Le libre arbitre consiste, pour M. Renouvier, dans le pouvoir de

produire un _commencement absolu_, échappant à toute prédétermination

et conséquemment à toute prévision, même à la prescience divine[69].

Il en résulte que la série des états de l'esprit, particulièrement des

volitions libres, ne saurait être _préétablie_, et en cela M.

Renouvier s'écarte de Leibnitz. D'autre part, il faut que la série des

mouvements ne soit pas davantage préétablie, puisque certains de ces

mouvements seront l'effet de volitions encore indéterminées. Mais, en

même temps, il faut qu'il y ait une _correspondance_, une _harmonie_

déterminée entre les changements intérieurs et les mouvements

extérieurs. C'est donc cette harmonie seule que M. Renouvier retient

du système de Leibnitz; avec Leibnitz et Hume, contre Maine de Biran,

il dit que la volonté n'est pas cause transitive du mouvement

corporel, cause vraiment motrice, et que cependant elle a pour

compagnon constant et pour ombre fidèle le mouvement corporel.--C'est

fort bien, mais nous demanderons comment, _dans son système_, peut

s'expliquer cette _constance_? Il aboutit à cette merveille d'une

volonté qui meut sans mouvoir, d'un commencement absolu dans l'ordre

mental qui s'accompagne d'un commencement absolu dans la direction des

mouvements physiques, sans que, d'une part, l'ordre mental ait une

action mécanique sur l'ordre physique et sans que, d'autre part, il y

ait aucune prédétermination ni dans la première série ni dans la

seconde. C'est comme si, le soleil se mettant tout à coup à changer de

route par un _clinamen_ «imprévisible,» la terre se mettait aussi à

changer de route de la même manière, sans qu'il y eût ni aucune action

mécanique du soleil sur la terre, ni aucune prédétermination de leurs

mouvements par un déterminisme universel. Pour opérer ce prodige il

n'y a d'autre expédient que celui des _limites mathématiques_, par

lequel on essaye de nous persuader qu'une action mécaniquement nulle

peut produire un quantum mécanique d'effet. C'est toujours la «cause

occasionnelle;» seulement il n'y a pas de Dieu pour pousser en nous le

corps à l'occasion de la volonté: celle-ci change, et le corps change

à point nommé. Le coup de pouce que je donne à ma montre fait mouvoir

une aiguille sur une autre montre située loin de moi, par exemple dans

Sirius, sans que ma montre agisse mécaniquement sur l'autre et sans

qu'un horloger habile ait mis des ressorts qui produisent dans les

deux, au moment convenable, les mêmes effets prévus. C'est le miracle

élevé à sa seconde puissance qui nous est ici présenté comme une

solution toute «simple.» C'est même plus qu'un miracle, et on frise la

contradiction; il y a ici, en effet, deux commencements absolus qui

sont cependant relatifs l'un à l'autre, deux hiatus qui sont cependant

liés par une loi de continuité et d'harmonie[70].

[69] «Le problème du libre arbitre se réduit à savoir si, parmi

tous les états psychiques, il y en a qui mériteraient le nom

d'_actes purs_, en ce sens que l'_arrêt_ de la conscience en une

certaine représentation de préférence à toute autre ne se

trouverait pas entièrement prédéterminé par les états antécédents

et par les circonstances. De tels actes, s'ils existent, étant

_suivis_ d'effets _organiques_ et physiques conformément à la

_loi de correspondance_, on peut dire qu'ils donnent lieu à des

faits de _commencement absolu_, soit que la somme des forces

mécaniques demeure ou non constante, attendu qu'en tout cas il se

produit des mouvements sensibles qui sans cela eussent été

retenus ou se fussent produits différemment, et qui, entraînant

une suite indéfinie de conséquences, modifient plus ou moins la

marche des choses.» (_Crit. phil._, 17 oct. 1878, p. 186.)

[70] Admettons néanmoins ces commencements absolus de direction

nouvelle dans le corps et ces commencements absolus de volitions

nouvelles dans l'esprit, il resterait à demander ce qu'ils

peuvent offrir de _moral_. Une volition et un changement

correspondant sortent tout d'un coup du néant par une création du

moi, sans lien réel avec mon caractère, avec mon moi; comment les

qualifier, sinon comme effets agréables ou désagréables, utiles

ou nuisibles, semblables aux boules enflammées qui sortent

inopinément d'une pièce d'artifice, et qui tantôt sont

inoffensives, tantôt peuvent incendier? C'est là un genre de

liberté encore plus impossible à qualifier _moralement_ que la

liberté d'indifférence. Le _clinamen_ d'Epicure n'est pas plus

moral que la _liberté d'équilibre_ de Reid ou de Clarke (Voir

IIIe partie.)

Ceci nous amène à laisser les considérations mathématiques, pour

embrasser le problème dans toute sa généralité philosophique. Il

s'agit alors de savoir si des faits commençant absolument, comme

doivent être les faits du libre arbitre, pourront se trouver en

correspondance, en harmonie avec des phénomènes extérieurs, et cela

sans que cette harmonie ait été _préétablie_ ou soit, d'une manière

quelconque, prédéterminée. La réponse est toujours la même que tout à

l'heure. Qu'on tourne et retourne la question, un système phénoméniste

qui admet le libre arbitre ne peut, encore une fois, expliquer

l'action imprévisible de ce libre arbitre sur les mouvements du corps

ni par une force transitive et occulte (que tout le monde aujourd'hui

rejette) ni par une loi d'harmonie, seule hypothèse qui reste ouverte

aux philosophes. Comment, en effet, expliquer au point de vue

scientifique la correspondance des volitions et des mouvements par une

loi d'harmonie, quand on professe que cette loi admet en son sein des

hiatus et n'est pas un _déterminisme_ embrassant tous les termes à

mettre en _consensus_. Comment les deux «horloges,» l'une libre,

l'autre soumise au déterminisme, peuvent-elles se trouver d'accord?

Peu importe que la seconde, comme nous le supposions tout à l'heure,

soit dans une étoile éloignée ou soit tout près de moi dans mon

cerveau; la difficulté est la même. L'acte du libre arbitre, sur le

petit point où il a lieu, échappe «à toute prévision même divine,» à

toute _loi_ qui le «prédéterminerait _entièrement_;» il a lieu dans

les «interstices des lois constantes;» c'est un trou fait au réseau du

déterminisme, _nec regione loci certa nec tempore certo_; c'est la

rupture imprévue d'une chaîne phénoménale. Comment alors cette rupture

peut-elle coïncider précisément avec le déroulement sans rupture d'une

autre chaîne phénoménale? En un mot, comment l'exception à la loi

peut-elle se trouver d'accord avec le cours régulier de la loi sur les

autres points? comment le discontinu peut-il être en harmonie continue

avec la continuité? Un musicien qui improvise une fantaisie peut-il se

trouver d'accord avec tous les autres musiciens de l'orchestre qui

suivent régulièrement la partition? On répond:--Il y a précisément

«une loi de la nature» qui fait que, quand je veux mouvoir mon bras,

il se meut au moment même;--mais une loi de la nature n'est telle que

si elle embrasse et lie les deux termes harmoniques. Or, ici, l'un

des deux termes n'est pas _lié_; le second seul est lié. Une loi ne

peut pas régir un commencement absolu d'une part et un mouvement

relatif de l'autre: le commencement absolu, en tant que tel, lui

échappe nécessairement; par cela même, elle ne peut mettre le

mouvement relatif en relation constante avec le libre arbitre absolu,

inconstant et imprévisible.

De plus, une loi de la nature n'est pas une chose isolée: elle se

rattache à toutes les autres lois, elle n'en est qu'une application; à

vrai dire, il n'y a qu'une seule loi dont la formule embrasse toutes

les lois dérivées et tous les phénomènes soumis à des lois. Une loi

isolée est une abstraction tout comme la force transitive; une loi

dormitive n'est pas plus intelligible qu'une force dormitive;

l'intelligibilité consiste dans une harmonie universelle. Dès que vous

imaginez un phénomène commençant par soi absolument, sans loi qui

détermine son commencement, vous ne pouvez plus parler d'harmonie ni

de correspondance, c'est-à-dire au fond de déterminisme. L'exception

ne saurait être en harmonie avec la loi, à moins d'être purement

_apparente_. Comme d'autre part vous rejetez avec raison la _force

transitive_ et y substituez la _loi_, il ne vous reste plus

d'explication possible. Voilà pourquoi nous donnons à un tel fait le

nom de _miracle_, et effectivement il est plus facile de concevoir la

résurrection de Lazare (en vertu peut-être de lois et de rapports

supérieurs aux rapports connus et habituels) que de concevoir une

relation harmonique déterminée entre un commencement _absolu_ non

déterminé et un mouvement relatif déterminé[71].

[71] «Il est _absurde_, nous a répondu M. Renouvier, de traiter

de miracle un rapport, supposé réel, en correspondance d'une idée

(le libre arbitre) qui m'est à ce point naturelle et qui en est

l'affirmation constante.»--Mais, 1º le caractère naturel et

populaire d'une croyance ne l'empêche pas toujours d'être

illusoire et d'impliquer pour le savant un vrai miracle (ex.: la

croyance au hasard, à la chance, aux mauvais présages, aux sorts,

aux talismans, à l'efficacité des prières pour le beau temps,

etc.); 2º M. Renouvier définit lui-même le miracle «un fait

supposé qui ne s'explique point parce qu'il est en _opposition_

avec les lois _connues_ ou _ordinaires_ de la nature.» (_Id._, p.

397.) Or, le fait du libre arbitre, tel que M. Renouvier l'admet,

est précisément un fait _supposé, inexplicable_ et «en

opposition» non seulement avec les lois «connues ou ordinaires de

la nature,» mais encore avec l'idée même de _loi_, puisqu'il

consiste à échapper aux lois sur un point, quelque minime qu'il

soit; de plus, le libre arbitre est en opposition avec la loi

même de la _pensée_, qui veut une raison et une condition

particulière pour tout _fait_ particulier. Si enfin on songe

qu'il s'agit d'un fait «commençant absolument,» d'un fait de

création spontanée, le mot de miracle paraîtra encore bien

insuffisant pour caractériser une telle supposition dans un

système phénoméniste.--Mais, ajoute M. Renouvier, «il n'est pas

d'une argumentation _sérieuse_ de prétendre que le libre arbitre

échapperait aux _lois scientifiques_, alors que ses partisans le

tiennent certainement pour _conditionné_ par toutes sortes de

faits et de lois de la nature, en son _exercice_.»--Encore est-il

que les partisans du libre arbitre ne le tiennent pas pour

totalement _conditionné_ en _lui-même_, au point précis où il

existe; donc, _en ce petit point_, qui est _tout_ dans la

question, le libre arbitre n'est pas conditionné par les lois de

la nature; il y a à la fois dans nos volitions quelque chose

d'absolument déterminé et quelque chose d'absolument indéterminé.

La _quantité_ du miracle ne fait rien à l'affaire; un miracle

microscopique, un miracle bénin est aussi grand qu'un gros. De

même, si l'on disait: «J'admets la continuité, puisque j'admets

de tout petits _vides_ entourés d'un grand _plein_, serait-ce

«une argumentation _sérieuse_» ou un faux fuyant? Quand un

problème porte sur un point, il ne faut pas se jeter à côté: là

où le libre arbitre existerait comme commencement inconditionné,

fût-il un atome imperceptible conditionné par tout le reste de

l'univers, il serait lui-même un univers indépendant, un tout

dans le tout, un miracle dans la nature.--M. Vallier, dans sa

thèse sur l'_Intention morale_, admet aussi une intervention de

la liberté dans le cours des phénomènes; mais il dit, lui, avec

une louable franchise: «Il ne faut pas se le dissimuler, cette

intervention est _absurde_.» (P. 59.) Et il ajoute que ce n'est

pas une raison pour n'y point croire.--Tertullien aurait même dit

que c'est une raison pour y croire. A la bonne heure! il ne faut

faire illusion ni au lecteur ni à soi-même.

Essayerez-vous de mettre en _relation_ deux commencements _absolus_ au

lieu d'un,--l'un qui serait un _vouloir_ commençant absolument,

l'autre un _mouvement_ commençant absolument; il vous sera toujours

impossible d'établir une relation entre eux, une _loi_. Donc, au lieu

d'un simple mystère, on se heurte une fois de plus à la contradiction

de l'absolu relatif.--Mais il est illogique, répond-on, d'appeler

contradiction une chose qui se passe tous les jours.--Ce n'est pas

dans la chose qui se passe tous les jours qu'est la contradiction;

c'est dans l'explication qu'on en donne et dans la loi par laquelle on

veut rattacher ensemble des commencements premiers qui, par

définition, ne peuvent être _attachés_. Une loi entre deux exceptions

ou une loi entre une exception et des lois, voilà les deux formules

entre lesquelles vous avez le choix, et toutes les deux, bien

examinées, sont inadmissibles. L'édifice de la causalité universelle,

de l'universelle législation s'écroule aussi bien tout entier dès

qu'on y fait une petite brèche que quand on en fait une énorme; la

première est pour nous moins visible; voilà son seul avantage, ou

plutôt son inconvénient.

Enfin, puisque le phénoménisme criticiste veut prendre de Leibnitz

«l'_harmonie_ sans la _prédétermination_» (ce qui revient à dire le

déterminisme sans la détermination), et puisque d'autre part il

remplace les _forces_ par de simples _lois_ entre les phénomènes,

pourquoi s'arrête-t-il en si beau chemin? pourquoi ne rejette-t-il

pas, avec Hume, outre la causalité transitive, la causalité immanente?

Celle-ci n'est pas plus admissible que l'autre dans un phénoménisme où

il n'y a que des phénomènes et des lois. L'objection de Leibnitz et

de Hume contre l'action à l'extérieur, on peut l'étendre à l'action

d'un moment de la vie psychique sur le moment suivant, d'une

représentation sur la représentation suivante, et dire que la

causalité volontaire est un phénomène subjectif, illusoire, comme le

prétendu _effort_ de Maine de Biran. Il y aura au dedans de nous une

série de _phénomènes_ liés par des _lois_, tout comme au dehors; le

_libre arbitre_, aussi bien que la _force_, deviendra un mot, un

«symbole;» il y aura réellement sensations et harmonie, sensations et

raison: voilà tout. Action et passion, cause et effet, redeviendront

des expressions toutes relatives et subjectives; il n'y aura de vrai

que principe et conséquence, antécédent et subséquent, en un mot

déterminisme. Toute idée de causalité supra-phénoménale étant écartée,

un phénomène _causa sui_ est un _monstrum_ métaphysique et logique.

Ainsi se révèle à nous ce qu'il y a d'intenable, d'inconséquent dans

la position d'un «criticisme» qui veut conserver de Kant le

phénoménisme sans les noumènes, et qui se flatte de ne pas retomber

alors dans le phénoménisme pur et simple de Hume, dans le phénoménisme

sans _à priori_, sans causalité, sans liberté, sans distinction de vie

éternelle et de vie temporelle, sans impératif catégorique. Cette

position moyenne et provisoire est un fait de transition curieux, qui

se produit même actuellement chez quelques philosophes anglais, comme

Hogdson et Watson. A nos yeux, ce nouvel éclectisme n'est pas viable:

on ne peut rester suspendu entre le vrai phénoménisme et l'admission

d'un noumène quelconque: dans un sens ou dans l'autre il faut aller

jusqu'au bout. Et si l'on opte pour un principe inconnaissable

supérieur à la science, au moins ne faudrait-il pas le disperser dans

le domaine même de la science[72].

[72] M. Renouvier demande spirituellement qu'on lui présente

cette personne: la Science. Et nous ne songeons nullement à la

lui _présenter_, car elle n'est pas faite; mais on peut lui

présenter le _principe_ de la science, ou plutôt ce principe est

déjà présent à tous les esprits: c'est celui des _lois_. C'est en

pensant ce principe que _chacun_ devient «la raison impersonnelle

en personne.» Quand on dit qu'une hypothèse est contraire à la

_géométrie_ ou à la _physique_, cela signifie simplement qu'elle

est contraire aux lois de la géométrie et de la physique

reconnues par tous les savants; cela ne veut pas dire qu'on fasse

de la géométrie une personne. Quand on dit qu'une hypothèse est

contraire à la science, cela signifie plus généralement qu'elle

est contraire au principe même de la science, qui est que tout

_phénomène_ a des _lois_ et peut être pensé, c'est-à-dire

_conditionné_. Au-dessus des phénomènes, des lois et de la

science, on peut sans doute et on doit peut-être supposer un

_mystère_; mais, si l'on répand pour ainsi dire au milieu même

des phénomènes la monnaie du mystère, alors on a autant de

miracles. Le miracle, c'est du mystère en gros sous; ce n'est pas

seulement de la création _éternelle_ ou _continuée_, c'est de la

création intermittente; c'est l'intervention de Dieu, des anges

ou du libre arbitre au beau milieu du cours des choses;

multiplier ainsi les mystères et les créations «_præter

necessitatem_,» voilà précisément ce que nous appelons une

_réaction_ contre l'esprit de la science. Or la pensée ne

remontera pas le courant, parce que ce courant constitue la

pensée même, la _possibilité_ de la pensée. Au reste, nous

reviendrons sur le principe de causalité dans un chapitre

ultérieur.

IV. Après les expédients mécaniques tirés d'un changement de direction

qu'on prétend compatible avec la permanence de l'énergie, il ne reste

plus qu'un artifice à employer: c'est de faire porter le pouvoir du

libre arbitre sur le _temps_ et non plus directement sur les

déterminations de l'espace. Déjà M. Naville avait eu recours à ce

moyen. La transformation de la force de tension en force de

translation, la détente et pour ainsi dire le coup de pistolet

intérieur tiré par le libre arbitre peut avoir lieu, selon M. Naville,

«à des moments divers.» La puissance de l'action à l'extérieur, comme

la poudre de l'arme à feu, peut être dépensée ou tenue en réserve sans

changement dans sa quantité. «En raison de l'indifférence dynamique du

temps, un mouvement moléculaire peut être transformé en un mouvement

externe appréciable, à un moment ou à l'autre, sans que sa quantité

soit changée. Une bougie renferme une certaine quantité de lumière

possible: je l'éteins, sa combustion s'arrête et sa puissance

d'éclairer demeure la même; le fait qu'elle brûle à un moment ou à

l'autre est indifférent sous le rapport de la quantité. De même, en

admettant que tous les mouvements externes de l'organisme humain

soient des transformations d'un mouvement moléculaire interne, l'idée

que la volonté peut actualiser à un moment ou à l'autre le pouvoir de

l'organisme n'est contredite en rien par la théorie de la constance de

la force[73].» M. Tannery est également porté à nous attribuer le

pouvoir de disposer du temps; mais, plus fidèle aux mathématiques que

M. Naville, il reconnaît que ce pouvoir est incompatible avec la thèse

de constance de l'énergie et avec les hypothèses fondamentales de la

mécanique, qui veulent que les forces d'un système varient avec la

_distance seule_ et non avec le temps[74]. La supposition de M.

Naville a été reproduite par M. Delboeuf, qui l'a crue nouvelle. M.

Delboeuf a intitulé son essai très intéressant: _La liberté démontrée

par la mécanique_. Nous tiendrions donc enfin la démonstration qui

coupera court aux discussions séculaires. La grande _machine_ du

monde, qui semblait devoir écraser la liberté sous ses roues, l'aura

sauvée. M. Delboeuf admet le principe mécanique de la _conservation

de l'énergie_, et il se flatte cependant de concilier la liberté avec

ce principe. Les tentatives malheureuses de ses devanciers, qu'il

réfute excellemment, ne lui inspirent aucun doute sur la possibilité

de mettre les intégrales et les différentielles au service de la

liberté morale. Toutefois, comme il nous prémunit lui-même

spirituellement contre cette pensée que des intégrales ne sauraient

mentir, il encourage par cela même les profanes à regarder en face,

non sans quelque défiance, les équations d'où va enfin sortir

victorieux le libre arbitre. Si ces équations se trouvent vraies, non

seulement c'est le libre arbitre de l'homme qui sera démontré, mais

c'est aussi celui du poisson ou de l'infusoire dans l'eau, de l'oiseau

dans l'air, du simple ver de terre qui, après s'être dirigé vers la

droite, se tourne subitement vers la gauche. Le problème prend la

simplicité d'un problème de géométrie. On décrit une ligne droite,

puis on lève la main et on trace plus loin un arc de cercle, et la

liberté est démontrée. Ou encore on commence un cercle, et on

s'échappe tout d'un coup par la tangente; voilà une démonstration de

la liberté par la tangente au cercle. C'est à peu près de la même

manière que Reid démontrait la liberté en levant et abaissant le bras,

en défiant son adversaire de lui dire s'il partira du pied droit ou du

pied gauche pour sa promenade matinale. Pourquoi faut-il que les

solutions trop faciles soient précisément les plus difficiles à

admettre?

[73] _Revue phil._, 1879, I, 284.

[74] On sait que le principe de la conservation de l'énergie se

démontre par le calcul et en dehors de l'expérience, pour tous

les cas du mouvement de points matériels libres, sous l'influence

de leurs forces attractives et répulsives, dont les intensités ne

dépendent que de leurs distances. (Voir Helmholtz.)

Nous concéderons généreusement au savant psychologue et mathématicien

toutes les prémisses dont il part. Nous ne ferons actuellement porter

nos doutes que sur la conformité des conséquences aux principes.

Peut-on admettre à la fois la permanence de l'énergie, et un certain

indéterminisme, dans le temps, des mouvements accomplis par les êtres

vivants, oiseaux, poissons ou hommes? Là est toute la question.

* * * * *

M. Delboeuf commence par admettre que, si la loi de la conservation de

l'énergie est vraie, il ne peut exister des forces capables de

modifier soit leur propre _intensité_, soit leur _direction_, soit

leur _point d'application_. C'est le _temps_ seul qui, selon lui, sera

le dieu sauveur. «Toute action sur les forces naturelles se réduit en

dernière analyse à conduire vers la droite un mobile qui s'en allait

vers la gauche. Ou l'homme a ce pouvoir, ou il n'est pas libre. Ce

résultat, comment peut-il l'atteindre sans compromettre la loi de la

conservation de l'énergie? En disposant du temps[75].»--«Les êtres

libres auraient la faculté de retarder ou d'avancer la transformation

en force vive des forces de tension dont ils sont le support[76].» Si,

par exemple, injurié par quelqu'un, j'ai le pouvoir de remettre à

demain le mouvement de mon bras qui aurait produit un soufflet, il est

clair qu'on ne pourra prévoir si je donnerai ou ne donnerai pas le

soufflet au moment où l'on m'injurie. «Si les êtres libres disposent

en cette manière du temps, toute prévision en ce qui les concerne

devient impossible, et, par conséquent, nul ne peut prévoir tout

l'avenir. Voici un tas de poudre: que vous l'enflammiez aujourd'hui ou

demain, la grandeur de l'effet mécanique est la même; mais aujourd'hui

l'explosion produira un travail utile; demain elle causera des morts

par centaines. C'est que, dans l'intervalle, le temps a marché,

entraînant avec lui tout ce qui est susceptible de changement.» Notre

volonté aurait ainsi le pouvoir de «suspendre ou de précipiter le

temps,» non sans doute le temps abstrait, mais «le temps réel,» comme

Josué arrêta le soleil; _O temps, suspends ton vol_. N'y a-t-il point

là un miracle aussi improbable que ceux de la Bible?

[75] P. 480.

[76] P. 618.

La vraie question est de savoir, non pas si l'explosion du tas de

poudre de M. Delboeuf ou la combustion de la bougie de M. Naville est

mécaniquement équivalente aux forces de tension, quel que soit le

temps où l'explosion et la combustion se produiront, mais si je puis à

mon gré, moi, laisser s'opérer aujourd'hui ou remettre à demain

l'explosion de la colère dans mon cerveau, la transformation de mes

forces de tension en force vive; et cela, sans qu'il y ait

modification dans l'intensité, la direction ou le point d'application

des forces, conséquemment sans création ou annihilation de force. Or,

ce que MM. Naville et Delboeuf croient possible, nous le croyons

impossible, du moins en vertu des principes admis par MM. Delboeuf et

Naville.

La Liberté et le Déterminisme · 第 16 / 39 段