démontrer _à priori_ que ce que _nous appelons_ possible est
réellement possible. Il ne suffit pas de dire: démontrez-moi _à
priori_ que ce que nous appelons la possibilité d'une chute de la
lune sur la terre est impossible pour montrer que cette chute est
possible effectivement. De plus, _à priori_, on peut raisonner
ainsi:--Au possible manque quelque chose pour être réel, sans
quoi il serait déjà réel; donc le possible, sans cette condition,
est impossible. Et cette condition elle-même, elle a dû avoir sa
condition de réalité, car sans cela elle eût été aussi
immédiatement réelle et non pas simplement possible; elle était
donc vraiment impossible sans cette condition, et ainsi de suite.
On peut ainsi soutenir _à priori_ que ce que nous appelons
possible, comme tel, est identique à l'impossible, et qu'il n'y a
de vérité que dans la réalité. On ne sortira pas de ce labyrinthe
par des spéculations abstraites sur le possible et l'impossible.
[102] _Raison pure_, t. II, p. 296.
[103] Voir Hegel, _Logique_, § 143.
Revenons maintenant au point de vue expérimental et non plus logique;
que deviendra l'idée de possibilité ou, plus proprement, de
_puissance_?--Elle paraîtra bien moins exprimer la liberté morale de
décision que la puissance exécutive ou la liberté physique, au sens le
plus général de ce mot. En effet, nous ne pouvons guère nous
représenter la puissance que comme s'appliquant à une résistance,
selon la définition même des forces mécaniques; mais alors la
puissance de deux contraires apparaît comme un surplus ou une quantité
supérieure de _puissance_ par rapport à deux _résistances_ de
directions opposées. Lever et abaisser le bras sont également
possibles parce que les résistances que je rencontre, soit en levant,
soit en abaissant le bras, sont toutes deux inférieures à la puissance
dont je dispose. Les possibilités de contraires sont donc, ici encore,
de simples relations et, qui plus est, des relations mécaniques.
En somme, nous appelons jusqu'ici possible soit ce qui n'implique pas
logiquement contradiction, soit ce qui n'offre mécaniquement qu'une
résistance inférieure à une puissance donnée; dans les deux cas nous
n'avons qu'une représentation logique ou mécanique, inadéquate sans
doute à la réalité _métaphysique_ et encore plus à l'ordre vraiment
_moral_.
Si on laisse de côté les spéculations théoriques sur la possibilité ou
l'impossibilité absolue, soit dans l'ordre logique soit dans l'ordre
mécanique, on remarquera que, _pratiquement_ et psychologiquement, le
contraire d'un acte peut nous devenir possible sous la condition d'y
penser suffisamment, de manière à susciter en nous l'émotion; et il
devient d'autant plus possible que nous y pensons davantage. Or, dans
toute question morale, le contraire de l'acte se présente toujours à
la pensée: nous ne manquons jamais avec réflexion à notre devoir sans
penser au devoir, sans apercevoir dans cette pensée même une puissance
susceptible d'un accroissement indéfini, sans avoir conscience que
notre nature est capable,--quoique non inconditionnellement et au même
instant,--d'un acte infiniment supérieur à celui que nous
accomplissons.
* * * * *
Passons du point de vue du la causalité à celui de la _finalité_. A ce
point de vue, les possibilités diverses paraissent s'accroître pour
nous à mesure que la fin poursuivie est moins immédiate et moins
prochaine. C'est là un résultat du pouvoir d'abstraction et de
construction qui appartient à l'intelligence. Dans la fatalité de la
passion, le moment présent est tout, le moyen et la fin sont alors
contigus. Entre la réalité de l'antécédent actuel, comme la fureur, et
la nécessité de sa conséquence immédiate, comme un acte de violence,
le _possible_ n'a point de place. Dans la réflexion appliquée aux
biens sensibles, c'est-à-dire dans le calcul de l'_intérêt_, la fin
recule au loin dans le temps: par là elle laisse place à diverses
séries de moyens possibles, à diverses lignes de conduite plus ou
moins directes. Cependant le nombre des séries ou des possibles est
encore limité, et le choix ne s'exerce que dans un cercle restreint.
Dans l'_acte moral_, qui aspire à dépasser le déterminisme, la fin
entrevue consiste en un idéal de liberté universelle, d'unité par
l'amour. Dans cette sphère illimitée et indéterminée il est naturel
que l'esprit s'attribue une plus grande liberté de mouvements. Là peut
s'exercer en quelque sorte la spéculation à l'infini, par cela même un
certain désintéressement.
Toutefois, même à ces divers points de vue de la finalité, le possible
et l'impossible offrent toujours un caractère relatif et subjectif,
qui empêche de les considérer comme l'expression absolue des choses.
Ils sont seulement l'expression de notre liberté intellectuelle,
c'est-à-dire de notre pouvoir de construire l'idéal et d'imaginer des
possibilités idéales. Ces possibilités, sans doute, peuvent devenir
pratiquement objet de désir, ces idées peuvent devenir des forces
directrices; mais il n'en résulte nullement que les contraires nous
soient possibles au même instant. Le champ de la contingence abstraite
recule en même temps que va plus avant notre connaissance de la
réalité concrète. Les possibles semblent donc dépendre de la réalité,
et non la réalité des possibles. «L'acte produit la puissance.»
* * * * *
S'ensuit-il, comme le soutient un déterminisme exclusif, que toute
réalité soit nécessaire absolument et primitivement? Après avoir
subordonné le possible et le contingent au réel, devons-nous
subordonner le réel lui-même au nécessaire?--C'est ce qui nous reste à
examiner.
CHAPITRE SEPTIÈME
LE PRINCIPE DU DÉTERMINISME ET SA LIMITE DANS L'IDÉE DE LIBERTÉ