sont pas seulement l'_intensité_, la _direction_ et le _point
d'application_ des forces qui sont déterminés; c'est aussi le _temps_.
Si un certain nombre de forces composantes sont données, la résultante
est donnée à un point déterminé du temps comme de l'espace. La
résultante ne peut pas dire: «Je ne suis pas prête, attendez.» Quand
je mets le feu à la poudre, le mouvement expansif des gaz ne peut pas
remettre ses effets au lendemain. Si vous pressez la détente d'un
fusil, la balle vous dira-t-elle: «Le changement de temps ne supposant
pas un changement dans la quantité ou dans la direction des forces, je
ne partirai que dans un quart d'heure?» La flèche que vous voulez
lancer, laissant l'arc se détendre, vous dira-t-elle: «Repassez plus
tard; d'ici là, je me reposerai?» Autant dire que, la majeure et la
mineure étant données, la conclusion peut se reposer pendant huit
jours et choisir son moment pour sortir des prémisses en disant, comme
les étoiles à Dieu: «Me voilà!» Il ne suffit pas d'un _veto_ abstrait
ou d'un _fiat_ abstrait pour suspendre ou pour produire la
transformation des forces de tension en forces vives. Il faut pour
cela opposer une force à une autre et introduire une nouvelle
composante.
Nous ne saurions donc admettre la proposition de M. Delboeuf: «La
suspension d'action, qui en soi n'est _rien_, ne peut être l'effet
d'un mouvement moléculaire, qui en soi est _quelque chose_[77].»
Ainsi, Néron menace de torture et de mort un philosophe stoïcien s'il
ne révèle pas le nom d'un de ses complices; le silence, la suspension
d'action et de parole n'est _rien_! Simple affaire de temps; Latéranus
choisira son moment parmi les moments indifférents de la durée. Et
cette suspension, qui n'est _rien_, ne pourra être l'effet d'un
mouvement moléculaire, qui est quelque chose!--Il nous semble au
contraire qu'il faudra, pendant la torture, une dépense énorme de
mouvement moléculaire pour produire ce résultat en apparence négatif:
le silence. Si l'on pouvait appliquer un thermomètre au cerveau de
l'homme qui se tait en face de la mort, il est à croire qu'il
marquerait une notable élévation de température. En effet, pour
suspendre la résultante actuelle d'une composition de forces
actuellement données, il faut que je les _neutralise_ par une autre
force, car, en vertu du «principe d'actualité,» quand les conditions
d'une chose sont réunies, la chose est. Donc il faut, ou que je crée
de la force, ou que je modifie l'intensité des forces existantes, ce
qui serait encore créer de la force, ou que je modifie la direction et
l'application des forces, ce qui est impossible selon M. Delboeuf, ou
enfin que ma résistance aux forces qui me poussaient dans une
direction soit elle-même une conséquence de la direction générale et
préexistante des forces, y compris mon caractère, mes idées, mes
motifs et mes mobiles. Pour être libre, répète M. Delboeuf, «il
_suffit_ que l'individu ait la faculté de suspendre son action,
c'est-à-dire de ne pas répondre _immédiatement_ à l'_excitation_ qui
le sollicite, et de retarder le moment où il déploiera la force qui
est en lui emmagasinée à l'état de tension. Par ce retard, _il
n'engendre évidemment pas de force_; il laisse _seulement_ l'univers
marcher dans l'intervalle et se disposer autrement[78].» Rien que
cela! En d'autres termes, il se soustrait à l'ensemble des forces de
l'univers qui auraient abouti à lui faire accomplir tel mouvement; il
ne répond pas actuellement à l'excitation qui sollicite actuellement
tel effet déterminé; et, pour produire dans le monde un tel hiatus, on
croit qu'il n'y a pas besoin «d'engendrer de la force!» Il faut
_seulement_ se mettre à part de l'univers et lui dire: Marche! moi, je
reste immobile[79].
[77] P. 635.
[78] _Ibid._
[79] «Le repos, dit encore M. Delboeuf, n'exige à coup sûr aucune
dépense de force _locomotrice_.» Oui, mais la force se dépense
d'une autre manière. «Quand je ne marche pas, je ne me fatigue
pas à marcher.» Non; mais vous vous fatiguez à penser, peut-être
à vouloir; si par exemple vous restez assis en face d'un ennemi
qui vous menace, vous vous fatiguez plus à rester en apparence
immobile qu'à marcher. En aucun cas l'inaction n'est complète et
n'est un _rien_.
Si le principe de la conservation de l'énergie est vrai, on peut
appliquer au changement de temps ce que M. Delboeuf dit lui-même
contre le changement de direction imaginé par Descartes.--Pour passer
d'une trajectoire à l'autre, dit M. Delboeuf, il est clair qu'il
faudrait, au moment où le mobile est poussé sur la voie de droite,
contrecarrer son action par une impulsion dirigée d'une certaine façon
et ayant une certaine intensité. Le principe de la composition des
forces nous donne et cette direction et cette intensité. Il faut, pour
faire passer le mobile de droite à gauche, introduire une force égale
à la résultante de la vitesse tangentielle qu'on veut lui donner, et
d'une vitesse tangentielle égale et de signe contraire à celle qu'il a
prise. La prétendue action du «principe directeur» admis par
Descartes, par M. Naville, par M. Boussinesq (que M. Renouvier
approuve), «a donc eu pour résultat de _détruire_ cette résultante. En
d'autres termes, la somme de l'énergie universelle n'est pas la même
dans un cas et dans l'autre[80].»--Ce même argument peut se retourner
contre M. Delboeuf. S'il tombe dans un précipice, il est clair qu'il
ne pourra remettre à demain la continuation de sa chute sans créer une
force capable de contrebalancer la pesanteur ou sans anéantir la force
de la pesanteur. De même, si l'abîme où quelqu'un roule est celui dont
parlent les moralistes quand ils parlent du vice et des passions de
toute sorte, un changement de temps impliquera une dépense de force
et, pour être libre, une création ou une annihilation de force.
[80] P. 477.
M. Delboeuf lui-même, dans des considérations ingénieuses et
suggestives sur le temps, rend sa propre théorie impossible et
contradictoire. Le passage d'une forme de la force à une autre forme,
dit-il, «ne se fait pas sans qu'il y ait une résistance détruite. Et
c'est l'ensemble de résistances détruites qui constitue le temps...
Nulle transformation ne se fait sans peine,» donc, ajouterons-nous,
sans dépense de force. «Le temps, continue M. Delboeuf non sans
profondeur, c'est la série des résistances brisées. Si rien ne
résistait au changement, il n'y aurait pas de temps. Tout ce qui doit
être serait immédiatement[81].»--Dès lors, comment admettre qu'une
suspension d'action ou une suspension de temps ne soit «rien» et qu'on
puisse disposer du temps, c'est-à-dire de la série des résistances,
sans disposer de la quantité, de la direction ou du point
d'application des forces[82]?
[81] P. 622.
[82] «La destruction de la résistance dont il est ici question,
dit M. Delboeuf, ne réclame l'intervention d'_aucune autre force_
que le temps.» (P. 534.)--Le temps est-il donc un personnage
réel, un Saturne véritable? C'est là réaliser une abstraction. De
plus, s'il n'y a besoin d'_aucune autre force_ que le temps pour
briser une résistance, à quoi bon notre volonté, notre liberté?
Nous n'aurons, à la lettre, qu'à laisser faire le temps. Mais, si
effectivement le temps aplanit bien des obstacles, ce n'est pas
par lui-même, c'est par la combinaison des mouvements dont il
n'est que la forme et l'ordre de succession.--«La chute d'un
corps, même dans le vide, objecte M. Delboeuf, demande du temps;
il y a donc des résistances détruites.»--Où est ce _vide_ absolu?
Où est l'endroit de l'univers sans matière? En outre, ce qui
détruit les résistances à la chute d'un corps n'est pas le temps
seul, mais bien le corps lui-même; c'est un mouvement qui se
compose avec d'autres mouvements et qui, pour cela, a besoin du
temps comme de l'espace. Une «_série_ de résistances brisées»
n'est pas une _force_ destructive de résistance, et on s'étonne
que, pour M. Delboeuf, le temps puisse être à la fois _force_ et
_série_.
Après avoir ainsi essayé de _démontrer_ que l'homme peut disposer du
temps sans modifier la quantité d'énergie universelle et que,
conséquemment, la liberté est _possible_, M. Delboeuf entreprend
ensuite de démontrer sa réalité. Pour cela il suffit, à l'en croire,
de démontrer qu'il existe des mouvements _discontinus_, c'est-à-dire
dont le caractère et les propriétés générales ne sont pas identiques
en chaque point. Tel serait un arc de courbe continué par sa tangente.
Le principe dont part M. Delboeuf est celui de Laplace (et de
Leibnitz): «Laplace disait ceci:--Étant données les forces dont la
nature (non libre) est animée et la situation respective des êtres qui
la composent, une intelligence suffisamment vaste connaîtrait l'avenir
et le passé aussi bien que le présent.--Je vais plus loin: Je dis que
cette intelligence n'aurait besoin, si la nature est un mécanisme, que
de considérer pendant un temps fini, si court qu'il soit, la marche
d'une portion de matière, aussi petite que l'on voudra, pour recréer
par la pensée la nature entière dans son passé et dans son avenir.» M.
Delboeuf soutient, en de belles pages, qu'une goutte d'eau (comme la
monade de Leibnitz) reflète l'univers: la considération d'une seule de
ses parties constitutives pendant un temps fini donne la forme
intégrale du globe terrestre, dont elle suppose l'attraction; la terre
donne le système solaire, le système solaire donne le monde entier, et
le monde présent est gros de l'avenir comme du passé[83]. De ce
principe M. Delboeuf croit pouvoir tirer cette conséquence importante,
que la trajectoire d'aucun des points d'un système soumis à un
ensemble de forces initiales et constantes (c'est l'hypothèse du
mécanisme universel) ne peut se composer de parties de lignes
d'équations différentes, ou en un mot ne peut être _discontinue_. Si,
dans une certaine étendue finie, cette trajectoire est réellement et
objectivement une ellipse, ou un cercle, ou une parabole, ou une
droite, on peut être certain que la figure entière est une ellipse, ou
un cercle, ou une parabole, ou une droite. M. Delboeuf appuie sa
démonstration, au fond, sur le principe de raison suffisante. Ce point
mobile que l'on considère décrit pendant un temps une ligne
déterminée; les forces qui le déterminent se font donc équilibre d'une
certaine façon, et sa trajectoire est la résultante de cette action;
or, où serait la raison suffisante, «la cause d'un changement
quelconque qui viendrait affecter la trajectoire après ce temps
fini[84]?» Si donc le changement d'un arc de cercle réel en réelle
ligne droite se produit, s'il y a des mouvements discontinus en vérité
et en réalité, ce sera, selon M. Delboeuf, la preuve qu'une cause
différente des causes initiales de l'univers est intervenue, et cette
cause sera (disons plutôt _pourra_ être) la liberté.
[83] Ici encore, il y aurait bien des doutes à élever. Est-il
certain que la résultante suffise toujours à révéler les forces
composantes? 20 peut être le produit de 10 + 10, de 5 + 15, de 18
+ 2; qui me dira laquelle de ces solutions est celle de la
réalité? Peut-être y a-t-il plusieurs combinaisons possibles dont
le monde actuel est le résultat possible.--Toutefois, nous savons
qu'il faut se défier des spéculations sur les _possibles_ et sur
les _indéterminés_; probablement, la réalité concrète n'admet pas
plusieurs formules _possibles_ ni des indéterminations; tout cela
est un résultat de notre ignorance et de nos abstractions
mathématiques.
[84] M. Delboeuf oublie ici l'efficacité dont il a plus haut doté
le _temps_.
Il ne resterait donc plus, pour démontrer mécaniquement la réalité du
libre arbitre, qu'à démontrer la réalité des mouvements discontinus.
Ici, M. Delboeuf prend son crayon, et ce crayon va résoudre le
problème sur lequel se sont consumés les métaphysiciens. «Voici: Je
prends mon crayon, je trace une ligne _droite_, je m'arrête; puis un
peu plus loin je décris un _arc de cercle_. Ce tracé, _il est de toute
impossibilité de l'attribuer aux seules forces initiales qui ont
dirigé ses premiers linéaments_.» Seule, la liberté l'explique. M.
Delboeuf remet même spirituellement la démonstration de la liberté à
un personnage plus modeste qu'un géomètre; il n'a pas besoin d'un
homme; un animal lui suffit, par exemple le célèbre hanneton de
Toppffer. «Le hanneton, parvenu à l'extrémité du bec de la plume,
trempe sa tarière dans l'encre. Vite un feuillet blanc; c'est
l'instant de la plus grande attente... Voici d'admirables dessins...
une série de points, un travail d'une délicatesse merveilleuse.
D'autres fois, changeant d'idée, il se détourne, puis, changeant
d'idée, il revient, c'est une S!...» Ce hanneton en remontre aux
philosophes; on appellerait volontiers cette preuve la démonstration
du libre arbitre par le hanneton de Toppffer.
Malheureusement, on pourrait charger de ce rôle un hanneton en papier
ou un simple duvet d'oiseau dont l'extrémité serait trempée dans
l'encre, et _démontrer_ par là que le hanneton de papier ou le duvet
est libre. En effet, que le vent vienne à souffler en diverses
directions, et nous aurons de nouveau des «arabesques» merveilleuses,
des mouvements discontinus (en apparence), ici un point, là une ligne,
plus loin même une S, aussi belle que celle qui faisait l'admiration
de Toppffer; bien plus, notre duvet rebroussera chemin brusquement et
fera des angles, que sais-je? Ces mouvements ne paraîtront pas
contenus dans l'équation primitive des forces initiales dont se
compose l'univers; ils seront _libres_.
M. Delboeuf nous répondra que, dans le cas du hanneton vivant, la
discontinuité de la trajectoire est réelle; dans le cas du hanneton de
papier imaginé par nous, elle est apparente. Mais comment le sait-il?
Comment peut-il distinguer sur le papier une trajectoire absolument
continue au point de vue de l'univers et une trajectoire absolument
discontinue ou en dehors de la formule universelle? Dans le cas du
hanneton de papier, selon M. Delboeuf, la seule inspection d'une
partie de ce hanneton permettrait à l'intelligence dont parle Laplace
de prédire les mouvements que l'objet va opérer sous l'influence du
vent; dans le cas du hanneton véritable, cette intelligence ne
pourrait déduire sa trajectoire des forces combinées du hanneton, du
vent, de la terre, du soleil et de l'univers.--Mais c'est là
précisément ce qu'il faudrait démontrer, et ce que M. Delboeuf ne
démontre pas. Si compliquée et irrégulière que soit une ligne en
apparence, elle peut toujours rentrer dans une équation non moins
compliquée. Si le crayon de M. Delboeuf ou si la tarière de l'animal
paraît décrire d'abord une droite, puis un arc de cercle, ce peut être
une apparence, et M. Delboeuf reconnaît lui-même que «sa démonstration
est schématique», mais, ajoute-t-il, «elle n'est pas moins probante.»
C'est ce que nous ne saurions admettre: la démonstration
_scientifique_, ici, ne prouve qu'une discontinuité apparente, et M.
Delboeuf s'est engagé à nous démontrer une discontinuité réelle. Le
schématisme n'est pas plus démonstratif dans une pareille question
qu'une métaphore poétique.
«Une pierre roule de la montagne, et elle trace dans l'espace une
certaine courbe,» poursuit M. Delboeuf, mais cette courbe «n'est
continue que dans la supposition où les forces qui détachent la pierre
sont les mêmes forces qui ont formé la montagne. Or il n'en est plus
ainsi quand vous modifiez _librement_ cette forme en ôtant un simple
caillou[85].--Encore un coup, c'est précisément cette liberté qu'il
faudrait démontrer, et nous tournons toujours dans un cercle vicieux.
L'intelligence universelle de Laplace aurait pu, dans la pierre
détachée, lire ma présence sous le rocher, parce que la pierre et moi
nous sommes solidaires dans la gravitation universelle; elle aurait pu
lire aussi ma crainte d'être blessé par la pierre et le mouvement de
mon bâton pour l'écarter de ma tête, parce que les forces de mon
cerveau et celles de la pierre sont solidaires. Bien plus, elle aurait
pu lire tout cela même dans la pierre en repos. On connaît l'histoire
plus ou moins authentique de ce préfet ignorant qui, ayant reçu du
gouvernement des boulets de canon, se plaignit, sur le conseil d'un
malin employé, de ce que le ministre avait oublié de joindre aux
boulets les _trajectoires_. En fait, les trajectoires étaient déjà
d'avance dans les boulets, et l'Intelligence universelle de Laplace ou
de Leibnitz les y aurait aperçues. M. Delboeuf reconnaît que la bille
d'un billard, tant que la liberté humaine n'intervient pas, donne les
autres billes, les bandes du billard, le billard entier, la terre et
les étoiles. Mais, dit-il, la discontinuité se manifeste «au moment où
un joueur pousse une bille.» Et si c'est le vent, ici encore, qui la
pousse, comment distinguerez-vous la trajectoire continue de la
trajectoire discontinue, à moins que vous ne soyez l'Intelligence
universelle?
[85] P. 684.
Il est vrai que M. Delboeuf nous répondra: Le billard est lui-même
l'oeuvre de la liberté. «Une machine parfaite réalise des mouvements
discontinus,» par exemple celui du piston dans la machine à vapeur.
«Si, tirant de ce fait un argument contre la liberté, un partisan du
déterminisme... venait nous opposer l'un ou l'autre de ces ingénieux
appareils construits par des mains humaines, nous sommes en droit de
lui répondre: La liberté a passé par là.»--Mais supposez, dans une
montagne, un cirque ou un trou à peu près rectangulaire ayant la forme
d'un billard, et des cailloux arrondis qui y roulent et s'y choquent;
la liberté aura-t-elle passé par là? Encore une fois, comment
démontrerez-vous que le mouvement, ici, est continu, et que, dans le
billard, quand c'est vous qui jouez, le même mouvement est discontinu?
«Si la constitution matérielle des billes, dit M. Delboeuf, révèle la
présence d'un joueur à une place déterminée, elle n'indique cependant
pas, _pour le cas où ce joueur aurait la faculté de choisir son moment
pour intervenir_, quel sera ce moment[86].»--Oui, mais la question est
encore de savoir si cette faculté de choisir le moment est réelle;
nous aurons beau regarder le billard, les boules, la main du joueur:
nous n'en pourrons rien savoir. Si la quantité d'énergie est constante
dans l'univers, le cerveau du joueur est dans un certain état
déterminé de tension et de chaleur; il a telles idées déterminées, il
aura à tel moment tels motifs d'agir, et il ne pourra «suspendre son
action» que par un déploiement de force, non par une simple
«disposition» platonique du temps. Tout cela est donc écrit dans la
bille, si les principes posés par M. Delboeuf sont vrais.
[86] P. 635.
Nous ne saurions, dès lors, adhérer à la conclusion trop confiante de
M. Delboeuf: il est maintenant _établi_ que ce simple dessin: une
ligne droite, une lacune, une courbe,--je pourrais dire plus
simplement encore une courbe et sa tangente,--ne peut émaner d'un
système de forces initiales ayant agi dans son intégrité dès l'origine
du tracé. On est donc _forcé_ d'admettre l'existence d'un principe de
discontinuité, d'un principe libre.» M. Delboeuf a tout au plus
démontré que, s'il y avait des êtres libres, il y aurait des
mouvements discontinus; il n'a même pas démontré que, s'il y avait des
mouvements discontinus, il y aurait nécessairement des êtres
libres[87]; encore moins ses raisonnements et son crayon ont-ils pu
démontrer qu'il existe en fait ou des mouvements discontinus, ou des
êtres libres. Quant à la manière dont se concilierait cette liberté
avec la conservation de l'énergie, par l'intermédiaire du _temps_,
elle nous semble contradictoire. On peut rejeter le principe de la
conservation de l'énergie, soit; mais, si on l'admet, le temps est
déterminé autant que l'intensité, la direction et le point
d'application des forces; quand _deux_ et _trois_ sont présents,
_cinq_ ne peut être ni absent, ni en retard; il n'a point à choisir
son heure: il est, lui aussi, immédiatement présent.
[87] L'hypothèse de forces variant brusquement avec la distance
suffirait en effet à expliquer ces mouvements discontinus.
«Donnons un exemple: un point matériel, attiré par un centre fixe
en raison inverse du carré des distances, décrit une section
conique. Qu'un suppose la loi d'attraction vraie seulement au delà
d'une certaine distance, tandis qu'en deçà l'action serait nulle;
si les conditions initiales du mouvement sont telles que le point
mobile arrive à se rapprocher du centre fixe jusqu'à la distance
donnée, à partir de ce moment il quittera la section conique pour
suivre la tangente, puis, lorsqu'il sera revenu à la même
distance, il quittera la tangente pour se mouvoir encore sur une
conique.» (M. TANNERY, _Lettre à la Revue philosophique_, au sujet
de notre étude sur le _mécanisme et la liberté_, 1883.--Cf. déc.
1883.)
En général, et pour conclure, il nous semble que chercher la
démonstration de la liberté dans la mécanique, c'est poursuivre
l'impossible et qu'il faut, dans cette question, s'élever au point de
vue psychologique et métaphysique. Les mathématiques, d'ailleurs, ne
s'appliquent qu'aux rapports extérieurs des choses, sans nous en
révéler l'intérieur. Elles ressemblent à ces _bouliers_ dont on se
sert pour apprendre le calcul aux enfants: ceux-ci se bornent à
compter les boules, sans se préoccuper de savoir si elles sont noires
ou blanches, si elles sont en bois ou en fer. Tous les arguments
mécaniques que nous avons passés en revue sont donc une série de
paralogismes. On ne trouverait d'ailleurs dans cette voie que la
liberté d'indifférence, c'est-à-dire le hasard, c'est-à-dire au fond
la nécessité. Ce n'est pas en remuant le bras à droite ou à gauche, ni
en dessinant des arabesques fantastiques, qu'on peut démontrer
l'existence ou la non-existence d'un pouvoir tout moral. Ce n'est pas
plus à la mécanique qu'à la logique et aux intérêts de la science
qu'il faut demander la preuve de ce qui serait, par définition même,
un miracle au point de vue de la mécanique comme de la logique: le
libre arbitre.
Enfin, une considération générale sur laquelle nous avons déjà insisté
condamne d'avance à la stérilité tout effort pour produire des
changements dans l'espace par l'action d'une pure idée; c'est que
toute idée, en fait, est accompagnée d'un mouvement et est une action
refrénée, un mouvement suspendu et maintenu à l'état moléculaire:
toute idée est en même temps une _force_.
CHAPITRE SIXIÈME
L'INDÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE DANS L'ORDRE DU TEMPS
I. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par les
attentes égales dans les jeux de hasard.
II. La contingence des futurs et sa prétendue vérification par les
lois de la statistique.
III. Critique de l'idée de contingence des possibles.
I.--LA CONTINGENCE DES FUTURS DANS LES JEUX DE HASARD
On a soutenu que la loi de causalité empirique, fondement de la
science proprement dite, trouve une limite dans quelque
indétermination antérieure, dans quelque contingence radicale et
rebelle aux prises de la science.