Sur cette contingence s'appuie l'indéterminisme métaphysique dans

l'ordre du temps. Pour établir objectivement l'indétermination des

possibles et des futurs contingents, on a essayé de montrer, par

l'observation et le calcul, que les actions humaines offrent à la

science un élément d'indétermination. Presque tous les mathématiciens,

avec Laplace, Buckle et Stuart Mill, ont vu dans le calcul des

probabilités et dans la statistique un argument, soit déductif, soit

inductif, en faveur du déterminisme; quelques-uns cependant ont

essayé, comme Quételet, de réserver, à côté de ce déterminisme, une

place _possible_ à la liberté et à la contingence; enfin, d'autres ont

poussé le paradoxe jusqu'à vouloir faire du calcul des chances une

probabilité en faveur de la contingence des futurs, et même une sorte

de vérification expérimentale du libre arbitre: en nous faisant tirer

au sort «dans les loteries», on s'est flatté de «mettre la liberté en

expérience autant que faire se peut[88].»--«Les possibles que

l'ignorance fait égaux devant l'attente, a-t-on dit, sont _vérifiés_

égaux par le fait[89].»--Examinons s'il est vrai, comme on le

soutient, que les lois des chances et des grands nombres ne soient pas

_compatibles_ avec le déterminisme, et qu'elles soient au contraire

_favorables_ à la liberté ou à la contingence.

[88] M. Renouvier, _Psych._, II, 105, 94 et 95; _Logique_, II,

384-386.

[89] _Id._, _Logique_, 386.

Ce qui a ici donné lieu aux paradoxes et aux paralogismes, c'est la

manière ambiguë et même inexacte dont Laplace a posé le principe du

calcul des probabilités. Ce principe n'est point facile à bien

établir, comme le prouvent les exemples de Laplace même, de Stuart

Mill et de Cournot. «La théorie des hasards, dit Laplace, consiste à

réduire tous les événements du même genre à un certain nombre de cas

_également possibles, c'est-à-dire tels que nous soyons également

indécis_ sur leur existence, et à déterminer le nombre de cas

favorables à l'événement dont on cherche la probabilité.» Cette

définition ambiguë, qui semble identifier l'égale possibilité

objective de deux choses avec notre égale incertitude devant ces deux

choses, est une confusion au moins dans les mots. Supposons que je

sois en présence de deux urnes contenant des boules noires et blanches

et que j'ignore _également_, moi, la proportion des boules noires

contenues dans la première urne, et la proportion des boules noires

contenues dans la seconde, il n'en résultera pas que les chances de

sorties pour les noires soient objectivement _égales_ dans les deux

urnes en vertu de mon égale ignorance; car la première urne peut se

trouver contenir 1 noire seulement sur 100, et l'autre 99 noires sur

100. Il faut donc que notre _égale indécision_ ne soit pas seulement

fondée sur l'ignorance subjective, mais sur des raisons objectives

d'égalité, soit _à posteriori_, soit _à priori_. Sans cela, on tombe

sous les objections d'Auguste Comte et sous la définition humoristique

du calcul des chances: un calcul qui consiste à regarder l'impossible

comme probable et le nécessaire comme incertain. Aux yeux du

déterminisme, tout est certain pour qui connaîtrait toutes les causes;

quand donc Laplace dit que «les _possibilités_ respectives des

événements tendent à se développer», entendons simplement que les

rapports respectifs _certains_ des événements tendent à se développer,

ou plutôt sont forcés de se développer et de se manifester à la

longue, pour la raison bien simple que ces rapports sont constants et

durables parmi d'autres moins constants. Si de plus c'est un rapport

d'égalité et d'équilibre qui existe, il se manifestera un équilibre,

que nous l'ayons attendu ou non.

Tout revient donc à chercher les raisons objectives qui nous

permettent, dans certains cas, d'établir un rapport d'_égalité_ entre

des possibles.

C'est ici que nous retrouvons en présence les deux hypothèses de la

contingence et de la nécessité. Les partisans de la causalité

contingente disent:--Vous cherchez un fondement objectif à l'égalité

des possibles; il est tout trouvé: ce fondement est l'ambiguïté des

futurs, l'indétermination des futurs, qui va se vérifier dans

l'indéterminisme de la volonté. Je tire des boules dans une urne où il

y a 100 blanches et 100 noires, je les tire tantôt à un moment, tantôt

à un autre, selon ma liberté imprédéterminée; tout est alors

déterminé, «sauf le _temps_ de l'extraction[90],» lequel dépend de mon

libre arbitre. Les éléments du calcul sont en conséquence: 1º

l'égalité des chances pour tirer une boule blanche ou une noire

(toutes choses égales d'ailleurs), puisqu'il y a 100 blanches et 100

noires; 2º l'égalité des chances pour faire l'extraction à un moment

ou à un autre, si le moment ne dépend que de ma liberté indéterminée.

Or, ces principes posés, il se trouve qu'_en fait_ les chances pour un

moment ou pour l'autre se compensent, comme si les extractions étaient

en chaque moment _également possibles_; donc elles le sont en fait;

donc les divers temps d'extraction sont également possibles pour ma

volonté; donc il est probable que je suis cause libre. «L'homme est

alors une source première et instantanée d'actes variables sous des

précédents identiques[91].»

[90] M. Renouvier, _Id._, 97.

[91] _Ibid._ Dans la nature entière, et non pas seulement dans

l'homme, on s'est demandé s'il n'y avait pas également place pour

une contingence analogue des effets. Et la question est logique;

si l'homme est libre, le germe de la liberté doit se retrouver

chez tous les êtres vivants, peut-être même, comme le croyait

Epicure, jusque dans le pouvoir de clinamen qui appartient à

l'atome. (Voir, dans la _Morale d'Epicure_ de M. Guyau, le

chapitre sur la contingence.)--Est-on bien sûr, a-t-on demandé,

qu'il soit possible, même pour une intelligence universelle, de

prédire tous les mouvements de la queue d'un chien? (M.

Renouvier, _Essais de psychologie_, II, p. 4.)

Une chose inquiète à la lecture de ce raisonnement, qui nous fait

gagner à la loterie ce gros lot: la liberté. Un mannequin mû par une

girouette qui tourne à tous les vents, et dont le mécanisme serait

disposé pour faire sortir et tomber de l'urne une seule boule à la

fois, nous apparaîtrait aussi comme «une source première et

instantanée d'actes variables sous des précédents identiques»,

tranchons le mot, comme un créateur d'actes libres. Sans faire appel à

un tel mécanisme, je puis moi-même rendre déterminé le seul élément du

problème qui restait indéterminé (le moment de l'extraction), sans que

change pourtant ce résultat qui vous semblait contingent. Convenons,

par exemple, que je tirerai une boule tous les matins au premier chant

du coq, ou, si le coq semble lui-même suspect de libre arbitre, je

tirerai la boule toutes les fois qu'une pierre roulera d'un roc voisin

où les éboulements sont très fréquents. Mon libre arbitre sera ainsi,

autant que possible, éliminé, et cependant le résultat sera le même.

C'est qu'à vrai dire tout est déterminé, même dans les cas de libre

arbitre apparent, et, puisqu'on met les déterministes au «défi»

d'expliquer cette détermination dans les jeux de hasard, essayons d'en

rendre compte par le raisonnement et par l'expérience. Il y a ici une

loi intéressante et méconnue, au moyen de laquelle on peut montrer que

la poursuite de l'indétermination par la volonté produit précisément

une détermination réelle. Quand je tire des boules dans une urne, par

cela même que je veux tirer _au hasard_, j'avance la main tantôt plus

à droite, tantôt plus à gauche, j'épuise dans les deux sens les

principales positions possibles _grosso modo_, et en voulant agir

d'une manière indéterminée, je détermine une balance de positions

possibles. De même encore, dans une loterie où le temps seul est

déterminé, j'essaye de varier les instants et par cela même je saute

d'un intervalle à l'autre, d'un nombre a l'autre, entre deux limites

plus ou moins distantes, de manière à produire un balancement de

nombres. En ayant l'air ici de laisser le temps indéterminé et en le

variant dans cette intention, je l'ai encore en réalité déterminé:

j'ai voulu et déterminé une bipartition des intervalles de temps en

longueurs plus grandes et en longueurs plus petites, mais entre des

limites déterminées; j'ai voulu et déterminé un _équilibre_, une

_égalité_, une _compensation_[92].

[92] Voici une expérience que nous avons faite: nous avons essayé

d'écrire au hasard des séries de chiffres pris indifféremment

parmi les 10 chiffres 0, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9. En

additionnant par groupes de dix les chiffres ainsi sortis, nous

avons obtenu pour chaque groupe de dix chiffres des valeurs plus

ou moins voisines de 45, qui est précisément la somme des 10

chiffres de la numération. Ex.: 1, 6, 5, 4, 8, 9, 7, 3, 2, 0

(total 45); 1, 4, 6, 8, 2, 9, 1, 4, 5, 7 (= 47); 9, 3, 5, 6, 7,

9, 1, 0, 2, 4 (= 46); 5, 6, 7, 9, 8, 0, 3, 4, 1, 6 (= 49); 8, 9,

0, 6, 1, 3, 5, 6, 8, 9 (= 55); 7, 8, 7, 0, 9, 1, 3, 1, 0, 2 (=

38). Ces totaux successifs: 45, 47, 46, 49, 55, 38, ont pour

moyenne 46. En additionnant deux groupes à la fois formant vingt

chiffres, nous obtenions plus régulièrement encore des valeurs

voisines de la somme 90. Pourquoi ces résultats? Parce que, pour

agir d'une manière _indéterminée_ en apparence, nous avions

inconsciemment déterminé ce premier point:--Je _varierai_ les

chiffres.--Ce qui entraîne cette seconde détermination:--Je les

écrirai tous.--Ce qui entraîne cette troisième

détermination:--J'écrirai des chiffres ayant pour total 45,

puisque l'ordre des chiffres dans l'addition n'influe pas sur la

somme. Si bien qu'en voulant laisser un point indéterminé, je

l'avais précisément déterminé. Par là, j'étais rentré dans les

conditions entrevues par le géomètre Lambert et par Cournot, qui

ont remarqué que, dans le rapport de la circonférence au

diamètre, les totaux de chaque dizaine de chiffres diffèrent peu

de 45, «comme si les chiffres étaient amenés successivement, par

un tirage au sort, dans une urne les renfermant en proportions

égales.» Nous avons expérimenté sur plusieurs quotients de

nombres quelconques, et nous avons remarqué une régularité

analogue. Par exemple, la division de 145 par 21 donne 6, plus la

fraction décimale périodique 9, 0, 4, 7, 6, 1, 9, 0, 4, 7 (= 47);

6, 1, 9, 0, 4, 7, 6, 1, 9, 0 (= 43); 4, 7, 6, 1, 9, 0, 4, 7, 6, 1

(= 45); etc.; les trois premières dizaines ont exactement pour

moyenne 45. D'autres fractions non périodiques ont la même

moyenne approximative; d'autres ont une moyenne supérieure ou

inférieure, mais toujours régulière; par exemple 918 divisé par

421 amène une fraction qui, de 10 chiffres en 10 chiffres, donne

pour totaux des nombres voisins de 37. Cela tient à des lois

inconnues qui tantôt amènent tous les chiffres, tantôt en

excluent certains.

Concluons en proposant cette importante loi psychologique:--La

prétendue indétermination est une détermination d'équilibre et

d'équivalence, c'est-à-dire d'égalité et de bipartition; donc, tout

est déterminé jusque dans la volonté en apparence indifférente, qui ne

fait que ne pas se rendre compte de ce qu'elle veut déterminément.

Plus nous prétendons varier nos volitions pour en montrer

l'indéterminisme, plus nous déterminons le milieu et les points

d'application, plus nous enserrons notre volonté même dans les lois de

ce milieu et de ces points d'application; et ces lois finissent par

devenir de plus en plus manifestes. En voulant agir sans rythme et

sans symétrie, nous déterminons un rythme et une symétrie.--On voit

combien il est faux de prétendre que l'hypothèse du déterminisme ne

peut rendre compte de la répartition symétrique, de l'_égale_

possibilité, de l'égale attente qui se manifestent dans les jeux de

hasard ou dans les tirages au sort, et que d'ailleurs les

mathématiciens ont mal expliquées[93].

[93] En quoi, pourrait-on demander aux adversaires du

déterminisme, le rapport d'égalité, le rapport de 100 à 100 par

exemple, serait-il incompatible avec la nécessité et la

certitude? Est-ce qu'il est défendu à la nécessité de produire

des effets qui s'équilibrent, comme la puissance et la résistance

d'un levier? Est-ce qu'il n'y a pas des effets de neutralisation

mutuelle jusque dans les rayons lumineux? Rien de plus compatible

avec le déterminisme que l'égalité. Quand on joue à pile ou face

(et vous pourriez confier à une machine le soin de jeter les

pièces en l'air, comme aux machines dont on se sert aujourd'hui

dans les grandes loteries), il est théoriquement _certain_ que la

relation d'équilibre et d'égalité s'établira à la longue, et,

dans le cas particulier, il est pratiquement _logique_, eu égard

non seulement à notre ignorance subjective du cas particulier,

mais encore et surtout à notre connaissance objective du rapport

général et constant, d'agir en nous réglant sur cette relation

d'égalité qui est la seule chose connue. Nous pourrons nous

tromper pour un, deux, trois cas, non pour dix mille.

Ce sont au contraire les partisans de la contingence qui ne peuvent

rendre compte de l'attente égale répondant à des possibilités égales

(comme celle d'extraire une boule blanche et celle d'extraire une

noire). Voyons comment ils essayent, eux, de fonder le calcul des

probabilités.--Puisque, disent-ils, la loi des grands nombres, qui

suppose des possibilités égales, s'applique «aux probabilités des

phénomènes soumis à la volonté» dans les tirages au sort, «nous

pouvons croire _probablement_ que les phénomènes de cette classe ne

sont pas en général prédéterminés[94].»--C'est là un paralogisme

essentiel: de ce que les phénomènes ne sont pas prédéterminés en un

seul sens, mais en deux sens entre lesquels ils se répartissent, on

conclut indûment qu'ils ne sont prédéterminés en aucun sens. Mais

prenons un exemple concret. De ce que les pluies qui tombent sur une

ligne de partage des eaux ne sont pas prédéterminées à tomber en une

seule direction et sur un seul versant, mais déterminées en deux sens

et sur deux versants entre lesquels il est possible qu'elles se

partagent _également_, il n'en résulte pas que les pluies ne soient

prédéterminées à tomber en aucun sens, et que chaque goutte soit libre

de choisir entre le versant de l'Océan ou le versant de la

Méditerranée. Il est au contraire nécessaire: 1º que les gouttes

tombent; 2º qu'elles tombent sur un versant ou sur l'autre; 3º que la

_moitié_ tombe sur le premier versant et l'autre moitié sur le second

si la configuration du sol et la position des nuages entraînent cette

répartition égale; 4º que celui qui connaît cette configuration du

terrain et des nuages, mais qui ne connaît pas dans le détail la

trajectoire des gouttes particulières, attende une chute _également_

répartie à droite ou à gauche; 5º que cette attente de possibilités

égales se vérifie sur les grands nombres par deux fleuves de grosseur

sensiblement égale, mais dirigés sur des versants opposés. Si au

contraire les gouttes d'eau étaient libres ou le nuage libre, c'est

alors que nous ne pourrions plus savoir si le nuage lancera ses eaux

vers l'Océan ou vers la Méditerranée; par conséquent, nous aurions

beau connaître l'_égalité_ matérielle des deux pentes et la

répartition égale des nuages qui les dominent, nous ne pourrions pas

conclure à une _égale_ répartition des gouttes d'eau[95].

[94] Voir, par exemple, Renouvier, _ibid._, p. 96.

[95] Le premier paralogisme auquel nous venons de répondre

pourrait être invoqué et l'a été de fait en faveur des miracles

divins, tout comme pour le miracle intérieur du libre arbitre.

«J'admets,--dit Joseph de Maistre pour justifier les prières en

faveur de la pluie,--que dans chaque année il doive tomber dans

chaque pays précisément la même quantité d'eau: ce sera la _loi

invariable_; mais la distribution de cette eau sera, s'il est

permis de s'exprimer ainsi, la _partie flexible_ de la loi.

Ainsi, vous voyez qu'avec vos lois invariables nous pourrons fort

bien encore avoir des inondations et des sécheresses, des _pluies

générales_ pour le monde, et des _pluies d'exception_ pour ceux

qui ont su les demander... Déjà, dans les temps anciens, certains

raisonneurs embarrassaient aussi les croyants de leur époque en

leur demandant pourquoi Jupiter s'amusait à foudroyer les rochers

du Caucase et les forêts inhabitées de la Germanie... Mais le

tonnerre, quoiqu'il tue, n'est cependant point établi pour tuer;

et nous demandons précisément à Dieu qu'il daigne, dans sa bonté,

envoyer ses foudres sur les rochers et sur les déserts, ce qui

suffit sans doute à l'accomplissement des lois physiques.»

L'auteur d'un _Essai sur les lois du hasard_, M. de Courcy, dit

que tout au moins Dieu peut nous envoyer une _pensée_ qui nous

détourne de l'endroit où va tomber soit la foudre, soit une

pierre. «Que le lieu et l'instant où tombe la pierre, dit-il,

soient précisément le lieu et l'instant où passait un homme qui

la reçoit et en est écrasé, voilà certainement une coïncidence

fortuite, à laquelle on ne peut ni assigner ni même comprendre

aucune cause(!)... Sans violer les lois naturelles, sans les

interrompre, Dieu ne pourra-t-il pas m'inspirer la pensée de

ralentir _librement_ mes pas ou d'en changer la direction? Et, si

la prière de ma mère n'est venue éveiller sa sollicitude qu'au

moment où j'étais arrêté déjà sur le lieu menacé, ne pourra-t-il

pas influencer ma volonté toujours libre, de manière que je

m'éloigne avant la catastrophe? Ainsi toutes les lois seront

observées: celles de la nature physique ne recevront aucune

atteinte; ma liberté sera entière, et c'est par un acte libre que

je me serai éloigné si à propos. Dieu aura seulement influencé ma

volonté sans l'asservir, de la manière propre à sa providence.»

On a demandé avec raison à M. de Courcy, «assureur émérite,» s'il

ne devrait pas, en assurant quelqu'un contre les accidents,

mettre comme clause principale de la police d'assurances

l'obligation de prier, puisque les hommes religieux sont moins

exposés aux accidents que les impies. Nous lui demanderons à

notre tour si ce ne serait pas un bon calcul pour une compagnie

d'assurances de faire dire des prières pour ses assurés: ce

serait tout profit pour ces derniers comme pour la compagnie.

Peut-être alors la statistique constaterait-elle une différence

édifiante entre la proportion des accidents ou de la mortalité

dans les compagnies religieuses et dans les compagnies non

religieuses.--On le voit, avec de petites exceptions, de petits

«interstices dans les lois de la nature» comme ceux de M.

Renouvier, ou même avec de simples petites ambiguïtés, comme

celles qui existent dans les bifurcations d'intégrales de M.

Boussinesq, on peut assurer à l'intervention miraculeuse de Dieu

un domaine fort respectable et concilier (en apparence) la

contingence avec la mécanique elle-même.

Non seulement la prédétermination n'exclut pas la répartition égale en

deux sens, mais c'est l'imprédétermination qui l'exclut. Les partisans

du libre arbitre et de la contingence ne se tirent ici d'affaire que

par un second paralogisme. «L'intervention de l'indéterminé et de

l'imprévoyable, prétendent-ils, _ne peut avoir_ que des effets qui se

détruisent mutuellement» et s'égalisent[96]; donc l'indétermination

fonde seule les attentes égales.--Pétition de principe. Pourquoi les

effets contingents et indéterminés du libre arbitre seraient-ils

précisément déterminés selon un rapport d'égalité? Pourquoi la

compensation serait-elle la loi constante, la détermination constante

de ce que vous déclarez indéterminé? pourquoi l'équivalence ou la

neutralisation mutuelle serait-elle la loi «prévoyable» d'un libre

arbitre «qui agit en divers sens imprévoyables»? Si je suis absolument

libre de remuer mon bras à droite ou à gauche, pouvez-vous savoir si

je le porterai librement _autant de fois_ à gauche qu'à droite?--Oui,

dites-vous, puisque vous n'avez pas de raisons pour un côté plutôt que

pour l'autre.--Mais l'_absence_ de raisons n'entraîne pas l'_égalité_

de raisons, et la confusion des deux choses est inadmissible. Si, en

fait, quand je remue mon bras au hasard et mécaniquement, je finis par

le remuer autant de fois à droite qu'à gauche, ce n'est pas _parce

qu'il_ n'y a point de raisons, c'est au contraire parce qu'il y a

juste _autant_ de raisons _nécessaires_ pour que le courant oscille

tantôt à droite, tantôt à gauche, de manière à montrer ainsi sur les

grands nombres et les moyennes la régularité mécanique (et non libre)

d'un pendule ou d'une balance. Le _balancement_ n'est pas l'absence de

loi, c'est une loi rythmique aussi déterminée que le retour périodique

de la terre au même point de son orbite. Est-ce que le rapport = n'est

pas un rapport déterminé? De quel droit en fait-on l'expression de

l'indéterminisme[97]?

[96] M. Renouvier, _Crit. phil._, 5 août 1880, p. 36.

[97] On insiste et on dit:--L'égalité est, sinon la loi des faits

supposés libres, au moins celle de notre attente devant les actes

libres.--Parler ainsi, c'est revenir à l'erreur de Laplace, qui

confond l'attente dans l'ignorance avec l'attente fondée sur

l'égalité connue des chances; la loi de notre attente, devant des

actes de libre arbitre, n'est pas 1/2; elle est _x_. Si, en fait,

notre attente est 1/2, c'est précisément parce que nous éliminons

toute hypothèse de liberté subjective pour considérer seulement

les rapports objectifs des chances, qui nous apparaissent _dans

ce cas_ aboutir à un rapport nécessaire d'_égalité_. Ce rapport

d'égalité, loin de se fonder sur la présence de la liberté, se

fonde au contraire sur son absence. S'il y avait réellement libre

arbitre, il pourrait y avoir un point, ne fût-ce qu'un seul, un

point absolument indéterminé, sans loi, qui suffirait à

contre-balancer toutes les autres lois, à les frapper

d'inexactitude, et qui en particulier permettrait, toutes choses

étant _égales_ d'ailleurs, de produire cependant des effets non

_égaux_ en nombre, par exemple des mouvements à gauche plus

nombreux que les mouvements à droite, en dépit de l'équilibre des

muscles et de l'équilibre des courants cérébraux.

Oui sans doute, «le tout, dans cette affaire, est de comprendre

_n'importe comment_ la neutralisation des causes qui n'entrent pas

dans le calcul du probable; il ne faut rien de plus au mathématicien

et il n'a le droit de rien demander au delà.» Mais précisément le

libre arbitre sans loi peut empêcher la loi de neutralisation des

causes.

II.--LA CONTINGENCE DES FUTURS ET SA PRÉTENDUE VÉRIFICATION PAR LES

LOIS DE LA STATISTIQUE

Dans la statistique, nous n'avons plus affaire à des possibilités

égales, mais à des _possibilités inégales_, ou plutôt à des rapports

respectifs _certains d'inégalité_, à une proportion constante entre

deux séries de faits, par exemple la série des mariages et celle des

non-mariages, la série des suicides et celle des morts involontaires,

la série des naufrages et celle des traversées sans naufrage, etc.

Examinons successivement le problème au point de vue de la déduction

et à celui de l'induction.

La Liberté et le Déterminisme · 第 18 / 39 段