Supposons que nous sommes dans le désert. Vous croyez voir une oasis;

moi, placé à une certaine distance de vous, je ne la vois pas. En

fait, il y a ou il n'y a pas une oasis réelle; les partisans du libre

arbitre et ceux du déterminisme l'admettent également; mais la

question est de savoir comment, dans chacune des deux hypothèses, on

pourra établir une distinction de valeur entre les opinions. Selon le

déterminisme, moi qui ne vois pas l'oasis et vous qui la voyez, nous

sommes actuellement nécessités tous deux, moi à ne pas voir, vous à

voir. Faut-il en conclure que nous n'ayons «aucun moyen de discerner

le vrai du faux?»--Tant que nous en demeurerons là et que nous nous

croiserons les bras, la distinction sera sans doute impossible; mais,

dans l'hypothèse du libre arbitre, elle sera tout aussi impossible. Il

ne suffira pas que vous disiez:--J'affirme librement l'oasis, il me

plaît qu'elle soit--, pour que la distinction du vrai et du faux

devienne possible; on distinguera simplement par là ce qui me plaît et

ce qui ne me plaît pas. Jusqu'ici, nous sommes donc au même point.

Maintenant, de deux choses l'une: ou la chose en litige est

vérifiable, ou elle ne l'est pas. Si elle est vérifiable, nous

marcherons tous les deux vers l'oasis que vous croyez voir; le

déterministe n'est pas plus paralysé que le partisan du libre arbitre.

En arrivant devant une _oasis_ réelle, la même nécessité qui

m'empêchait tout à l'heure de la voir me déterminera maintenant à la

voir; nous aurons donc corrigé une nécessité par une autre; si voir ou

ne pas voir dépendait de notre libre arbitre, c'est alors que nous

serions impuissants à distinguer le réel de l'imaginaire. Supposons

maintenant que toute vérification soit impossible; ici encore,

l'hypothèse se subdivise. Ou bien, en l'absence de vérification

sensible, il y a des raisons soit logiques, soit scientifiques, soit

métaphysiques, soit morales et sociales, pour établir des degrés de

probabilité; ou bien il n'y en a pas. Dans le premier cas, vous

pouvez, par exemple, me faire observer que vous n'êtes pas au même

point que moi, que mes yeux sont moins bons, qu'il y a une vapeur

entre moi et l'oasis, que j'ai un intérêt à prendre un autre chemin,

tandis que vous êtes parfaitement désintéressé, etc. Vous pouvez ainsi

arriver à me convaincre que les probabilités sont pour le chemin que

vous voulez prendre. Ces probabilités me détermineront à prendre ce

chemin, à moins que mon désir ou mon intérêt ne l'emportent sur mon

intelligence. N'y a-t-il, au contraire, aucun moyen d'établir des

probabilités, ni intellectuelles ni d'aucune sorte? En ce cas, toutes

raisons ayant disparu, nous serons réduits à une sorte de pari, à un

jeu de hasard. Mais qui empêche un déterministe de jouer et de parier

tout comme un autre? Si nous sommes libres, nos paris contraires

seront libres; et, faute de vérification possible, on ne pourra

discerner quelle décision est ou n'est pas conforme à l'objet. Si nous

sommes déterminés, nos deux décisions seront également déterminées,

et, en l'absence de vérification possible ou d'appréciation possible

des probabilités, on ne pourra non plus discerner leur conformité ou

leur non-conformité à l'objet. On ne pourra ici se décider que pour

des raisons _subjectives_ à tous les points de vue. Donc, en somme, là

où la distinction du vrai et du faux est possible, c'est précisément

par le déterminisme intellectuel qu'elle se produit, et là où elle est

impossible pour le déterminisme, elle l'est encore bien plus pour le

libre arbitre; jouer à pile ou face sur une affirmation ou une

négation, ce n'est pas s'éclairer sur ce qui était obscur; dans les

cas mêmes où l'on prend inévitablement une décision pratique, cette

décision, soit libre, soit déterminée par nos penchants, n'empêche pas

les jugements contraires d'être aussi indiscernables qu'auparavant

sous le rapport de l'objectivité.

Le «criticisme phénoméniste» représente toujours, suivant la méthode

ancienne, l'homme _déterminé_ comme un homme _passif_ et _inerte_:

c'est l'argument paresseux appliqué à l'intelligence. On oublie que,

si l'intelligence est un miroir, elle n'est pas un miroir immobile et

impuissant: c'est un miroir tournant sans cesse, qui, présentant ses

diverses faces aux choses, reflète des tableaux divers et peut ainsi

contrôler l'un par l'autre; bien plus, les objets eux-mêmes tournent

autour de l'intelligence et lui offrent ainsi successivement leurs

différentes faces, ce qui fournit un nouveau moyen de distinction.

Outre ce premier paralogisme, on en fait un second en prétendant que

l'esprit humain, dans l'hypothèse déterministe, est une intelligence

pure uniquement déterminée par des raisons qui lui apparaissent, et

qui elles-mêmes s'expliquent uniquement par l'objet inconnu; si bien

que, quand les pures intelligences se contredisent, il n'y aurait plus

de distinction possible à établir entre elles.--Mais, peut répondre le

déterministe, nos opinions ont des raisons déterminantes ou

antécédentes qui ne sont pas toujours des raisons intellectuelles et

logiques, ni toujours logiquement valables. Donc, de ce que toute

opinion est _explicable par des raisons_, il ne s'ensuit pas que, pour

le déterminisme, toutes soient également _fondées en raison_. Il peut

y avoir des raisons de déraisonner comme des raisons de bien

raisonner. «Le _vrai_ et le _faux_», dites-vous, «ont des titres

égaux» parce qu'ils «sont également nécessaires». «C'est une manière

d'être dans le _vrai_ que de suivre une loi nécessaire en affirmant le

_faux_ des autres hommes[54].»--Mais un fou est nécessairement fou, un

esprit sain est nécessairement sain, et la folie est en harmonie avec

l'ensemble des lois de l'univers puisque certaines rencontres de ces

lois la produisent; en résulte-t-il que la folie soit en harmonie avec

les objets sur lesquels le fou porte des jugements faux? De ce que la

folie «est vraie», comme compatible avec le grand tout, mal à propos

appelé l'universelle vérité, il n'en résulte pas que les opinions du

fou soient vraies comme harmoniques avec les objets particuliers

auxquels elles s'appliquent, ni qu'il fasse jour quand le fou le

déclare en plein minuit.

[54] M. Renouvier, _Essais_, _id._, III, 302.

On objectera qu'il y a des questions insolubles où chacun se croit

sage, sans qu'on puisse distinguer les vrais sages des fous.--Sans

doute; mais, en ce cas, le libre arbitre n'est-il pas tout aussi

impuissant que le déterminisme à faire la distinction? Il ne peut que

servir à accroître l'embarras, car chacun se jugera librement sage, et

cela au moment même où il sera le plus fou. C'est encore le

déterminisme qui peut fournir ici ou un critérium ou un succédané de

critérium. Supposez, par exemple, qu'il s'agisse du vote d'une chambre

de députés relativement à une mesure dont les effets futurs sont

actuellement invérifiables et même, par hypothèse, impossibles à

prévoir. En l'absence de toute certitude et même de toute probabilité

tirée de l'objet, je pourrai encore me faire une probabilité tirée des

motifs et mobiles qui ont déterminé le vote. Je penserai que les

députés qui ont le plus de chance d'avoir raison sont ceux qui ont le

moins cédé aux raisons subjectives, aux passions de parti, aux

ambitions personnelles, aux intrigues corruptrices, etc. J'éliminerai

autant que possible tout le _subjectif_, toutes les questions de

personnalité, pour avoir une probabilité objective, la plus

impersonnelle possible. Je pourrai dire:--Ce vote doit être absurde,

parce qu'il a été une oeuvre de passion, de légèreté, de haine, de

corruption. Le critérium, en ce cas, est justement l'opposé de la

méthode _subjective_ que le criticisme phénoméniste préfère à la

méthode _objective_. Si l'on vient me dire que les députés se sont

fait librement leurs motifs et mobiles de vote, ma défiance ne fera

que s'accroître, tout comme si l'on m'apprenait qu'ils ont voté à la

courte paille. Donc, même au point de vue interne, est plus probable

ce qui est plus dégagé des penchants subjectifs et des commencements

absolus subjectifs. Donc encore, nous ne saurions admettre que

l'incertitude produite par les résultats contradictoires des jugements

humains «_ne se peut lever_ qu'en reconnaissant que la certitude est

un état psychique, résultat d'un acte _libre_, en une conscience

responsable, et non point l'effet d'une _nécessité_ qui se contredit

en ses différents produits[55].»--Oui, la certitude, la croyance est

un état psychique, mais l'hypothèse du libre arbitre n'est nullement

_la seule possible_ pour expliquer cet état psychique. On oublie les

passions, les instincts, les sentiments, les «perceptions confuses»,

les mille causes grandes ou petites qui peuvent incliner le jugement,

produire ou achever la croyance, alors même qu'il n'y aurait pas le

moindre libre arbitre. Les criticistes font une «énumération

incomplète» des hypothèses possibles. De ce qu'un objet n'est pas

blanc, a-t-on immédiatement le droit d'en conclure qu'il soit noir? Il

peut être rouge, vert, etc. De même, de ce que la croyance n'est pas

l'oeuvre d'une nécessité purement _logique_ ni d'une action nécessaire

de la «_chose en soi_» ou de l'objet sur la pure pensée, il n'en

résulte pas immédiatement que la croyance soit libre; elle peut être

l'oeuvre d'une nécessité passionnelle, sentimentale; elle peut

résulter du caractère, des habitudes, de l'éducation, etc.[56]. Mais

c'est alors, répète-t-on, que toutes les croyances seront

indiscernables _en tant que nécessaires_.--Le fussent-elles sous ce

rapport, elles ne le seraient pas pour cela sous tous les autres

rapports. Les effets sont indiscernables en tant qu'ils ont tous des

causes; il n'en résulte pas qu'ils soient indiscernables par ailleurs

et qu'une maladie nécessaire soit indiscernable d'une santé

nécessaire. Même en l'absence de toute vérification possible, nous

avons vu que la méthode de discernement entre le vrai et le faux

consiste à calculer, autant que faire se peut, la part du _passionnel_

et du _subjectif_ pour l'éliminer du problème, comme un astronome

élimine de ses calculs l'équation personnelle. On peut ainsi dans la

conscience même établir une hiérarchie, subordonner une nécessité à

une autre moins individuelle, mesurer plus ou moins exactement des

degrés de probabilité, comparer une croyance avec l'ensemble des

vérités acquises et confirmées, continuer rationnellement le mouvement

commencé, etc. Donc les criticistes phénoménistes, en passant de

l'analogie d'un seul caractère des jugements, le _mode de génération_

dans la conscience, à l'_identité de valeur_ pour la conscience,

passent sans l'ombre d'une preuve d'un rapport à un autre tout

différent.

[55] M. Renouvier, _Critique philosophique_, 1883, _id._

[56] M. V. Egger, remarquant que, dans l'induction

_scientifique_, nous affirmons au delà de ce que peut atteindre

la «démonstration complète,» en conclut que la certitude n'est

obtenue qu'à l'aide d'une «force irrationnelle,» qui achève ce

que la raison a commencé. Jusque-là, l'opinion peut se soutenir,

quoiqu'il n'y ait rien d'irrationnel à admettre que, si j'ai

vérifié la loi de Mariotte pour 2, 3, 5, 6, 7 atmosphères, elle

ne doit pas cesser brusquement dans l'intervalle de 2 atmosphères

à 3 ou de 4 à 5. Admettons pourtant une force _irrationnelle_;

pourquoi ne serait-ce pas simplement la vitesse acquise, comme

quand on dépasse le but en s'élançant avec énergie? pourquoi ne

serait-ce pas le besoin de conclure, de prendre un parti, etc.?

ou plutôt, au lieu d'une force irrationnelle, pourquoi ne

serait-ce pas une application rationnelle soit de la loi de

continuité, soit de la loi d'économie, etc.? M. Egger, lui,

conclut à la liberté. «L'esprit _se résout_, dit-il, à négliger

les dernières objections qu'il conçoit encore: _il ne veut plus_

les considérer.»--Soit; mais _se résout-il_ librement? _Veut-il_

librement? C'est ce qu'il faudrait démontrer. «La certitude en

matière de science inductive, ajoute M. Egger, n'est jamais que

la _limite préconçue et préadoptée de la probabilité

croissante_.» Définition ingénieuse, mais d'où ne résulte pas

que, pour passer à cette limite, qui n'est point donnée

objectivement, la seule force objective et psychique soit un acte

de libre arbitre. Dans toute cette discussion, on ne sort pas du

[Grec: logos argos] qui prétend nous réduire à l'inertie

intellectuelle. M. Egger répond que les mobiles, comme le besoin

de repos et l'amour de l'ordre, seraient insuffisants à asseoir

l'esprit dans la certitude, tandis que la liberté peut seule

anéantir l'objection en n'y pensant plus. Le procédé est trop

expéditif. Il ne suffit pas à un général de fermer les yeux

devant une armée d'adversaires pour l'anéantir. La foi seule, et

surtout la foi aveugle, se cache la tête, comme l'autruche dans

le sable, pour ne pas voir ce qui la menace; qu'on appelle cette

méthode _foi_, nous y consentons; mais nous ne pouvons voir là

«la certitude scientifique.»

On peut maintenant apprécier le syllogisme que M. Renouvier nous a

opposé à nous-même et par lequel il a espéré acculer le déterminisme à

l'impuissance. «La distinction du _vrai_ et du faux, dans la

conscience, est _impossible_, dit-il, en tant qu'on regarde des

jugements contradictoires entre eux comme imposés par la

nécessité.»--Après les explications qui précèdent, nous avons le droit

de nier cette majeure, où on prend pour accordé ce qui est en

question. De ce que les jugements sont tous également les effets

nécessaires de leurs antécédents, il n'en résulte point que, _dans la

conscience_, on ne puisse comparer un jugement avec un autre ou avec

un ensemble de jugements, et établir ainsi, dans la conscience même,

d'autres rapports aboutissant à une distinction de _valeur_. La

conclusion n'est donc point contenue dans les prémisses: le second

rapport, qui est celui du sujet à l'_objet_, ne se déduit pas du

premier, qui est simplement le mode subjectif de _formation_ des

jugements. Conclure ainsi sans moyen terme de l'un à l'autre, ce peut

être un acte de «libre arbitre»; mais la conclusion est inadmissible

pour qui veut être logiquement «nécessité». Du reste, de cette majeure

qui affirme précisément la chose à démontrer, M. Renouvier passe

commodément à la conclusion: «Or, dit-il, la distinction du vrai et du

faux, relativement à _un objet externe_, est impossible autrement

qu'au moyen de la distinction comme vrais ou faux des jugements

contradictoires entre eux, dans la conscience. Donc la distinction du

vrai et du faux, relativement à un _objet externe_, est impossible

dans la conscience en tant qu'on regarde les jugements contradictoires

entre eux comme imposés par la nécessité.»--Remarquons la généralité

de la conclusion; M. Renouvier ne fait ici aucune distinction entre

les vérités scientifiques ou les vérités philosophiques; il parle d'un

_objet externe_, ce qui peut signifier ou un objet de nos sens ou,

plus universellement, un objet quelconque extérieur au sujet. Et en

effet, si la majeure est exacte, elle doit s'appliquer à tout. Et

c'est précisément parce qu'elle prouve trop qu'elle ne prouve rien.

Il y a plus. On peut retourner le syllogisme tout entier contre les

criticistes eux-mêmes. Non seulement le déterminisme ne supprime pas

dans la conscience tout moyen de discerner l'objectif du subjectif;

mais c'est l'hypothèse même du libre arbitre dans les jugements qui

supprime ce moyen.--La distinction du _vrai_ et du _faux_, dans la

conscience, peut-on dire, est impossible en tant qu'on regarde des

jugements contradictoires entre eux comme _évoqués_ indépendamment de

leurs antécédents par le libre arbitre de chacun, «sans prévision même

imaginable.» Donc la distinction du _vrai_ et du _faux_, _relativement

à un objet externe_, est impossible, dans la conscience, en tant qu'on

regarde des jugements contradictoires entre eux comme «également

produits par le libre arbitre.» Cela est vrai pour les objets externes

proprement dits: par exemple, pour l'accord d'un instrument par

«l'accordeur» muni d'oreilles et de liberté, dont parle M. Renouvier.

Si un accordeur juge, par un acte du _libre_ arbitre, de la

consonnance ou de la dissonance, ce n'est pas à lui que nous

confierons le soin d'accorder un piano; nous préférons celui dont les

oreilles et le jugement sont nécessités. Cela est vrai aussi pour les

objets invérifiables de la métaphysique: en tant qu'invérifiables,

égaux en probabilité intellectuelle et affirmés par un acte de libre

arbitre, ils sont parfaitement «indiscernables comme _vrais_ ou _faux

dans la conscience_.» Votre affirmation ne porte plus alors sur ce qui

est, mais sur ce que vous _voulez_ librement ou nécessairement (car le

problème subsiste toujours); vous _voulez_ une chose ou vous en voulez

une autre, voilà tout[57].

[57] L'indéterminisme phénoméniste retombe donc sous toutes les

objections qu'il adresse à Clarke. Il lui objecte qu'une volonté

indifférente «détache l'_acte_ de tout motif» et par suite de

tout «facteur intelligible» (_Critiq. philos._, 25 sept. 1879, p.

123); mais Clarke, en revanche, pourrait répondre:--Selon vous,

la volonté détache un motif de tout motif, un jugement de tous

les autres, ce qui est encore moins intelligible.--«Vous mettez

un intervalle incompréhensible et une solution de continuité

entre le dernier jugement et les volitions!» (_Critiq. philos._,

_id._, p. 118.)--Et vous, un intervalle encore plus

incompréhensible entre un jugement et un jugement consécutif sur

les mêmes objets.--«Dès que la volonté, principe indifférent,

produit des actes déterminés, c'est _au hasard_ qu'elle les

détermine.»--C'est aussi _au hasard_ que vous déterminez vos

_jugements_.--«Dès que l'homme _agit_ différemment dans les cas

où son jugement est identique, ou identiquement dans ceux où son

jugement varie, l'homme n'est plus un être raisonnable.»--Est-il

un être raisonnable quand il _juge_ différemment avec des données

et des passions identiques ou identiquement avec des données et

passions différentes? Ce que l'homme ne peut nier, selon vous,

c'est seulement la vérité de ce _qu'en même temps_ il juge vrai;

mais vous admettez qu'il peut nier la vérité de ce _qu'à

l'instant précèdent_ il a jugé vrai. Un tel pouvoir serait

précisément ce qu'on est convenu d'appeler inconséquence et

déraison. Un homme qui a perdu la raison ne nie pas et n'affirme

pas en même temps; seulement, après avoir affirmé qu'il fait

jour, il crée et fait sortir de «précédents» identiques cette

négation: il fait nuit. Les moments successifs de son

raisonnement ne sont pas plus enchaînés que ne le sont, selon

vous, les moments successifs d'une délibération; il appelle tour

à tour la représentation du jour et celle de la nuit. A chaque

instant, il est d'accord avec soi; il ne se contredit que d'un

instant à l'autre; la folie est une raison _discontinue_. Bref,

vous reprochez aux partisans de la liberté indifférente que, «le

jugement rendu, la volonté reste, qui, étrangère à tous ces

motifs et cause non causée, peut aussi bien casser ce jugement

que l'exécuter, et agir d'elle-même sans raison et contre la

raison» (p. 64); mais vous, vous admettez que, le jugement rendu,

la volonté peut aussi bien, «cause non causée,» maintenir ce

jugement ou le changer en son contraire, et juger ainsi

arbitrairement «sans raison et contre la raison.» Répondre que la

volonté se crée un motif de juger et de vouloir différent avec

des motifs précédents identiques et que par conséquent elle ne

juge ou ne veut jamais sans motif, c'est doubler la difficulté au

lieu de la résoudre; car alors de motifs identiques sort non

seulement une volition différente, mais encore un motif et un

jugement différent, comme si d'une majeure et d'une mineure

identiques sortait tout d'un coup une conclusion différente.

C'est l'arbitraire installé non seulement en pleine volonté, mais

en pleine intelligence, là où précisément sont le plus

inévitables toutes les lois soit de la cérébration inconsciente,

soit de la pensée consciente.

IV. _L'attribution au moi dans le criticisme

phénoméniste._--L'attribution au moi, psychologique ou morale, est

encore plus inexplicable dans la doctrine des commencements absolus

que dans l'indifférentisme. L'attribution, nous le verrons plus

loin[58], suppose un lien entre moi et mes actes; elle suppose l'unité

et la continuité du moi. Or, dans le criticisme phénoméniste, il y a

des commencements encore plus absolus que dans l'indifférentisme.

Comment les attribuer au _moi_, avec lequel ils ne sont pas liés? Ce

sont des commencements absolus en moi, admettons-le; mais supposons

des commencements absolus (réels ou apparents) dont je serais

simplement le _théâtre_, par exemple une sensation imprévue; en quoi

se distingueront-ils des commencements absolus dont je serais la

_cause_? Puis-je même dire que _moi_ j'en suis la cause? _Moi_, c'est

«le groupe de phénomènes et de lois[59];» or les phénomènes commençant

_absolument_ n'ont leur cause ni dans les autres phénomènes antérieurs

ou simultanés, ni dans les lois; ils ont leur cause en eux-mêmes ou,

si l'on préfère, ils sont eux-mêmes causes.

[58] Voir IIIe partie.

[59] Renouvier, _Essais_, _id._, p. 360.

Aussi l'attribution à la _conscience_ est-elle impossible, et il n'y a

point, selon le criticisme phénoméniste, «conscience de la liberté.»

Mais alors s'élève une nouvelle et insurmontable difficulté: si la

liberté est purement phénoménale et non, comme dans Kant, nouménale,

on ne voit plus pourquoi elle n'aurait pas conscience de soi. Comment

se fait-il qu'un commencement absolu de la conscience ne se saisisse

lui-même ni comme commencement ni comme absolu? Dira-t-on que la

liberté consiste précisément dans la discontinuité, dans la rupture,

dans l'hiatus et le vide entre des séries de phénomènes?--En ce cas,

il sera effectivement facile de comprendre qu'on n'ait point

conscience d'une discontinuité, d'un vide; mais, que ce vide puisse

constituer le libre arbitre, c'est ce qui sera plus difficile à

saisir. Dans tous les cas, si le «groupe de phénomènes et de lois»

s'attribue les phénomènes qui jaillissent au beau milieu des

phénomènes préexistants, c'est par pure hypothèse. Un Grec aurait pu

tout aussi bien attribuer ces commencements absolus soit à la Fortune,

soit à la Destinée. Un chrétien les attribuera vraisemblablement

tantôt à son ange gardien, tantôt à un démon tentateur. En effet,

l'apparition d'un motif ou d'un mobile nouveau dans la conscience est

une véritable _suggestion_; de plus, elle est «imprévisible» pour moi

tout comme pour autrui, car, si je pouvais prévoir sûrement ce que je

vais vouloir, il n'y aurait plus commencement absolu et «liberté

imprévisible.» L'idée ou le sentiment «automotifs» qui font subitement

leur «apparition» ont donc tous les caractères de choses étrangères:

comme je ne puis voir leur _raison_ en moi et dans mes états

antécédents, comme aussi le criticisme phénoméniste m'affirme que

cette raison n'est pas dans mon cerveau et dans mon organisme, je puis

parfaitement supposer un ange ou un démon qui m'inspire.

La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,

Quelque diable aussi me poussant.

Jules Lequier, dans les «perspectives de sa mémoire», qu'il

prolongeait des perspectives supposées de sa vie future, s'apparut à

lui-même, nous dit-il, multiplié en une suite de personnages divers,

dont le dernier, s'il se tournait vers eux un jour, à un moment

suprême, en leur demandant pourquoi ils avaient agi de la sorte,

pourquoi ils s'étaient arrêtés à telle pensée, «les entendrait de

proche en proche en appeler sans fin les uns aux autres.»--Mais,

peut-on répondre, prenons la série en sens inverse, et substituons au

déterminisme une série de commencements absolus; ne verrons-nous pas

se produire la même perspective? L'homme de chaque instant passé ne

pourra-t-il pas rejeter la faute sur l'homme de l'instant suivant, sur

«l'homme nouveau sorti de l'homme ancien» par un commencement absolu,

et le long de cette nouvelle perspective n'entendrons-nous pas les

personnages successifs, qu'aucun lien certain ne rattachait l'un à

l'autre, en appeler aussi sans fin les uns aux autres? Tant il est

vrai que, dans tous les systèmes, le problème de l'individuation et de

la responsabilité offre des difficultés analogues: il faut un lien

entre le moi d'aujourd'hui et celui d'hier, et cependant il faut que

ce lien soit d'une flexibilité indéfinie pour permettre un continuel

renouvellement dans une continuelle identité. Si le lien paraît trop

rigide dans le déterminisme ordinaire, en revanche il est supprimé

dans un libre arbitre qui fait de la vie morale une suite d'épisodes.

V. _Les limites intérieures de la liberté et de la solidarité._--Une

dernière difficulté psychologique et morale, c'est celle des limites,

conditions et variations intérieures de la liberté. Quelques auteurs

ont admis à la fois le libre arbitre et la solidarité, qui n'est qu'un

autre nom du déterminisme; ils sont allés jusqu'à croire: 1º que le

_libre arbitre_ est lui-même _solidaire_; 2º que, tout en s'exerçant

dans le monde phénoménal et non dans le monde nouménal, il a «des

manifestations phénoménales _déterminées_ par les lois de la nature»,

comme la liberté nouménale de Kant; enfin qu'il y a des «degrés» et

une simple «virtualité» dans le libre arbitre[60]. Ces assertions ne

sont pas faciles à concilier. Aussi M. Renouvier lui-même les rejette;

mais n'aboutit-il pas à son tour à l'antinomie du libre arbitre

insolidaire et de la solidarité[61]? Pour lui, la puissance des

contraires, dût-elle ne se présenter qu'une fois réellement et dans la

vie d'un seul homme, «cette puissance-là passant à l'acte serait

toujours un _absolu sui generis_, échappant à toute solidarité en tant

qu'elle s'exerce.» Mais il ajoute que, si le libre arbitre est

inconditionnel, il a cependant des «conditions d'existence» qui

doivent être «_données_» et des «conditions d'exercice» qui sont «les

_éléments_, les _mobiles_ et les _moyens_.»--Que reste-t-il alors en

propre à cet «absolu _sui generis_,» qu'on nous représentait tout à

l'heure comme pouvant lui-même au moins se donner ses «mobiles et

motifs?» Ce résultat semble d'ailleurs inévitable quand, avec le

criticisme phénoméniste, on cherche une liberté inconditionnelle dans

les phénomènes, qui sont par essence conditionnés.

[60] Voir la _Solidarité morale_, par M. Marion.--Cf. M.

Secrétan, _loc. cit._

[61] _Id._, 14 oct. 1880, p. 169, 172.

On a beau répondre que l'acte libre est seulement celui qui n'est pas

«_entièrement_ prédéterminé,» entièrement solidaire, et que «le fait

du commencement _absolu_,» de l'insolidarité, «est ici resserré dans

d'étroites _limites_;» les limites qui entourent un mystère ne font

rien à son énormité intrinsèque; une petite création spontanée sur un

petit point de l'univers, un petit _fiat lux_ ou un petit _fiat motus_

est aussi incompréhensible que la création du monde entier; donnez-moi

ce pouvoir dans des limites aussi étroites que vous voudrez, et je

referai le monde mieux qu'Archimède avec son point d'appui. De plus,

nous demanderons de nouveau comment il peut y avoir des _limites_ à un

commencement _absolu_, une _relation_ limitant l'_absolu_?

La Liberté et le Déterminisme · 第 14 / 39 段