Le criticisme phénoméniste croit avoir supprimé le «noumène» en le

plongeant dans le «phénomène;» il n'a fait que le mêler à son

contraire; au lieu d'un seul noumène au-dessus du monde, on a une

multitude de petits noumènes dans le monde, autant que d'actes libres

et de commencements premiers: c'est une poussière de noumènes au lieu

d'un lingot. Le criticisme phénoméniste rejette la _chose en soi_,

mais il admet ce qui est beaucoup plus étrange: des _phénomènes en

soi_ et _par soi_. Il veut revenir à Hume en gardant Kant; et alors,

au lieu de placer dans l'édifice le phénomène au rez-de-chaussée et le

noumène à l'étage supérieur, il loge les deux contradictoires, aux

prises l'un avec l'autre, sur le même plan: il fait commencer

_absolument_ des _relations_, il fait jaillir des phénomènes _par

soi_, et il croit diminuer la difficulté (pour ne pas dire la

contradiction) en ajoutant:--Cela ne se passe que sur un tout petit

point, dans d'étroites limites: c'est un petit commencement premier;

son exiguïté le rend plus portatif que l'absolu absolument absolu du

noumène.--Au choix, nous aimerions mieux ce dernier qu'une philosophie

d'hiatus, qui cherche vainement à se maintenir entre le phénoménisme

exclusif de Hume et le phénoménisme surmonté du noumène de Kant.

Éparpiller la difficulté, ce n'est pas la résoudre: c'est simplement

la multiplier.

CHAPITRE CINQUIÈME

L'INDÉTERMINISME MÉCANIQUE

I. Hypothèse d'une _direction_ du mouvement dans l'espace sans

création de force.

II. Hypothèse d'un équilibre et d'une bifurcation d'intégrales.

III. Hypothèse d'une rupture d'équilibre par une force infiniment

petite.

IV. Hypothèse d'un emploi du _temps_ laissant place à

l'indétermination.

Il s'est produit à notre époque, parmi les moralistes qui se

rattachent au spiritualisme ou au «criticisme,» une sorte de réaction

antiscientifique dans l'intérêt de la morale, dont nous venons de voir

des exemples. Les uns s'efforcent de montrer (chose facile) que la

science ne sait pas tout et en concluent qu'ils ont le droit de

remplir les lacunes de la science par l'affirmation d'un libre arbitre

qui échappe aux lois scientifiques. Où la science se tait, ils se

croient autorisés à parler comme bon leur semble et à admettre des

miracles. D'autres s'efforcent de tourner la science même au profit du

libre arbitre; ce qui s'accommode le moins de ce pouvoir miraculeux,

c'est la logique et la mécanique; or ce sont précisément ces deux

sciences qu'on a essayé de mettre sous la dépendance du libre arbitre:

montrer que sans son secours elles ne sauraient subsister eût été un

chef-d'oeuvre de tactique. L'entreprise était séduisante et a séduit

en effet plus d'un esprit. Ainsi s'introduisent, dans une question

toute psychologique et morale, de véritables expédients logiques et

mécaniques qui ont pour but de sauver le libre arbitre; ce sont, dans

tous les sens du mot, des arguments _ex machina_. Il y a dans cette

question de la liberté, comme dans celle de l'existence de Dieu, toute

une nichée de sophismes, comme dirait Kant, et il suffit, pour la

faire s'envoler, d'agiter un peu les broussailles logiques ou

mathématiques derrière lesquelles ils se cachent.

Nous avons déjà examiné les expédients logiques tirés de la prétendue

impossibilité d'établir la vérité scientifique ou métaphysique si tout

est déterminé nécessairement. Restent les expédients mécaniques. On

peut en compter jusqu'à cinq en faveur du libre arbitre, par lesquels

on espère rendre son action compatible avec la conservation de

l'énergie: 1º direction possible des mouvements de translation par une

force étrangère au mouvement; 2º transformation possible du mouvement

moléculaire en mouvement de translation, et rupture possible

d'équilibre par une action infiniment petite ou même nulle; 3º emploi

du _temps_ au profit de la liberté. Les deux premiers expédients

reviennent à des manières de diriger le mouvement dans l'_espace_; le

dernier est une manière de le gouverner dans le _temps_.

I. La direction possible des mouvements de translation par une force

supérieure est, comme on sait, l'hypothèse cartésienne, que Leibnitz a

réfutée et qu'a reprise Cournot. Cette thèse peut donner lieu à deux

sortes d'objections, les unes tirées de ses conséquences, les autres

tirées de ses principes. On connaît d'abord l'objection _per absurdum_

proposée par Leibnitz. «Qui nous empêcherait, demandait-il à

Descartes, de sauter jusqu'à la lune?»--Mais on peut contester cette

conclusion de Leibnitz sur le pouvoir que nous conférerait le

_clinamen_, et dire que ce pouvoir n'est pas nécessairement indéfini.

On pourrait imaginer un certain _quantum_ d'énergie à la disposition

des êtres libres; on serait incapable, il est vrai, d'expliquer

pourquoi une énergie toute spirituelle et soustraite aux lois de la

matière a des bornes. Mais, une fois admise, cette énergie directrice

des mouvements n'aurait pas un caractère aussi perturbateur que

Leibnitz le suppose, car il faut tenir compte de ce que les mouvements

se neutralisent à distance. Une direction nouvelle du mouvement

pourrait être neutralisée à une certaine distance de son point de

départ et ne rien changer ni à la somme totale des forces et des

mouvements, ni même peut-être à la direction totale de l'ensemble. Le

poisson qui se meut dans la mer à droite ou à gauche n'empêche pas la

mer de se soulever et de s'abaisser selon une loi régulière; il y a

compensation des petits effets les uns par les autres quand on

considère la masse. Il n'est donc pas entièrement démontré que le

pouvoir de diriger un mouvement dans des conditions déterminées et

dans une sphère déterminée, comme celle de nos organes, nous donne

nécessairement le pouvoir de tout faire et de sauter jusqu'à la lune.

Notre action transitive, en un mot, pourrait être réelle, tout en

étant limitée.--Voilà ce qu'on pourra objecter à Leibnitz.

Pourtant, il faut le reconnaître, les mouvements se tiennent toujours

et sont solidaires. Le petit saut du poisson dans l'eau tient de loin

aux mouvements du soleil et des étoiles; la moindre direction

nouvelle, quelque limitée qu'elle fût, changerait la formule

mathématique de l'univers. Si un seul homme ne pouvait sauter jusqu'à

la lune et encore moins changer le centre de gravité du globe, tous

les hommes et tous les animaux réunis, en les supposant doués du

pouvoir imaginé par Descartes, seraient peut-être capables à la longue

de modifier plus ou moins le centre de gravité terrestre et la durée

du jour stellaire.

Telles sont les conséquences auxquelles aboutissent logiquement ceux

qui admettent le pouvoir _directeur_; mais, quelque improbables que

soient ces conséquences, elles ne suffisent pourtant pas à réfuter la

théorie. C'est donc sur les principes mêmes de cette théorie qu'il

faut porter l'examen. Ses partisans prétendent admettre à la fois le

principe de la conservation de l'énergie et un pouvoir directeur du

mouvement, qui, selon eux, n'impliquerait aucune création de force.

Nous n'avons donc pas à examiner maintenant le théorème de la

conservation de l'énergie ni les vraies raisons sur lesquelles il se

fonde; la seule question en ce moment est de savoir si ce théorème,

une fois admis, est compatible avec le pouvoir de _diriger_ le

mouvement. M. Delboeuf et M. Tannery sont pour la négative; M. Naville

et d'autres sont pour l'affirmative. Il nous semble que, pour modifier

mécaniquement la direction d'un mouvement et la résultante d'un

parallélogramme de forces, il faut de toute nécessité ou détruire un

des mouvements composants, ou introduire et créer un mouvement

nouveau. Or, comment créer ou annuler du mouvement sans créer ou

annuler de la force vive, par conséquent sans faire varier la somme

d'énergie qu'on _supposait_ constante? L'indétermination dans la

direction du mouvement est contraire au principe de l'égalité entre

l'action et la réaction, qui entraîne comme conséquences: 1º la

conservation du mouvement du centre de gravité, 2º la constance de la

quantité du mouvement, 3º le principe des aires[62]. Pour admettre

avec Epicure et Descartes la possibilité d'un _clinamen_, il faut donc

modifier les thèses fondamentales de la mécanique sur la conservation

de l'énergie et attribuer à l'homme une création de force motrice.

[62] Voir M. Tannery, _La théorie de la connaissance

mathématique_ (_Revue phil._, 1879, t. II, 482). Voir aussi

l'étude de M. Delboeuf: _Déterminisme et liberté_, 1er article,

1862.

Pour échapper à cette conséquence, M. Naville se réfugie dans une

série d'hypothèses et d'analogies; son but est de montrer,

contrairement au principe de la mécanique moderne, que toute cause

modificatrice d'un mouvement n'est pas nécessairement un mouvement

antérieur, ce qui rendrait impossible l'action directrice et libre de

la volonté. La cause modificatrice du mouvement, selon lui, peut être

une force qui agisse sans l'aide d'un mouvement antécédent et comme du

sein de l'immobilité, de manière à n'augmenter et à ne diminuer en

rien, par cette action, la somme du mouvement dans l'univers.

Malheureusement, les raisons sur lesquelles M. Naville s'appuie pour

démontrer cette possibilité sont empruntées, comme nous allons le

voir, à de simples fictions mathématiques. Il assimile la volonté à

une force qui agit sur le mouvement par sa _présence_ seule, non par

le _mouvement_. Même dans la nature, dit-il, l'explication des

phénomènes du mouvement suppose la double base du mouvement et des

_obstacles_ qui le modifient; et «les obstacles sont la résistance

opposée par des corps, à l'état de _repos relatif_, aux mouvements des

autres corps... Il résulte de là qu'en physique ce n'est pas seulement

le _mouvement_ qui est _force_, mais aussi la _présence_ des corps. Or

la présence des corps peut être conçue comme une force qui change la

_direction_ du mouvement sans en changer la _quantité_. Supposons en

effet un système de corps en mouvement, et plaçons-y par la pensée un

_corps_ considéré comme primitivement immobile; la _direction_ des

mouvements du système sera changée sans altération dans la _quantité_.

Il va sans dire qu'il s'agit ici d'une conception purement théorique,

puisqu'un corps ne peut pas être introduit sans que son introduction

soit un mouvement; mais, en supposant l'apparition _spontanée_ d'un

corps dans un système donné, ou sa _création_ proprement dite, ce

corps changerait la direction des mouvements antécédents et non leur

quantité[63].» Le corps immobile imaginé par M. Naville est évidemment

une pure fiction géométrique; dans la réalité, tout corps est un

système de mouvements, soit visibles, soit invisibles. Ce qui fait que

la _présence_ d'un corps modifie le mouvement des autres corps, c'est

qu'il est lui-même un ensemble de mouvements. Il ne _résiste_ au

mouvement que par son mouvement propre et non par son immobilité, qui

est toute «relative» et révèle un mouvement en sens contraire. Nous ne

savons si un corps vraiment et absolument immobile ne serait pas

indifférent à tout mouvement, et n'opposerait pas une _résistance_

nulle au mobile qui l'entraînerait. Comment donc arguer d'une fiction

mathématique, d'une métaphore mathématique, pour démontrer la

possibilité d'une action psychologique qui serait celle d'un pur

esprit modifiant le mouvement par sa seule «présence», semblable aux

anges que le moyen âge préposait au mouvement des astres? Pour

démontrer la _possibilité_ d'une chose, il faut, selon le précepte de

Kant, s'appuyer sur des _réalités_, non sur fictions abstraites ni sur

des symboles géométriques.

[63] _Ibid._, p. 280.

D'ailleurs, admettons qu'un mouvement puisse être produit par un

changement n'ayant lieu que dans le temps et non dans l'espace; la

difficulté serait reculée sans être résolue. Le déterminisme, en

effet, s'applique aussi bien au temps qu'à l'espace. Nos idées se

suivent dans le temps selon des lois, ainsi que nos désirs.

De plus, toute idée est en fait accompagnée d'un mouvement, est une

_action réfrénée_. M. Naville admet lui-même que tout phénomène

psychique a des conditions physiologiques et se traduit dans le

cerveau; or cette assertion est en contradiction avec les hypothèses

de M. Naville et de M. Renouvier sur une force qui produirait la

direction du mouvement sans un autre mouvement antécédent. Concevoir

dans notre pensée la direction nouvelle d'un mouvement, concevoir un

_clinamen_, c'est déjà produire un autre mouvement, c'est même

commencer déjà la neutralisation du mouvement antérieur par un

mouvement en sens contraire; c'est commencer le _clinamen_. L'idée du

mouvement nouveau est comme une main qui s'appuierait légèrement sur

une boule en train de rouler et qui serait toute prête à la ramener en

arrière. Tant que la main s'appuie légèrement, elle ne produit qu'une

résistance insuffisante à arrêter la boule: c'est _l'idée_; une

résistance plus forte est le _désir_. Quand la main se serre, saisit

la boule et la ramène en arrière, quand l'idée présentement dominante

contrebalance l'impulsion antérieure, c'est la volonté. Pour modifier

un mouvement sans un autre mouvement, il faudrait donc le modifier

sans y penser, sans avoir l'_idée_ du mouvement voulu, lequel est déjà

une _image_, conséquemment un système de mouvements cérébraux, premier

stade du mouvement final.

II. La thèse de M. Naville présuppose celle de M. Boussinesq. En

effet, changer la direction d'un mouvement sans mouvement antécédent

et par l'intervention d'une force supérieure ne serait chose possible

que s'il y avait un moment d'équilibre et d'indétermination. Il faut

préalablement que la balance soit en équilibre et que l'ensemble de

forces qui agissent sur elle aboutisse à cet équilibre, à cette

bifurcation de voies qui fait que la balance peut également s'incliner

à droite et à gauche. MM. Bertrand, du Bois-Reymond, et plus récemment

M. Delboeuf ont répondu avec raison qu'il n'y a pas dans la réalité

d'indétermination vraie, et que les différentielles sont des

abstractions. Mathématiquement, un cône peut se tenir sur sa pointe;

physiquement, non, parce qu'il y a toujours d'un côté ou de l'autre

quelque différence qui rompt l'équilibre. La volonté est comme ce

cône. D'ailleurs, si l'équilibre était parfait, et si l'être était

réellement en équilibre entre une «intégrale singulière» et une

«intégrale générale» comme entre deux bottes de foin, il ne se

produirait rien, car il n'y aurait pas de raison pour qu'un contraire

se réalisât plutôt que l'autre. Ce serait donc une force supérieure

qui romprait dans la réalité le prétendu équilibre de l'abstraction.

III.--Dira-t-on que la force _mécanique_ qui rompt l'équilibre peut

être infiniment petite et même égale à zéro?--C'est l'hypothèse de

Cournot et de M. de Saint-Venant, que M. Renouvier a reproduite. Selon

cette hypothèse, la loi de la conservation de l'énergie détermine bien

la quantité de mouvement moléculaire qui peut résulter d'un mouvement

de translation, ou inversement la quantité de force actuelle qui peut

résulter d'une quantité donnée de force potentielle; mais elle ne

détermine pas la transformation d'une des deux sortes de mouvement

dans l'autre. «La question du déterminisme absolu, dit M. Renouvier,

est toute de savoir comment ou par quelles forces s'opèrent les

_détentes_ par lesquelles des forces de tension passent à l'état de

forces vives, actuelles, sensibles, accomplissant un travail

mécanique... Il resterait à comprendre comment une détente, qui est de

l'ordre _mécanique_, pourrait s'effectuer ainsi indépendamment de

toute force définie _mécaniquement_ ou, en d'autres termes, sans

introduction d'aucun mouvement nouveau dans le système des mouvements

donnés. La question se réduit donc maintenant à ce seul point. Elle se

résout, croyons-nous, _de la manière la plus simple_..... La question

se résout par la méthode des limites. Dès que la _moindre force_

suffit pour rompre un état d'équilibre parfait ou mathématique et

mettre en liberté, pour ainsi dire, une quantité quelconque de force

vive et accomplir un travail aussi grand qu'on peut l'imaginer[64], il

s'ensuit que le rapport de la force causant la rupture à la force

déployée par l'effet de la rupture peut être supposé aussi petit qu'on

le veut, descendre au-dessous d'une quantité assignée, quelque petite

qu'elle soit. On peut donc affirmer, _passant à la limite_, que la

détente est possible sans qu'_aucune force sensible_, aucun mouvement

sensible s'introduise dans le système mécanique. Donc enfin le

principe de la conservation de la force mécanique peut être maintenu

sans que l'on renonce à considérer la force psychique comme la cause

du passage de certaines forces de tension de l'organisme à des forces

actuelles[65].»

[64] Par exemple produire une avalanche et écraser un village par

un petit mouvement du doigt qui détache une boule de neige.

[65] _Critique philosophique_, 17 oct. 1878.

Du Bois-Reymond et M. Delboeuf ont fait justice de cet expédient des

limites appliqué par Cournot et M. de Saint-Venant à la question de la

liberté. De quoi s'agit-il en effet? D'expliquer _mécaniquement_ par

la méthode des limites une rupture d'équilibre produite par une cause

mentale. Or, mécaniquement, une force _aussi petite qu'on veut_ n'est

pas une force _nulle_. Ce serait trop commode, et on pourrait ainsi

produire tous les effets possibles par une cause appropriée aussi

petite que possible, c'est-à-dire nulle. Si l'infiniment petit égalait

le nul, on pourrait produire l'avalanche non seulement par un

mouvement aussi petit que possible et nul, mais même par un vouloir

aussi petit que possible et nul. En se croisant les bras ou en dormant

un somme, on pourrait «décrocher» la lune et les étoiles. C'est avec

la même rigueur mathématique que le Père Gratry démontrait la

création: «Zéro multiplié par l'infini égale une quantité quelconque;

le néant multiplié par Dieu égale un objet quelconque.» En poussant

plus loin l'artifice mathématique, on pourrait même se contenter, dans

certains problèmes, d'un multiplicateur égal au néant, ce qui

dispenserait de Dieu. Mais toutes ces spéculations sont illusoires. Il

est essentiel, au «décrochement» et à la «détente», comme le remarque

du Bois-Reymond, que la force qui décroche et la force décrochée

soient indépendantes l'une de l'autre; il est donc inexact de dire

d'une manière absolue que leur rapport tend à la limite zéro. «Loin de

pouvoir descendre à zéro, la force déterminante ne peut pas descendre

au-dessous d'un quantum déterminé[66].» Une impulsion déterminante

égale à zéro résoudrait du même coup, si elle était jamais

admissible, l'énigme de l'origine du mouvement, «car une impulsion

égale à zéro n'a jamais manqué.» On a beau répondre que «ceci n'est

pas juste», que «le décrochement suppose des forces accumulées dont la

distribution n'est due mécaniquement qu'à des mouvements antérieurs»,

qu'il est donc «inapplicable à une matière uniformément répartie dans

laquelle le mouvement n'aurait pas encore commencé[67];» nous ne

tenons pas au mot de décrochement; remplaçons-le par le mot plus exact

de _rupture d'équilibre_, l'argument des limites, emprunté par M.

Renouvier à Cournot et à M. de Saint-Venant, pourra se reproduire. La

«chiquenaude» de Descartes, qui suffit à introduire le mouvement dans

l'univers et à rompre l'équilibre de la matière uniformément répartie,

des forces agissant en sens opposé, peut être aussi petite qu'on

voudra; elle peut donc être nulle. Si on dit que l'équilibre est une

neutralisation de mouvements qui présuppose le mouvement, on a raison;

mais, si un excédent infiniment petit et _nul_ suffit à rompre la

neutralisation mutuelle des mouvements, il n'y a pas plus de

difficulté à admettre qu'une action quelconque infiniment petite et

nulle suffirait à produire un premier mouvement. Et alors un Dieu nul

suffira pour le produire par une action nulle. Au reste, M. Renouvier

admet lui-même des commencements absolus, des espèces de créations _ex

nihilo per nihilum_, avec un dieu nul. Dès lors, pour produire les

ruptures soudaines d'équilibre dans notre organisme, pourquoi ne

suffirait-il pas d'un commencement absolu qui permettrait de supposer

un libre arbitre infiniment petit ou un libre arbitre nul?

[66]--Mais, dit M. Renouvier, nous nous appuyons sur ce que la

«détente» des nerfs ou décrochement nerveux peut être produite

par une force mécanique aussi petite qu'on veut, «pour conclure,

passant à la limite, qu'elle peut être conçue comme n'exigeant

aucune force mécanique, si _d'ailleurs on peut lui supposer une

cause_ d'un autre genre, une cause mentale. Nous

répondons:--C'est déplacer la question ou plutôt c'est la fuir.

La méthode des limites n'a pas pour but de substituer à une cause

appropriée une cause étrangère, mais d'expliquer comment la cause

appropriée peut être diminuée indéfiniment, sans cependant être

vraiment nulle. Je puis, dites-vous, produire une avalanche avec

une boule de neige infiniment petite, ou même nulle, _si

d'ailleurs il y a une autre cause_, par exemple un petit

mouvement de mon pied.--A la bonne heure! Et maintenant, vous

allez pouvoir aussi employer un mouvement de pied infiniment

petit et même nul, _à condition, d'ailleurs_, d'y substituer un

petit mouvement de doigt,--et à celui-ci un autre. C'est une

prestidigitation et une fuite. Mais, de ce que les mouvements

peuvent se substituer indéfiniment l'un à l'autre, il n'en

résulte pas que, passant encore à la limite, vous puissiez

substituer à tout mouvement, quel qu'il soit, pour rompre

l'équilibre, une cause d'un autre genre qui ne serait plus un

mouvement. C'est là un nouvel escamotage. Il s'agit, en effet, de

savoir si une chose est _mécaniquement_ compréhensible et vous

faites intervenir «une cause non _mécanique_;» à quoi alors sert

votre argument mécanique? Supposez-vous que votre cause mentale

produit son effet dans le mécanisme nerveux par une action qui

elle-même n'est en rien mécanique et qui n'est pas un _quantum_

quelconque de force mécanique ou de mouvement; alors vous n'avez

pas besoin de nous faire illusion en invoquant l'artifice

mécanique des _limites_: dites simplement que le _fiat_ intérieur

de la volonté suffit, comme celui de Dieu, et ne mettez plus en

avant une prétendue explication _mécanique_ de la possibilité du

libre arbitre, mais avouez que son action sur l'organisme est

mécaniquement exceptionnelle et incompréhensible, car elle

suppose une création de mouvement. Produire un décrochement, une

avalanche nerveuse par une force mécanique très grande ou

infiniment petite, c'est toujours le même miracle mécanique,

puisque la force mécanique infiniment _petite_ ne peut être posée

comme mécaniquement nulle.

[67] M. Renouvier, _Id._, 27 mai 1882.

En réalité, l'hypothèse de M. Renouvier et de Cournot est un miracle

déguisé sous des formules mathématiques; elle revient à dire que les

mouvements du corps se conforment à nos volitions comme si nos

volitions agissaient mécaniquement, bien qu'elles n'agissent pas

mécaniquement, disons plus, bien qu'elles n'agissent réellement

d'aucune manière concevable. En effet, M. Renouvier n'admet pas plus

que Leibnitz et les cartésiens l'action _transitive_ de l'esprit sur

le mécanisme corporel: avec la science moderne, il ne reconnaît entre

les phénomènes de l'esprit et ceux du corps qu'une «correspondance,»

une «harmonie,» un «ordre,» comme disait Leibnitz[68]. Rien de mieux;

mais il se présente pour lui une difficulté toute particulière dans la

question de l'efficacité du libre vouloir sur le mouvement. Rien n'est

plus curieux que la position critique où M. Renouvier se trouve

réduit. Un peu de réflexion nous la fera comprendre.

[68] _Crit. phil._, 8 août 1878. Cf. _Essais de critique

générale_, 3e essai: «Le fait universel de la _communication

causale_ des êtres est identique à l'_harmonie_ des phénomènes

dans le temps; elle est l'un des aspects et l'un des noms de

l'_ordre_ du monde.»

La Liberté et le Déterminisme · 第 15 / 39 段