II. _Synthèse et analyse artificielles dans l'indéterminisme

phénoméniste._--Une difficulté reculée n'est pas une difficulté

résolue. L'indéterminisme phénoméniste, il est vrai, ne se borne pas à

reculer la difficulté: il l'enlève du point précis où l'on aurait pu

la saisir et la répand sur l'ensemble des phénomènes internes en

disant que la volonté libre est déjà dans tous les motifs et

mobiles[43]. C'est ce qu'il appelle une _synthèse_ naturelle, par

opposition à l'analyse «artificielle» des indifférentistes et des

déterministes, qui, à l'en croire, brisent également l'unité

humaine.--Parler ainsi, répondrons-nous, c'est confondre l'analyse

factice et fausse des Écossais ou des éclectiques, qui aboutit à des

«facultés», avec l'analyse naturelle et scientifique des

déterministes, qui aboutit à des _lois_. Dire avec les Écossais que

l'intelligence conseille la volonté, c'est sans doute personnifier des

abstractions; mais montrer, avec les déterministes, que les lois de la

succession des désirs et idées sont identiques aux lois de la

succession des actes et mouvements, ce n'est pas briser l'homme en

«facultés». La direction suivie par un mobile a beau être _une_: le

mécanicien n'en a pas moins le droit de décomposer les forces

composantes qui l'entraînent; on ne l'accusera pas pour cela de

séparer et de «personnifier» des forces inséparables. Vous refusez de

considérer à part les éléments et les lois d'une volition, sous

prétexte que c'est le «_tout_» qui est libre; mais on aura toujours

le droit d'opposer l'analyse à cet artifice de synthèse. Cette fusion

trop voisine d'une confusion ne fait que déguiser la difficulté en

mêlant les termes du problème. Supposons, pour prendre un exemple

sensible, qu'il y ait dans un vase une couche d'eau et au-dessus une

couche de vin plus légère qui surnage: un chimiste conclut, après

analyse, que le vin ne peut provenir de l'eau, ayant une composition

et des propriétés différentes, pas plus qu'un vrai libre arbitre ne

peut venir de la passion ou de la raison. Son contradicteur, aussitôt,

agite le vase et mêle intimement pour les yeux les deux liqueurs: de

cette apparente «synthèse», aura-t-il bien le droit de conclure que le

vin est déjà dans chaque particule d'eau et en est inséparable, comme

le _libre arbitre_ serait déjà dans les _motifs_?

[43] «Contestons qu'au delà des impressions reçues et passives il

se pose jamais, dans la délibération proprement dite, un motif où

ce qu'on appelle volonté n'entre déjà comme élément.» (Renouvier,

_Essais_, _ibid._, p. 71.)

C'est donc à tort que les criticistes infidèles à Kant croient trouver

dans le déterminisme, soutenu par Kant lui-même, des personnifications

mythologiques. Selon eux, la théorie de la liberté d'indifférence et

la théorie des déterministes s'accorderaient à admettre «une volonté

_nue_ et séparée du _jugement_», avec cette seule distinction que,

pour les indifférentistes, la volonté peut _résister_ aux motifs, pour

les déterministes, elle ne peut que leur _obéir_. Là une volonté

rebelle, ici une volonté docile; mais, dans les deux cas, une volonté

séparée de l'intelligence et des sentiments, une volonté «à part», une

volonté au fond indifférente. «Ces deux doctrines s'accordent, dans le

fond, à donner la volonté comme indifférente de sa nature; seulement

l'indifférence est _active_ ici (pour les partisans de la liberté

indifférente) et là _passive_ (pour les déterministes qui attribuent

toute l'activité aux motifs)[44]»... «Nous avons vu l'indifférentisme

imaginer une volonté séparée du jugement, séparée de l'homme

raisonnable, hors-d'oeuvre de la conscience réfléchie, impulsion

gratuite, pouvoir insaisissable, cause absolue et chimérique

introduite dans l'ordre de la réflexion et de la délibération. Mais,

chose étrange! _le déterminisme s'appuie sur une fiction pareille_.

Seulement, au lieu de faire la volonté se mouvoir d'elle-même, il

suppose qu'elle est là pour céder à des mouvements communiqués,

_semblable à une balance dont les plateaux_... j'omets le détail d'une

comparaison consacrée[45].»--On pourrait répondre que cette fiction

est tout entière de la façon des «criticistes» et n'appartient

nullement aux déterministes. Oui, sans doute, les partisans de la

liberté d'indifférence admettent une volonté nue et séparée, qui peut

résister aux motifs; mais les déterministes, eux, n'admettent aucune

volonté _nue_; ils admettent, à tort ou à raison, une volonté _nulle_,

ce qui est bien différent. Ils nient qu'il existe, en dehors de

l'intelligence, de la sensibilité et de la motilité, en dehors des

phénomènes intellectuels ou sensibles et de leurs lois, une «faculté»

séparée, du nom de volonté, qui aurait une puissance propre. Où a-t-on

vu le déterminisme imaginer une volonté différente de la passion et de

l'idée, qui serait là uniquement pour leur céder, qui n'aurait d'autre

charge que de n'en pas avoir, simple sinécure, simple passivité? C'est

là un fantôme qu'on crée pour l'exorciser ensuite, ou plutôt on prête

aux déterministes précisément la doctrine de leurs adversaires. Il ne

s'agit pas de savoir si la volonté est passive ou active: il s'agit de

savoir si nous avons ou non une volonté, une puissance libre

différente des phénomènes intellectuels et des phénomènes sensibles.

Il ne s'agit pas de savoir, par exemple, si les revenants sont actifs

ou passifs, mais s'ils existent. Qu'on appelle la théorie des facultés

une «dichotomie» artificielle, une «mythologie», rien de mieux; mais

qu'on attribue cette théorie à ceux mêmes qui l'ont renversée, c'est

là une sorte de contre-sens historique. La théorie des facultés n'est

nullement impliquée dans la comparaison de la balance; cette

comparaison est exacte et scientifique comme expression du

parallélogramme des forces; seulement, dans le déterminisme, le

plateau n'est pas une «volonté» inerte; il est le caractère, le

cerveau sur lequel pèsent les inclinations dominantes: la volonté

n'est que le nom abstrait donné à la résultante finale des forces

inhérentes au cerveau et des forces inhérentes aux mobiles. Comment

voir dans cette comparaison «un homme purement passif», recevant

l'impulsion d'un «homme purement actif»[46]?

[44] M. Renouvier, _id._, p. 71.

[45] M. Renouvier, _Essais_, p. 68.

[46] En général, nous trouvons légitime en philosophie l'emploi

de la comparaison scientifique; si elle ne constitue pas, comme

on a dit, «une double raison» parce qu'elle montre une double

vérité, du moins peut-elle être une raison, pour ce motif bien

simple que toute raison est elle-même une comparaison. La

_métaphore_ (le mot l'_indique_) ressemble à l'_induction_, qui

transporte d'un objet à l'autre une relation semblable. Aussi les

anciens appelaient-ils les figures expressives les _lumières des

pensées, lumina sententiarum_. La science elle-même, qui

n'atteint que les relations des choses, est un tissu de

comparaisons, une métaphore perpétuelle et réglée. C'est ce qui

fait que certaines images scientifiques, comme celle de la

balance, ont fini par être «consacrées,» et que les images

mythologiques, comme celles de l'«évocation,» sont inadmissibles.

Cette dichotomie des deux hommes est au contraire le propre de toute

théorie du libre arbitre, et non pas seulement de la théorie

indifférentiste. C'est précisément le criticisme phénoméniste qui

oppose à la vraie synthèse scientifique une division arbitraire et

même une séparation absolue entre la volonté et les autres faits

intérieurs. Il admet tout le premier deux hommes ou, ce qui revient au

même, deux séries de phénomènes absolument irréductibles qui se

développent dans l'homme et le coupent en deux tronçons: 1º une série

de phénomènes soumis aux lois du déterminisme; 2º des phénomènes non

soumis à ces lois et se produisant spontanément, de manière à

introduire en nous la discontinuité. Où y a-t-il une dualité, une

dichotomie plus radicale qu'entre le nécessaire et le libre, entre

l'homme nécessité et l'homme libre? Or ces deux hommes, selon le

criticisme phénoméniste, sont en nous: l'homme présent peut se

détacher de l'homme passé, au moins sur quelques points réservés à la

_nouveauté_ absolue, aux commencements absolus; il peut dire: «Toi et

moi, nous sommes deux»; ce n'est pas seulement une _dualité_, mais une

_pluralité_ indéfinie qu'on place ainsi en nous: il y a en effet non

pas deux, mais plusieurs commencements absolus; et, comme sous ces

commencements le criticisme phénoméniste n'admet point la permanence

d'une substance quelconque, il en résulte qu'il n'y a plus seulement

un _changement_ en moi, mais une _vicissitude_ (au sens de Kant)[47],

un «perpétuel devenir», une «suite continue» ou plutôt discontinue

«de morts et de naissances», enfin une série de petites créations,

qui brisent pour ainsi dire le moi en autant de fragments[48].

L'analyse des criticistes est donc aussi peu scientifique que leur

synthèse: loin de montrer, comme ils l'espéraient, l'identité de

l'indifférentisme avec le déterminisme, ils mettent en pleine lumière

l'identité de l'indifférentisme avec le libre arbitre. C'est ce que va

rendre encore plus évident l'examen des conséquences psychologiques et

morales qui découlent de leur théorie.

[47] «On peut (remarque Kant) dire, au risque d'employer une

expression en apparence quelque peu paradoxale, que seul le

permanent, la substance change, et que le variable n'éprouve pas

de _changement_, mais une _vicissitude_, puisque certaines

déterminations cessent et que d'autres commencent.» (_Raison

pure_, trad. Barni, I, 248.)

[48] Jules Lequier, dans M. Renouvier, _Essais_, _ib._, p. 377.

III. _Conséquences psychologiques.--L'indéterminisme de la

pensée._--La première question que soulève le criticisme phénoméniste

est celle des rapports de la pensée et du libre arbitre. Le

_jugement_, acte essentiel de la pensée, peut-il être le produit d'un

libre arbitre échappant d'une part aux lois nécessaires de

l'association des idées, de l'autre aux lois nécessaires des

sentiments et des désirs?

Le déterminisme, dit-on, nous enlève le moyen de reconnaître la

vérité. Si toutes nos opinions, si toutes nos «représentations»

intérieures sont également _nécessaires_, dit M. Secrétan, à quoi

reconnaître celles qui sont _vraies_? Vous ne pouvez sortir de

vous-même pour comparer vos représentations avec les objets

représentés: le critérium objectif vous manque; il est vrai qu'il nous

manque aussi à nous-mêmes, partisans du libre arbitre; mais en

revanche nous en avons un _équivalent_: «C'est le concert des esprits,

obtenu par le sincère effort de chacun d'eux pour étendre et pour

ordonner le champ de ses représentations.» Cet accord «s'obtient par

la vérification, c'est-à-dire par la concordance des résultats d'une

méthode avec ceux d'une autre, se reproduisant dans chaque

esprit[49].»

[49] _Revue philosophique_, janv. 1882, page 38.

«Si tout est nécessaire, avait dit déjà M. Renouvier avec Jules

Lequier, l'erreur est nécessaire aussi bien que la vérité, et leurs

titres sont pareils, à cela près du nombre des hommes qui tiennent

pour l'une ou pour l'autre, et qui demain peut changer. Le faux est

donc vrai, comme nécessaire, et le vrai peut devenir faux... Il suit

de là que la nécessité n'accorde point de moyens pour discerner le

vrai du faux; chacun de nous pense et juge comme il doit penser et

juger[50].»--«Nie-t-on la liberté, dit à son tour M. Delboeuf, il n'y

a plus de bien ni de mal, de _vérité_ ni d'_erreur_, partant plus de

science; tout ce qui est fait et tout ce qui est passé est

indifféremment légitime; l'opinion qui se pose comme le champion de la

liberté vaut tout autant que celle qui la combat... Le fataliste est

ainsi forcé de nier la science en même temps qu'il nie la

liberté[51].»

[50] Renouvier, _Essais de critique générale (psychologie)_, t.

II, p. 58 et 343.

[51] _Revue philosophique_, nov. 1881, p. 519. «Faire avancer la

science, a dit encore M. Secrétan, c'est amener l'uniformité des

représentations. Maintenant, comment les opinions divergentes

pourraient-elles se _modifier_ et se rapprocher si chacune

d'elles était _nécessaire_? Comment puis-je proposer à quelqu'un

de changer d'avis, s'il est vrai que chacun de nous ne puisse

penser que ce qu'il pense?»--Remarquons en passant ce nouvel

exemple du [Grec: logos argos] dont la philosophie ne parvient

pas à se délivrer. C'est comme si l'on disait:--A quoi bon

rapprocher des yeux de quelqu'un un objet cubique qu'il prend de

loin pour une sphère, s'il est vrai que chacun de nous ne puisse

voir que ce qu'il voit?--Dans une leçon de M. Penjon, publiée par

la _Critique philosophique_ du 10 mars 1883, on lit: «Il n'y a

rien à objecter à celui qui tient tout pour nécessaire: il vous

dirait que vous ne pouvez pas ne pas lui adresser vos critiques

et qu'il ne peut pas vous répliquer lui-même autrement qu'il ne

fait.» L'auteur met ainsi au compte des déterministes un

paralogisme qui est tout entier de l'invention des

indéterministes. «Ce que nous disons de l'espèce, continue M.

Secrétan, et de la _science objective_, universelle, il faut le

dire également de l'esprit individuel et des _croyances_

personnelles... Quoi qu'il en soit du déterminisme pris en

lui-même, la croyance au déterminisme intellectuel briserait

_évidemment_ le nerf de l'_esprit_. Les fatalistes du système ne

sont point d'accord avec eux-mêmes, et ils le savent. Ils

oublient leur philosophie et se dirigent suivant la doctrine

opposée dans leur _cabinet d'étude_ et dans la discussion

_savante_, aussi bien que dans les affaires et dans la société.»

(_Revue philosophique_, janvier 1882, p. 37.) M. Victor Egger,

dans un travail sur la _certitude scientifique_, publié par les

_Annales de la faculté de Bordeaux_, dit à son tour en

s'inspirant de M. Renouvier: «La pensée et le sentiment réunis

facilitent l'oeuvre de la liberté; mais, sans la liberté, il

n'est point de certitude _scientifique_. (P. 9.)--M. Brochard dit

dans sa thèse sur l'_Erreur_: «L'homme n'est capable de _science_

que parce qu'il est _libre_; c'est aussi parce qu'il est libre

qu'il est sujet à l'erreur.» (P. 47.)--M. Renouvier et Jules

Lequier avaient dit: «La thèse de la nécessité, si elle est

admise, interdit d'aspirer à la possession d'un critère de la

certitude.»

Les adversaires du déterminisme ne songent pas que nos opinions,

fussent-elles nécessaires pour nous au moment même où nous les avons,

ont toujours un double contrôle; les faits mêmes et les lois de la

logique, en d'autres termes les nécessités du dehors et les nécessités

fondamentales du dedans. Si j'ai prédit une éclipse pour telle heure

et que l'éclipse n'ait pas lieu, j'aurai beau me dire que mon erreur a

été produite par des causes nécessaires, je n'en reconnaîtrai pas

moins que c'était la nécessité d'une erreur, non d'une vérité. De

plus, si je vérifie mes calculs et que j'y découvre, par exemple, une

faute d'addition, j'y reconnaîtrai fort bien une violation des

nécessités fondamentales de la pensée, quoique cette violation ait été

amenée par des nécessités accidentelles: distraction, confusion,

fatigue cérébrale, etc.

«Une erreur nécessitée, répète-t-on, n'est pas une erreur; par

exemple, si les anciens devaient _fatalement_ juger la terre immobile,

rien ne nous autorise à croire que, de leur temps, elle ne l'était

pas: car pourquoi les lois de la nature changeraient-elles moins que

celles de la pensée[52]?» Avec ce raisonnement, on pourrait croire

aussi que le bâton qui me paraissait nécessairement courbé dans l'eau

l'était en effet et s'est redressé dans l'intervalle, car «pourquoi

les lois de la nature changeraient-elles moins que celles de la

perception?» Mais nous ne savons pas où on a vu que les _lois_ de la

pensée soient changeantes pour le déterministe. N'est-ce pas au

contraire le partisan du libre arbitre qui introduit le caprice dans

la pensée et dans la science? Serons-nous plus assurés que la terre

était immobile du temps des anciens, si c'est _librement_ qu'il l'ont

crue mobile? Ne connaissons-nous pas et les vraies lois qui font

nécessairement tourner la terre, et les vraies lois qui produisent

nécessairement l'apparence du mouvement solaire, et les vraies lois

qui ont rendu nécessaire la découverte de cette illusion?

L'indéterminisme dans la pensée est le renversement de la pensée même.

Si une volonté indifférente est inintelligible, une pensée

indifférente est franchement absurde[53].

[52] M. Delboeuf, page 611.

[53] M. Delboeuf appelle jugements _récurrents_ ceux qui peuvent

être à eux-mêmes leur propre objet, par exemple: _Il n'y a pas de

règle sans exception_. Parmi les jugements récurrents, selon M.

Delboeuf, quelques-uns peuvent être vrais, d'autres n'ont pas de

sens, d'autres sont nécessairement faux. Dans cette dernière

catégorie rentre ce jugement qu'il n'y a pas de règle sans

exception, car ce jugement est lui-même une règle et à ce titre

devrait être sujet à exception. Ceci posé, M. Delboeuf prétend

que «la proposition _l'esprit n'est pas libre_ forme, elle aussi,

un jugement récurrent nécessairement faux. Car, lorsque l'esprit

affirme le contraire, il n'est encore en cela que l'écho de la

fatalité. La fataliste est ainsi forcé de nier la science en même

temps que la liberté.» (_Revue philosophique_, déc. 1876 et nov.

1881.) Ce nouvel expédient logique ne nous semble pas plus

heureux que les autres, car il n'y a aucune contradiction à dire:

L'esprit est nécessité, tantôt à se croire libre sous certaines

conditions, tantôt à se reconnaître nécessité.--Mais, quand

l'esprit affirme sa liberté, il n'est encore, dit M. Delboeuf,

«que l'écho de la fatalité.» Soit; de ce que tous les états

subjectifs sont soumis à des lois nécessaires, peut-on en

conclure qu'ils soient tous également conformes à la réalité

_objective_ et qu'il n'y ait plus de science? Fatalité n'est pas

nécessairement vérité. Le dormeur dort fatalement, et l'homme

éveillé est fatalement éveillé; il n'en résulte pas que tous les

deux se vaillent au point de vue de l'adaptation des idées aux

objets extérieurs. Une hallucination nécessaire et une vision

nécessairement exacte ne sont pas pour cela scientifiquement

équivalentes. M. Delboeuf aurait donc pu laisser à Jules Lequier

et à M. Renouvier leur argument logique en faveur du libre

arbitre qui est un pur paralogisme: «Si tout est nécessaire, les

erreurs aussi sont nécessaires, inévitables et _indiscernibles_.»

Ainsi, de ce que le myope ne voit pas les étoiles que voit

l'homme doué de bons yeux, il en résulte que leurs deux états

sont, comme dit M. Renouvier, «_indiscernibles_.» «La distinction

du vrai et du faux manque de fondement, continue M. Renouvier,

puisque l'affirmation du faux est aussi nécessaire que celle du

vrai.» Par exemple, deux photographies dont l'une est

ressemblante et dont l'autre ne l'est pas se valent, puisque

l'une et l'autre sont l'oeuvre des mêmes lois nécessaires de

l'optique. «L'affirmation que _tout est nécessaire_, conclut M.

Renouvier d'après Jules Lequier (et on reconnaît là le jugement

_récurrent_ de M. Delboeuf), est elle-même impossible, n'y ayant

point de moyen de la distinguer de sa contradictoire, en tant que

donnée par la nécessité.»

Bien plus, le critérium tout extérieur du consentement des

intelligences, que revendiquent les partisans du libre arbitre, est au

contraire la légitime propriété des partisans du déterminisme

intellectuel. C'est précisément parce que nos diverses intelligences

sont soumises aux mêmes lois, c'est-à-dire aux mêmes nécessités

intérieures de la logique et aux mêmes nécessités extérieures de

l'expérience, qu'on peut contrôler une intelligence par une autre, les

calculs ou les observations d'un astronome par celles d'un autre

astronome, comme la pesée d'une balance par celle d'une autre balance.

Si au contraire les balances sont libres, comment se fier à leurs

pesées et comment les contrôler entre elles? Mille baromètres

construits sur le même plan s'accordent à marquer 10 degrés au-dessus

de zéro, j'en conclus à la fois que la température est en effet de 10

degrés et que tous les baromètres doivent être justes. Il est douteux

qu'un physicien préférât s'en rapporter à des baromètres doués de

libre arbitre. Voici deux miroirs dont l'un reproduit exactement

l'objet et dont l'autre le déforme; sont-ils de même valeur, comme la

vérité et l'erreur dont parle M. Delboeuf, sous prétexte qu'ils sont

également nécessités l'un à reproduire l'objet, l'autre à ne pas le

reproduire? Toutes les horloges sont-elles également bien réglées

parce qu'aucune ne se règle librement, et M. Delboeuf se défie-t-il de

sa montre marquant midi parce qu'elle n'est pas libre? La vérité est

une harmonie: un piano n'a pas besoin d'être libre pour qu'on juge

s'il est d'accord; tout au contraire. De même pour l'esprit. Si les

accords ou «représentations» de mon esprit dépendent de ma volonté, si

je puis me représenter rouge ce qui est bleu, égal à dix ce qui est

égal à cinq, c'est alors que tout critérium sera enlevé à la science.

Le jour où il suffirait à un astronome d'un acte de libre arbitre pour

voir une nouvelle étoile au bout de sa lunette, l'astronomie

n'existerait plus. Les partisans du libre arbitre frappent donc sur

eux-mêmes en croyant frapper sur leurs adversaires; l'arme jetée en

l'air retombe sur eux. L'intérêt de la science, disons mieux, les

nécessités de la science impliquent, quoi qu'en disent MM. Secrétan,

Renouvier et Delboeuf, le déterminisme dans les objets et le

déterminisme dans les pensées.

La Liberté et le Déterminisme · 第 13 / 39 段